‹ Le panslavisme et l'intérêt françaisChapitre 62 sur 67 · L^ORGANISATION DU PANSLAVISME · texte numérisé non relu

L^ORGANISATION DU PANSLAVISME

Tous les esprits g^n^reux applaudirent k cette proclamation^ Nous supposions que les armies victorieuses de rEmpire russe allaient d^livrer la Poznanie et la Galicie et faire Tunit^ polonaise. Au chef qui etti realise ce grand rfeve, il eut 6t6 bien difficile de ne pas offrir la couronne de Sbbieski. Malheureusement, ce n'est pas ce qui est arrive. Non seulement la Pologne prpssienne et autrichienne n'ont pas 6t^ envahies, mais au contraire, la Pologne russe a 6t6 occup^e et partag^e entre la Prusse et TAutriche.

Actuellement, les deux conqu^rants, tout en faisant mourir de faitn le peuple polopais, flattent son amour-propre national. La Prusse, qui a si indignement exploits, opprim6, etouff^ les Polonais de Poznanie, a des managements et des caresses pour les pays occup^s, dans lesqueis elje voit une magniGque reserve de chair a canon.

L'Autriche en fait autant. Souhaitons qu'au jour de la revanche, le vainqueur r6ussisse non seulement iid^livrerla Poznanie, mais aussi les regions polonaises de la Sil^sie, qui pent 6tre, tout au moins partiellement, restitute au slavisme. Aujour de la liquidation, aucun des elements du monde slave ne doit 6tre n^glig6. Souhaitons que la Pologne r^g^n^r^e ait un prince de sa religion et de sa race et que gu^rie par une cruelle experience de ses d^fauts passes, elle puisse, dans la federation slave, recommencer une carri^re de gloire et de prosperity. Actuellement, il nous parait difficile de designer un candidat au trdne de la Pologne regeneree : Exoriare aliquis I — Et d'ailleurs pour-

quo! ne reviendrait-elle pas ce qu'elle pr^endait Mre nagu^re, une r^publique ?

De tous les ^l^ments du monde slave', la Russie est celui que Ton considfere comme le plus connu et celui sur lequel on a jusqu'ici fond6 le plus d'esp^rances. Pendant de longues ann^es, lesetatsmajors de la France et de la Russie ont 6chang^ des visites annuelles, et les naifs se sont imaging que de tant de conversations, ii ^tait r^sult6 une s^rieuse organisation des forces mililaires des deux allies. La guerre actuelle nous a r6v616 des mis6res et des lacunes auxquelles personne n'avait song^, ni k Paris, ni ^ P6trograd ; elle nous a r6v6l6 la force d*une organisation savante et ni^thodique contre laquelie ne peuvent lutter ni le courage ii^dividuel, ni Timprovisation.

Apr6s r^crasement d^finitif de TAllemagne, la Russie aura un grand r61e a jouer*. Et d'abord elle sera la puissance maritime des Slaves dans la Baltique etdans la mer Noire. Peut-etre la Pologne pourra-t-elle entretenir quelques navires sur ses c6tes. La Bulgarie et la Confederation illyrienne fourniront des escadres l^g^res dans TArchipel et TAdriatique. Mais la grande puissance maritime sera la Russie. Ce sera aussi la grande puissance militaire. Toutefois, n'oublions pas qu'elle doit faire face sur le front asiatique et, par prudence,

1. D'apr^s les statistiques r^centes, la Russie compterait aujourd'hui 180 millions (Inhabitants. Tous^ bien entendu, n'appartiennent pas k la race slave. Lors du r^glement definitif, il y aurait lieu de d^falquer de ce chifTre les Polonais rendus k Tind^pendance qui, d*autre part, compteront dans les eflectifs militaires de la Confederation slave.

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n'^valuons jamais qu'^ la moiti^ de ses effectifs le nombre d'hommes dont eile pourra disposer en Europe. Evidemment, pendant de longues ann^es, TAllemagne ne se tiendra pas pour d^finitivement ^cras^e, elle essaiera de renouer sur le continent asiatique des intrigues aujourd'hui d^masqu^es. 11 faut done que la Russie sache regarder du c6t^ de Torient, comme du c6t6 de Touest. *

Dans Pimmense confederation que je r^ve, la Russie — malgre la difference des proportions — ne devrajouerque le r61e d'un primus inter pares. Les differents Etats qui constituent la Confederation auront pr6s d'elle, et d'ailleurs dans leurs diverses capitales, des agents diplomatiques, et il pourra etre utile que ces agents se reunissent dans des assembiees periodiques pour etudier les besoins generaux de la Confedepation. II est bien entendu que chacun d'entre eux aura sa representation k retranger, et dans sa capitate un corps diplomatique. C'est ainsi que les choses se passaient nagufere en Allemagne et se passent encore aujourd'hui en Baviere, malgre I'hegemonie prussienne. Les confederes germaniques n'ont qu'une langue officielle qui est Tallemand. II importe au plus haut point de menager les susceptibilites des petites nations, etj'estime que TUnion panslavedevrait avoir deux langues officielles, Tune qui serait le russe, Tautre qui serait le fran^ais. II serait fort important que les diplomates federaux connussent toujours la langue du pays slave od ils seraient accredites et que, dans les diverses capitales, il y eilt 4 leur usage des- cours specialement organises

ayant pour sanction des exameos tr^s s^rieux. 11 nes'agit pas de trailer les frferes csideis {bratouchki, com me on dit en russe) en quantity n^gligeable, mais de les mettre sur un pied absolu d^^galit6 en vertu de lamaxime: regnum regno non prescrihit leges,

Ghaqueann^e, les diplomates ou des charges de missions sp^ciales devraient tenir une conference g^n^rale dans Tun des pays f^d^r^s. Ces conferences auraient lieu tour k tour a P^trograd — ou peut-etre k Kiev, la plus centrale des cit^s slaves — a Varsovie, a Prague, a Belgrade, a Sofia. Elles n'auraientpas seulement un caract^re diplomatique et commercial, elles devraient etre accompagn^es de reunions ou les attaches militaires d'un grade ^gal discuteraient des questions int^ressant la defense fed^rale terrestre ou maritime. On pourrait, pour tout ce qui concerne les questions d'int^r^t commun, s'inspirer de ce qui a et6 fait en Allemagne depuis 1870, notamment pour inculquer aux Allemands rest6s en Boh^me ou ailleurs le respect du nouvel ordre de choses. II faudrait bien toutefois que la Russie se gard4t de songer k imiter rimp^rialisme prussien vis-a-vis de ses conf6d6res.

Evidemment, quand cette Confederation sera constitute sur la base du respect mutuel, de Tamitie fraternelle des nations, il est possible que des peuples voisins se sentant isol6s, en Vair^ comme on dit en style militaire, demandent k en faire partie. Tels pourraient etre les Roumains et les Grecs, peuples de religion ortbodoxe, faits pour

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s'entendre — tout au moins en mati^re de foi — avec

les Russes, ies Bulgares et les Serbes. Si ces deux

nations, la Gr^ce et la Roumanie r6clamaient la i

protection ou Talliance de la F^d6ration, si par

suite de cet accord Constantinople revenait ^ la .

chr^tient^, on pourrait en faire une des capitales

f^d^rales. Ge sont 1^, sans doutci, de beaux r^ves ;

mais ayee de Fesprit de suite — cet esprit qui

jusqn'ici a faitd^faut aux Slaves — ils ne sont pas

impossibles k r^aliser.

Les Allemands ont 6Iev^ quelque part une statue de la Germanic. Nous r^vons, nous, d'une statue de la Slavic triomphante sur le pi^destal de laquelle on pourrait graver ces vers du Slovaque Kollar :

be I'Athos au Triglav, k la Pom^ranie, des champs de la Sil^sie k ceu^ de Kosovo, de Constantinople k P^tersbourg, du lac Ladoga jusqu'^ Astrakhan.

Du pays des Cosaques k celui des Ragusains, du lac Balaton k la Baltique, k Azov, de Prague k Kiev et a Moecou, du Kamtchatka au Japon.

Au pied de TOural ou des Carpath^s, sur la Save, sur toutes les montagnes, dans toutes les valines, partout ou s'^tend la langue slave.

Exultez, fr6res, embrassez-vous tons ensemble, c'est \k qu'est votre patrie, c'est la PANSLAVIE.

Dans sa Psychologie des nations, publi6e 'il y a une douzaine d'ann^es, feu Alfred Fouill^e a eonsacre un chapitre a la race slave, mais il n'a gu6re fait que reproduire — en citant d'ailleurs ses anteurs — les id^es d'Analole Leroy-Beaulieu et les miennes.

Le lecteur peu au couranl des questions ethnographiques el statistiques fera bien de se reporter a Touvrage du professeur Niederle : La race slave (Edition fran^aiso, librairie Alcan). Les chiffres qu'il donne devront ^tre augiDent6s d'au moins un dixifeme, vu raccroissement rapide de cette race prolifiquef

La formule g^n^rale, la synthase de Thistoire des Slaves se trouve r^sum^e dans trois ou quatre sentences que je demande la permission do rappeler.

1. Les pages suivantes sont le rdsum^ d^une conference que j*ai faite au mois de juin 1914 pour la Soci^te de Psychologie. 11 m*a paru int^ressant de les reproduire ici.

Au VI' si^cle de I'^re chr^tienne Fempereur Maurice les appelle ethna anarchika kai misallela^ autrement dit des peuples anarchiques et qui se d^testent les uns les autres. II ne songeait qu'aux peuples balkaniques. De nos jours encore Serbes et Bulgares se sont charges de juslifier cette qualification.

L*histoire de Tinforlun^e Polpgne est tout enti^re concentric dans deux adages : Polska nierzondem stoi{LdL Pologne existe par Tanarchie) et Mondry Polak po szkodzie (Le malheur rend sage le Polonaifl). Celle de la Russie debute par un aveu naif :

Les peuples de la Russie Slaves et Finnois — destines a 6tre plus tard slavisms — vivent en discorde perp^tuelle et se font la guerre entre eux. lis envoient au del^ de la mer chez les Var^gues, nation scandinave et leur disent : « Notre pays est grand et riche, mais il n'y a point d'ordre parmi nous. Venez done nous r^gir et nousgouverner*. » Pour ce qui concerne les Tch^ques, on connait Thistoire des fiis de Svatopluk .

Le domaine de la race slave ^tait jadis dans TEurope centrale beaucoup plus considerable qii'il n'est aujourd'hui. Jl s'^tendait au moyen 4ge jus. qu'aux bouches de TElbe. Le fameux grenadier pom^ranien, si cher a M. de Bismarck, etait un Slave germanise. Le nom m6me de la Pom^ranie est encore un nom slave {Po = le long de, More = la mer). La destin^e de ces Slaves baltiques ou polabes (Po zn le long de ; Labe = TElbe) est une

1. Chronique russe dite de Nestor {p. 15 de ma traduction. Librairie E. Leroux, 1884.)

terrible le^on pour les Siayes actuels et donne lie<i pour ceux de Touest qui out encore 6chapp6 au joug germanique k d'am^res meditations. G'est en se fondant sur ce pr^^dent que les Prussiens pr6tendent aujourd'hui d,6raciner (ausroiten) les Polonais du royauine. De ces Slaves disparus il n'est reste qu'un seiil debris. C'est par lui que nous commencerons cette etijde .

Ge debris d'un grand peuple.compte aujourd'hoi environ 160.000 &mes. Ji est partag^ entre deux Etats, la Saxe pour la plus grandie partie et la Prusse. La lib^ralit^ du gouvernement saxon lui a permis de viyre, d'avoir mdme quelques institutions nationales. Les Slaves de Lusace se consolent de leur mis^re actuelle par Tid^e de leur pass6 et de la grandeur de leur race. lis entretiennent les relations les plus intimes avec les Tch^ques et s'encouragent k Texemple de ces voisins qui repr^sentent T^ltoent le plus vivace etie plus solide de la race.

Les Tchfeques eux aussi sont un peuple victlme du voisinage des Allemands. lis forment en BoWme, Moravie, Sil^sie un total d^environ huit millions e(, comme nous le diron^ tout k Theure, lis se continuent en Hongrie par les Slovaques. Si une nation a la vie dure, c'est assur^ment celle-la.

Les princes slaves de la Boh^me, pour d^fricher les for^ts et cultiver les fronti^res du nord et de Touest, eurent I'id^e d'y appeler des Allemands et Ton sait que lorsque le Germain est ^tabli quelque

part, il est bien difQcile de Ten d^Ioger. Mais ce Yoisinage du Germain d'une part, de Tautre la notion tr^s claire des catastrophes qui ^taient arriv^es aux Slaves de TElbe ont eu pour efFet de tripler I'^nergie de la race tch^ue et de lui donner la force n^cessaire pour r^sister a ses adversaires. Au moyen Age la r^forrtie hussite ne fut pas seulement, comrae nous le croyons volontiers, un mouvement religieux pr^curseur de celui de Luther et de Calvin. Ce fut aussi nne reaction nationale contre la preponderance injustifiee qu'avaient prise les Allemands dans la vie sociale et politique. Etouffee par la reaction autrichienne, la nationality tchfeque a repris conscience d'elle-meme sous Tinfiluence des idees lib^rales du xviii® sifecle et elle s'est instinctivement rattach^e k la tradition de Huss et de Zizka, les premiers excitateurs, ou, comme ils disent k Prague, 4veilleurs de la nation. L'historien Palacky, Tarch^ologue Schafarik, le pofete Kollar ont 6t6 des protestants. Le cinqui6me centenaire du supplice de Jeati Huss (6 juillet 1915) ne sera pas seulement une fete religieuse, — il n'y a gufere que 300.000 protestants en Boheme, — ce sera avant tout une fete nationale*. Mais les Tchfeques ne vivent pas seulement de leur passe hussite ; ils ont ete le premier peuple qui ait embrasse dans ses etudes I'ensemble de la race, le premier peuple panslaviste. lis ont ete k ce point de vue les premiers instituteurs de leur race; c'est eux qui ont reveie k leurs congen^res,

1. Je m*dtais promis d*assister k cette solennite. Naturellement, vu les circonstances, elle n'a pu 6tre c61ebree.

aux Russes notamment, Tid^e de la solidarity des peuples slaves dans la lutte contre les ennemis communs. Cette solidarity est loin encore, d'etre r^alis^e. Le jour ou elle le sera, le m^rite en reviei^dra surtout aux Slaves de Boh6me.

Dans la lutte h^roique que les Tch^ues ont a soutenir contre le germanisme, leurs sympathies ont du n^cessairement se porter vers la nation qui dans ces derni6res ann^es a eu le plus a souffrir de TAllemagne, vers la France. Ces sympathies, impuissantes sous le r6gne de NapoMon III, pr^venu par les Polonais et les Hongrois contre les dangers imaginaires du panslavisme et qui ne voyait pas le pangermanisme a Taffut de TAlsace- Lorraine, se sont surtout manifestoes lors des malheurs de la France. Depuis, elles n'ont cess6 de s'accroitre ; tout le monde se rappelle les frOquentes visites OchangOes ejitre les municipalitOs de Prague et de Paris, entre les Sokols tch^ques el les gymnastes frangais.

La science tch^que, en luttant contre celle de TAllemagne, en a pris parfois le pOdantisme. La poOsie ardente et gOnOreuse a donne bien souvent le signal des luttes pacifiques, en attendant qu'elle Sonne celui des combats. Les Slaves d*Autriche sont trOs prolifiques; le jour ou ils auraient la majority au parlement de Vienne, Dieu sait quelle nouvelle orientation prendrait alors la politique de TEtat austro-hongrois.

A la p6riode de renaissance politique et intellectuelle correspondit dans certains esprits une periode d'illuminisme, de mysticisme littOraire

ou philologique, de fraudes pieuses, dont le po6te Kollar fut le plus illustre repr6sentanl. Cette p^riode est aujourd'hui close. II n'en reste plus que quelques mystiques attardes, dont les oeuvres, d^pourvues de critique, n'exercent plus d'action sur la majority des citoyens.

En luttant pour les int^r^ts de leur race, les Tch^ques combattent aussi pour la tradition histOT rique de leur couronne qui domine le royaume de Boh^me, les provinces de Moravie et de Sll6sie. Les Slovaques de Hongrie, qui prolongent la race tch^ue dans Tint^rieur du royaume de saint Etienne, n'ont pas comme les Tch6ques proprement dits a revendiquer un droit d'Etat, une tradition historique. lis font partie de la couronne de Hongrie, et les Magyars, dominateursdu royaume, B'effoTceui per fas et nefas de con trarier leur d^v^loppement moral et intellectuel. lis ont eu des gymnases, on les leur a ferm^s; une soci^t6 litt6raire, onTa interdite et on a confisqu^ des capitaux p^niblement r^unis. Tot ember nem ember^ Thomme slovaque n'est pas un homme, dit un proverbe hongrois qui fait pendant a I'adage grec : Boulgaros apanthroposy le Bulgare n'est pas un homme.

Les Slovaques ont fourni k la Boh6me, au d^but du XIX* si^cle, le grand po^te panslaviste Kollar, le grand savant panslave Schafarik. lis sont presque

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aussi maltrait^s par ies Magyars que les Poionais par Ies Russes et les Allemands. Mais lenrs soaf* francee ne irouvent pas d'^cho dans la presse europ^enne. lis ne,peuvent m6me pas se faire gloire de leurs pers6cutions. On devine quels sentiments divers fermentent dans leur &me. '

Si jamais ton jouryient, Dieu juste, Dieu vengeur...

Ce jour a failli venir en 1848. Qui sait maintenant s'il ne va pas revenir?

Les 1.500.000 Slovenes qui peuplent la Garinthie, la Carniole, la Styrie et Tlstrie sont moins k plaindre. lis n'ont pas k souffrir la briitale oppression des Magyars. Mais.ils sont un peuple qui n'a pas d'histoire. Leur langue se rapproche du croatoserbe et c'est vers le groupe croate-serbe qu'ils doivent n6cessairement graviter. lis sont tr6s profond^ment calholiques. La p^riode de leurs annales qui a le plus frapp6 leur imagination^ c'est la p6riode napol^onienne. Napoleon avait cr6^ un royaume d'lUyrie, disparu avec lui, mais dont le nom figure encore dans le protocole autrichien. Un patriotisme de race, baptist du nom d'illyrisme, exalta Timagination des Sud-Slaves et ce nom en fut pendant quelques ann^es le symbole. Mod6r^s dans leurs aspirations, tenus en 6chec d'un c6t6 par les Allemands, de Tautre par les Italiens^ les Slovenes ne peuvent s'appuyer que sur les Serbo- Groates. Mais ils ne font pas partie du m6me groupe politique. Ils se rattachent A la Gisleithanie et envoient leurs d^put^s au parlement de Vienne.

Les SerbO'Croates forment un groupe de plus de 10 millions d'hommes, — parmi lesquels je necomprends pas les Mac^doniens r^cemment annexes par les Serbes et les Grecs. Mais ce groupe est morcel^ en diverses unites politiques. Parmi les Serbo- Groates, les uns (Groatie, Slavonie, Dalmatie, Bosnie et Herz^govine) appartiennent a la Gisleithanie ' et ^ la Hongrie, les autres aux royaumes de Serbie etde Mont^n^gro. lis ont quatre centres principaux : Agram, Belgrade, Saraievo, Tsetinie; ils praliquent cinq religions (catholiques, orthodoxes, musulmans, uniates et quelques protestants). lis ont trois alphabets (cyrillique, latin et glogolitique). lis ob^issent k trois courants diff^rents de civilisation : le germanique, le byzantin et celui qu*une longue domination musulmane a laiss^ dans la vie sociale et dans la langue.

Gette nation essentiellement po^tique poss6de les plus belles 6pop^es populaires de TEurope. Qu*il suffise de rappeler ici les cycles ^piques de Kosovo et de Marko Kralievitch.

Dans ce groupe si vari^, c'est le royaume de Serbie qui parait appeld a jouer le r61e que le Pi6mont a jou6 en Italic. Aujourd'hui, la lutte contre le Turc est finie ;

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lis sont tr6s fiers d'avoir

leurs pesme ou Epopees populaires; ils 6voquent avec orgueil les souvenirs de la vieille Serbie d'avant Kosovo (1389). .

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Les Serbes sont de pure race slave. Les Bulgares, eux, descendenl aussi de ces tribus anarchiques dont parlail Tempereur byzantin ; mais lis doivent leur nom a un peuple d*origine turque venu des regions du Volga qui s'est fusionn^ avec eux, comme les Francs germaniques se sont fusionn^s chez nous avec les Gallo-Romains. lis ont aussi, au cours de leur carri6re tumultueuse, assimil^ quelques ^l^menls grecs. Ils constituent comme

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les Serbes une nation 6ssentiellement d^mocratique. '

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Parmi les populations balk^niques^ les Bulgares ont ^te les plus 6prouv^s par la conqu^te musulmane. lis n'ont pas seulement perdu Tind^pendance politique, la s^curit^ de leur vie 6conomique et m6me de leur foyer. On leur a ravi jusqu'4 TEglise nationale que les Turcs avaient laiss^e auz Serbes, et les Tatares aux Moscovites. Le clerg6 phanariote, autrement dit grec, s'est empar^ des dioceses et des paroisses et il a falluune longue lutte dans la seconde moiti6 du xix* si^cle

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pour leur resiituer line Eglise nationale, Vexarchaty sous Tautorit^ d'un chef supreme, Texarque, r^sidant k Constantinople. Dans leur d^lire m^galomane, les Grecs allaient jusqu'i dire : Boulgaros apanthropos, le Bulgare n'est pas un bom me. A propos de cette calomnie et de beaucoup d'autres^ rappelons-nous le mot du po^le latin :

... Quidquid Grsecia mendax Audet in historia.

Les Bulgares ont r^sist^ k toutes les 6preuves qui les ont accables ; ils ont deux qualit^s fondamenlales, la patience et la perseverance ; ils 6ont aujourd'hui de tons les peuples balkaniques le plus lettre au sens pMagogique du mot. Moins po6tiques que leurs voisins les Serbes, moins habiles que les Grecs, ils sont de tons les peuples balkaniques le plus s6rieux, le plus tolerant, et celui qui dans le minimum de temps a su r6aliser les progr^s les plus rapides. Je n'en parle pas seulement d'apr^s des r^cits qui pourraient etre plus ou moins mensongers, mais d'apr^s les impressions rapport^es de deux voyages dans leur pays a trente ann^es de distance, en 1882 et en 1912.

Les Slaves balkaniques sont s^par^s des autres membres de leiirs families par les Allemands, les Magyars. Cette separation materielle ne serait rien encore, si ces peuples ne s'efforgaient de les calomnier au point de vue moral. lis n'y ont que trop

bien r^ussi

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Nous arrivons maintenant aux deux plus grands peuples slaves, k ceux qui ont jou6 le r61e le plus •considerable dans Thistoire de TEurope. L'expos^ •de leurs relations n'est gu^re plus consolant que celui des rapports des deux peuples balkaoiques.

Les Polonais forment au maximum un total d'environ 22 a 24 millions, concentres en masse oompacte du c6te de Touest, disjaemin^s en colonies ^parses dans les pays russes du c6te de Fest. Us sent ayec les Serbes et les habitants de la Petite-Russie le peuple probablement le plus pur AU point de vue ethnique. C'est un peuple brave, id^aliste, po^tique et musical. Mais il lui a de tout temps manqu6 le sentimeut de la r^alite. AT^poque oil les Slaves paiens s'^tendaient jusqu'a TElbe, ils ont laisse ^chapper Toccasion de les assimiler en les initiant au christianisme. lis ont abandonn6 cettet&che auxAl)emands,quiont toutsimplement -detruit les Slaves baltiques, et en les aidant a cette <Buvre n^faste, les Polonais ont prepare la grandeur future de la Prusse. Aprfes avoir laiss6 6chapper cette occasion, ils ont tent^d'annexer^ V Union ^ -c'est-4-dire h I'Eglise romaine, les populations russes orthodoxes de la Lithuanie et de la Petite- Russie et ils ont prepare k leurs voisins de Test de formidables revendications.

La nation polonaise a de bonne heure 6t6 men^e par une aristocratie par^e de litres etrangers, fort brave, mais fort ^goiste et fort exclusive. Gette aristocratie consid6rait les classes inferieures comme ^tant d'une autre race, la race de Cham. Elle a introduit dans le pays des strangers allemands ou isra^lites qui ont pris en main le commerce. Efifroyablement anarchique, elle avait fait de Tanarchie m^me — c'est-a-dire de T^goi'sme individuel — un principe de gouvernement. Elle entreprit contre ses voisins de brillantes expeditions; mais elle 6tait aussi impr^voyante que brave ; elle ne sut jamais doter le royaume d'un syst^me de places fortes. Elle ne sut jamais lui cr^er une forte marine.

Apres les partages et T^chec des esp^rances que Napoleon avait suscit^es, la classe intellectuelle chercha le salut de la nation dans les doctrines du mysticisme, dans Tid^e du miracle : w Le sentiment et la foi me disent plus que les lunettes du savant », 6crivait Mickiewicz. Et ailleurs : « Mesure tes forces a ton but et non ton but a tes forces. » Le mysticisme, Mickiewicz le pr^cha jusque dans sa chaire du College de France. 11 eut pour r^sultat les deux revolutions avort^es de 1830 et de 1863. La doctrine mystique p6n6tra dans les sciences mathematiquesavecWronski, dans Tethnographie avec Duchinski. L'ensemble de la nation parait gu^ri, aujourd'hui, de cette maladie. En attendant le miracle que les p^res ont vainement esp^re, les fils essaient de refaire leur nation par le travail et I'economie . lis n*ont rien de mieux k faire.

^m^v^^i ill I mi^', ..^^ . ^ - . -

Le chifTre total des Russes d^passe 90 millions. On distingue dans leur nationalit6 trois 616ments : les Grands-Russes on Moscovites qui constituent la portion principale et dominante, les Russes Blancs (6 millions) et les Petits-Russes, improprement appel^s, d'un mot archaique, Petits-Russiens, qui occupent Touest et le sud de TEurope. Ces deux ^l^ments ont subi la domination et Tinfluence inlellectuelle du polonisme et les Polonais, ne pouvant plus esp6rer d'en faire des sujets, ont parfois exprim^ Tid^e de s'en faire des allies lors d'un d^membrement fort hypoth^tique de I'empire russe. Au fond, les Russes blancs ne comptent pas. Les Petits-Russes d^bordent sur la partie orientale de la Galicie et^sur la Hongrie septentrionale. Ce sont les Languedociens de la Russia; ils ont une langue belle et po^tique, un admirable instinct musical, mais iis n'ont pas ce qui s'appelle une histoire^ une tradition nationale. Ballott^s entre la Russie moscovite et la Pologne, ils n'ont jamais pu se constituer en Etat ; je ne crois pas qu'ils aient chance d'y arriver et que ce soitleur int^r^t. Gogol, qui ^lait Petit- Russe, 6crivait en 1844 : « Que les forces diff^rentes des deux races (Petits-Russes et Grands-Russes) se d^veloppent de telle sorte que, s'^tant ensuite unifi^es, elles produisent quelque chose d'achev6 dans I'humanit6! » Ce voeu est le mien.

L'Allemagne s'est unifi^e en d^pit de la diff^-

rence du hochdeutsch et du plat Ideutsch et des deux cultes lutherien et cath clique. C'est le nord, en g^ndral, qui a doming le midi et fait Tunite nationale dans les grands Etats continentaux^ en Allemstgne, en FraAce, en Italie.

Lea Grands-Russes sont done le facteur principal de laRussie. lis ont subi des melanges d'aliog^nes auxquelfr ils doiyent sans doute une parLie de leur force. Les Slaves anarchiques du d^but ont 616 d'abord organises par des Scandinaves. Le sife^e de FEtat russe s'est 6tabli a Kiev, et le christianisme a apport^ des dl^ments byzantins. Au xii* sifecle, le centre de gravity se reporta vers rOrient et les Slaves se m61ang^rent aux Finnois de la region moscovite. Du xni® au xv^si^cle, le monde russe subit la domination des Tatares, dont I'influence se retrouve encore aujourd'hui dans la langue des finances et de Tadministration. Pius tard, un grand nombre de .Tatares baptises sont entr^s dans la soci6t6 russe. Aux xv* et xvi* si^cles, le monde moscovite recueille les traditions byzantines et tatares etreste ferm^ au monde europ^en.Il est d'une farouche intolerance. II y estrigoureusement interdit de changer de religion. Les Polonais sont catholiques. Les Su6dois et les Allemands^ sont luth^riens. Changer de religion, c'est passer k i'ennemi. Au XVII® si^cle, les strangers font leur apparition : ce sont d'abord les Polonais, puis les Allemands; les Fran^ais ne viendront gu^re qu'au xviii' si^cle. La Russie traverse alors une pdriode de xenomanie (manie de T^tranger) qui Unit par un veritable acc^s de gallomanie.

Une reaction se produit a la suite de rinvasion de Napoleon et de I'apparition du romantisme que ram^ne lesRusses au nationalisme. Le d^veloppement des voies de communication met, d'autre part, les Russes en rapports plus frequents avec TEurope, et le diveloppement de la presse, en d^pit d'une censure ombrageuse, fait pen^trer des id^es auxquelles un peuple si longtemps isol6 est encore mal pr^par^. II se produit une sorte d'ivresse c^r^brale. Les jeunes gens sontincapablesde dig^rer les id6es nouvelles ; ils ne se rendent aucunement compte de Thistoire de leur pajs et de sa situation attard^e vis-A-vis des vieilles nations de I'Occident. Beaucoup d'entre eux sont des lils de parents ignorants, alcooliques ou d^traqu^s. II y a un manque complet d'^quilibre entre Tinstruction «t r^ducation. Certains s'abandonnent, sans profit pour eux-m^mes ou pour les autresi, a de fdcheuses reveries m^taphysiques, politiques ou humanitaires. lis ont rejet^ le dogme de TEglise et ils veulent se faire une conception du monde, autrement dit savoir pourquoi ils sont n^s, pourquoi ils mourront et ce qu41s deviendront ensuite, et comme ils ne trouvent pas de r^ponse, ils se suicident ^

Toutes ces indications — j'emploie le mot au sens medical — expliquent en grande partie les troubles, les d^sordres dont la Russie a ^t^ le tb^Mre dans ces derni^res ann^es.

1. Sur ce grave problfeme je ne puis que renvoyer le lecteur h deux de mes Etudes ant^rieures, le Nihilisme et la Russie (nouvelles Etudes slaves, 2« s^rie, Paris, Leroux, 1886) et^le Roman dune etudiante russe (la Russie intellectuelle^ . Paris, Maisonneuve, 1914).

Au fond, rid^alisme de ces Russes qui poursuivent rirr^alisable est tr6s proche parent de celui des Polonais qui esp6raient refaire leur patrie par un miracle. Le paysan, qui ne pense pas et qui travaille est, au.fond, — quand il n'est pas alcoolique, — un element bien sup6rieur k celui de ces d^traques. Et, d'autre part, il y a dans la soci^t^ intellectuelle une foule d'^l^ments s6rieux et bien ^quilibr^s. Je ne parle pas de cette aristocratie de plaisir et de high life qui ne repr6sente en somme qu'une caste peu nombreuse.

Les etudiants russes sont nombreux chez nous. T^chons avant tout de les initier au vieux bon sens de noire race, a notre esprit d'ordre et d'economie. lis en ont plus besoin que de notre science.

Les observations qu*on vient de lire sont n^cessairement tres incompletes. Je m'en rends bien compte et m'excuse de toutce que j*ai omis, faute d'espace et de temps.

En somme, les peuples slaves sont encore beaucoup plus jeunes que nous. Leur croissance normale a dt^ retard^e par leurs voisinsles Allemands, les Turcs, les Grecs, les Tatares. Puissent-ils aboutir a la pleine possession de T^quilibre moral, de la maturity intellectuelle. Puissent les historiens de Tavenir n'avoir point a r^p6ter la s^v^re formule de Tempereur byzantin : « Us 6laient anarchiques et se d^testaient les uns les autres. »<

1. Cette conference a paru dans la Bibliotheque universelle (no d'aoCit 1914). ♦

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