COUP D'OEIL SUR L'ENSEMBLE DES PEUPLES SLAVES
uCB Slovènes. — Le groupe Serbo-Croate. — Les Bulgares. Les Tchèques et les Slovaques.
D'après les évaluations les plus vraisemblables la race slave qui s'étend des bords de l'Adriatique à ceux de l'océan Pacifique constitue actuellement un total d'environ cent soixante millions d'âmes. Il va de soi que ce groupe, s'il savait s'organiser et s'unir au groupe latin constitué par la Belgique, la France çt l'Italie, constituerait un ensemble formidable qui tiendrait en échec les ambitions germaniques et leur interdirait à tout jamais l'accès delà Méditerranée et par suite de l'Asie.
Examinons un peu en allant de l'ouest à l'est quels sont les éléments do ce groupe :
Slovènes 1.500.000
Serbes et Croates . . 9.773.000
Bulgares 5.700.000
Tchèques 7.500.000
Slovaques 2.740.000
Serbes de Lusace. . . 157.000
Polonais 22.000.000
Kachoubes 370.000
Russes 110.000.000
Le groupe russe se décompose ainsi :
Grands-Russes .... 69.500.000
Petits-Russes 33.000.000
Russes blancs 7.400.000
Mais ces différences purement linguistiques — analogues à celles qui existent chez noiis entre la langue d'oïl et la langue d'oc, n'ont qu'un médiocre intérêt au point de vue de l'ensemble de la race :
Voyons quelles régions occupent ces différents groupes, quelles sont leurs tendances politiques et religieuses et quelle barrière ils peuvent opposer à l'expansion de l'Allemagne.
Les Slovènes.
Les Slovènes, au nombre d'environ 1.500.000 âmes, constituent, avec les Serbes ou Wendes de Lusace, le plus petit des peuples slaves; mais, comme nous allons le voir tout à l'heure, ils se fondent en réalité dans le groupe sud-slave, autrement dit jougo-slave.
Leur idiome littéraire diffère en somme assez peu de celui qui est pialiqué à Zagreb (Agram), à Belgrade, à Raguse, à Sarajevo.
Ils occupent, — sauf l'îlot allemand de Gottschce, — toute la Carniole, le nord de l'Istrie, la région
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de Gorica que les Italiens appellent Gorizia et les Allemands Goritz (tous ces noms viennent du slave gora, montagne), la région d'Udine dans le Frioul (région nécessairement abandonnée à l'Italie), la partie sud-est de la Carinthie et une petite partie des deux comitats de Vas et de Zalad en Hongrie.
Il ne faut rien abandonner à la Hongrie.
Ici les revendications slaves devront être impitoyables. Assez longtemps la horde asiatique des Magyars aura exploité les peuples slaves soumis à sa domination et pratiqué à leur détriment la farouche maxime Tôt ember nem ember (l'homme slovaque n'est pas un homme). Quand le jour des légitimes représailles sera venu, les vengeurs des nations exploitées devront se montrer implacables.
Non moins violente devra être la réaction contre les Allemands qui, en Carinthie et en Styrie, se sont emparés des fonctions publiques et des écoles.
« La situation géographique des Slovènes, fait remarquer M. Niéderlé^, est fort importante pour la race slave. Ce sont eux qui interdiront aux Allemands de réunir l'Adriatique à la Mer du Nt»rd. » C'est ce que j'avais déjà noté, il y a bientôt un demi-siècle, et on me permettra de répéter aujourd'hui les observations que je présentais en ce temps-là aux lecteurs de la Revue Muderuc, dans un article depuis réimprimé dans Le Monde Slave (2* édition, Paris, 1897).
« On ne saurait trop répéter que rAUemagne ne
i. Niederlé, la Race alave, 2» édition. (Paris, Aican.)
va pas au delà de Klagenfûrth. Quelques prétentions qu'elle invoque sur l'Adriatique, quarante lieues de pays slaves la séparent de Trieste, et c'est aux Slovènes, aux Italiens, aux Dalmates (autrement dit aux Serbo-Croates), que la mer appartient. La France suit avec un trop vif intérêt le développement de la nouvelle Allemagne pour qu'il lui soit permis d'ignorer les nationalités secondaires qui s'opposent à ce développement. Les Slovènes ne se sont point laissé absorber par le germanisme autrichien et n'ont nulle envie d'entrer dans la Grande Allemagne. Ils savent fort bien à quelle race ils appartiennent et si, dans une crise européenne, l'Allemagne. les revendiquait au nom de je ne sais quelle raison d'État, ils ne seraient pas embarrassés pour trouver des alliés chez leurs frères slaves, dussent-ils aller les chercher à Moscou. »
De même que les Slovaques, dont nous parlerons tout à l'heure, les Slovènes ont le malheur de n'avoir point d'histoire nationale. Ils ont été soumis tour à tour par leurs voisins, les Bavarois, les Francs, les Frioulans, colonisés par des laboureurs et des moines allemands. Pendant longtemps l'usage commun de la langue latine leur a fait oublier la différence d'idiome entre les Germains et les Slaves. La Réforme, en introduisant la langue vulgaire dans l'Église, obligea ses adhérents à créer un idiome littéraire.
Au début du xix° siècle, les pays Slovènes, par suite des conquêtes de Napoléon, firent partie (en 1809) du royaume d'Illyric improvisé par le
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conqu<^rant. Le poète Vodnik chanta la résurrection et le slavisme de cette Illyrie.
« Le Grec et le Latin l'appellent l'Illyrie, mais tous ses fils l'appellent la Slovénie.
« Le citoyen de Raguse, l'habitant du littoral de Cattaro, de Gorica (la Gorizia des Italiens) tous de leur ancien nom s'appellent Slaves.
« Chez les Slovènes pénètre Napoléon. Une génération tout entière s'élance de la terre. »
On retrouve les mêmes sentiments chez les Croates qui firent partie du royaume d'Illyric.
Il y a une trentaine d'années je me trouvais le 13 juillet à Ljubljana(Laybach), la capitale intellectuelle du peuple Slovène. Dans une réunion amicale,, un député aujourd'hui décédé, M. Vosniak, portant un toast à l'hôte de passage, se faisait l'in-, terprète des sentiments que sa race professe pour la nôtre, des antipathies qu'elle éprouve pour les Germains.
« Comparons, disait-il, l'histoire des Allemands, des Slaves et des Français. Nous n'avons, jusqu'ici, vu l'Allemagne faire la guerre que pour satisfaire les intérêts les plus égoïstes. L'Allemand ne se contente pas do vivre chez lui ; il prétend aussi s'établir chez les autres; il revendique notre sol, il veut nous imposer sa langue et ses mœurs. Quand a-t-on vu les Allemands faire la guerre pour une idée, délivrer un peuple asservi sans rien lui demander, comme la France qui naguère alTranchissait l'Italie, comme la Russie qui arrachait les Bulgares au joug musulman? »
bans une poésie célèbre, un poète slovène con-
6 va PANSLAVISME
temporaîn, Gregorcic, met en scène un prêtre catholique qui impose les cendres aux fidèles suivant le rite de l'Église catholique. Parmi eux figure le peuple Slovène si longtemps dédaigné, si misérable. Le prêtre rejette les cendres loin de lui et s'écrie d'une voix forte : « Lève-toi, mon pauvre peuple, jusqu'ici foulé aux pieds dans la poussière; ce n'est pas le jour des Cendres qui est ton jour, c'est le jour de la Résurrection ».
Cette résurrection définitive, les Slovènes ne peuvent l'attendre que de leur entrée dans une confédération sud-slave à constituer sous l'égide delà Serbie et cette confédération ne peut s'assurer une existence définitive que dans la vaste fédération slave qui renouvellera la face de l'Europe.
Le groupe serbo-croate.
Au point de vue ethnique, les Serbes et les Croates sont de même langue et de même origine. L'histoire et la géographie les ont séparés; mais beaucoup d'entre eux comprennent aujourd'hui la nécessité de se réunir pour former un groupe définitif.
Les populations qui se sont établies au nordouest ont profité du voisinage de la mer, de la civilisation latine et ont pris le nom de Croates. Elles appartiennent à la religion catholique. Leur principal centre intellectuel est aujourd'hui Zagreb, que nous appelons Agram. Les tribus du sud et de l'est, établies plus avant daps la Péninsule balka-
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nique, ont pris le nom de Serbes, et embrassé le christianisme sous la forme byzantine avec la liturgie slavonne. Il résulte de là que les Croates écrivent leur langue en caractères latins, tandis que les Serbes emploient l'alphabet cyrillique analogue à l'alphabet russe. Tandis que la Croatie formait un royaume, une annexe du royaume de Hongrie, la nation serbe, après avoir constitué plusieurs États indépendants est tombée au xv" siècle sous la domination turque et ne s'en est émancipée qu'au début du xix* siècle.
Voici quels étaient, en 1900, les chiffres approximatifs des Serbes et des Croates qui doivent aujourd'hui être renforcés d'au moins 10 °/oj peutêtre même 15 °/o.
Autriche cesleithane 711.382
Croatie et Slavonie 2.101.580
Hongrie (approximativement). , . . 70.000
Territoire de Rieka (Fiume) 13.929
Bosnie-Herzégovine* 1.650.000
Monténégro environ 350.000
Royaume de Serbie 2.398.551
Vilayet de Scutari et Albanie, environ. 100.000
Italie 5.000
Russie . 5.000
Amérique et autres pays 300.000
que nous pouvons, sans exagérer, porter aujourd'hui à dix millions. Ce chiffre, joint à celui des Slovènes, donne un total qui atteindra très prochai- 1. D'après le recensement de 1905.
nemenl douze millions. N'oublions pas qu'il s'agit d'un groupe essentiellement prolifique.
L'un des signes principaux qui différencie les Croates des Serbes, c'est la religion. Les Croates sont essentiellement catholiques, les Serbes orthodoxes et musulmans, mais la règle n'est pas absolue. Il y a des orthodoxes en Dalmatie, notamment à Raguse, aux bouches de Kotor (Cattaro) et dans certains districts de la Hongrie. Presque tout le royaume de Serbie appartient à l'orthodoxie. En Bosnie- Herzégovine, on a compté, en 1905, 598.632 Serbes musulmans. Suivant les évaluations du professeur Florinsky de Kiev, le nombre des musulmans pour l'ensemble des pays serbes serait d'environ 800.000. Le jour où les Turcs seront définitivement vaincus, ce chiffre ira diminuant par suite de l'émigration. Naturellement, le gouvernement austro-hongrois "s'est appliqué à souligner les différences linguistiques ou religieuses pour empêcher les tendances unionistes de se développer. A un certain moment, il avait même imaginé une nationalité bosniaque et il désignait la langue parlée par ses sujets du mot de landsprache (zemaljski jezik) la langue du paysl
Le gouvernement serbe avait été mieux inspiré quand, pour attester sa tolérance religieuse, il avait conclu un concordat avec Rome par les soins de M. Vesnitch, son ministre actuel à Paris.
Pour éviter l'inconvénient d'une double dénomination, j'ai proposé pour les deux groupes le nom commun d'Illyriens qui se rattache aux souvenirs de l'antiquité et de Napoléon. Il symboliserait
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l'unité morale des deux groupes, de même que le nom des Belges symbolise l'unité politique des Flamands et des Wallons. Ce nom a d'ailleurs été déjà employé dans l'histoire, sous la forme illyrisme, pour caractériser la renaissance littéraire des pays croates au xix* siècle.
Les Bulgares.
J'ai proposé plus haut l'épithète d'illyrienne pour l'union serbo-croate. On a proposé jougo-slave ; mais l'épithète conviendrait également aux Bulgares qui actuellement ne paraissent guère disposés à faire partie du groupe, encore que leur situation géographique soit plus méridionale que celle des Serbes.
Les Bulgares, comme les Serbo-Croates, ont eu leur berceau quelque part au nord, du côté des Carpalhes, non loin des Russes. Quand ils sont arrivés dans la Péninsule balkanique, ils ne portaient pas encore le nom de Bulgares et vivaient, d'ailleurs comme leurs voisins serbes, en tribus isolées et anarchiques.
Sur les bords du Volga existait une tribu d'origine turque appelée les Bulgares ; elle se mit en mouvement, traversa le Danube, pénétra dans la Dobroudja, soumit les Slaves de l'est de la Péninsule, les unifia et leur donna son nom. D'autre part, elle adopta la langue slave et s'assimila aux indigènes. Le même phénomène s'est accompli chez nous. Nous sommes un peuple celtique, organisé tour à tour par la conquête romaine et les Francs, peuple germanique.
Le même phénomène, comme nous le verrons tout à l'heure, s'est également accompli en Russie. Les Russes et les Bulgares sont des Slaves, mais des Slaves dont les ancêtres ont subi un alliage dont la proportion est d'ailleurs difficile à déterminer.
La destinée des Bulgares a été parallèle à celle des Serbes; eux aussi ont fondé un empire (tsarat) qui a eu des jours de gloire; eux aussi ont été opprimés par les Turcs; non seulement par les Turcs, mais aussi par les Grecs qui, grâce à la complicité du Divan, ont réussi à s'emparer de presque toute la hiérarchie ecclésiastique. On sait comment ils ont, dans ces dernières années, échappé à ce double joug par la constitution de l'exar<^hat ecclésiastique, qui assurait leur autonomie religieuse, et par les armes victorieuses de la Russie qui a posé les bases de leur indépendance politique.
A la fin de l'année 1900, M. Niéderlé < comptait un total de cinq millions de Bulgares qui se décomposait ainsi :
Royaume de Bulgarie, d'après le recensement du 30 décembre 1900 2.885.379
Roumélie, Turquie, Albanie, Constantinople, Asie Mineure 600,000
Macédoine (d'après la statistique de M. Kantchov) 1.200. 000
Roumanie avec la Dobroudja . . . 180.000
Autres pays 50 . 000
Total 4.915.379