I. Erreur de V impérialisme industriel et naval
Nous espérons et nous croyons que c'est aux Allemands qu'appartiendra dans l'avenir rempiredu monde. Mais comment nous y sommes-nous pris jusqu'à présent? Nous avons eu tout à lait raison de commencer par créer des valeurs de culture. Qu'est-ce en elVet qu'un empire qui, comme celui des Zoulous ou des Tartares, ne fait que ruiner ou détruire le monde, comme leur propre compatriote Byron l'a dit des Anglais : (. Vous asser vissez, vous dupez presque le mcmde. >v Puis, l'augmentation de la richesse et le progrès des sciences et des arts ayant accru en nous le sentiment de notre valeur, nous avons souhaité une extension de notre champ d'activité. Dans ce dessein, nous avons dcmné jus- (lu'à présent une part appréciable de l'excédent de nos forces à l'étranger. Nous avons envoyé en Amérique les hommes de 48, qui voulaient une Allemagne uniliée et une (lotte puissante. Nous avons pourvu impartialement les Japonais, les Chinois, les Turcs, les Grecs et les Argentins d'instructeurs militaires ; nous abandonnons encore maintenant des milliers de médecins, de docteurs en droit, de philologues, d'électriciens à l'étranger, et envoyons des marchamls, des artisans et des paysans par dizaines de mille (^n Russie, en Algérie, en Argentine, aux Etatsi:nis. C'est un merveilleux moyen d'assurer sa domina^
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r.E PANGERMANISME PHILOSOPHIQUE
tien que de fortifier ses ennemis à ses ])ropres dépens. Entre temps cependant nous est venu le désir d'élarî^ir et d'étendre nos propres forces, et nous nous sommes jetés dans la mer agitée de la politique coloniale.
Les colonies nous ont été d'une utilité infinie. Elles ont tourné notre regard vers la mer et Tont ouvert à la politique mondiale actuelle; elles ont élargi notre vue el Font habituée à des proportions d'une ami)leur toute nouvelle.
Les gros messieurs de notre politique coloniale, \\ oermanii, Scharlach. Douglas, sont en même temps les grands i)rotecteurs ou les associés des grands protecteurs de notre industrie, de notre commerce maritime, de notre flotte. Il est certainement réjouissant de penser qu'après avoir écrasé la France j)ar le sang et par le fer, nous sommes en train d'écraser l'Angleterre [«r notre industrie. Il était grand temps de nous rap- [leler notie glorieuse Ligue hanséatique, et que notre pavillon commercial portât de nouveau sur tous les rivages le nom allemand. C'est à i)roi>rement parler une nécessité impérieuse, une question vitale pour la nation, qu'une forte flotte de guerre soit construite qui, une fois terminée, dc'passera de beaucoup, il faut l'espérer, les misérables proportions qu'on lui accorde actuellement.
Mais précisément parce que ces choses s(mt si réjouissantes et si utiles, justement parce que tout le monde rêve nuit et jour à l'accroissement et au triomphe du commerce allemand, et parce que la nouvelle du renforcement de la flotte de guerre a été saluée et fêtée avec une telle unanimité, il est nécessaire qu'une voix retentissante fasse entendre à notre peuple un avertissement, afin que nous ne fassions pas une fois de plus, de ce qui n'est qu'un moyen, le but de nos eflbrts, et que notre activité même ne tcmrne pas en danger pour notre vie» véritable.
ALBRECHT WIRTH
Chaque aiguille de plus, chaque nouvelle allumette, un gain pour la patrie; chaque syndicat nouveau créé dans le pays et à l'étranger, chaque entreprise réussie avec de l'argent allemand, une victoire de notre peuple : voilà le nouvel évangile. Jamais la doctrine de Mammon n'a été prêchée sous des dehors si spécieux.
Qu'un boursicotier puisse boire quelques bouteilles de Champagne de plus, ou qu'une nouvelle cheminée qui empoisonne l'air s'élève en pays allemand, c'est là ce qui doit faire la grandeur du peuple allemand! L'ineptie des cafés-concerts de nos ouvriers, et des beuveries de nos parvenus, c'est là qu'on veut voir la culmination de notre génie national! La confection d'un bouton, la vente d'une paire de bretelles en plus devient un idéal sublime! Le paganisme de l'Orient nous envahit, qui met la puissance dans le seul argent, et la force dans la seule richesse. ^
Ceux qui accordent trop d'importance à la flotte destinée à prott^ger le commerce ne sont pas très éloignés de ceux qui accordent trop d'importance au commerce, à l'industrie, à la banque; de ceux pour qui l'argent est Dieu.
Mahaii avec sa Puissance maritime dans VHistoire a allumé un enthousiasme qui dans sa partialité n'est pas sans danger. L'axiome favori de Mahan, déclarant que c'est en réalité par la flotte britannique que Napoléon a été anéanti, est fait j)our troubler le jugement historique. Il est vrai que Naj)oléon n'a pas pu grand'chose contre les Anglais, mais ceux-ci ont encore moins pu contre lui.
Qu'est-ce donc qui a perdu Napoléon, si ce n'est l'insurrection en Espagne, la défaite en Russie, et le soulèvement sur terre ferme des Allemands? De même les Grecs navigateurs ont été vaincus par les Macédoniens (le derrière les forêts, et la puissance des Vénitiens et des
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Hollandais n'a pas été anéantie par les Français sur eau mais sur terre. Mais ce qu'il faut se dire avant tout, c'est que la flotte n'est qu'un moyen pour arriver au but. Elle doit protéger la vieille patrie, ou aider à gagner une nouvelle i>atrie par delà les mers. Tout un peuple ne peut pas, comme autrefois l'armée de Thrasybule, faire de ses bateaux sa patrie.
Un peuple a besoin de terre pour son activité, de terre pour son alimenUition. Et aucun peux)le n'en a autant besoin que le peuple allemand, qui se multiplie si rapidement et dont la vieille demeure est devenue si dan^^ereusement étroite. Si nous n'acquérons pas bientôt de nouveaux territoires, nous allons inévitablement au devant d'une catastrophe épouvantable. Que ce soit au Brésil, en Sibérie, en Anatolie ou dans le Sud de l'Afrique, peu importe, pourvu que nous puissions de nouveau nous mouvoir librement et joyeusement, et que nous puissions à nouveau offrir à nos enfants de la lumière et de l'air de bonne qualité et en quantité abondante. De nouveau, comme il y a deux milliers d'années, quand les Cimbres et les Teutons frappaient aux portes de Rome, retentit, tantôt plein d'angoisse et de désir inassouvi, tantôt provocant et confiant, retentit de plus en plus fort le cri : « 11 nous faut des terres, des terres nouvelles! »
Il est hors de doute que notre acquisition de terres nouvelles ne peut être réalisée sans guerre. Un emmure mondial a-t-il jamais été fondé sans combat sanglant? Notre crainte n'est pas d'avoir le dessous dans cet immense conflit, notre inquiétude est plutôt que l'on ne dise de nous ce que le général de cavalerie carthaginois jeta à la tète d'Annibal : c Victoria iiti nescis. » D'autre part, cette acquisition n'est possible ([ue si peuple et souverain sont unis.
Les nationalités s'épanouissent souvent sans le coi>
ALBRECIIT WIRÏH
COUTS de l'Etat ou même en opposition avec l'Etat, mais la nationalité allemande est arrivée à un tel resserrement, et la rivalité entre les grandes puissances a pris une telle acuité, que c'est seulement avec l'aide de l'art yuAitique des dynasties qu'il sera possible de frayer de nouvelles voies à notre culture et à notre nationalité. D'un autre côté, les princes allemands n'ont à attendre un renforcement de leur puissance ni des Slaves ni des peuples romans ; ils ne peuvent l'accroître qu'en opposant le peuple allemand à ses voisins, en s'appuyant sur le nationalisme allemand.
Dans la vie actuelle des nations comme dans toute notre vie présente, on ne constate que tendances opposées : au particularisme s'oppose l'Etat unitaire, et à Té^alitarisme international le fécond individualisme nationaliste.
Volkstum und Weltmacht in der GeschiclUe^
2* éd., 1904, p. ^24, 226, 227, 235.
2. Le panslavisme et V impérialisme anglo-saxon appellent le pangermanisme.
En face du cosmopolitisme se dresse le nationalisme. ¥A pourtant c'est justement le nationalisme qui a réussi à concilier ces tendances opposées. Il s'est détourné d'un cosmopolitisme flasque, sans cependant se départir de ses espérances d'extension universelle. Mais au lieu de viser comme auparavant à soumettre à sa puissance autant de pays que possible, il ne cherche désormais, d'une manière il est vrai incertaine et hésitante, à gagner et à s'incorporer que des pays apparentés. Il veut s'élargir en groupes de nationalités. Il veut la puissance mondiale, mais fondée sur une base nationale.
C'est d'abord le panslavisme qui est entré en campagne avec de semblables pensées. Le patriotisme slave
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a pris conscience de lui-même dans la guerre des Hussites. La bataille du Mont-Blanc et le partage de la Pologne abattirent le slavisme occidental. Déjà le tchèque était une langue à demi morte, et les autres débris slaves de l'Autriche à demi germanisés, quand s'éveilla un mouvement nationaliste. Il s'alluma à l'enseignement des lolkloristes allemands, notamment aux doctrines de Jacob Grimm. Ce sont des Allemands qui écrivirent la grammaire des petits dialectes slaves, et furent les interprètes et les réalisateurs des rêves du slavisme occidental. Le feu gagna la Russie. Grâce aux efforts de Katkolf * et d'Aksakolf, le panslavisme prit naissance. On déclara qu'il était souhaitable d'unir tous les peuples slaves sous un même drapeau. C'était le côté positif des revendications. Et l'influence de l'Europe occidentale, aftaiblie par l'Age et immorale, devait être endiguée, anéantie, refoulée, pour faire place à la sainte mission du slavisme. C'était le côté négatif.
Les tsars favorisèrent un temps l'idéal panslaviste, et prirent de leur côté, en particulier après 1848, une attitude hostile à l'égard des occidentaux. Mais ils reconnurent bientôt que le mouvement prenait un caractère démagogique et révolutionnaire, et que si le nationalisme l'emportait, les droits dynastiques perdraient leur force et seraient relégués à l'arrière-plan. Ils se rendirent compte aussi que la Russie, abandonnée à ellemême, pourrait bien dépérir du fait de sa pauvreté et de son manque d'activité créatrice, ou tout au moins être déj)assée par l'Occident qui, malgré 1848, avait retrouvé sa puissance de progression.
Alors les tsars se détournèrent des panslavistes, sans cependant renoncer au désir d'étendre au loin la russifi- • cation des peuples étrangers.
Plus tard naquit le pan-anglosaxonisme. Il représente le plus puissant groupement de peuples qui existe en ce
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moment. Ses origines remontent jusqu'à 1840 environ ; mais c'est à partir de 1880 qu'il se manifeste dans la pleine conscience de lui-même. Le congrès colonial tenu à Londres en 1887 a fait époque. Pour le moment, voici où en sont les choses : la métroxDole tend à s'unir plus étroitement à ses colonies, notamment grâce à l'influence de Chamberlain et de la guerre sud-africaine, et ainsi on travaille efficacement à préparer la fédération de l'Empire. La partie la plus importante du plan de la fédération, l'union avec les Anglo-Saxons des États-Unis, a échoué : elle s'est brisée à la résistance des autres pannationalismes.
Le pan-anglosaxonisme, de même que le panslavisme, ne s'est pas contenté de rassembler ses nationaux dispersés, mais a considéré aussi comme de son devoir d'attaquer et de subjuguer des étrangers. Il veut absorber ou anéantir le boérisme.41 veut régner dans les régions tropicales sur des races étrangères. Pour des hommes comme l'historien Fronde, la guerre d'Egypte ou d'Afghanistan, la guerre sud-africaine étaient encore une abomination, mais à présent le pan-anglosaxonisme, de même que le panslavisme, prétend à l'empire du
monde.
En face de ces ambitions, le pangermanisme se présente avec un programme bien plus timide et modeste. Il ne vise pas à l'empire du monde, ni à l'anéantissement d'autres nations, il ne tend même pas à réunir politiquement à l'Empire les pays allemands qui en sont séparés, mais purement et simplement à rattacher intellectuellement et moralement les Allemands du dehors à la vie intellectuelle et morale de l'Empire. Sous le dra- j peau autrichien, dans l'empire des tsars, en Suisse, en Amérique, dans l'Afrique du Sud et en Australie, vivent des compatriotes dont le caractère national est menacé par la culture étrangère qui les submerge. Il s'agit de le
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protéo^r, de le sauver. En même temps, il est vrai, pour éviter que de nouveaux émigrants aillent se perdre i>our nous dans des nationalités étrangères, les pangermanistes et ceux qui pensent comme eux travaillent à l'acquisition de terres nouvelles, sur lesquelles une colonisation de paysans allemands puisse se développer sous la direction de TKtat, et ils souhaitent que les intérêts de l'Empire soient fortement représentés en tous pays.
11 n'est pas à nier que le pangermanisme ne peu.t pas non plus rester étranger à toute idée d'agression. Si l'Allemagne doit devenir marteau, il faut qu'on en vienne aux coups; si les Allemands veulent tenir tète aux Slaves, il n'y a pas d'autre moyen que dé- compnmer les Slaves. Il est évident de plus que ce nouveau mouvement a un caractère populaire national, et trahit une tendance à franchir les limites des Etats.
Si Sehillei* brûle de colère parce qu'un prince allemand ose vendre les enfants de son pays à l'Amérique ; si les liommca de i832 et de 1848, dans leur eflort passionné pour se créer une patrie une, renversent les obstacles mesquins que leur opposent i)rincos et bureaucrates, de nos jours un conseiller dVmpire s'est écrié : « Plutôt commettre le crime de lèse-majesté que celui de lèse-nation ! » Le flot tumultueux des nationalités assiège la dynastie des Habsbourg. En Allemagne non j)lus il ne manque pas de questions qui pourraient mettre en opposition les souverains et les vœux de la nation. Un semblable dillérend s'est déjà élevé au cours de la guerre contre les Boërs, qui excita chez nous une forte haine contre l'Angleterre. Après les expériences de 1848, il apparaît comme de l'intérêt des souverains de prêter l'oreille à la voix du peuple; d'autre paît, il n'est pa« du tout dit que le peuple, une majorité d'es-
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prits confus, ait toujours raison dans ce qu'il i>ense et
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Le peuple est souvent égoïste, et aveugle pour les besoins de l'État; alors c'est aux guides intellectuels et aux souverains à intervenir. Chez les Anglo-Saxons, les instincts de la masse sont stimulés et surexcités par les îTuides, les ministres; en Russie le tstirisine, se souvenant de son nonslavisme originel, s'appuie sur des Allemands, des Danois, des Belges, bientôt peut-être sur des Chinois autant que sur les Russes; il serait possible à l'Allemagne, si elle sait assurer l'équilibre entre les deux facteurs constitutifs de l'État, de parer à rhypertrophie de l'un qui entraîne l'atrophie de l'autre, et de résoudre ainsi un conflit dangereux en féconde harmonie.
Ibld., p. 176-177.