‹ Le panslavisme et l'intérêt francçaisChapitre 27 sur 56 · LES RELATIONS INTELLECTUELLES ENTRE LA RUSSIE ET LES PEUPLES SLAVES · texte numérisé non relu

LES RELATIONS INTELLECTUELLES ENTRE LA RUSSIE ET LES PEUPLES SLAVES

Catherine II et la langue russe. — L'Académie russe. — L'amiral Schichkov et les Slaves. — Le chancelier Roumiantsov. — Les sociétés slaves en Russie. — La police autrichienneetles Slaves. — Razoumovsky. — Roumiantsov. — Les premières chaires de slavistique. — Négociations avec les Tchèques. — Les missionnaires russes dans les pays slaves. — Panslavistes et slavophiles. — Khomiakov et Pouchkine.

On sait quelles furent les ambitions de Catherine II du côté de Constantinople. Ce qu'on sait moins, c'est que cette impératrice, d'origine allemande, était profondément russe et qu'elle compte parmi les écrivains nationaux les plus distingués de son Empire. En 1783, elle avait eu l'idée de fonder une Académie russe, qu'il ne faut pas confondre avec l'Académie Impériale des Sciences, établie par Pierre le Grand au mois de janvier 17ii4. L'Académie des Sciences- était alors surtout composée de savants étrangers et négligeait la littérature nationale.

A l'instigation de sa favorite, la princesffe Dachkov, Gathejine II institua la Rossiiskaia Akade-

Ku'a, i)our épurer et enrichir la langue russe, en prose, en éloquence et en poésie. La princesse Dachkov en fut la première présidente. L'Académie vécut ou vivota jusqu'à la fin de l'année 1841. A cette époque elle fut supprimée, ou plutôt adjointe à l'Académie Impériale des Sciences, dont elle constitua la deuxième section (langue et lit- " térature).

Le budget de la nouvelle section était assez médiocre. Il était constitué par un revenu de 6.250 roubles. Le nombre des membres était fixe à soixante. Ils ne recevaient aucun traitement. Si quelqu'un d'entre eux s'était signalé par un travail remarquable, il recevait une médaille d'or du prix de 250 roubles.

L'Académie devait publier un dictionnaire, qui parut en effet de 1789 à 1794. Dans la première édition, les mots étaient groupés par ordre étymologique. Dans la seconde, publiée de 1806 à 1822, l'ordre alphabétique fut adopté. D'autre part, l'Académie fut chargée de rédiger une grammaire russe (3 éditions, 1802, 1809, 1827). Peu à peu son budget et ses publications s'élargirent. Mais l'histoire de l'Académie ne rentre dans le cadre de ce volume qu'en raison des rapports ([u'elle établit avec les peuples slaves.

En 1813 elle eut pour président raïuiral Schichkov. C'était un ardent patriote qui détestait les Français et qui était passionné pour l'étude dosa langue maternelle et de l'idioinede l'Eglise russe, le slavoii. En 1813 il avait accompagné l'empereur Alexandre 1"' dans son expédition contre Napoléon. Il était ailé

en Autriche. Il avait rencontré à Prague l'abbé Dobrowsky, le fondateur de la slavistique moderne, qui, dix ans auparavant, avait — le premier des savants tchèques — visité Pétersbourg et Moscou. Dès ce moment sans doute le savant abbé méditait sa grammaire slavonne qui, sous ce titre, Institutiones linguœ slavicse dialecti veleris, devait paraître à Vienne en 1822. A Vienne, Schichkov avait également eu l'occasion de rencontrer le Slovène Kopitar, qui était bien loin d'être un panslaviste — c'était un Autrichien passionné — mais qui, au point de vue scientifique, avait pu lui donner d'utiles indications.

Schichkov n'avait au fond aucune idée des langues slaves, mais il était passionné pour le slavon d'Eglise et il employait le mot slave à tort et à travers. Ce fut lui qui rédigea les manifestes de l'année 1812.

Il a parfois des lubies plutôt malheureuses. Ainsi, parlant des généraux qu'Alexandre opposait à Napoléon, il dira : « Dans leurs veines coule de le sang des Slaves, sang illustré par des victoires retentissantes. » Or, ces prétendus Slaves s'appelaient Bagration*, Barclay de Tolly, Wittengstein.

Gomme philologue, Schichkov était pitoyable. Il s'imaginait que le russe et le slavon représentaient une seule et même langue. Au lieu de rapprocher le mot notch (la nuit) de l'allemand nacht et du

1. Bagration était un Géorgien. Sur son nom un slavophile russe avait fait le jeu de mot suivant Bog rati on; il est le Dieu de la guerre. C'est peut être le même qui interprétait ainsi le nom de Napoléon : Na polie on : il est par terre.

latin nox, il l'inlcrprétait par ces deux mots : niet otchi (on n'a pas d'yeux, on n'y voit pas!).

Son zèle ne portait pas toujours à faux. Ainsi il rendit justice au labeur que représentait le Dictionnaire polonais de Linde, publié de 1807 à 1814; il fil recevoir l'auteur membre de l'Académie et eut l'idée d'un travail analogue pour lequel la science russe n'était pas encore mûre. 11 entra en rapport avec les savants tchèques, Ilanka, Jungmann. Il fut, comme tout le monde, ému de la découverte des pseudo-manuscrits tchèques auxquels tout le monde croyait alors et dans lesquels on a reconnu plus tard d'impudentes falsifications. Il fit reproduire le Jugement de Lîbussa dans les Mémoires de l'Académie; en 1820 il traduisit iui-même le manuscrit dit de Kralové Dvor {Kralodvorsky Rukopis),

A Moscou, un groupe d'hommes sérieux se groupait autour d'un homme éclairé, le chancelier Roumiantsov. Le professeur Katchenovsky étudiait dans le Messager d'Europe un certain nombre de questions relatives à l'histoire et à la littérature des Slaves. Notammentil rendait compte, enlSlG, des travaux de Dobrowsky. A ce propos il faisait l'observation suivante : « Jusqu'ici, chez nous, on a peu réfiéchi sur la parenté intime qu'ont avec notre langue beaucoup d'autres usitées aussi bien dans l'intérieur de notre patrie qu'au délit de ses frontières, au profit énorme qu'en retirerait l'histoire de la Russie, la science nationale, si nous nous occupions des différents dialectes slaves, de leur formation et de leurs relations réciproques. »

Du cercle des idées philologiques, chez des cerveaux mal préparés, enclins au mysticisme et à la rêverie, le slavisme passait dans la sphère des conceptions politiques.

En 1819 on vit apparaître à Kiev une société maçonùique portant cette dénomination bizarre : Les Pauvres Slaves. Elle renfermait des Russes et quelques Slaves. On sait peu de chose de son histoire.

En 1825, dans une petite ville voisine, à Vasilkov (gouvernement de Kiev), un groupe de jeunes officiers forme une société politique qui s'intitule les Slaves réunis. Elle avait pour objet de grouper tous les Slaves en une fédération. Elle aurait compris huit groupes : 1° Russie; 2° Bohême, Moravie; S° Dalmatie ; 4° Croatie; 5" Hongrie; 6° Transylvanie; 7° Serbie; 8° Moldo-Valachie. Cette division était arbitraire et même tout à fait fantastique. Elle négligeait les Polonais et faisait absorber par les Slaves, les Magyars, les Moldo-Valaques ou R,oumains, peuples qui ont sans doute subi l'influence des voisins slaves, mais qui appartiennent, l'un à la famille turque, l'autre à la famille latine.

Ce mouvement de rêveurs peu dangereux inquiéta fort la police autrichienne, facile à s'émouvoir. Elle se préoccupa notamment des rapports qu'ils pouvaient entretenir avec Prague.

Le poète Czelakovsky écrivait à son confrère Kamaryt, le 12 juin 1822 : « Il est question de transporter la censure (de Prague) à Vienne. La cour voit partout des dangers, des complots, des carbonari, des sociétés russes. »

On lit dans une autre lettre, datée de septembre 1824 :

« Les dénonciations se multiplient contre Hanka *. Il a été appelé à la police. On l'a interrogé sur les gens d'outre-Dnieper, comme s'il avait avec eux quelques secrètes relations. Ce qui a provoqué de graves soupçons chez ces imbéciles, c'est qu'il est membre de l'Académie polonaise 2 et de l'Académie de Saint-Pétersbourg, qu'il a reçu une médaille d'argent, une bague de prix, et récemment le Dictionnaire de l'Académie en six volumes. »

Dans une lettre datée du mois d'août 1826, c'està-dire postérieure à la mort d'Alexandre 1", Czelakovsky communique au même ami ce qu'il a entendu dire de certains projets panslavistes :

« L'empereur Alexandre, écrit-il, est tombé victime de ces fanatiques. Ils voulaient démembrer la Russie en morceaux, à la manière allemande, en petites principautés, en faire un bund-staat (Etat fédératif). La Bohême, l'Illyrie auraient fait partie de cet Etat. La famille impériale aurait été complètement anéantie. »

Ces informations semblent singulièrement fantaisistes. Peut-être provenaient-elles du cerveau de quelque Petit-Russe d'esprit révolutionnaire et particulariste.

Ce que nous acceptons volontiers dans ce programme, c'est l'idée de la Bohême et de l'Illyrie faisant partie d'une fédération slave.

Pour méditer avec fruit sur les destinées des

Page 1