NOUVEAUX COURANTS ANTI-RUSSES
La russophobie s'assoupit pour quelques années. Elle reprit brusquement, dans les organisations, où l'ambition fiévreuse d'une nouvelle génération, saturée de déclamations sur la victoire, glorieuse d'une aisance grandissante, impatiente d'actes nouveaux, s'exhalait comme dans une volupté de mécontentement mégalomane.
Au nombre de ces organisations se trouva, en 1894, le Deutscher Bund, d'où sont sortis, par scission, des journaux puissants, tous deux pangermanistes, la Z)ew^8c/ie Tageszeitung et la Deutsche Zeitung de Berlin. Friedrich Lange fut pendant longtemps le coryphée bruyant de ce « germanisme pur », qui croit, mais cette -fois en s'appuyant sur une philosophie des races très dégagée de christianisme, que la « force victorieuse du sang » promet la domination aux Allemands.
€ Bismarck, disait-il, ne nous a menés qu'au seuil de la régénération allemande » (1).
Mais l'avenir allemand pour ces hommes consistait, entre 1894 et 1904, dans le refoulement violent de la Russie.
« Ce peuple est couché comme un lac dormant... sur ses plaines basses sarniates. Il est aujourd'hui ce qu'il fut toujours: un troupeau confus, sans mouvement et par là sans histoire; vernis à la surface, et ténèbres dans les profondeurs.... Cette inondation est un danger certes pour notre civilisation comme pour toutes les civilisations; mais elle ne l'est que si nous perçons nous-mêmes nos digues, comme nous le faisons à la légère, à présent. Autrement, il n'y a pas de danger. Au contraire, tout acte viril germanique, qui avancerait nos digues dans cet espace lacustre, conquerrait aux Allemands des terres nouvelles, et ferait de ces terres bientôt des terres allemandes. Voilà le seul enseignement que nous puissions tirer de l'histoire de nos luttes contre les Slaves. »
Dans cette lutte, l'Autriche, qui devait être un boulevard contre le slavisme, se slavise elle-même de plus en plus. Dès lors, elle trahit le « Deutschtum ». Il faut la coloniser d'Allemands purs, comme on colonisera la Pologne russe et toutes es terres lithuaniennes conquises. Cette émigration devra
1) Friedrich Lange. Reines Deutschtum, 1904, p. 210.
être organisée, administrée, conseillée, imposée par le gouvernement. Depuis longtemps, Friedrich List avait fait le pian d'une colonisation intensive de la Hongrie et des pays riverains du Danube.
€ Les rives du Danube, à droite et à gauche, de Prcsbourg jusqu'à l'emboucliurc. les provinces scplentrionales de la Turquie, et les côtes occidentales de la mer Noire offrent aux émigranis allemands une abondance de terres inutilisées et naturellement fertiles » (1).
Il imaginait un vaste Empire germano-magyar, allant de l'Adriatique au Pont-Euxin. Paul de Lagarde reprit le projet. II y avait une place dans ce vaste plan, pour les princes allemands trop nombreux, pour les hobereaux allemands, inoccupés et, à cause de cela, férus d'intrigues; pour le prolétariat allemand pléthorique.
« Les terres que nous demanderons à la Russie devront élrc assez vastes pour y établir à demeure, en Bessarabie et au Nord-Est de la Bessarabie, comme sujets du roi Charles, tous les Roumains, même ceux d'Autriche et de Turquie» (2).
Constantin Franiz était favorable à des projets de mCmo nature.
De tous ces projets, le germanisme pur est l'héritier. II les reçoit de ces grands devanciers. L'Autriche, « avorton politique, résidu pétrifié de la confusion des langues babyloniennes », périra si on les réalise, dit Friedrich Lange. Mais le germanisme triomphera, pour peu qu'il mette ù assimiler les provinces conquises la môme lénacilô qu'à les conquérir.
« Si nous jyi'enons, nous déviions aussi retenir. Un territoire étranger ne nous est incorporé (juo le jour où le droit de propriété d'hommes allemands s'enracine dans son sol. II faudrait, avec toute la prudence nécessaire, mais aussi avec une vtdonir: inébranlable, instituer un i)roccssu8 d'expropriation, parletpiel les Polonais cl les Alsaciens-Lorrains seraient peu h peu ti-ansporléH t\ linléricur de rLmpirc, tandis qu'à leur pince des Allemands scroicnl transportés h lo frontière >(5).
(I) F. List. S'ïmllirhe Schriften, l. II. 2(K). — I.'ticrit est tic 1H42. l'I) I*ACL ui: Laoaiuik. lieultchi'. Srliripfii, p. 3'JL (3) F. Lanob. iieinei tkutichlum, p. '207.