T^MOIGNAGES DES HISTORIENS PRIMITIFS
de la m^me ^poque, nous dit en termes formels : « Polonia pars est Sclavoniae », et cette Sclavonia s'^tend a Touest jusqu'i la Bavi^re, a TEpire jusqu'aux fronti^res de la V^n^tie. La chronique d^sigoe ainsi clairement Tensemble du territoire occup^ par les Slaves.
Vers la fin du r^gne de Napoldoa III, un certain nombre de publicistes ^taient atteints de russophobie, par suite de slavophobie. Pour avoir employ^ le mot de Slavie dans un de mes premiers ouvrages je fus par Tun d'eux accus6 d'etre un panslaviste; c'^tail alors une tare presque d^shonorapte. Si j'avais connu le texte de Gallus, j'aurais pu y renvoyer mon contradicteur qui en eut 6i6 abasourdi; malheureusement, je ne le conn^issais pas encore.
Au xm* si^cle,le chroniqueur polonais, Mierzwa nous expose Tethnologie de ses compatriotes. lis descendent d*un certain Vandalus, descendant lui-m6me de Japhet, dont la race a occup(5 plus de la quatri^me partie de TEurope : la Russie tout enti6re a TOrient, la Pologne, la Pom^ranie, le pays des Kachoubes (tribu baltique que nous avons rattach^e k la Pologne), la Serbie qui s'appelle aujourd'hui Saxe (voyez plus haut pp. 20 a 26), la Bohdme, la Moravie, la Styrie, la Carinthie, la Slavonic ou Dalmatie. laCroatie, la Pannonie. G'est en somme un tableau complet du monde slave oil ne sont oubli^s que les Serbes et les Bulgares, peut-6tre compris sous le nom archaYque de Pannonie.
Vers la m6me ^poque, Boguchval, 6v6que de
38 LB PAHUJLYISME
Pozuan (Posen) suppose rezistencel6geadair&d'iiB certain Pan, roi de Pannonie {pan^ ee polonais^ veut dire seigaeur). Ge prince a trois fils qui s*appellent Czech, Lech et Rus. Ces trois personnages sont les p6res des trois grands peuples slaves. Cette invention a fait fortune. On la retrouvera dans une foule de textes post^rieurs jusqu'au xviii* si^cle. lis sont comme le symbole de runite de la race slave. Seulement on ne sera plus d'accord sur leur patrie. Les uns la mettront dans le Sud, les autres dans le Nord. Ce qu'il y a de certain, c'est que personne ne sait rien de la vie ni des actions de ces heros ^ponymes. Ce sont dcs noms et rien de plus.
Le premier chroniqueur tch^ue, le chanoine Cosmas, ne s'occupe pas des origines ethniques du personnage qu'il appelle pater B.ohemus, Au XTV* siecle, le rimeur anonyme connu sous le nom de Dalemil fait venir ce personnage qu*il appelle Czech, d'un pays appel6 Charoaty (Croatie) situ^ dans la region serbe. 11 s*agit evidemment pourlui des Serbes de Lusace, autrement dit des Sorabes. Un pen plus loin il raconte comment Borivoj^ due de Boh^me, fut baptist par Methode. Get archev6que, dit-il, 6tait Russe et c^l^brait la liturgie en langue slave. En r^alitd Methode 6tait originaire de Salonique et probablement Bulgare d'origine. Mais les caract^res d'^criture de sa liturgie ^laient les caract^res slaves, analogues aux russes, — ce qui explique Terreur du chroniqueur.
La chronique contemporaine de Pulkava est
T^MOIGNAGES DBS filBTOBIENS PBIMITIFS 39
mlenx inform^e que ceUe du pr^lendu Dalemil.
Hie fait venir les'Slayes de laTall^e de Sennaar. lis ont occup6 la Bulgarie,' la Russie, la Serbie, la Dalmatie, la Groatie, la Bosnie, la Carinthie, ristrie, la Carniole. Czech est venu de la Croatie poor occuper la Boh^me, Lech a occupy la Pologne et Be« descendants ont peupl^ la Eusste.
Nous allons voir inlervenir ici un personnage fpi'on ne s'attendait gu^re ^ rencontrer dans l^histoire des Slaves. C'est Alexandre le Grand.
D'apr^ la chronique polonaise de Mierzwa, dont nous parlions tout a Theure, Alexandre anrait r^clam^ un tribut aux Polonais. lis lui r^pondirent de fa^on insolente. Le h^ros mac<6donien entra en campagne^ prit Cracovie et Sieradz. Finalement il fttt repouss^ et la campagne s'acheva pour lui de fagon peu glorieuse.
Gette l^gende vafaire le tour du monde slave. A la suite des guerres des Hussites, le patriotisme tch^que se surexcite el Ton voit apparaitre une lettrede Majesty, autrement dit un privilege donn^ aux Tch^ques et aux Slaves par Alexandre le Grand pour les remercier de la fid^lit^ avec laquelle lis Tent servi. II leur accorde tous les pays, depuis ritalie jusqu'au Nord : « Si quelque autre peuple, dit le texte, se trouvesur ces terres, qu*il soit votre senriteur et que ses fils soient les serviteurs de vos descendants. »
Hdlas! nous sommes loin aujourd'hui de cet id^al et nous ne savons que trop bien quel peuple se Irouve ear le territoire de tous les peuples slaves et quelle peine ils ont k d^fendre leur existence.
Au XYi® si^cle, les historiens polonais Stryjkonski et Sarniecki racontent que le privilege d'Alexandre a 6le d^couvert dans les archives de la Boh^me et quMI est conserve dans un monast^re pr^s de Gracovie. D'autre part, les Slaves m^ridionaux affirment que le privilege d'Alexandre se conserve k Constantinople dans le tr^sor de Tempereur des Turcs.
Des chroniqueurs polonais la l^gende passe dans les ^crivains russes du xvi* si^cle qui Tembellissaient a Tenvi. lis racontent que la lettre du tsar Alexandre a 616 suspendue par les princes Velikosan, Asan, Areskhasan dans le temple du dieu slave Veles et qu'ils en ont fait Tobjet d*une v6n6ration particuli^re. Ce Privile^ium gentis Slavorum Moscis ab Alexandro Magno cohcessum sera reproduit au XVII® si^cle par le pr^tre croat^ S^bastien Glavinic, qui avait accompagn^ une ambassade imp^riale^ Moscou (1661-1663)^ dans son opuscule De rebus Moschorum^, i
Pen a peu ce document apocryphe devient un article de foi pour tons les patriotes et naturellement les pontes ne manquent pas d'en tirer parti.
Ainsi Gundulic, le grand pofete ragusain du xvii® si^cle, dans son ^pop6e rOsmanide, suppose que de tout temps les Slaves ont occupy la P6ninsule balkanique. II fait d'Orph^e un po^te slave. Ce glorieux po6te btilgare a laiss^ ses chansons au
i . Get opuscule a ^td public par Vichmann dans le recueil intitule Sammlung Kleiner Schrifteriy zur Alteren Ge«chichtedes russischen Reiches (Berlin, 182D). II a et^ traduit en russe en 1875 de^ns les 'Lectures de la Soci^te historique de Moscou. *
T^MOIGNAGES DES HISTORIENS PBIMITIFS 41
peuple slave pour qu*il c^ll^bre sans cesse' les actions glorieuses. C'est ainsi que dans ces chansons on c^lfebre encore Alexandre le Serbe^ glorieux entre tons les tsars.
La m6me id^e a 6t^ reprise au xviii" sifecle par le pofele franciscatn Andr^, Kacic Miosic (1690- 1760) dans un recueil c^l^bre de ballades intitule : Le nobie discours de la nation slave ^ dans lequel on raconte le commencement et la fin des rois slaves qui, pendant des slides, ont r^gn^ sur les pays slaves, avec des chants sur les rois, les bans et les h^ros slaves.
Get ouvrage tr^s populaire (il a eu a ma connaissance seize Editions) est pr^c^d^ de deux . po^mes, dont Tun en quatrains, qui peuvent se chanter en dansant le kolo *.
Nous en citerons quelques fragments :
<t Ghaque peuple a quelques vertus dont il se glorifie et dont I'a dou^ le Dieu tout-puissant. Ainsi enseignent les sages.
Toute valeur r^gne chez les peuples slaves ; la force, le courage, le coeur chez les guerriers croates.
G'est ce qu*atteste Alexandre, le grand roi du monde entier; il met sous les yeux de tous les nobles actions qii^ont toujours fait paraitre les chevaliers slaves. Aussi cette vaillante race s'estelle toujours appel^e glorieuse (slavna) *.
Avant de mourir il leur a l^gu^ des privileges,