Les valeurs politiques en géographie
Le lien organique entre les États et leur différenciation intérieure nous a rendu familière cette idée que tout endroit du globe a sa valeur politique propre... Tout lieu géographique a une valeur offensive et une valeur défensive, qui se détermine quand on se demande : « Gomment ce lieu se comporte -t-il devant des forces centripètes ou centrifuges? » Un endroit situé entre deux pays voisins ne peut donc jamais avoir la même valeur pour les deux pays. Les Français ont surestimé la frontière du Rhin. C'est ce qui a créé en Allemagne et ailleurs une j^révention en faveur des fleuves-frontières.
Ge préjugé oublie que dans une situation aussi excellente que celle de l'Est extrême de la France, le Rhin pouvait avoir pour les Français une valeur comme fleuvefrontière, que l'Allemagne, beaucoup plus mal située, ne pouvait accorder à son artère vitale occidentale; et, comme telle, il fallait que cette artère fût indivisible. La ligne Vistule-Narew a-t-elle gardé aux mains des Russes la valeur que les hommes d'État prussiens lui accordaient autrefois? Il n'en est rien. On ne voit jamais qu'un aspect de cette valeur des lieux. Pour la France, en 1871, Strasbourg, ville plus éloignée, séparée d'elle par une chaîne de montagnes, sise sur le Rhin coupé en deux politiquement était plus facile à céder que Metz, situé plus près, sur le seuil du bassin de la Seine, ou que Belfort, qui surveille l'entrée de la région du Rhône. Pour l'Allemagne, l'échelle des valeurs était sensiblement
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inverse. Cela rappelle la g^radalion clans l'estime que faisaient de Tournai et de Lille les instructions des plénipotentiaires français à la paix d'Utrecht : « Céder Tournai, à la rigueur, mais tenir à Lille coûte que coiite. » Rien de plus naturel. Lille, entre la Lys et l'Escaut, étai t plus rapprochée de la France, plus imi)ortaute pour su circulation commerciale et, depuis des siècles, plus fortifiée artificiellement qu'aucune autre ])lace en face de la barrière.
Ibid., p. 114 sq.
J M, ut:.
5. // y^ a des valeurs politiques qui ne peuvent se chiffrer en argent.
Un détroit, avec son rare avantage de former une frontière naturelle qui protège mieux militairement que des i-emparts et des fossés, sans nuire au trafic pacifique; des embouchures de fieuves, où le fiux et le refiux font entrer dans les profondeui-s du ])ays, et ramènent ensuite à la mer des flottes entières de navires de commerce; une chaîne de montiignes qui entoure un i)ays comme d'un rempart : ce sont là des valeurs qui ne peuvent être exprimées en valeur d'c'change, disons en argent: elles ne peuvent donc être non plus compensées en argent: elles ne se paient pas...
L'Autriche ])ossédait dei)uis longtemps une partie de la côte sur l'Adriatique, lorsque Charles M, en 1719, à l'emplacement de ranti<(ue Tergeste, fonda un port franc, qui est devenu la Trieste actuelle. Ce port, créé sur un l>oint très défavorable pour le port lui-même, plus défavorable encore pour les communications avec l'arrière, a tlévoré, pour cette raison même, des sommes énormes, et causera des dépenses sans cesse renouvelées. A la rigueur, on pounait évaluer ces dépenses ainsi que les
FRIEDRlCn RATZEL
premiers travaux du port, les constructions de routes par le Karst et le Prédil, pour joindre Graz et Laibach, ou le coût de la voie ferrée du Semmering. Mais les centaines de millions du total ainsi obtenu ne représenteraient pas la valeur politique que Trieste possédait en un temps où Venise, qui ne fit partie de l'Autriche que depuis 1797, s'opposait à l'Empire des Habsbourg dans une hostilité traditionnelle. En ce temps-là, il fallait affranchir de Venise les voies commerciales qui convergeaient à Vienne. En ce temps-là, la capitale de l'Empire préparait une concurrence mortelle à la ville d'Au«>-s- J)ourg, qui était alors à la tête du commerce entre l'Allemagne et l'Italie. En ce temps-là, un port situé ainsi à 1 Est devenait le centre naturel du trafic avec la Dalmatie riche en ports, mais tenue de cliercher des débouchés au dehors, etc. L'exemple de Fiume, si rapprochée d'elle et qui, depuis que la Hongrie est devenue une moitié de l Empire organiquement indépendante, fait à Trieste une concurrence rapidement croissante, est peut-être encore plus instructif. Ce que ce port a coûté, ce qu'il vaut en argent, n'est pas - il s'en faut - comparable avec la valeur politique qu'il représente pour la Hongrie. La Hongrie, sentiint qu'un peuple, pour rester indéitendant, <loit avoir rae:-ès de la mer libre et liJ)ératrice, sacrifierait, si on venait à l'épreuve, son dernier croiseur et sa dernière goutte de sang pour cette étroite bande cotière, où, si petite et misérable qu'elle soit, se trouve la principale artère vitale du pays.
Ibid., p. iij.
<J. La situation centrale.
Une situation géographiquement centrale est aussi formicJable dans sa force que menacée dans sa faiblesse.
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Li: PAXGERMAMSME IMIILOSOPHIQUE
Elle provoque ratlaque ot la résistance. De grands peuples et des jouissances historiques sont nés sous la menace et dans la force, mais aussi tians la faiblesse d'une situation géograpliiquement centrale. En outre, la rencontre d'inlluences très variées au centre d'un pays ainsi placé contribue à intensiliei* la force des créations nouvelles. Et la circulation économique convergente dans ce centre y fait en quelque façon, à titre de produit accessoire, le bénéfice de ce trafic.
Mais ces avantages multiples de la situation centrale oui pour rançon le péril auquel elle est toujours exposée. 11 lui manque <les frontièi'es naturelles ; et de là son caractère indéterminé et flottant.
Les situations voisines du bord de mer sont déterminées et maintenues par la nature, au moins dans les régions marginales. La situation à l'intérieur des terres ne bénéficiera de cet avantage qu'en de rares endroits. Des Etats ainsi situés, comme l'Allemagne ou l'Autriche qui sont des expressions politiques plutôt que géograpliiques, sont obligés, en bien des cas, de renoncer à une expansion dans une certaine direction parce qu'ils n'étaient pas couverts dans une autre direction. Dans la [politique orientale (h» l'Autriche *\\i xix siècle on reconnaît, comme il devait arriver à un pays dv l'Europe centrale, l'anxiété qui à chaque pas en avant sentait son liane ou ses derrières menacés par la Russie, par la E'rance ou par la Prusse. Quel contraste avec la puissante t>oussée (h* la Russie, qui avançait sans scrupule, parce qu'elle sentait ses derrières, couverts ! Au milieu de cet assaut qui le nuinace de toutes parts, seule une forte conscience de lui-même, le travail, la ténacité, la vigilance, un constant état de préparation à la guerre maintiennent un peuple debout. C'est pounjuoi la situation géographiquement centrale trempe un i)euple capable d'édiunition, tandis qu'un peuple faible succombe aux
FRIEDRICH RATZEL
exigences auxquelles il doit faire face, dans cette situation. L'Allemagne n'existe que si elle est forte Une Allemagne forte bénéficie d'être éloignée de la Méditerlanée, de la péninsule des Balkans, de l'Océan Atlantique, de l'Asie Centrale. Quand elle était faible, elle était entraînée à contrecœur presque dans les querelles les plus lointaines, qui, en lin de compte, le plus souvent se vidaient sur son territoire. Des alliances avec les l':tats voisins peuvent avoir pour de telles puissances l'avantage de corriger leur situation géographique indél)endamment de l'influence qu'elles exercent par ailleurs sur l'équilibre existant des forces.
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