Le paysan et le roi
Le principe fondamental de toute vie organique, la cellule avec son noyau, se retrouve dans le domaine social, lequel oll're à son tour bien des points de ressemblance avec le système cosmique. Le paysan, dont l'existence repose sur son domaine, et qui peut nommer sienne une parcelle de la surface de la terre, entre par là en rapport direct avec le centre de la terre, puis avec le centre de l'univers et avec le maître du monde. Il est tout près de Dieu et de la nature. Un paysan doit être pieux. Un citadin impie est, à la rigueur, supportable; mais un paysan impie est un être odieux. D'autre part, le soleil et la lune ont aussi une cour, comme le roi et le paysan ont la leur. Dans la structure organique de Tunivers, on constate des relations entre les choses les plus éloignées. C'est justement en cela que consiste son harmonie. De même que « le chœur des étoiles gravite autour du soleil ». et de même que celui-ci gravite à son tour autour d'un centre cosmique, encore inconnu, autour d'un soleil des soleils, de même le peuple doit, pour obéir à une loi naturelle, être soumis à son roi et celui-ci au roi des rois. Le x>i*incipe aristocratique et individualiste de la hiérarchie pénètre tout ce qui est. L'opposition jjure et simple de la noblesse et de la bourgeoisie est la rei)ré-
JULIUS LANGBEIIN
sentation la plus brutale et la plus primitive qu'on puisse
se faire de Taristocratisme. Les paysans, les bourgeois
aisés, les nobles, représentent tous ensemble le principe
aristocratique, lorsqu'ils sont groupés d'après leur rang
hiérarchique pour former les facteurs constitutifs de
l'État. Qui dit noblesse, dit hiérarchie. Au fond, la vie ne
nous montre pas des dillerences quantitatives, mais des
diflerences qualitatives. Elles vont de l'hysope, qui croît
le long des murailles, jusqu'au cèdre du Liban, du paysan
jusqu'au roi, et du roi jusqu'à Dieu. L'univers est gou-^
verné par un esprit! C'est pourquoi la vie politique ne
peut se développer normalement que si elle suit une
marche parallèle à la vie humaine d'un coté, et de l'autre
à la vie cosmique. Elle assigne à l'homme sa place dans
le monde, et c'est pourquoi elle occupe le milieu entre ces
deux puissances. Elle a le droit et le devoir de conserver
cette manière de voir ; c'est, avant tout, au x)oint de vue
allemand, une manière de voir nationale. La tendance
des Allemands à harmoniser et nuancer est, au fond, une
tendance essentiellement musicale, proche parente de leur
talent musical proprement dit. Ici encore, ce qui semble
le plus intime touche à ce qui semble le plus extérieur :
la musique se rencontre avec la ])olitique. Quand on
envisage l'univers de plus haut, on ne distingue plus ni
intérieur, ni extérieur; on ne connaît que ce qui est au
centre : la vie.
Ibld., p. 126.
i3. Bismarck.
Une loi mystérieuse veut que ce qui est éternel ne se révèle que sous une forme éphémère ; ce qui dans la vie humaine a une valeur vraiment durable ne peut être accompli que par des êtres périssables. Plus l'tnuvre porte à l'origine l'empreinte d'une forte personnalité, et
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plus son ert'et est durable. Deux puissances qui gouvernent le monde, le Césarisme (i) et le Christianisme ont au front le nom de leur fondateur, et cela à juste titre. Car en elles une personne s'est objectivée, un être mortel a conquis l'éternité. Il en est de même du Lutliérianisme et du Bismarckisme. La valeur durable de la politique allemande moderne vient de ce qu'elle n'est pas le i)r()duit de quelque théorie, mais l'oeuvre d'une puissante personnalité, qui a eu précisément les traits essentiels du caractère allemand. Et les fautes qu'on pourrait reprocher à cette politique n'ont été commises au fond — si l'on fait abstraction de l'imi^erfection humaine — que parce que Bismarck ne trouva pas d'adversaires à peu près dignes de lui. L'esprit hollandais ti'ansporté dans la vie politique pourra peut-être remédier en partie à ces défauts ; il peut servir à développer plus iortement l'élément personnel dans la vie civique de TAllemand. Il battra en brèche la routine qui, ces temps derniers, s'est remise à nous régir de plus belle. La bourgeoisie allemande ne s'est pas montrée, à l'égard de Bismarck se retirant du pouvoir, autre qu'elle n'avait été lorsqu'il y est monté : elle a été orgueilleuse et bornée. Les hommes de parti, qui sont moins que des hommes, qui ne sont pas même des hommes, furent heureux du départ du grand chancelier, un peu comme des écoliers sont heureux du départ d'un maître sévère. Et cependant, ils avaient si gi-and besoin d'un tel maître ! Il est peu édifiant de voir des gens qui croient s'acquitter de leur dette envers le créateur de l'Empire allemand en signant quelque adresse, ou en donnant quelques sous pour l'érection de son monument; ils pensent de cette manière avoir la conscience tranquille; ils sont les esclaves de la phraséologie. On 2)ourrait leur dire les paroles de
(i) Kaisertuni : Kaiser, = Caesar.
JULIUS LAXGBEHN
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Gœthe à ses admirateurs, lorsqu'ils lui érigèrent un monument de son vivant :
« C'est bon pour qui ne saurait pas ce que signifie votre admiration. C'est à vous, non à lui, que vous érigez des monuments. »
Bismarck, comme Luther, a ses défauts. Mais, comme Luther, il a donné au monde le spectacle grandiose d'un homme qui sait combattre pour la vérité, à n'importe quel prix. Tous deux furent des hommes de caractère. Us ne servirent pas un ^mrti, mais la Patrie. Ils ont gardé toujours leur liberté d'action: ils ne se sont pas spécialisés. Le manque de maturité, dans les jugements que les Allemands contemporains portent sur la politique, se montre surtout en ce qu'ils ne distinguent pas Bismarck d'un ministre ordinaire. Ce dernier, qui n'est qu'une roue dans la machine de l'Etat, n'est plus rien et n'a plus rien à dire quand on le retire de cette machine. Il en va tout autrement quand il s'agit d'un être organique, d'un homme, d'un Bismarck. Sa parole garde toute sa valeur, qu'il remplisse ou non une fonction dans l'Etat. Les Prussiens n'en jugent pas ainsi et, là encore, ils se montrent sous un jour défavorable. Ils ne veulent i)as obéir à un ordre, quand ils ne voient pas un galon de sousofiicier. Et le bon bourgeois allemand, poussé par sa secrète adversion pour le génie, agit de même. Ce n'est pas d'hier qu'on a fait cette expérience. Cela m'ennuie d'entendre nommer Aristide « le Juste », disait le bourgeois d'Athènes. Lorsque le prince de Bismarck quitta le pouvoir, un journal allemand lui souhaita, grâce à une faute d'impression volontaire ou non, un odiiim ciim dignitate. C'est à peu près ce qui est arrivé. Les Allemands devraient rougir de honte lorsque l'image du plus grand homme qu'ils aient eu depuis trois cents ans jette sur eux un regard interrogateur et plein de reproches. Puisse du moins ce héros
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des héros savoir qu'il y a une minorité d'Allemands qui lui sont fidèles à la vie et à la mort, que cette minorité se trouve parmi les jeunes, et que tout naturellement l'avenir lui appartient. Elle vivra et agira dans son esprit. Et elle sait pourquoi : C'est qu'en Bismarck l'Allemagne elle-même s'est incarnée.
Ihid. p. i56.