LK GRAND PANSLAVISTE DU XVII* SIÈCLE
« J'ai entendu un Grec s'indigner contre le bienheureux Cyrille de Thessalonique, inventeur de l'alphabet slave. Il ne fallait pas, disait-il, créer un alphabet et traduire les Ecritures pour ces gens-là. Ils auraient été forcés de recourir sans cesse à des maîtres grecs. »
Krijanitch exagère assurément quand il accuse les Grecs de se mêler des relations entre Kusties et Polonais.
« Nous sommes avec les Polonais de même langue et fils d'un même père. Il ne peut y avoir entre ces deux royaumes (la Russie et la Pologne) de plus grand bonheur que dans une concorde fraternelle. Mais nos ennemis excités par le démon s'elTorcent de semer entre nous les querelles, les haines et les guerres.
« Les Grecs savent que si nous étions d'accord avec la Pologne nous reconnaîtrions bien vite leurs impostures. »
Il s'agit ici d'impostures en matière religieuse et ce couplet n'est pas inspiré par l'esprit politique, mais par Vodium theologiecum.
Krijanitch continue : « Les Allemands, spécialement les Suédois, savent qu'ils ne pourraient pas garder ce qu'ils ont enlevé aux Polonais. Les Empereurs convoitent depuis des siècles le territoire des Polonais; ils voient que cette conquête est impossible si les Polonais vivent avec nous dans la charité et dans l'amour. Ainsi donc, ces superbes maîtres du inonde, dans leur origucil et leur mépris pour nous, envoient des ambassadeurs pour e.xcit6r | la discorde. »
Comme Krijanitôh avait raison et que la Russie officielle a eu tort de n'avoir pas médité ses leçons !
Me pernieltra-t-on de renvoyer ici à ce que j'écrivais, il y a quelques années dans la revue l'Opinion (n" du 9 février 1909) ?
« La Russie, disais-je, se trouve gênée dans ses rapports avec les Slaves qui pourraient lui apporter un précieux concours par la politique inégale qu'elle suit vis-à-vis des Polonais de l'Empire russe, faisant aujourd'hui des concessions qu'elle rétracte le lendemain, retirant d'une main ce qu'elle offre de l'autre, suggestionnée, semble-t-il, par ses vieilles relations avec l'Allemagne, à l'influence desquelles il paraît que Pétersbourg a de la peine à s'échapper définitivement... »
Un député russe, s'adressant aux Polonais, s'exprimait ainsi :
« Nous espérons que les malentendus antérieurs ne se renouvelleront plus, à la lumière de la conscience nationale. » Et par cette conscience nationale il entendait la Russie parlementaire. Un autre Russe, député à la Douma, disait :
« Nous évoquons les souvenirs du passé pour y voir les fautes qui ne doivent plus se reproduire. Nous savons que le conflit historique le plus compliqué se laisse aisément résoudre si on aborde la question dans un esprit de justice, »
C'est cet esprit de justice que nous espérons bien voir régner désormais dans les relations de la Russie et de la Pologne. — Il n'est jamais trop tard pour réparer des fautes, même séculaires. Do
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la réparation intégrale de ces fautes dépendent aujourd'hui les plus chers intérêts de l'Europe.
A côté de Krijanitch, nous nous contenterons de mentionner son contemporain et compatriote, le religieux dalmate Orbini (mort vers 1614). Il était né dans l'île de MIet (italien Meleda) et fut à Kaguse abbé de l'ordre des Bénédictins. Sur l'invitation d'un noble de cette ville, un certain Bobali, il écrivit et publia en italien (Pesaro, 1601) un ouvrage intitulé le Royaume des Slaves.
Si les grandes actions des Slaves ne sont pas connues que celles des Hébreux, des Grecs et des Romains, cela tient, dit Orbini, à ce qu'ils n'ont pas eu d'hommes aussi savants que les autres nations.
Ils ont lutté contre toutes les nations du monde, les Perses, l'Asie, l'Afrique, l'Egypte sous Alexandre le Grand ; ils ont fait tributaires Rome et son empereur.
Orbini déclare qu'il écrit pour la gloire de la race slave et il la prie d'accepter avec bienveillance son ouvrage comme un témoignage de la grandeur des ancêtres.
Il raconte que les Slaves, descendants de Japhet, ne formaient qu'un seul peuple avec les Goths, et il leur rattache les Burgondes, les Sarmates, les Vandales, les Vénôdos. Ils ont naguère occupé l'Angleterre; ils ont tenu tête à Alexandre le Grand ; ils ont vaincu les rois de Médie, de Perse, d'Egypte.
Oncques ne vis pareil exemple de mégalomanie rétrospective.
A partir du xvi* siècle de l'ère chrétienne, Or-
bini arrive sur un terrain un peu plus solide. Il croit encore aux fables. Par exemple, il fait partir les deux frères Czech et Lech de la Croatie. A propos des Slaves baltiques, il note le mal que leur ont fait leurs discordes. S'ils avaient su s'entendre, ils seraient devenus les maîtres, non seulement des rivages de la mer Baltique, mais encore de toute l'Allemagne et de toute la France. Ceci est un peu exagéré.
Orbini, bien que moine catholique, témoigne une égale sympathie aux catholiques et aux orthodoxes.
Son livre eut un grand succès. En 1638, un compatriote de l'auteur, Ruzic, qui signe Martin Roza, en donna un résumé en vers latins, qui fut publié à Madrid.
La renommée de l'ouvrage arriva jusqu'en Russie. Pierre le Grand le fit traduire par un Herzégovinien appelé Sava Vladislavitch, et l'ouvrage fut édité par les soins d'un théologien renommé, Thophane Prokopovitch. L'édition russe parut à Pétersbourg en 1722. Le titre de cette édition est à lui seul tout un programme panslaviste. Le voici en entier :
Livre d'historiographie du commencement, du nom, de la gloire et de la diffusion de la race slave et de leurs tsars et princes, sous beaucoup de noms et avec beaucoup de tsarats, de royaumes et de provinces, rassemblé dans beaucoup de livres historiques par M. Mavrourbino, archimandrite ragusain, dans lequel sont racontés l'origine et les gestes de tous les pays qui ont été de langue
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slave, qui sont d'une seule patrie, bien que maintenant ils soient dispersés dans beaucoup d'empires par suite de beaucoup de guerres qu'ils ont eues en Europe, en Asie, en Afrique; l'extension de leur Empire, leurs antiques coutumes à différentes époques et leur conversion au christianisme, sous différents princes, traduit de l'italien et imprimé par ordre de S. M. TEmpereur Pierre le Grand.
Pierre le Grand n'a pas écrit le fameux testament qu'on lui a faussement attribué, mais en faisant traduire l'ouvrage de Mavro Orbini, il a préparé la Russie à s'occuper du monde slave qu'elle avait longtemps négligé
Pierre le Grand et les Slaves. — La Russie dans la littérature des Slaves méridionaux. — Les poètes dalmates. — Le dictionnaire de Polikarpov. — Kopievitch. — Les Serbes ; Dosithée Obradovitch.
Pierre le Grand était, comme ou sait, beaucoup plus intelligent que son père, le tsar Alexis Mikhaïlovitch. Ce qui l'avait frappé chez les Slaves, c'est qu'ils étaient en état d'apprendre le russe beaucoup plus facilement que les autres nations. Il eut donc l'idée de faire entrer dans son administration des expéditionnaires {schreiberov, il employait ce mot allemand, ne sachant pas dire la chose en russe) qui avaient été au service de l'Empereur, c'est-à-dire des Bohémiens, des Moraves, des Silésiens, dont la langue maternelle était le tchèque.
11 avait l'idée de fonder un théâtre national. Il lui fallait des acteurs. Prendre des étrangers pour jouer des pièces de théâtre, c'est une singulière idée. Un Tchèque peut apprendre le russe plus facilement qu'un Anglais ou qu'un Allemand; mais s'approprier les délicatesses de la langue et les caprices de l'accent moscovite, cela n'est pas
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si commode. Les Allemands ne doutent de rien. Il se présenta des Allemands qui se déclarèrent prêts à apprendre le tchèque, pour se mettre en état d'étudier le moscovite !
Pierrele Grand ne se faisait pas une idée très nette de la dialectologie slave; il lui fallait des historiens et des philologues. En 1712, il envoie chercher à Prague des gens capables d'écrire sur les origines de la langue slave, sur la langue russe, et il ordonne de réunir des livres. Il prescrit de rassembler des encyclopédies en diverses langues, de s'entendre à Prague avec les professeurs des écoles des Jésuites pour les prier de traduire ces livres en langue slave : « Or, dit-il, comme certaines expressions (tchèques) ne sont pas identiques à celles.de notre langue *, nous pouvons leur envoyer quelques Russes sachant le latin pour leur expliquer les mots qu'il faudrait interpréter. »
Entre le russe et le tchèque, il y a à peu près la même ditTérence qu'entre le français et le portugais.
On ne tarda pas à s'apercevoir que c'était uije mauvaise manière de procéder, que la traduction tchèque ne faisait qu'apporter des complications embarrassantes, et on y renonça.
Un siècle et demi plus tard, les relations intellectuelles furent reprises avec les Tchèques, mais celte fois de façon plus pratique.
1. Il aurait dft dire sont absoliimpnt inintelligibles pniir les Russes. Mais il n'avait naturoUeaient que des idées assez vagues sur la question.
Pierre le Grand, en lutte contre la Turquie, ne pouvait négliger les Slaves de la Péninsule balkanique.
Ils devaient être pour lui des alliés naturels. De leur côté, ces Slaves orthodoxes devaient tourner leurs regards v^rs leurs coreligionnaires de la Russie. Ils envoient des représentants auprès de lui et, plus heureux que Krijanitch, ceux-là sont écoutés.
Le Monténégrin Sava Yladislavitch signale à Pierre l'importance et les intérêts de ses congénères, les Monténégrins, les Bulgares, les Serbes, les Macédoniens, les Bosniaques, les Dalmates. Des Serbes, les Miloradovitch, les Zmaievitch entrent au service de la Russie. On sait quel rôle le général Miloradovitch, d'origine serbe, devait jouer plus tard dans les guerres contre Napoléon.
Malheureusement, l'échec de la campagne du Pruth (1711) ajourna toutes les espérances des Slaves balkaniques.
Les poètes croates, ragusains ou dalmates ne négligèrent point de chanter la gloire de Pierre le Grand.
Le Jésuite Ignace Gradic s'inquiète peu de savoir si Pierre le Grand est un hérétique. Dans un poème daté de 1710, intitulé la Flamme du Nord, il invite nettement Pierre le Grand à écraser les Osmanlis et à délivrer les Chrétiens :
« Fais que tes actions glorieuses écrasent la vipère turque. Brûle et massacre les infidèles qui haïssent la vraie vérité. Fais qu'ils s'étouffent et périssent^ i»
Un poète originaire de Spliet (Spalato) Kavanjin (en italien Cavagnini), écrit un poème didactique de trois mille deux cents vers sur la Pauvreté et la Richesse. C'est une paraphrase, d'ailleurs fort ennuyeuse, de l'histoire de Lazare dans l'Evangile. L'auteur y chante tout ce qui lui passe par la tête. Il énumère tous les peuples slaves, depuis la Bohême jusqu'à la Russie, tous les héros slaves ou soi-disant tels, y compris Achille, Mars, Philippe de Macédoine, Alexandre le Grand, Czech, Lech et Rous ; il met dans la série des princes slaves jusqu'à des rois de Danemark.
La plus grande partie du treizième chant de son poème est consacrée à l'éloge du tsar Pierre au moment où celui-ci va attaquer la Turquie :
« Doué de toutes les qualités héroïques d'un glorieux souverain, il envoie ses mousquetaires et ses Moscovites pour détruire le Turc maudit. Il n'est pas bon qu'ici-bas la puissance se partage entre doux souverains.
« C'est ta ferme volonté, ton inébranlable résolution que le Turc soit étranglé avec la corde de son arc et qu'il n'y ait qu'un Empire, comme il n'y a qu'un soleil.
« Tes boïars, tes peuples vont renverser le fils d'Othman. Ton but est dans ta main. Ta fortune plane au-dessus de toi : car depuis longtemps on raconte que tu seras empereur d'Orient.
« ... Aigle d'or du Septentrion qui voles plus, haut que le soleil, envoie-moi une de tes plumes si tu veux que je puisse chanter dignement une do ton actions. ^
« Et tu entendras comment l'humble semteur de ta Majesté te tressera une verte couronne de ses chants, et Spalato répandra ta gloire sur le monde tout entier. »
Ceci est quelque peu exagéré. Bien peu de personnes — ,,dans l'univers tout entier — entendaient alors l'idiome slave de Spalato.
Pierre le Grand n'eut pas l'occasion de connaître ce présomptueux hommage. Le poème de Kavanjin ne fut publié qu'au xix* siècle.
En 1717, le prêtre Etienne Ruzic écrit un poème intitulé Petar Aleksiovic (Petr Alexieevitch en russe). C'est une œuvre bizarre où l'auteur exprime l'idée que le soleil russe obscurcira la lune ottomane — que nous appelons le Croissant — et que l'illustre tsar fera périr le dragon d'Orient. On sait aujourd'hui combien cette prédiction est difficile à réaliser.
Au cours de Tannée 1718, un Croate laïque appelé Vitezovic, — qui a écrit en sa langue maternelle une chronique où il esquisse un tableau complet du monde slave — adresse à Pierre le Grand une ode bilingue, latine et croate, pour l'inviter à chasser les Turcs d'Europe. ,
Au cours de l'année 1711, Pierre le Grand informant la ville de Raguse de ses succès contre les Suédois, rappelle les sympathies que lap^tito République professe pour la Russie.
Les Russes commencent à s'intéresser aux choses slaves.
En 1704, le directeur de la typographie de Moscou, Polikarpov, publia, par l'ordre de Pierre, un
dictionnaire des trois langu ;s slavonne, grecque et latine. Il s'exprime ainsi dans sa préface :
« Notre langue slave est la mère féconde de beaucoup d'idiomes. D'elle, comme d'une source inépuisable, sortent de nombreuses langues, le tchèque, le bulgare, le lithuanien i, le petitrusse.
« Notre langue slave n'a pas peu d'honneur, car elle doit son nom à la gloire (slava). On peut lui appliquer le mot de l'Evangile sur la ville de Bethléem : « Et toi, Bethléem, tu n'es pas la dernière « ville de Juda. » Et vous, race et peuple slaves, vous n'êtes pas les derniers. »
Un contemporain de Pierre le Grand, llia Kopievitch, ou Kopievsky, originaire de la Russie blanche, qui avait fait ses éludes en Hollande, était devenu protestant, mais n'en était pas moins resté très Russe ; rentré en Russie, il servit en qualité de traducteur au Collège — ou département des Affaires étrangères. Dans un ouvrage intitulé Introduction â l'fJUtoire générale, s'adressant au lecteur russe, il s'exprime ainsi :
(1 Sache, ô lecteur orthodoxe, que je n'aurais pas écrit pour quelque peuple barbare; mais la nation russe-slave s'est glorieusement glorifiée [slavianorossisku narod slavno proslavisia), (notez le jeu de mots que nous avons déjà signalé plus haut) (p. 41) plus (]ue toute autre nation par son intelligence. Les autres peuples ne comprennent pas les peuples limitrophes. Or, le peuple slavo-