Affinités du pajsan et de V artiste (i
I^uther et Moltke ont de vraies télés de paysans allemands; la lumière spirituelle qui les illumine n'en affaiblit pas le caractère, elle ne fait que l'affiner. C'est dans le même sens que la majesté du roi doit agir sur son caractère paysan. C'est en cela que consiste la maj estas populi. Si elle arrive à prédominer dans la vie intellectuelle de l'Allemand, celui-ci ne pourra pas plus en ce cas qu'en aucun autre renier sa nature intime; il sera, ici comme partout, autant que les circonstances le lui permettront, personnel, subjectif, artiste. Dans le paysan se rencontrent la vie terrestre et divine, intime et extérieure de l'homme, le roi et l'artiste. En tant que maître de sa maison, le paysan est un petit roi au point de vue économique, et toujours au même point de vue le roi, en tant que maître du pays, est un grand artiste. L'artiste créateur et contemplatif se tient entre les deux. Il a de commun avec le paysan les sentiments spontanés de l'âme populaire, avec le roi le droit seigneurial de leur donner une forme à son gré. Shakespeare est un artiste de ce genre, car il est aussi bien paysan, c'est-à-dire homme du peuple, que roi dans le domaine de la poésie. Frédéric le Grand est un roi de ce genre, car il est aussi bien
(i) Ibidem, p. 127.
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artiste en littérature que paysan, c'est-à-dire économiste au sens le plus plein et le plus large. Bismarck est un paysan de ce genre : Car il est aussi bien artiste en politique que roi, c'est-à-dire caractère autocratique. Shakespeare devint à la fin de ses jours propriétaire foncier; Frédéric II fut poète dans sa jeunesse; Bismarck fut toute sa vie ce que devint Shakespeare, et s'essaya à l'oci asion au rôle de poète. Le roi, l'artiste et le paysan, marqués chacun du sceau de Dieu, de l'intelligence ou du peuple, ont des droits en quelque sorte égaux. Et lorsqu'ils s'allient, ils sont invincibles. « Le règne de plusieurs n'est pas bon, un seul doit être le maître », proclamait déjà le rapsode des vieux rois paysans de la Grèce antique, qui lui aussi possède bien des traits distinctifs du paysan, et qui pour celte raison même fut traduit si congénialement par son confrère paysan, le Bas- Allemand Yoss. Homère, le grand artiste était 1 ami des paysans et des rois. C'est en savoir beaucoup et peut-être assez sur sa vie, en cela il est le frère des Allemands. Le poète doit aller de pair avec le roi, non seulement parce que tous deux marchent « sur les sommets de l'humanité », mais encore et surtout parce qu'ils puisent tous deux leur force dans les profondeurs de l'Ame populaire. Leur vocation à tous deux va, comme dans son genre celle du i^aysan, du centre de la terre à la voûte du ciel, de la vraie noblesse de droit humain à la vraie noblesse de droit divin. Et la idace qui leur est prédestinée se trouve là où cette ligne coupe la périi^hérie de la terre, c'est-àdire dans le coin de terre sur lequel et pour lequel ils sont nés. L'artiste, le paysan et le roi vivent et meurent ensemble ; ils vivent et meurent avec cette chose à laquelle l'homme a donné le nom de pays natal (Heimat), cette fhose qui est ce que nous avons de plus cher au monde. Les natures morbides s'imaginent que le propre de l'idéal, c'est d'être infiniment éloigné, et il est cependant
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infiniment proche. L'idéal, c'est le pays natal. En ce sens, l'Allemand, ou si l'on veut le Bas-Allemand, est avant tout idéaliste. L'âme du paysan est une àme patriote...
« C'est le meilleur qui doit être roi », chantent déjà les enfants dans Horace, et ainsi de tout temps 2)arle la voix du peuple. Et s'il arrive que le meilleur ne soit pas roi par la naissance, le roi n'a rien de mieux à faire que de le laisser gouverner à son gré. Un tel cas s'est présenta en Allemagne. Bismarck, bien que gentilhomme de naissance, tient beaucoup du paysan, de même que Gromwell qui, tout paysan qu'il était, n'en était pas moins apparenté aux Stuart. « 11 aime mieux une Wruke (une betterave i que toute votre politique, » disait une fois en 2)arlant du chancelier une des personnes qui le connaissaient le mieux, sa propre femme. Le paysan ne doit jamais s'élever au-dessus du roi, mais à son tour, le roi ne doit jamais, malgré la haute position qu'il occupe, se croire supérieur au paysan, à moins qu'il ne le soit réellement. De cette façon seulement, les liens étroits qui existent entre eux braveront n'importe quelle tempête. Le sentiment de sa propre valeur, uni dans la juste mesure à la discipline, ne s'est jamais exprimé d'une façon plus belle et plus claire que dans ces paroles du prince de Bismarck : « Ma famille est aussi ancienne que celle des HohenzoUern et je n'aurais jamais eu lidée de les servir si Dieu n'en avait pas décidé ainsi. » Bismarck fait montre ici d'un caractère vraiment allemand, et par conséquent foncièrement aristocratique. Il est devant son roi comme un gentilhomme devant un autre gentilhomme, mais en même temps il se soumet à lui selon l'ordre immuable voulu par Dieu, c'est-à-dire par h» nature des choses, par les circonstances actuelles, par le principe de conservation. Les rapports entre Bismarck et Guillaume 1", de même que ceux entre Gromwell et
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Charles V% sont instructifs pour nous au plus haut degré. Le roi de Prusse gagna une couronne parce qu'il agit avec prudence et loyauté, le roi d'Angleterre fut décapité parce qu'il agit sans prudence et sans loyauté, tous deux à l égard du vrai représentant de l'intérêt poi>ulaire et (lu sentiment x^opulaire de l'époque. Les fonctionnaires de l'État, représentants et gardiens des intérêts intellectuels, devraient eux aussi agir comme le roi de Prusse lorsqu'ils se trouvent en face d'un esprit sui^érieur, même au cas où celui-ci ne serait pas un fonctionnaire C'est une chose que les Allemands ont souvent négligé de faire. Puisse-ton y veiller au cours de la nouvelle Renaissance intellectuelle de l'Allemagne! 11 s'agit maintenant de découvrir l'homme nécessaire pour instaurer cette Renaissance; il s'agit aussi de le soutenir, s'il le faut, contre toutes les attaques du monde. C'est ce que lit Guillaume I" pour Bismarck. Cet homme à venir ne saurait être qu'une sorte de i)aysan, qui puise sa force dans le sol même et à qui, par conséquent, il est impossible de résister. A l'égard de cette rénovation nécessaire de tout l'édifice allemand à l'intérieur comme à l'extérieur, l'organisation territoriale du service armé obligatoire pour tous est une première victoire du vieux principe individualiste allemand. L'art doit, lui aussi, devenir aujourd'hui territorial, au sens le meilleur et le plus profond du mot. L'organisation naturelle du corps national doit demeurer dans la guerre telle quelle est dans la paix. C'est de la politique conservatrice. La classe des paysans allemands ressemble au roc j^rofondément enfoncé dans le sol; l'esprit artistique allemand ressemble à une belle statue de bronze. La royauté allemande réunit les deux qualités : c'est un « rocher de
bronze ».
Ibid.y p. 127.
i5. La guerre et Vart.
L'individualité veut être défendue contre le monde, précisément parce qu'elle-même est un monde; c'est pourquoi l'instinct artistique des Allemands s'accompagne d'un instinct guerrier. Cet instinct s*est conservé depuis l'époque des grandes invasions jusqu'aux lansquenets des guerres de religion et jusqu'à l'époque moderne. « Les Allemands sont un peuple vindicatif, indomptable et victorieux dans la guerre, Teffroi de tous les peuples, pour qui aucune aventure n'est trop audacieuse, qui se risque à tous jeux, » dit Sébastien Franck dans sa Chronique universelle. Plus, l'esprit d'un peuple est individualiste, et plus ce 2>euple est vaillant et adonné au culte de l'honneur. Plus au contraire, il se déveloj^pe dans l'abstraction, et moins il sera porté à se défendre ou à élargir sa i)lace au soleil, et capable de le faire. Une fausse culture n'affaiblit pas seulement Tesprit, mais aussi le moral. Gœtlieet Bismarck, Durer et Luther s'appellent et s'aident l'un l'autre réciproquement dans leur développement. Une éducation artistique du peuple allemand n'est nullement on contradiction avec la période de développement guerrier que le pays traverse en ce moment: au contraire, toutes deux se complètent nécessairement... L'épée enguirlandée de myrte devrait devenir notre emblème national comme elle était autrefois celui d'Athènes. Harmodius et Aristogiton qui portèrent cette épée avaient le caractère et l'extérieur de paysans libres et rudes. Le monument qui les représente tous deux en grandeur naturelle et que leurs compatriotes reconnaissants érigèrent à leur mémoire les fait voir aujourd'hui encore avec leur extérieur de paysans. L'idéalisme grec ne fut jamais « esthétique », mais toujours populaire. Il devrait en être ainsi de l'idéalisme allemand de notre
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temps. C'est pourquoi la double statue guerrière d'Athènes a par sa signification morale, humaine et intellectuelle, autant et même plus de valeur que le monument artistique bien connu de Weimar.
L'Allemand s'est à présent conquis à la pointe de Tépée la place qui lui revenait dans le monde, et cette place lui donne ce qui est absolument indis]3ensable à son libre dcvelopx)ement artistique : le sentiment de son indépendance nationale et par conséquent celui de son indépendance personnelle. Le sentiment de sa proi^re valeur qui remi)lit tout officier prussien a certainement quelque chose de profondément analogue à celui qu'éprouve, par exemple, tout prêtre catholique. Les deux vont de i)air; le tronc et l'autel sont sux^portés par des cariatides semblables. Ces deux classes sociales créées l'une pour la défense, l'autre i)our la propagation de la doctrine, sont de nature aristocratique; et toutes deux s'appuient sur la forte base d'une troisième classe, celle des cultivateurs et des paysans qui est, elle aussi, essentiellement aristocratique. Les guerres de rindéi)endance allemande du début de ce siècle n'ont pas été préparées et menées par des souverains, mais bien par une aristocratie intellectuelle et guerrière. Scharnhorst, Stein, Clausewitz, York, Gneisenau et autres transformèrent l'Allemagne; Frédéric-Guillaume III et François V% empereur d'Autriche, marchèrent sur leurs traces en hésitant, parfois même à contre-cœur. Au point de vue politique, le paysan est le lien entre la noblesse et la bourgeoisie. Car il unit le sentiment très développé que le noble a de sa propre valeur au simple instinct d'activité du bourgeois. Scharnhorst lui-même, le père de toute l'armée allemande moderne, était un fils de paysan. On sait que la classe des paysans fournit les meilleurs soldats pour la guerre intellectuelle comme pour l'autre. L'exemple de Shakespeare et de Rembrandt prouve qu'elle fournit aussi les
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meilleurs artistes. C'est justement pouiYjuoi elle est appelée à former le lien qui unit la noblesse intellectuelle à cette bourgeoisie intellectuelle qu'on nomme science.
Ainsi convergent vers un seul point toutes les tendances profondes et sérieuses de la vie nationale. 11 faut que la nouvelle vie artistique allemande ait ses racines dans la classe des paysans, c'est-à-dire dans l'esprit populaire, au sens le meilleur et le plus simple du mot.
Ihid., p. 19c).