LE GRAND PANSLAVISTE DU XVII* SIÊCLB
Allemands, ils envahissent nos pays sous prétexte d'y apporter les arts de la paix ou de la guerre. Ils viennent s'établir chez nous avec leurs femmes ; mais ils ne trouvent pas le chemin du retour. C'est ainsi qu'ils nous ont chassés de la Moravie, de la Poméranie, de la Silésie, de la Prusse. En Bohême, il ne reste que peu de Slaves dans les villes; en Pologne, elles sont complètement germanisées. Une fois installés dans un endroit, ils s'y multiplient et supplantent les véritables habitants. »
Krijanitch ne doute de rien. Il adresse au tsar Alexis Mikhaïlovitch les conseils les plus hardis avec une audace qui suffirait à nous expliquer sa disgrâce. Par une prosopopée qu'on pourrait qualifier d'impertinence et qui dut sembler un acte de lèse-majesté, il met dans la bouche même du souverain l'exposé des réformes qu'il rêve pour la Russie.
C'est le tsar lui-même qui invite son peuple à jurer qu'il n'acceptera jamais de souverains étrangers. Si la famille tsarienne venait à s'éteindre, on ne pourra élire qu'un prince de race slave. Le souverain de son côté s'engage à ne donner ses filles qu'à des princes slaves ou à des boïars russes. Il promet de faire cesser les querelles religieuses et de conclure de salutaires alliances de façon qu'un jour la nation slave soit délivrée du joug ottoman.
Dans l'histoire de l'humanité, Krijanitch ne voit que celle de sa race. Il rappelle comment, après la chute de l'empire romain, les ancêtres des Slaves actuels passèrent le Danube et occupèrent la Bulgarie, la Serbie et la Croatie. « Mais, à cause de
leurs péchés, de leur anarchie, de leurs discordes ils ont perdu le terrain qu'ils avaient conquis et sont tombés sous le joug des étrangers.
« Une autre partie des Slaves s'est établie sur les bords de la mer Baltique, dans la Poméranie, la Pologne, la Silésie, la Bohême et la Moravie. Mais, à cause de leurs querelles et de leurs alliances avec les Allemands, ils sont tombés dans un honteux servage. lisse sont germanisés- de telle sorte, qu'ils ne sont aujourd'hui, ni Slaves, ni Allemands. Les Allemands nous ont chassés des villes de Livonie, de Prusse, de Poméranie, et de tous les rivages de cette mer naguère slave, aujourd'hui allemande. Les peuples, du Danube ont déjà perdu leur langue'. Il n'y a plus de souverain slave qu'en Russie.
«C'est donc toi, ô grand tsar, qui dois veiller sur les peuples slaves et, comme un bon père, prendre soin de tes enfants dispersés. Aie pitié de ceux qui se sont laissé tromper et, comme le père de l'Évangile, amène-les à la raison. Beaucoup d'entre eux sont comme enivrés par un breuvage magique. Dans leur aveuglement, ils ne sentent même pas les injures que leur font les étrangers : ils ne connaissent point leur honte. Ils s'y plaisent au contraire.
u Toi seul, ô tsar, as été donné de Dieu pour venir au secours des Slaves du Danube, des Polonais, des Tchèques, pour leur faire comprendre l'oppreS' sion et l'humiliation qui les accablent, toi seul, tu
1 . Ceci est une erreur. Ni le serbe ni le bulgare n'avaien'. disparu.
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peux leur apprendre à venger leur nation, à secouer le joug allemand qui pèse sur eux.
« Les Slaves du Danube ne peuvent rien par eux-mêmes; il leur faut une force extérieure pour qu'ils puissent se remettre sur pied et compter encore dans le nombre des nations. Si tu ne peux, ô tsar, dans les temps actuels leur venir en aide et remettre leur royaume en son premier état, tu peux du moins épurer la langue slave dans les livres et par de sages publications ouvrir les yeux de ces infortunés. »
Ici, Krijanitch s'abuse singulièrement; les Russes du xvii'' siècle ne connaissent pas les langues slaves étrangères et sont encore incapables de s'en occuper.
Krijanitch tient absolument à ce qu'ils s'occupent de leurs congénères nu point de vue politiciue. Il leur recommande particulièrement de s'intéresser aux Polonais. La destinée de ces voisins est aussi pitoyable que celle des Slaves du Danube. Ils se vantent d'une ombre de souveraineté et de leurs libertés anarchiques; néanmoins ils ne peuvent rien par eux-mêmes; il leur faut un secours extérieur.
L'alliance seule de la Russie pourrait les sauver. Quant aux provinces de la Baltique, à la Bohème, à la Silésie, à la Moravie, aux villes maritimes, à Hambourg, à tant d'autres cités qui furent jadis slaves, on ne peut songer à les reconquérir.
Ici, Krijanitch se trompe absolument pour co qui concerne la Bohème et la Moravie. Mais, dans l'état d'abaissement où la nation tchè(iue était
tombée, qui aurait osé prévoir sa miraculeuse résurrection?
Pour ce qui est des Slaves méridionaux, leurs intérêts et ceux des Russes paraissent à Krijanitch absolument identiques. Malheureusement, deux circonstances, d'après lui, ont empêché jusqu'ici la Russie d'accomplir sa mission : sa situation d'Etat schismatique et la manie des Slaves pour l'étranger, la xénomanie.
Parmi les étrangers les plus dangereux sont les Allemands et les Grecs. Krijanitch trace des uns et des autres un portrait peu flatteur et dont certains détails ne sont pas toujours exacts.
« Les Allemands traitent de barbarie la simplicité slave; ils courent sans cesse le monde, s'insinuent auprès des souverains ; dans leur avidité ils s'indignent de n'avoir pu mettre la main sur le trône de Russie. Ils s'etîorcent d'y arriver par les mêmes procédés qui leur ont si bien réussi en Pologne et en Bohême. Ils détestent les Russes dont la sagesse a limité l'essor de leur ambition. Ils haïssent la Russie par ce qu'ils sont hérétiques et qu'elle est orthodoxe. »
Ce dernier trait me paraît quelque peu exagéré.
Pour ce qui concerne les Grecs, Krijanitch s'inspire des griefs que les Slaves méridionaux ont toujours invoqués contre les Fanariotes. Il voit en eux — et l'hypothèse était très fondée à son époque — des alliés ouverts ou secrets de la domination ottomane. Il leur reproche avec raison de payer les Turcs pour exercer les fonctions épiscopales dans les pays slaves.