‹ Le panslavisme et l'intérêt francçaisChapitre 28 sur 56 · Il veut dire la Société des sciences de Varsovie · texte numérisé non relu

Il veut dire la Société des sciences de Varsovie

pays slaves, il fallait avant tout les étudier, et la Russie avait beaucoup à faire.

En 1811, Razoumovsky (Alexis Kirillovitchj, ancien curateur * de l'Université de Moscou, y fit créer une chaire de littérature slave (slavianskoï). Mais ce mot de slave, il ne faut pas le prendre au sens où nous l'entendons ici. Il faut tout simplement entendre le slavon, c'est-à-dire la langue de l'Eglise et de la littérature au Moyen Age. Ceci n'a rien de commun avec le sujet qui nous occupe en ce moment. Les slavianophiles russes sont tout simplement des conservateurs soucieux d'opposer l'esprit vieux-russe, la tradition byzantine aux innovations de l'Occident. Certains d'entre eux, pour élargir leur base d'opération, furent incidemment amenés à s'occuper- des Slaves non Russes.^

Roumiantsov, par exemple, avait été amené d'assez bonne heure à étudier les rapports réciproques des idiomes slaves. Il avait été en relations avec Dobrowsky , le patriarche de la slavistique. Retiré à Moscou, il inspira ou dirigea toute une série de publications relatives à l'ancienne Russie et créa le musée qui porte son nom, musée d'antiquités nationales qui renferme depuis 1867 une très intéressante collection de mannequins représentant les différents types de l'Empire russe et de la race slave.

C'est notamment sous les auspices de Roumiantsov que Constantin Fedorovich Kalaïdovitch publia en 1824 son ouvrage sur Jean^ exarque de Bulgarie, qui appela sur lui l'attention de Kopitar 1. Curateur, ce serait chez nous recteur.

et de Dobrowsky, et qui excita un certain intérêt pour le passé de la nation bulgare.

L'intérêt pour les choses slaves, et par suite pour les origines russes, devint tel que des Allemands s'y associent et Unissent même par se slaviser. Ainsi Alexandre Voldemar Ostenek, né en 1780 à Aremberg, devient Alexandre ChristophorovitchVostokov (Vostok représente l'allemand Ost) et, sous ce nom, il est un des représentants les plus illustres de la philologie slave en Russie. Ce n'est pas ici le lieu de rappeler les découvertes scientifiques auxquelles son nom est resté attaché. Mentionnons seulement que durant sa longue carrière (1781- 1864) il organisa l'étude scientifique de la langue slavonne et celle de la langue russe dans leurs rapports avec les autres langues slaves.

On éprouve le besoin de se mettre en relation avec les savants de Prague et de Vienne et de faire connaître leurs travaux. Michel Petrovitch Pogodine (1800-1875), qui fut professeur à l'Université de Moscou et membre de l'Académie de Saint- Pétersbourg, est l'un des agents les i)Ius actifs de ces relations. Il se propose d'abord pour traduire les Institutiones lingux slavicx de Dobrowsky, et il commence par traduire de cet auteur une Vie des apôtres Cyrille et Méthode. La traduction des Institutiones paraît à Pétersbourg par les soins de Pogodine et de Schcvyrev au cours des années 1833-1834. C'est un hommage rendu par deux Russes illustres à l'érudition tchèque.

Vostokov, né Allemand, avait éprouvé le besoin de russifier son nom. Son compatriote Keppen,

né Kœppen, n'a qu'à modifier l'orthographe du sien pour devenir un parfaitMoscovite.il était né en 1793 à Kharkov, où son père, Brandebourgeois d'origine, servait en qualité de médecin. II n'a gardé de ses origines germaniques qu'un amour passionné pour la science.

Ce fut le premier Russe qui ait fait un voyage sérieux chez les Slaves autrichiens. Au cours des années 1822-1823 il visita Vienne, où il eut l'occasion de faire la connaissance de Kopitar, de lui exhiber des livres, des fac-similés de manuscrits; il poussa jusqu'à No vi-Sad, chez les Serbes de Hongrie, où il rencontra le jeune Schafarik. Au cours de l'année 1823 il était à Prague, où il entrait en rapport avec Dobrowsky et Hanka.

A son retour il fonda la Revue bibliographique^ qui devint l'organe des études slaves en Russie et qui eut pour collaborateurs les principaux slayistes de l'étranger, lep Tchèque! Dobrowsky,- Jean K'oî-t lar, Schafarik, le Slovène Kopitar, le Serbe Vouk Karadjitch, les Polonais Bandtkie, Linde, Mrangovius.

Sa correspondance avec Hanka est particulièrement curieuse.

Malheureusement Keppen, en sa qualité d'Allemand originaire, était resté luthérien ; mal vu du clergé orthodoxe, il dut abandonner cette publication.

Les relations épistolaires avec les Slaves d'Occiident étaient alors fort coûteuses; les relations de librairie n'existaient pas. 11 était onéreux d'écrire une lettre, ruineux et presque impossible d'ache-

ter un livre. Des deux cotés on travaillait isolément sans se connaître. Parmi les Occidentaux, trois seulement, Dobrowsky, et plus tard le Croate Gaj et le Serbe Karadjitch réussirent à pénétrer jusqu'à Moscou.

La Russie ne pouvait rester indéfiniment étrangère au mouvement intellectuel de ses congénères slaves.

Lorsque Karadjitch vint en Russie, au cours de l'année 1819, le généreux Mécène Roumiantsov lui olTrit de visiter à ses frais les pays slaves pour y rechercher les anciens documents, les manuscrits, les chroniques, etc. Cette mission n'aboutit pas. D'ailleurs Karadjitch n'eût été capable de la remplir que pour les pays serbes. D'autre part, l'Académie russe chargeait Vouk de lui fournir les nouveaux ouvrages qui paraîtraient chez les Slaves d'Occident. J'ignore dans quelle mesure cette mission fut accomplie.

En 1826 l'Allemand russifié Keppen et l'amiral slavomane Schickhov élaborèrent un plan qui devait, à ce qu'on imaginait, donner les meilleurs résultats.

Schichkov était devenu ministre de rinstruction publique.

A la fin de l'année 1826 Keppen écrit à Ilanka qui était passionné pour les Russes, à Kopitar qui ne pouvait pas les souffrir, mais qui était un esprit ingénieux et érudit, pour leur annoncer que l'on allait fonder trois chaires de slaoisliijue à Pétersbourg, Moscou et Kazan. La Russie n'ayant pas réussi à trouver, pour ces chaires à créer, de sa-

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vaiits nationaux, on songeait à trois Tchèques, Hanka, Schafarik, Palacky. Au début, en attendant que les nouveaux titulaires eussent acquis la pratique de la langue russe, l'enseignement pouvait être donné en allemand ou en latin.

Ce document capital est daté du 18 novembre

Kopitar — qui n'aimait pas les Tchèques et se défiait d'eux — répondit à Keppen qu'il vaudrait mieux prendre des Russes, après les avoir envoyés se perfectionner dans les pays slaves. En cela il n'avait pas tort. Sauf pour la pratique de la langue courante, en tout pays un étranger enseigne mal.

Nous n'avons pas la réponse de Hanka, mais nous avons sous les yeux une lettre de son compatriote Jungmann qui nous apprend que la nouvelle fut, dans les pays tchèques, accueillie avec enthousiasme. C'était une grande joie de penser que la langue tchèque se ferait entendre en Russie.

Mais Schichkov rencontra dans le monde officiel des obstacles qu'il n'avait pas prévus. Des Allemands influents — il n'en manquait pas — s'appliquaient à faire échouer ses projets. Le premier juin 1827 Keppen écrivait à Schafarik : « Il est impossible de savoir quand la question des chaires slaves sera résolue : peut-être bientôt, peut-être jamais. »

Schichkov quitta le ministère au courant de l'année 1827; mais il devint président de l'Académie russe, et, en cette qualité, il reprit sous uneautre forme son projet d'attirer les savants tchè-

ques dans sa patrie. On appelait en qualité de bibliothécaires Hanka, Schafank et Czelakovsky, l<^#«d4a^ Tchèques, -tt mav v^

Hanka devait être chargé d'un Dictionnaire comparatif des langues slaves.

Nous retrouvons dans la correspondance du poète Czelakovsky l'écho de ces négociations. Czelakovsky acceptait à son cœur défendant, pour assurer son existence.

Hanka et Schafarik devaient avoir le septième tchine (rang équivalent au grade de lieutenantcolonel).

En Russie, on se réjouissait déjà de voir arriver les Ujpiis Tchèques. st i- .' -

En ce temps-là un si lointain voyage n'était pas une petite affaire . Le choléra sévissait en Europe. Czelakovsky et Schafarik étaient retenus par des intérêts de famille et réclamaient sans cesse de nouveaux délais. Hanka hésitait.

L'Académie dut finalement renoncer à faire venir les bibliothécaires espérés.

Puisque décidément les étrangers se refusaient à venir en Russie, la Russie devait aller à eux. Les savants russes ne mancjuaient pas des ressources nécessaires et ils avaient l'habitude des longs voyages, d'ailleurs plus confortables à l'étranger que dans l'intérieur de l'Empire. Parmi les premiers missionnaires, je rappellerai seulement les noms de Preiss, de Bodiansky, de Sreznovsky, de Grigorovitch. Je les ai tous connus, excepté Preiss qui mourut fort jeune. C'étaient de sérieux érudits, très dignes de défricher le champ confié à

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leur activité. Ils occupèrent les premières chaires de slavistique à Kharkov, à Moscou et à Kazan. Plus tard, l'enseignement nouveau fut appliqué à touteslesuniversités russes. Pogodine lui aussi visita les Slaves occidentaux et ceux du Danube et appela sur eux (en 1839 et 1842) l'attention du ministre de l'Instruction publique, qui était alors le comte Ouvarov. Ce qu'il lui demandait, c'était dans une certaine mesure la réalisation du programme de Kollar — que nous exposerons tout à l'heure — sur la mutualité ou la solidarité slave.

La sympathie que Pogodine manifestait aux Slaves n'était pas absolument désintéressée ; elle avait des arrière-pensées politiques, et co panslavisme-là, c'était le seul dont on eût la notion dans l'Europe orientale. On s'en défiait, et cette défiance était soigneusement entretenue par ceux qui avaient intérêt à dénigrer les Russes ou à exploiter les Slaves ; les Allemands, les Magyars, les Polonais, en lutte constante contre ceux qu'ils appelaient les Moscovites, entretenaient naturellement ces préjugés.

Pogodine recommandait cependant de ménager les Polonais, pour empêcher qu'ils ne fussent altirés par la Prusse. Il rêvait de voir publier à Varsovie une revue panslave rédigée dans les diverses langues; il voulait instituer à Leipzig une librairie russe pour les pays slaves. Notons en passant ce choix de Leipzig. Cette ville est le grand marché de la librairie allemande. Elle l'est, hélas! de la librairie slave. ïl semblerait beaucoup plus naturel que ce marché fût établi à Prague. Depuis

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un siècle d'agitations panslavistes sous diverses formes, les Slaves n'ont pas encore eu le temps d'y songer.

D'autre part — c'est toujours Pogodine qui parle — des pédagogues et des savants slaves devaient être appelés en Russie. Pogodine ne songeait pour le moment qu'au slavisme ou au panslavisme littéraire. Le reste, disait-il, viendra plus tard, si Dieu le veut.

Pogodine était un panslaviste politique. Il était aussi un slavianophile ou slavophile. On a volontiers, en 0';cident, confondu les deux nuances. En réalité, les slavophiles étaient avant tout des ennemis déclarés de l'influence occidentale, des doctrines religieuses de l'Occident — catholicisme ou protestantisme. Ils représentent un idéal politique et religieux qu'il serait intéressant d'étudier à part, mais dont nous n'avons point à nous occuper ici 1.

Ce qui les distingue notamment, c'est leur passion pour l'orthodoxie, dans laquelle ils veulent voir la religion nécessaire du monde slave.

Quelques-uns de ces slavophiles ont joué leur rôle dans l'histoire des idées panslavistes. Tel est, par exemple, le poète Khomiakov (1804-1860). Certains de ses poèmes sont devenus populaires dans tous les pays slaves. Je ne citerai ici que deux fragments de «es œuvres.

i. Voir ce que j'ai dit n.igiU'ro sur co sujet h. propos (l(! l't'i rivain augluis Uixon. Le Monde slave (2" édit., pp. Sii'J et suiy.).

La fraternité slave.

« Ne t'enorgueillis pas devant Belgrade, Prague, ô reine des pays tchèques! Ne l'enorgueillis pas devant Prague, Moscou aux coupoles dorées!

« Souvenons-nous que nous sommes frères, enfants d'une mère unique. Aux frères les embrassements fraternels, la poitrine contre la poitrine, la main dans la main !

« Qu'il ne s'enorgueillisse pas de la force de son bras, celui qui a tenu bon dans le combat. Qu'il ne soit pas honteux celui qui, dans une longue lutte, a succombé sous la rigueur du destin !

« Le temps de l'épreuve est dur, mais celui qui est tombé se relèvera. Il y a beaucoup de miséricorde chez Dieu. Sans bornes est son amour.

« La brume funèbre se dissipera. Attendu depuis longtemps, le beau jour luira enfin; les frères seront réunis.

« Tous seront grands, tous libres! Contre l'ennemi marcheront leurs rangs victorieux, tous pleins d'une pensée noble, forts d'une foi unique. »

Le dernier vers est peut-être un écho de la thèse religieuse des slavophiles. La foi unique dont rêve Khomiakov, c'est l'orthodoxie.

Les aigles slaves.

« Tu as établi bien haut ton nid, aigle des Slaves du Nord. Tu as étendu largement tes ailes. Tu t'es élevé bien haut dans les cicux. Vole! Mais dans la

mer azurée de lumière où ta poitrine respire la force et brûle de l'ivresse de la liberté, n'oublie pas tes jeunes frères.

;< Vers les plaines du Midi, vers le lointain Occi dent, regarde! Ils sont nombreux là où murmure le Danube, là où les Alpes cachent leurs sommets dans les nuages, dans les cols des rochers, dans les ombres des Karpathes, dans les forêts profondes des Balkans, dans les filets des perfides Teutons. Ils attendent, les frères enchaînés, le moment où ils entendront ton appel, le moment où tes larges ailes s'étendront sur leur faible tète.

« Oh ! souviens-toi d'eux, aigle du Nord. Envoieleur ton salut retentissant. Que dans la nuit de l'esclavage la lumière de la liberté vienne les consoler! Nourris-les de la force morale I Nourrisles de l'espéranoe des jours meilleurs!

« Ces cœurs glacés où coule ton sang, réchauffeles de ton brûlant amour. Leur heure viendra : leurs ailes seront plus fortes; leurs jeunes ongles croîtront. Les aigles pousseront leur cri et les chaînes que la violence leur impose, ils les briseront avec un bec de fer. »

Deux fois, depuis moins d'un demi-sicclc, l'aigle du Nord a répondu à ces appels des slavophiles. Deux fois il s'est heurté à l'aigle noir des Teutons. La première fois, après la campagni; dij)I()inaliquo, c'a été l'intcrveillion austro-allcinaudo ([ui, par le traité de Berlin, a ravi à la Russie les fruits de si victoire; la seconde fois, c'est dans la

guerre actuelle, où l'aigle noir a couvert de ses ailes les provinces de la Serbie et de la Pologne.

Mors et vita hello Conflixere mirando.

Liitte tragique où se joue ia liberté même de l'Europe et où l'aigle noir doit lîuir par succomber I

Je viens de citer Khomiakov. Il est en quelque sorte le poète classique du panslavisme. 11 est un autre poète que l'on cite bien souvent à côté de lui : c'est Pouchkine. A vrai dire, Pouchkine, élève de notre xviir siècle, de Voltaire et de Piron, n'entendait pas grand'chosc en matière slave. Il s'est lourdement laissé abuser par Mérimée, dont il a traduit en vers quelques-uns des prétendus chants delà Guzia. Il n'a été amené à dire son mot sur les Slaves qu'à propos des événements de Pologne.

La Révolution polonaise de 1830 avait suscité de vives sympathies en Occident, en France notamment. La Russie de Nicolas était vivement attaquée, notamment dans notre Parlement. A ces attaques Pouchkine répondit par une pièce célèbre. Aux Détracteurs de la Russie. Je l'ai traduite en entier dans ma Littérature russe (p. 384). Je n'en cite que les vers qui intéressent notre sujet :

« Pourquoi tout ce bruit, orateurs populaires? Pourquoi menacez-vous la Russie d'anathème? Qu'est-ce qui vous agite "^ Les troubles de Js. Lithuanie? Halte ! C'est une querelle des Slaves entre eux, une vieille querelle de famille déjà ré-

glée par le destin, une question que vous ne sauriez résoudre.

« Il y aîongtemps déjà que ces peuples luttent; plus d'une lois, sous la tempête, leur parti ou le nôtre a dû s'incliner. Qui sortira vainqueur de cette lutte inégale? Le Polonais présomptueux ou le Russe lidèle? Les ruisseaux slaves iront-ils se fondre dans la mer russe, ou. cette ruer se desséchera-t-elle? Voilà la question. »

On a souvent cité ces vers, en les appliquant à tout l'ensemble des peuples slaves, mais c'était une erreur. Il n'est question ici que de la querelle des Russes et des Polonais. Nous voulons espérer que cette querelle est aujourd'hui complètement éteinte et que les deux nations comprendront désormais l'intérêt majeur qu'ils ont à vivre réconciliés contre l'ennemi commun, l'Allemand, contre celui dont le proverbe polonais dit : « Tant que le monde sera monde, l'Allemand ne sera pas le frère du Polonais. »

Je reviens à l'histoire des chaires slaves. Elles ont été successivement introduites aux Universités de Moscou, Pétrograd, Kazan, Kiew, Odessa, Varsovie. Celle de Varsovie aurait eu plus de crédit, si la Russie, obéissant à une poIiti(iue vraiment slavophile, ne s'était pas, durant de longues années imaginé de vouloir russifier la Pologne. N'insiston pas sur ce sujet douloureux.

Dans l'Empire d'Aulriche-IIongrie, cet enseignement figure dans toutes les Universités, sauf celles d'Inspruck et de Kolosvar. Il est rei)résenlé à celles de Belgrade, pour la Serbie, et do Sofia, pour 1

Bulgarie. Il figure, en Allemagne, à Berlin, à Brcslau, à Leipzig et à Munich ; en Angleterre, à Oxford. Nous verrons plus loin dans quelles circohstances la slavistique a été introduite à Paris et quel rôle la chaire française a joué par rapport au sojet qui nous occupe.

La Chaire du Collège de France. — Véritables raisons de l'établissement de cette chaire. — Mickiewicz et le panslavisme. — Cyprien Robert. — iJiichinski et Henri Martin. — Un pluriel pour un singulier. — Le vrai titre de la chaire. — Un mot de M. Batbie.

Ce ne fut point le désir de mieux connaître les peuples slaves — alors complètement ignorés — qui, vers 1840, fit créer la chaire de littérature slave au Collège de France. Ce fut simplement celui d'assurer une situation honorable à un grand poète qui était considéré comme le porte-voix de la cause polonaise, sous le règne de Louis-Philippe. Ce poète, c'était Adam Mickiewicz.

Celui qui prit la première initiative des démarches, ce fut Paul Foucher, publiciste et auteur dramatique — bien oublié aujourd'hui — dont la sœur était la femme de Victor Hugo. Il avait épousé une Polonaise qui était la cousine de M™* Mickiewicz.

Ainsi les alTaires de famille jouent leur rôle Jans les choses les plus graves de ce monde. C'était donc en vue de la Pologne et uniquement d'elle — et pour des raisons d'ordre intime — que

Foucher prit cette initiative. « La chaire à laquelle on vous appelle, écrivait-il le 11 avril 1840, à Mickiewicz, a un caractère politique. On veut créer un centre au moins littéraire à la nationalité polonaise dans l'exil. »

L'exposé des motifs présenté par Cousin, à la Chambre des députés, était un tissu d'erreurs et d'inepties. Il déclarait par exemple que le polonais était le plus parlé des idiomes slaves — au détriment de la langue russe réduite au second rang — ce qui était absurde.

Il n'évaluait le nombre des Slaves balkaniques qu'à deux millions. Il ignorait le développement romantique de la littérature russe.^ La discussion à la Chambre fut pitoyable. Néanmoins la fondation nouvelle eut un grand retentissement dans les pays slaves. Son titre même semblait une réclame pour l'idée panslaviste : Chaire de langue et de littérature slave — au singulier. — Mickievvicz ne songea point à protester contre ce titre antiscientifique. Il n'eut d'ailleurs pas l'idée d'exposer à son public où vivaient les peuples slaves, quel était leur nombre, quels étaient leurs traits distinctifs. Dans sa première leçon, il semble même se rattacher à l'idée d'un panslavisme assez vague.

« Un long séjour dans les îpays slaves, les sympathies que j'y ai rencontrées, les souvenirs qui sont gravés dans ma mémoire m'ont donné de sentir Vunité de notre race plus que je n'aurais pu le faire par la seule étude et le raisonnement théorique : les causes de nos divisions passées, les moyens d'arriver à notre réunion future n'ont

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jamais cesse de nie préoccuper ». Comme on le voit par cette citation, Mickiewicz ne songe nullement à exclure les Russes de la race slave, comme devaient le faire plus tard certains de ses compatriotes.

Et il termine ainsi sa première leçon :

« La littérature est un champ où tous les peuples slaves apportent les fruits de leur activité morale et intellectuelle, où ils se rencontrent sans se refouler et sans se haïr. Plaise à Dieu que cette rencontre pacifi(|ue, sur ce noble champ, soit l'emblème de leur réunion future sur un autre terrain. »

A la fin de la neuvième leçon, à propos de la légende des trois frères C/.ech, Lech et Rous, dont j'ai parlé plus haut, il s'exprimait ainsi :

« L'idée du Panslavisme, ou unité slave, n'a commencé à poindre que dans les siècles derniers ; elle est le fruit de travaux scientifiques ou littéraires, mais, pour arriver à réaliser un jour cette unité, je ne crois pas qu'on ait pris les moyens les plus propres, les voies les plus droites. Les savants invoquent toujours la communauté de race, oubliant que ce sont les institutions religieuses et politiques qui ont créé les séparations qu'ils voudraient anéantir et qu'il est impossible de détruire tout le passé d'une nation pour le ramener à son origine physique. C'est ainsi, qu'au derniersiècle, on atentô de réunir les Allemands autour d'une seule idée : Teuloma, en leur rappelant leur patriarche fabuleux. Toute la tentative avorta et fut bientôt abandonnée des plus chauds partisans de l'unité

allemande. (Que dirait Mickiewicz, s'il vivait aujourd'hui ?)

« D'autres savants ont entrevu la possibilité de l'unité future des Slaves dans l'adoption de certaine forme gouvernementale. Cependant quel gouvernement a jamais eu assez de force pour réunir et relier ensemble des nationalités différentes ? L'Empire romain qui, certes, fut l'idéal de la puissance matérielle, a imposé sa forme politique à plusieurs peuples de l'Occident; mais cette forme morte, ce lien sans vie, il a suffi pour le briser du premier coup porté par l'invasion des Barbares. On doit donc renoncer à l'espoir de grouper les peuples slaves autour de telle ou telle forme gouvernementale, autour d'une idée purement physique de sang et de race ; ce qu'il faut, c'est une idée commune, vaste, immense, une idée qui renferme en elle tout le passé et aussi tout l'avenir de ces peuples. » (Leçon du 26 janvier 1841.)

Mickiewicz use et abuse du mot slave, peuple slave, sans qu'on puisse tirer de cet abus des conséquences. Ainsi, à la fin de son premier volume, on trouve cette conclusion inattendue :

«... Tout ce qui se fera maintenant de grand, de beau, dans le pays, fera la gloire de la noblesse polonaise, et de môme on pourra accuser cette noblesse de toutes les fautes et de tous les malheurs du peuple slave ». Voilà donc le peuple slave identifié aux Polonais I

Le poète considère les peuples slaves comme solidaires les uns des autres. Ainsi il s'étonne (Leçon du 25 mai 1841), que la Pologne et la

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Bohême aient vu, avec indifférence, la tyrannie et les excès divan le Terrible.

« Les peuples slaves voisins de la Russie, tels que la Pologne et la Bohême (la Bohème n'est pas si voisine de la Russie ; elle l'est pour le moins autant de la France), étaient témoins impassibles des cruautés du souverain moscovite, sans rien tenter pour soustraire la Russie à cette oppression ». La Pologne cela se comprendrait encore. Mais la Bohême !

Mickiewicz ne se rend pas compte que la Bohême, fort éloignée de la Russie, n'avait pas plus d'intérêts communs avec sa politique intérieure, que nous n'en avons nous-mêmes avec la Suède et le Portugal.

Dans sa leçon d'ouverture de l'année 1841 (14 décembre), le poète fait allusion au malaise dont souffre la race slave — et ce malaise est loin d'être guéri à l'heure où j'écris ces lignes — et il n'ose en proposer ni l'explication ni le moyen de le guérir.

« Tous les pays slaves, en ce moment, sont dans une attente solennelle. Tout le monde attend une idée générale, une idée nouvelle. Quelle sera cette idée ? La race slave sera-t-elle entraînée vers la Russie par la conquête ? Ou bien les Polonais réussiront-ils à l'enchaîner dans leur marche aventureuse à la recherche de cet avenir que les Russes appellent un rêve, que les Bohèmes nomment une utopie et qui n'est qu'un idéal? Fera-t-on des deux côtés quelques concessions? Trouvera-t-on une formule qui puisse satisfaire les âmes, les

intérêts et les tendances de tous les peuples ? Comme Slave et comme témoin des mouvements qui agitent l'esprit ^et les cœurs des peuples de l'Occident, je me sens attiré par une force irrésistible vers cette grave question. »

Naturellement, cette grave question, Mickiewicz ne devait pas la résoudre. Il s'abîma dans les doctrines fuligineuses du Messianisme, et son enseignement dut être supprimé i.

Son successeur, Cyprien Robert, était un autodidacte dépourvu de critique, qui d'ailleurs avait beaucoup vu et beaucoup observé. Dans une brochure publiée en 1847 à Leipzig, intitulée les Deux Panslavismes, il expliquait qu'il fallait distinguer les aspirations des Slaves d'Occident des visées personnelles de la Russie, avec lesquelles, à cette époque, on les confondait très souvent. Il avait raison. Mais aujourd'hui, en présence des appétits farouches, des ambitions illimitées du Deiitschtum, il n'y a plus lieu d'établir ces distinctions. Ce qu'il nous faut — comme je l'expliquerai plus loin — c'est une vaste fédération slave, appuyée d'un côté sur la France, de l'autre sur la Russie. Dans son ouvrage intitulé le Monde slave, son présent, son passé et son avenir (2 vol. Paris, Pessard, 1852), Robert consacre un chapitre au panslavisme.

1. Voir pour l'analyse des idées de Mickiewicz mon volume Russes et Slaves (2'= série, Paris, Hachette, 1896). Les curieux pourront consulter les Slaves, cours professé au Collège de France (5 vol. in-S») et notamment les deux derniers volumes. Je n'ai encore rencontré personne qui ait eu le courage de les lire.

On y trouve des idées qu'il est encore intéressant de méditer aujourd'hui.

« L'idée qui sert de base au panslavisme n'est point nouvelle, dit Cyprien Robert (tome I,p. 107). Les anciens Grecs étaient panhelléniques, quoique divisés en plusieurs républiques rivales. »

L'auteur est bien obligé de reconnaître qu'il y a entre les langues slaves de bien autres différences qu'entre les anciens dialectes grecs. Il n'y a qu'un seul lexique grec; il y a autant de dictionnaires slaves qu'il y a de langues, et beaucoup de vocables ne sont intelligibles que pour une seule nation.

« Le seul panslavisme politique qu'indique la nature, dit encore Cyprien Robert, c'est avant tout l'aiïranchisscment des quatre nationalités slaves i, et, comme une de ces nationalités (la Russie), jouit déjà de son gouvernement propre et indigène, il s'agit de faire obtenir aux trois autres le même avantage. Voilà le but définitif de tous les panslavistes sincères. Ils se proposent d'organiser une sorte d'assurance mutuelle, une ligue tacite, mais effective pour l'émancipation. Le panslavisme des patriotes est sans doute loin de se montrer aussi affermi dans sa marche que le [lanslavisme des savants. La raison de l'infériorité du premier est toute simple : la police le persécute et travaille partout à le dissoudre, pendant qu'elle tolère l'autre... »

Cyprien Robert cite un discours du député allemand Ileckcr, à la Chambre badoise, discours prononcé au cours de l'année 1846. Le député annon-

1. Russe, polonaise, tchèque et serbe. A ce raoraent-là on ignore encore l'existence des Bulgares.

çait qu'une catastrophe menaçait l'Allemagne. « Regardez, disait-il, le progrès des littératures slaves, et comme s'y développe la conscience nationale. Allez écouter les leçons de la chaire slave de Paris; prêtez l'oreille à ce que disent les Slaves au sein même de l'Allemagne ; lisez le testament de Pierre le Grand * ; tout pronostique à notre patrie allemande une des crises les plus graves qu'elle ait jamais eu à subir. Parcourez la Bohême, la Hongrie 2, la Croatie, partout où un Slave a son foyer, dans la hutte enfumée du plus misérable serf, vous trouvez appendu le portrait du tsar. A votre question : « De qui est ce por- « trait? » on vous répond : « C'est le portrait du (( petit père, du maître qui doit réunir un jour « toute notre race en un seul corps 3. » Le jour où' cette réunion s'accomplira, je vous le demande, Messieurs, comment serons=nous en état d'opposer une force de résistance égale à la force d'attaque des Slaves? Qui nous assurera que leurs dévastations ne surpasseront pas celle des Mongols? Le panslavisme grandit si rapidement qu'on peut craindre de le voir prendre bientôt dans le monde le rôle dominateur enlevé aux Romains et à la race germanique^. »

1. Ce testament est aussi apocryphe que celui d'Alexandre le Grand, dont nous avons parlé plus haut (chap. IV).

2. La Hongrie n'est pas un pays slave, du moins en ce qui concerne la population dominante, les Magyars.

3. Tout ceci est faux bien entendu. Mais ces mensonges intéressés trouvaient alors grand crédit non seulement en Allemagne, mais en France.

4. Karl Ilecker (1811-1881), après avoir essayé de proclamer la République dut quitter son pays et émigrer en Amérique.

Cypricii Robert avoue qu'il y a dans ces propos quelques exagérations. Et, comme il a été élevé à l'école d<3 l'émigration polonaise, il y voit une preuve des tristes pressentiments et des remords qui poursuivent l'Allemagne pour le démembrement de la Pologne. Il s'imagine que le cours des événements amènera prochainement la Confédération germanique à protester à main armée contre les envahissements de la Russie ; mais il considère que la Prusse luthérienne et l'Autriche catholique seront impuissantes à s'unir contre la Russie schismatique. Tout ce chapitre est à lire, pour se faire une idée des fantaisies et des erreurs dont vivaient nos pères. Le métier de prophète en politique est décidément un bien mauvais métier.

Cyprien Robert répudie et condamne le panslavisme tsarien. Mais il n'hésite pas à se prononcer en faveur du panslavisme fédéral. C'est précisément celui que je rêve eu ce moment.

Encore une citation :

« Etrangère aux questions slaves, la presse française reproduit aveuglément ce que lui envoie sur ces questions la presse d'outre-Rhin, et les idées les plus fausses s'emparent ainsi des esprits. »

Ce tfétait pas seulement la presse d'outre-Rhin qui faussait les idées. Ce qui les faussait également, c'étaient les inlluences de l'émigration polonaise et des peuples hostiles aux Slaves, notamment des Magyars, qui avaient alors quelque crédit chez nous.

Ces influences s'exercent chez nous par des

moyens qu'on ne soupçonne pas toujours. J'en voudrais citer un récent et curieux exemple. La veille de la guerre, je faisais à la Société de Psychologie une conférence sur la psychologie des peuples slaves. Je reçus une lettre fort courtoise d'une revue de politique étrangère dont j'ai oublié le nom, revue qui s'offrait, moyennant des honoraires fort convenables, à publier le texte de ma conférence. J'acceptai et envoyai mon manuscrit. J'avais expose les griefs et les rancunes de chacune des nations slaves, notamment ceux des Slovaques contre les Magyars. On me renvoya le manuscrit, avec une lettre fort courtoise où l'on me déclarait que la revue en question étant faite avec de l'argent fourni par Budapest, on ne pouvait publier des vérités désagréables sur le compte de la politique hongroise. Les Magyars, eux aussi, avaient chez nous leurs fonds des reptiles. Et combien de fois, ces reptiles, je les ai vus se glisser . dans des organes que je ne veux pas nommer aujourd'hui.

Le successeur de Cyprien Robert, Alexandre Ghodzko (de 1857 à 1883), se renferma prudemment dans la pratique des textes et des questions grammaticales. Tandis qu'il vaquait modestement à ses utiles fonctions, sa chaire devint le prétexte de manifestations antipanslavistes qu'il est nécessaire de rappeler ici en peu de mots.

Après l'insurrection malheureuse de 1863, les Polonais étaient chez nous en grand crédit. Ils rêvaient de la revanche et estimaient que tous les moyens étaient bous pour y arriver. L'un d'entre

eux, appelé Duchinski, avait imaginé ce qu'on pourrait appeler la revanche ethnographique. Dans des livres fort indigestes, il s'efforçait de démontrer que les Russes, ou mieux les Moscovites, n'étaient pas des Indo-Européens, par suite des Slaves, mais des Touraniens; autrement dit qu'ils n'avaient rien à voir avec les Slaves, ou même avec l'Europe. L'Europe n'avait qu'à les éliminer; la Pologne redevenait une grande puissance, et l'équilibre du monde était sauvé. En 180i, il publia à Paris un volume, d'ailleurs illisible, sous ce titre pompeux : Nécessité de réformes dans l'exposition de Vhistoire des peuples ary as-européens et tourans, particulièrement des Slaves et des Moscovites. Très remuant, comme tous les illuminés et les mystiques, il colportait sa doctrine dans les sociétés savantes et chez les publicistes qui voulaient bien l'accueillir, et, comme nous étions fort ignorants et très polonophiles, on le laissait parler. Il fît la conquête d'Henri Martin, qui publia sous son influence un gros volume bien oublié aujourd'hui, la Russie et l'Europe (février 18G6), et qui soutint ses doctrines dans le Siècle. Il mit la main sur un journaliste bien oublié aujourd'hui qui, sous ce titre extraordinaire, Un pluriel pour un singulier et le panslavisme est détruit dans son principe, adressa à la Chambre une pétition pour faire modifier le titre de la chaire du Collège de France. Ce titre était dangereux. En le modifiant on assurait le salut de la France. La pétition obtint gain de cause. Le titre de la chaire devint Chaire de langues et de littératures d'origine slave, ce qui

n'était pas très scientifique. Depuis quelques années elle porte la dénomination qu'elle aurait toujours dû porter : Chairede langues et de littératures slaves. Voilà à quel jeu byzantin se divertissait, à la veille de 1870, une Assemblée qui voyait des périls sur le Danube ou sur l'Oder, mais qui ne soupçonnait pas ceux qui nous menaçaient sur le Rhin et sur les Vosges *. Pour avoir refusé de m'associer à ces manifestations enfantines, je fus dénoncé comme panslaviste, autrement dit comme agent moscovite. Au lendemain de la guerre, Henri Martin, qui était avant tout un patriote, reconnut qu'il avait fait fausse route. Mais comme l'Europe aurait changé de face si, au lieu d'une Russie neutre, ou plutôt hostile, nous avions eu, en 1870, l'alliance russe contre l'Allemagne! Qu'on se rappelle le télégramme du vieux Guillaume à son ami l'empereur Alexandre : « Après Dieu, c'est à Votre Majesté que je dois ma victoire. » Le professeur qui occupe depuis plus de trente ans la chaire du Collège n'a cessé d'appeler l'attention de ses compatriotes sur la nécessité d'étudier les peuples slaves, de se rapprocher d'eux, et sur les avantages qu'elle pourrait retirer de leur union. 11 n'a cessé de dire que le danger était sur le Rhin, sur la Meuse, et non pas sur la Neva. Les derniers événements ne lui ont donné que trop cruellement raison.

Hélas ! même après 1870, nos malheurs n'avaient

1. Certains compatriotes de Duchinski firent célébrer à Cracovie une messe d'actions de grâces pour remercier la ciel d'avoir donné un tel génie à la Pologne.

jvas complètement éclairé tous nos hommes politiques. Certains d'entre eux vivaient de vieilles formules. Pour l'histoire de notre ignorance nationale, qu'on me permette de renvoyer une fois pour toutes à mes Souvenirs d'un slavophile ^ ; mais dans ces souvenirs j'ai oublié de raconter mes débuis dans l'enseignement à l'Ecole des langues orientales. C'était en 1873; l'administrateur de l'Ecole, M. Scheffer, m'avait demandé d'y faire un cours de langue serbe etavait obtenu pour moi une généreuse subvention de 1.500 francs. J'étais depuis cinq ans docteur es lettres, et, pour me consacrer entièrement à mes études, j'avais refusé une situation lucrative en province. Scheffer estima que je devais aller remercier le gouvernement de sa générosité et m'obligea à demander une audience au ministre de l'Instruction publique, feu Batbie, économiste distingué qui, sous la République, prétendait organiser le gouvernement de combat, en faveur de la royauté. Il m'accueillit avec bienveillance, me fit les compliments obligatoires, et termina par ces paroles : « Surtout n'enseignez pas le panslavisme! » Le panslavisme à propos d'un cours de grammaire serbe I Je fis semblant de comprendre et ne répliquai rien.

Ainsi, môme après 1870, nos hommes d'Etat répétaient encore des formules que leur avaient serinées sous l'Empire des étrangers ignorants de nos intérêts et des intérêts de l'Europe. Ah ! l'Allemagne peut se vanter» d'avoir été bien servie chez nous I

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