PREFACE XCV
Naïve conception, qui imagine qu'on peut commander l'art et la poésie comme on commande des bataillons. On l'a dit depuis longtemps : « En mettant à part le prodigieux jaillissement spontané de la musique allemande, la plupart des arts, la littérature, la sculpture, la poésie, sont le résultat d'un, travail lent et difticile d'imitation, de reproduction artilicielle, aidé, provoqué par l'étude des règles, des pratiques, des modèles empruntés à l'étranger (i). »
Conception astucieuse pourtant dans son ingénuité. Ces modèles, où les prendre? On cite Shakespeare, Rembrandt, les Danois et les Norvégiens modernes. Pourquoi eux? C'est que selon Langbehn, ils sont Bas-Allemands. On peut emprunter aux peuples germaniques du Nord qui ont le don de la création spontanée en des arts oîi l'Allemagne est restée subalterne. On les annexe par l'esprit. Un jour, on les annexera politiquement.
« Le temps viendra certaiiienieul où les Hollandais, les Anglais, les Danois, les Suédois salueront, non seulement en Luther, mais encore eu Bismarck, leurs parents par l'esprit... La politique actuelle de l'AUemag-ne est une politique de races. Elle s'applique principalement aux populations de l'intérieur du pays. Mais elle devrait d'abord, par les idées, puis peut-être ensuite dune manière plus effective, s'étendre sur les populations germaniques du dehors (2). >>
De ces nations germaniques du dehors, la plus puissante et la plus récente c'est les Etats-Unis. La Grande-République, elle aussi, est de souche
^i) Emile Guucker, Histoire des doctrines littéraires et esthétiques en Allemagne, i883, t. I, p. IX.
(2) Ibid., p. 23i, .sq.
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bas-allemande, ('ommenl ne s'élahliiail-il pas une hiérarchie entre les peuples, l'ondée snr la « supériorité intrinsèque » de (piclques-nns? L'ancienne politique était continentale. Par elle, l'Allemand aristocrate p^ouverne l'Europe ; démocrate, il ti^ouverne l'Amérique. L'ère d'une politi([ue intercontinentale s'ouvre. A ([ui donnera-t-elle le sceptre du monde? (.e n'est même plus une question de force. Politiquement, les Allemands ont the master.ship of thc World et les l"]tals-l'nis n'échapperont pas à leur emprise. Le problème est de savoir si la maîtrise allemande est reconnue par les esprits. Ce sera l'œuvre de cette culture allemande, qui fera du dernier des Allemands un caractère personnel, artiste, philosophe, synthétique, relijçieux. libre (i). Après quoi ft la parole qui proclamera la vérité allemande proclamera en même temps la puissance allemande «. Puissance de paix, mais qui ne souffre pas d'être désobéie; puissance d'impartialité, mais sans faiblesse, et qui investira l'AUemat^ne du rôle de justicière entre les nations (i).
Périodiquement surprissent ces apôtres de la culture allemande, vaticinant et citant les peuples à la barre de l'Allenjagne. A l'issue du siècle ouvert par Fichte, ils sont légion. Ils infestent la littérature, l'art et la
(I) Emile (Irucker, Hinloire des (Io( trinrs litléraires et csthéliqua en Allemagne, iSS'i, t. I, p. 292.
'•2 Ibid., p. 23o.
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politicjue. Georg Michaël-Conrad, dans Die Gesellschaft, roule ses « doubles muscles » de lansquenet matamore. Julius Hart débarque des marécages de la plaine westphalienne pour annoncer l'Évangile de son (' Nouveau Dieu » et prédit, lui cent millième dans l'effroyable phalange des pédagogues, la chute définitive des Latins :
" Regardez autour de vous; le monde latin s'efïbndre. Partout les cloches funèbres qui sonnent la mort de la civilisation latine... l*répare-toi, humanité! L'Aryen du Nord a atteint l'àg-e viril... Il vous a souvent semblé une énigme, un mystère, cet homme des pays de brume : le grand esprit de la solitude, qui n"a besoin de personne et appartient tout à tous... I^aissez-le se mettre au travail et la civilisation prendra peut-être un autre visage... Ne le croyez pas trop inoflensif, cet Aryen du Nord... Ecoulez, des cavaliers d'Apocalypse passent dans les airs! (i) >
Julius Hart, et ce groupe de la Neue Gesellschaft de Schlachtensee, d'oîi sont sortis tant de poètes de la plus récente génération, annoncent froidement que le dernier Latin est mort à Sainte-Hélène en 1821. ^Nléme littérateurs, ces Allemands de la fin du xix*" siècle ne conçoivent de civilisation supérieure que sous l'armure du militarisme impérialiste. Napoléon est mort : c'est donc qu'il y a à recueillir son héritage ; et l'héritier prédestiné, c'est le Germain.
Friedrich Lange, qui créa le Deutscher Bund en 1894, était venu de Cxoslar (2). U avait vingt-deux ans. C'est l'âge où un Allemand frais émoulu de l'Université fonde communémenl une religion nou-
(i' Julius Hart. Der neue Golt, liStjg, p. ii4, 116.
(2} V. sur son plan d'expansion allemande notre Pan^ei-manisrne continental sous Guillaume II, p. xlvii, sq., i56 sq. ; notre Pangermanisme colonial, p. xxviii sq.; 58 sp.
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velle. (]cLte reliu;ion est loujours pareille : l'aire durer léniotioii sacrée des i2:uorres d'airranchissement, die weihevolle Stimniii/ig- der Frei/teit.skriege. Mais on veut la irarder pour la eonquèle. Est-ce légitime? C'est, répond Friedrich Lange, une si profonde fermentation que rien ne pourra arrêter l'élan des énergies qui en naîtront. Le bouillonnement trouble d'un sang jeune que ces adolescents allemands sentent à la vingtième année, ivres encore des J)analités fanatiques dont les gorge leur enseignement ofliciel, ils le prennent pour le remous profond des Renaissances qui 3C préparent. Il va éclore de l'inconnu, dit Lange, une mutation brusque de toute la mentalité sociale, annoncée par une joie avant-coureuse, et elle s'empare d'abord des âmes les plus sensitives. Les normes les plus anciennes, les traditions, les coutumes, les lois retournent devant le tribunal de la personnalité créatrice d'où elles émanent, qui les ratilie sans cesse à nouveau et qui les anéantit d'un décret souverain.
On va saisir là une des plus profondes confusions de l'esprit allemand. 11 n'est pas rare qu'on tienne l'individualisme pour un « fruit de Germanie ^ (i). La thèse eût fait sourire Nietzsche. Nos catholiques romains se heurtent à la doctrine protestante du salut individuel, comme à la ])ire hérésie. Ils la
(i La loriuule est de M. Cbarles Mauhkas, dans La France se sauve elle-nirme, 1916, p. 827. Tout le livre, d'ailleurs si éclatant, de M. Louis Raynaid sur l'Histoire générale française en Allemagne repose sur la même interprétation, cliez lui plus com plétement contradictoire. Car si l'Allemagne a emprunté autant dire tout ce qui lui sert de civilisation, n'a-t elle pas donné ainsi la preuve la plus manifeste de son état d'esprit grégaire? Tour être individualiste, il faudrait être créateur.