Toute grande politique est à la fois continentale
et maritime.
Les peuples maritimes sont des amphibies de grande^ taille, en ce sens qu'ils habitent l'élément liquide autant que l'élément terrestre et cherchent à unir les avantages çlc l'habitat sur terre ferme et de l'habitat flottant. Mais il y a heu de poser pour toute puissance maritime la question de savoir quelle importance a pour elle la terre et quelle importance la mer. Si en elle les aspirations à la simple expansion côtière viennent à prédominer, son caractère de puissance maritime sera décidément éphémère. On laissera pourrir les navires qui, peu dannées niparavant, prenaient la mer avec de grandes espé- •ances ; ou bien le découragement vendra à vil prix la Hotte à peine créée, comme Marie-Thérèse vendit à Ten- <an la flotte adriatique de Charles VI, ou comme la diète •le la Confédération germanique vendit la flotte du Parlement de Francfort. C'est ce qui sei-^i le cis notamment iuand on préférera les bénélices commerciaux hàtivc -
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ment récoltés aux possessions territoriales plus lentement et dui*ab]ement acquises...
L'histoire montre que les peuples maritimes sont toujours devenus plus nombreux, et par là, un nombre constamment accru de côtes a été mis à la disposition de la circulation. Beaucoup de ces côtes sont devenues la patrie de peui)les maritimes nouveaux ; et de pures puissances continentales, telles que TKmpii-e franc et le Saint Empire du moyen-âge, sont aujourd'hui aussi inconcevables en Europe que les pures puissances maritimes auxquelles les premières avaient abandonné le mono^jolc du trafic par mer.
Une part notable de l'éducation Iiistorique des peuples s'accomplit i)ar leur lutte contre la mer. Un nombre croissant d'iiommes et de peuples entre dans cette lutte. Elle s'étend de plus en plus aussi à des côtes nouvelles. La prédominance de l'Angleterre, attestée par les lo millions de tonnes de la flotte commerciale de l'Angleterre et de ses colonies, émerge dans cette évolution si multiple comme un résidu d'une époque révolue (li. Le contraste encore très absolu au début du xix*^ siècle entre les puissances continentales et les puissances navales de l'Europe tend à s'ell'acer par la création de flottes de guerre dans tous les Etats limitrophes de la mer. Même de jeunes Etats, tels que la Roumanie et la Bulgarie, ont des commencements de flottes de guerre. Dans un proche avenir, on considérei-a avec tHonnement les guerres des derniers siècles, et encore du xix% où la décision fut obtenue presque jmrement sur terre...
La façade océanique d'une puissance continentale a beau être ('tendue, les périodes continentales et océaniques alternent pourtant dans son histoire. L'expansion
*i) Ratzel veut dire que c'en sera fait bientôt de la sunrémali navale anglaise.
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continentale est plus simple que l'expansion océanique qui ne s'impose qu'aux États insulaires. Une puissance continentale, pour devenir puissance maritime, a besoin de prendre une série de mesures tecliniques. Elles peuvent souvent être prises en peu de temps; mais aussi elles déchoient facilement. Quand le commerce maritime ne leur sert pas de préparation, elles sont longues à prendre. Napoléon n'a pas réussi à fairi^ de son pavs continental une puissance maritime, comme Rome "encore l'avait pu, en un temps où la construction des navires et la guerre navale étaient plus simples...
Un pays qui a une façade continentale et une façade océanique, exercera sa pesée tantôt d'un CQté, tantôt de l'autre. Toutes les fois que la France réfléctiit à ses intérêts méditerranéens ou atlantiques, ses voisins continentaux se sentent soulagés. Il est de iait que la tentative de la France pour prendre pied au Mexique et dans la partie sud de l'Amérique du Nord a facilité l'unitication de l'Allemagne et de l'Italie. L'inondation catastrophique de l'Europe par la France sous Napoléon Ise produisit dans la période où la France était complètement refoulée de la mer par l'Angleterre. La destruction dv la puissance navale française à ïrafalgar et Aboukir lut suivie de la destruction des armées européennes par la puissance française sur terre à Austei'litz, à léna, à \\ agram. La situation de l'Allemagne exige qu'elle s'efl'orce constamment d'établir, entre ses forces terrestres et maritimes, un équilibre qui lui permette de ne pas affaiblir sa position dans l'Europe centrale pour être forte sur mer, mais de renforcer ses deux positions l'une par 1 autre.
L'idéal d'une grande politique, la seule qui puisse ambitionner de fonder une puissance mondiale, consiste à unir les motifs continentaux et les motifs océaniques. Les «leux ordres de mobiles ont en commun une tendance à
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se développer sur les espaces étendus, compréliensivement. Nous avons vu comment fatalement une puissance maritime, qui avec ténacité et pendant une longue durée, a su poursuivre son chemin, vient à conquérir des terres. Sans doute, les conditions ne sont pas toujours aussi favoiahles que dans la Méditeri-anée, où une mer suffisamment vaste haigne des iles et des presqu'îles très articulées, facilement accessibles, en sorte que la mer, avec tout ce qu'elle contient d'îles, forme des zones de domination préparées i^ar la nature elle-même. Dans l'immense Océan, toutes les puissances maritimes ont échoué jusqu'à présent à dominer les vastes espaces de la mer par une expansion correspondante sur terre; car ces acquisitions sur terre ne ix3uvent jias ensuite être conservées par la puissance maritime seule. Notre globe, une fois de ])lus, se trcjuvera trop jietil pour un système de <. connexions impériales », comme le rêvent les partisans de la (irande-Angleterre. Un tel système viendrait à la traverse des sphères d'intérêt des autres nations; c'est pourquoi il sera combattu. En face d'une jmlitique continentale comme la font la Russie en Asie et les États-Unis en Amt ri(pie, la politique maritime de la (Jrande-Bretagne est condamnée dès maintenant à reculer. L'occupation de l'Hgypte nous apparaît *lesormais comme l'émanation d'une politique vieillie qui, dans Tère de la prédominance des puissants navales moyennes, n'a plus de chances de réussir durablement (i).
Ibid., p. 715-^24.
(1) On noiera que l'Allemagne préparc une coalition de u puisnees navales moyennes », pour abattre la suprématie maritinn ' 1 Angleterre et pour la chasser d'Kjjrjpte.
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Les ambitions mondiales de VAllemaone.
Le regard de beaucoup d'hommes politiques ne dépasse l)as l'Europe centrale et occidentale, et considère les relations entre l'Allemagne et la France comme la (|uestiou brûlante de la politique européenne. Pour le géographe politique, au contraire, la situation politique du temps présent est déterminée, en premier lieu. i>ar la répartition anormale des espaces politiques et des forces qui sont données avec ces espaces. L'équilibre politique, rêve trois fois séculaire des hommes d'État européens, n'est qu'un mot vide de sens, si l'Empii-e russe est quarante-cinq fois grand comme rAllemagne''ou la France; ou si l'Allemagne avec ses colonies continue à ne former (lu'uii huitième de l'Empire anglais. Et pourtîint, il y a là plus qu'un mot vide de sens; car Felfoi-t de ramener léquilibre dans cette inégalité, est ce qui fait l'inquiétude (le notre temps. De la conquête lu'utale à l'infilti-ation silencieuse dans les sphères étrangères d'iniluence, de la construction de vaisseaux cuirassés à la conclusion d'alliances ou de traités de commerce et d'amitié, il n'y a t)as de moyen au service de l'expansion de la puissance politique qui n'ait ('té appliqué dans la concurrence des Etats qui se disputaient l'espace, les elfectifs de population supérieure et les contingents de force.
Lorsque le comte Caprivi, en décembre 1891, déclara, (levant le Heichslag allemand, que l'élargi ssement du théâtre des alfaires et la modification ([ui s'ensuivait, des proi)ortions politiques constituaient un fait de l'histoire universelle ([ue Ihomme d'action politique devait porter en ligne de compte, cette tendance à raccroissement n'avait pas encore acquis le degré d'évidence générale qu'elle a maintenant. Récemment le ministre austrohongrois des alfaires étrangères a pu, sans crainte de
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LE l'AXGKRMAMS^IK PHILOSOPHIQUE
malentendu, devant les Délégations, i>arler de l'urgenee qu'il y avait pour les États de l'Europe centrale à se solidariser économiquement en présence des Empires véritablement mondiaux qui sont en voie de se fermer commercialement et en voie, néanmoins, décroître continuellement... La Plus grande Angleterre de Charles Dilke (parue d'abord en 18C8) a rendu populaire pour la première lois la pensée qui, depuis, sous le nom . d'idée de l'empire » domine la politique étrangère de l'AngJeterre.
Le noyau de ces idées politiques nouvelles est une conception spatiale infiniment plus large qu'autrefois. On porte le regard plus loin, et on voit ce lointain plus distinctement. Cela sitrnifie, i)our l'Europe, une importance croissante de la situation hors d'Euro])e. En Europe, les projets nouveaux ne trouvent pas l'espace qu'il leur faut. Au contraire, la répartition des forces dans les pays hors d'Europe a toujours eu un caractère grandement provisoire ; elle a ce caractère plus que jamais. Les États de l'Europe sont serrés étroitement les uns contre les autres et retiennent de toutes leurs forces le moindre kilomètre carré de terrain. En sorte que dans cet état de compression, comme la guérie turco-grecque vient de le montrer à nouveau, tout récemment, il faut éviter autant que possible les changements territoriaux. Au contraire, dans les espaces infiniment plus étendus hors d'Europe, tout est en fermentation. Aux endroits mêmes où les formes de la répartition politique actuelle se maintiennent, il se passe, dans la profondeur des États, des changements continus qui tôt ou tard tix>uveront leur exi)ression dans une répartition modifiée des territoires. Quels bouleversements nous montre la seule Afrique! Depuis une demie g-énération, de l'Egypte au Cap, et du Sénégal au pays des Somalis, toutes choses y sont politiquement transformées ou attendent de se transformer en États nouveaux et en
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colonies nouvelles, de quitter leurs anciens maîtres, de passer à des maîtres nouveaux, de se réunir ou de se morceler. En Asie, les conditions sont moins changeantes. Encore, les territoires anglais, russes et français sont -ils dans un accroissement perpétuel. Le Japon, après être séculairement resté fermé, s'est joint à ce mouvement d'expansion. Parmi les États encore indépendants, la Perse est traitée comme une dépendance russe, l'Afghanistan comme une dépendance anglaise, le Siam comme une dépendance française. La Chine apparaît comme un organisme géant en décomposition, du corps formidable duquel la Russie s'est déjà assuré la Mandchourie, la France et l'Angleterre les territoires tributaires qui confinent à la Birmanie et au l\)nkin... Le continent australien sans doute semble appartenir aux Anglais. Mais n'oublions pas que, de toutes les colonies anglaises à selfgovernment, les colonies australiennes sont dès maintenant les plus indépendantes et elles sont émancipées de la métropole infiniment plus que le Canada. A vrai dire, c'est le besoin de protection seul qui les unit encore à PAngleterre. Dans l'Amérique du Sud enfin l'Espagne et le Portugal n'ont pas posé les hases durables d'un développement futui-. lis n'ont créé qu'un état de chose passager, qui sera nécessairement évincé par des transformations émanées de puissances de civilisation et des puissances politiques suix-rieures ; cela est de toute évidence. Les États-Unis d'Amérique essaieront de monopoliser politiquement et économiquement ce domaine riche de promesses. Mais leur tentative ne sera pas plus reiîonnue légitime par les puissances européennes ((ue le Japon n'est disposé à leur reconnaître la suprétie dans l'Océan Pacifique central.
De quelque côté que nous tournions les regards, nous voyons que des esi)aces sont conquis et que des espaces sont cédés. Nous voyons de toutes parts des régressions
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LE PAXGERMAXISME PHILOSOPIIIQrE
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et des progressions. (^)uelle serait Ju démence d'un peuple (pii croirait que les siècles écoulés ont décidé de sa destinée, à l'époque où avaient lieu les piemicrcs répartitions des territoires, de la puissance et de linfluence parmi les peuples d'outre-merî On a souvent exprimé cette oiûnion en Allema-ne. Parce qu'au xvi et au xviii siècles nous avons manqué les occasions favorables d'établir des colonies dans les zones tempérées, nous serions condamnés, assis sur le rivage du torrent de l'histoire, à laisser i)asser le flot qui apporte le bien-être? Il y aura toujours des peuples de maîtres et des peuples de serfs. Les peuples aussi n'ont que le choix d'être enclunu-s ou marteaux. De savoir s'ils seront l'un ou l'autre, c'est ce qui dépend de l'intelligence qu'ils ont, en temps utile, de ce que la situation mondiale exige d'un peuple soucieux de sa grandeur future. (> été un autre problème pour la Prusse du XVIII siècle de conquérir, au milieu des puissances continentales de l'Europe, sa situation de grande puissance, que pour l'Allemagne du xix siècle de s'affirmer au milieu 4les puissanc(^s mondiales. Ce problème ne peut plus être résolu en Eurojie. L Allemagne ne peut que comme puissance mondiale avoir l'espoir de garantir à son i)euple le sol dont il a besoin pour son accroissement. Elle n'a ]>as le droit de rester à l'écart des transformations et des partages nouveaux qui se passent ou qui s'annoncent dans tous les continentaux. Ou alors elle risquerait à nouveau, comme au xvi siècle, d'être poussée à l'arrière-plan pour une série de générations. Or, être puissance mondiale veut dire être puissance maritime. Et c'est où réside l'importance décisive de la question de la flotte pour l'Alle-
magne.
Flottenfrage und Weltlag'e (La question de la flotte et la situation mondiale), dans Kleine Schriften, t. II, p. 3;5 sq. Munich, KjoG.
AiiTiu u DIX
LA PIM :DESTI NATION OKOGRAPIIIQUI?
Arthur DIX est ne ùKoelhi, dans la Prusse occidentale, en i8;5. 11 est un élève de Ratzel, comme ^ous les publicistes politiques allemands dans les dernières années. H édite deux périodi([ues, h» Deatsclier Bote (Le Messager aUeinand) et Weltpolitik (Politique mondiale). La particularité de Dix, c est qu il est venu à la politi(pie impérialiste en partant des sciences sociales et économiques. Ses ])remiers écrits sont une mise au poinl de (piestions d'économie sociale, formulé«'s selon renseignement d'un ' socialisme de la chaire •), libéral de nuance.
Ces études i)réliminaires ne nous intéressent pas ici. Mais, ce qui importe, c'est d(^ noter mic fois de plus, à propos de Dix, cpie rimpérialisme allemand actuel le [)lus agressif est de nuance libérale. Fait qui nous a frappés beaucoup en étudiant llarden, ou Kohrbach, ou Nauniann. De même, Arthur Dix est un des écrivains d'un groupe faible encore, mais and)itieux, qui se dit - jeune libéral .> (Jung-Liberal). Il a r(^ussi ses essais de politique libérale dans les Jimgliherale Ah/ia/ullung'en, itpj.
E élargissement de ses enquêtes, inspirées des in-incipes de Hatzel, donnait un systtine d(» politique extérieure qui atteste combien la pensée inqKrialiste a pris pied, même dans les rangs de la démocratie. Le déterminisme» géographi(iue professé par Arthur Dix tend à dire que la poussée des peuples se produit sur la ligne de moindre résistance, en choisissant ou en créant, par la force s'il le faut, les lignes «le conununicalion les jilus faciles. Un c enqnre •• est un tout «'conomique, dont toutes les parties sont jointes par un système de communications amené au dernier degré de perfection. Uécii)ro(iuement, (fuand ce réseau de commmiications
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LE P.WriKRMANISME PIIILOSOPIIIQUK
ARTHUR DIX
«est forme, sous la ,)rcssion du l)esom économique, les fron- Kivs politiques anci<imes tendent à perdre de leur imnortance. Les ormes politi,,ues se superposent aux fonues dessinées par les l,gn(>s de circulation économique. C'est la nen- Tx.T n""^ ''"^''«lure aux principaux écrits impérialistes d Arthur Dix : Ii,'Ut»Mand au/ den Hochstrassen der Wellmrtschajls systeni, {LAltemagne sur les grande, routes du traj,c economiçue mo,,dial, ,90,); A/rlkanisrhe Verkehr.poU. tih {U régime des communications en Afrique, iooti. - ])ans
pM iSocialdemocratu'. militarisme et politique coloniale, i<)0»>. Dix a iait prévoir, comme Nauniann, (nie l'iiostilité ancienne des socialistes allemands contre le iJ.ilitarisme e e .olonialisme li.iirait par «lisparaitre. parce que linl.-.rêt des Hire'Tf,""! •»«,^'"'"^'- '' lAlIemasrne une .uissance n^ll
nîrn e [. . ««''spcnsables ellorts d'oxpai.sion transocéamque. I-e 1 re de Deutschlands .■irtschaftliche Zukunft in hrieg und Frœden iLavenir économique de V Allemagne daZ la guerre et dans la pai.y. ,,„o> tend à prouver que l'AUet magne était capable de soutenir le choc de la guerre européenne, dont l'éventualité lui paraissait probable"
Arthur Dix écrit non seulemeut dans les revues qu'il édite mais dans toiites les grandes revues du libéralisme aûe-' land. our plus de clarté, nous donnons l'exposé de son impenahsme, daj.rès un résumé qu'il en a tracé lui-même
Zeitschrijl, «lurant 1 année 1911. * ''