‹ Le Pangermanisme philosophique (1800 à 1914) [microform]Chapitre 103 sur 139 · Le Germain · texte numérisé non relu

Le Germain

Il existe entre Celtes et Germains une i)arenté frappante : l'affinité des tendances x>rofondes de l'esprit manifeste, dans leur histoire, la ressemblance de ces traits délicats qui constituent la personnalité. Croit-on, pour aller tout droit au fond des choses, que ce soit par hasard que saint Paul adresse son épître sur la délivrance par la /ot, sur l'Évangile de la Liberté en opposition avec le joug tyrannique de la loi ecclésiastique, sur la religion fondée non sur les œuvres, mais sur la nouvelle naissance^ croit-on, dis-je, que ce soit par hasard

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qu*il adresse aux Galates, à ces Gallo-Grecs d'Asie Mineure restés des Celtes presque purs^ cette épître où l'on croit entendre Martin Luther parlant à des Allemands, trop faciles à abuser, mais incomparablement doués pour l'intelligence des plus profonds mystères? Je ne crois pas, pour ma part, qu'une telle matière soit sujette au hasard;... d'ailleurs, notre jugement ne se fonde pas sur une simple hypothèse; il ne se fonde pas seulement sur la parenté entre la religion mythique primitive des Celtes et des Germains, mais encore sur l'afiinité générale entre leurs facultés intellectuelles, affinité attestée par l'histoire de la culture européenne jusqu'à nos jours, partout du moins où le Celte a conservé la pureté de sa race.

C'est ainsi que nous voyons naître très tôt, dans les contrées de l'Irlande où s'était conservée la pureté de la race celtique, au cours du demi-millénaire qui va du Celte Scot Erigène au Celte Duns Scot, des théologiens admirablement doués pour la philosophie, auxquels leur tournure d'esjirit indépendante, leur audacieuse recherche du vrai attirent les persécutions de l'Église chrétienne. C'est au cœur de la Bretagne que naquit ce grand esprit initiateur, Pierre Abélard, et, fait digne de remarque, ce qui le caractérise, lui comme les autres, ce n'est pas seulement sa pensée indépendante et avide de liberté, mais avant tout le sérieux vraiment sacré de sa vie; et c'est là une qualité essentiellement germanique. Os Celtes de jadis, si exubérants de force, ne sont pas seulement des esprits libres, pas seulement des hommes pieux, de même que le marin breton d'aujourd'hui; ils sont à la fois libres et pieux. Ainsi s'exprime en eux ce caractère spécifiquement germanique que nous observons depuis Charleniagne et le roi Alfred jusqu'à Cromwell et la reine Louise, depuis les troubadours, hardis adversaires de Rome, depuis les

HOUSTON-STEAVAHT CHAMBERLAIN

Minnesânger si indépendants en politique, jusqu'à Schiller et Richard Wagner. Et quand nous entendons, par exemple, Abélard protester au nom de sa juofonde conviction religieuse contre le trafic des indulgences, mettre les Grecs bien au-dessus des Juifs à tous les égards, considérer la morale de leurs philosophes comme supérieure à la loi sacrée d'Israël, et la conception platonicienne du monde comme plus sublime que celle de Moïse; lorsque nous le voyons donner pour base à la pensée religieuse l'idéalité transcendantale de la notion d'espace (ij, de telle sorte que l'homme n'est pas mis en présence de Dieu par son entrée dans un ciel empirique, mais par une conversion intérieure et S2)irituelle, ne sommes-nous jias alors obligés de reconnaître que cette intelligence n'est pas simi)leinent indo-européenne par opposition au type sémitique ou bas-romain, mais qu'ici se révèle une individualité qui trahit, dans chaque pli de la pensée, son caractère spécifiquement germanique? Je dis « germanique » et non pas « allemand » ; aussi bien, je ne parle pas du temps présent, où la différenciation a conduit à la constitution de caractères nationaux nettement distincts; je parle d'un liomme qui vivait il y a tantôt mille ans, et je prétends qu'avec la tendance générale de sa jiensée et de ses sentiments, ce Rreton aurait très bien pu naître au cœur de la Germanie : Celte typique par la tristesse passionnée de son être, nouveau Tristan dans sa vie amoureuse, il est chair de notre chair et sang de notre sang germanique. C'est un Germain.

C'est sans aucun doute dans leur poésie que la parenté entre Celtes et Germains (au sens étroit de ce mot), se manifeste de la façon la i)lus frappante. Dès leur origine, les poésies franque, allemande et anglaise font entrer

(i) Dialogiis inter philosophiim Judœiim et Christianum.

dans leur trame des éléments oeltiques, non qu'elles manquent de motifs qui leur sont propres, mais ceux que, conscientes de la parenté lointaine, elles empruntent à la poésie celtique, avec leur air d'étrange té, incomplètement compris parce qu'ils sont à moitié oubliés, ont un charme mystérieux, et une saveur plus relevée.

La j)oésie celtique est une poésie dont le sens est infiniment profond, dont la richesse symbolique est inépuisable. A sa plus lointaine origine, elle était sans doute intimement unie à Tàme de notre poésie germanique, à la musique,

Si nous considérons les grandes œuvres qui, au tournant du douzième et du treizième siècles, et grâce au réveil de l'instinct poétique, naissent dans tous les pays germaniques et avant tout en Franconie; si nous considérons d'une part la Geste de Charlemagne^ la Chanson de Roland, Berthe aux grands pieds, Ogier le Danois, œuvres où se manifeste dans son indépendance la force créatrice des Francs, et d'autre part la résurrection de la poésie celtique dans les légendes de la Queste du Graal, de la Table Ronde du roi Arthur, de Tristan et Yseuli, de Perceçal, nous ne nous demandons pas même un instant de quel côté se trouve, tant pour l'expression que pour le sens, la poésie la plus profonde, la plus riche, la plus vraie, la plus inépuisable.

Plus nous remontons dans le passé, plus nous apercevons avec netteté, en dépit de toutes les divergences individuelles, la parenté profonde entre les tendances poétiques primitives des Celtes et des Germains; à mesure que nous redescendons le cours de l'histoire, il s'en i)erJ quelque chose. C'est ainsi, par exemple, que dans le Tristan de Gottfried de Strasbourg, qui surpasse sans conteste, œuvre achevée et complète, les versions françaises du même poème, manquent cependant plusieurs des traits les plus profonds et les plus lins de cette

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légende incomparable, à la fois poétique, mythique et symbolique, alors que ces traits figuraient encore dans le roman vieux français, et que Chrétien de Troyes les avait au moins indiqués. De même pour le Parzival de Wollram d'Eschenbach. Mais où cette parenté se révèle à nous de la façon la f)lus persuasive et la plus saisissante, c'est quand nous nous rendons compte que seule la musique allemande était véritablement capable de rappeler à une vie nouvelle la jîoésie primitive des Celtes et des Germains dans leur esprit et selon leur sens originels : les chefs-d'œuvre de Wagner nous ont rendu sensible la primordiale parenté entre ces deux sources d'ins- X3iration.

Ibid., p. 468 sq.

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