LES TCUÈQUES §T LE PANSLAVISME SCIENTIFIQUE
semble de la race le chitTre de 55.270.000 âmes. Il est intéressant d'en reproduire ici les détails.
Russes 32.000.000
Petits-Russes . . . 3.000.000
Bulgares 600.000
Serbes en Turquie. 800.000
— en Hongrie . 350.000
Bosniaques. . . . 350.000
Monténégrins. . . 60.000
Slavoniens. . . . 253.000
Dalmates 380.000
Croates 800.000
Slovènes 800.000
Tchèques 3.700.000
Polonais 10.000.000
Serbes de Lusace . 200.000
Les différents groupes que j'ai réunis sous une accolade ne forment en réalité qu'un seul et même peuple, les Serbo-Croates.
Malgré ses lacunes et ses erreurs, le succès de l'ouvrage fut considérable. Le nom de l'auteur dépassa les limites de l'Empire d'Autriche, pénétra jusqu'à Varsovie et même à Moscou. Même un éditeur allemand, Perthes, qui publiait une histoire des Étals européens, demanda à Schafarik d'écrire pour sa collection une histoire générale des peuples slaves. Il refusa. Il n'écrivait pas pour les libraires. Peut-ôtre ciit-il tort.
Eu 1833, il s'établit à Prague et entreprit son grand ouvrage sur les Antiquités slaves publié en langue tchèque en 1837. Il fut édité par sous-
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criplioii et ne put aboutir que grâce à un subside de cinq cents roubles, fourni par l'iiistonen russe Pogodine. C'étaient là les manœuvres panslavistes et les roubles russes dont on éberluait les bourgeois naïfs de Paris et de Berlin. Ceux de Berlin n'étaient pas si naïfs I
On peut appliquer à cet ouvrage le mot que Voltaire adressait à Montesquieu à propos de la publication de VEsprit des lois. « La race slave avait perdu ses titres. Vous les avez retrouvés et vous les lui avez rendus ». Le succès dépassa les espérances de l'auteur. L'ouvrage fut successivement traduit en polonais, en allemand et en russe. Le gouvernement russe trouva le moyen d'encourager l'auteur en lui envoyant par une voie détournée une somme de cinq mille roubles. Il fut nommé correspondant des Académies de Pétersbourg, de Berlin et de Munich. L'Institut de France où son nom eût pu honorer les listes de l'Académie des Inscriptions ou de l'Académie des Sciences morales persista à l'ignorer. J'ai, il y a tantôt cinquante ans, entendu Victor Leclerc, le doyen de la Sorbonne, regretter cet oubli.
Il compléta son œuvre de panslavisme scientifique par la publication de VEthnographie slave qui parut en langue tchèque en 1842. L'ouvrage comprenait une statistique de la race qui constitiait alors un total de 78 millions, la description des pays qu'elle habitait, la caractéristique des langues slaves, la bibliographie des dictionnaires et des grammaires, des spécimens de poésie populaire et une carte ethnographique. Le livre arrivait
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à propos, au moment où les peuples slaves commençaient à prendre conscience de leur nationalité, de leur solidarité et à se prévaloir de leur commune origine dans la lutte qu'ils soutenaient contre les Allemands, les Magyars, les Italiens, les Grecs, lesTurcs. C'était, disait leTchèqueJungmann, un livre d'or que tout Slave devait avoir chez lui et dans sa mémoire.
En deux ans, le volume eut en langue tchèque trois éditions dont l'une fut tirée à trois mille exemplaires; il fut traduit en polonais et en russe.
Avec ces trois publications de Schafarik, les professeurs des chaires slaves avaient, en y ajoutant le produit de leurs recherches personnelles, la base d'un sérieux enseignement.
La Russie avait oiîcrt une chaire à Schafarik. Il l'avait refusée. En 1841, le gouvernement prussien lui offrit d'en créer une à l'Université de Berlin et l'invita à fixer lui-même ses conditions. Il refusa. II estimait que Prague était le centre et le foyer nécessaire de son activité. Mais il accepta de se rendre à Berlin pour conférer avec le ministre sur les titres des candidats éventuels. Le gouvernement prussien le remercia de ses services en lui conférant l'ordre Pour le Mcrile. En 1848, le gouvernement autrichien se décida à lui créer une chaire à l'Université de Prague. Mais les conditions étaient si misérables qu'il ne put accepter. On dut se rabattre sur llanka. Nous verrons, dans le chapitre consacré au congrès slave do Prague, quel rôle il joua dans cette assemblée éphémère. Toute sa vie il avait pu 8'appli(jiier la formule pessimiste
qu'il a résumée ainsi dans une de ses lettres : « La slavistiquey c'est la mendicité. » Après sa mort, la Bohême reconnaissante lui a rendu les honneurs qu'elle n'avait pu lui accorder de son vivant. Sa biographie, que j'ai longuement racontée ailleurs * est l'une des pages les plus douloureuses du long martyrologe de la race slave et de la nation tchèque-slovaque en particulier.
Nous réservons KoUar pour une étude spéciale.
A côté des personnages que nous venons de citer, nous devons encore signaler Charles Havliczek (1821-1856). Havliczek s'était d'abord inspiré des doctrines de Kollar (voir le chapitre suivant) et, plus heureux que les Tchèques sédentaires qui n'avaient étudié le slavisme que dans les livres, il avait eu, lui, l'occasion de l'étudier sur les Slaves eux-mêmes. Il visita la Bohême, la Moravie, la Galicie, Vienne, cil il fréquenta les Jougo-slaves ; il résida en Russie, notamment à Moscou, ville où il eut l'occasion d'apprendre quelque chose sur les Bulgares, alors si peu connus. Il fut précepteur dans une famille russe; son esprit libéral s'accordait mal avec les idées absolutistes qui régnaient alors dans l'Empire de Nicolas P^ Il se convainquit que les Tchèques ne pouvaient entretenir avec les Russes et les Polonais que des relations littéraires. Ils n'avaient d'intérêts communs qu'avec les Jougo-slaves de la monarchie. Le 22 mai 1844, il écrivait de Moscou à son ami Zap :
M C'est surtout avec les Jougo-slaves que je sym-
1. Voir la Renaissance tchèque au XIX' siècle. (Paris, Alcan, 1911).
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pathise le [)liis maintenant et j'espère que je sympathiserai encore quand je reviendrai d'ici. Je ne veux avoir aucun rapport avec les Russes et les Polonais; j'ai envie de démontrer que les Russes et, imitatis i7iut(nidis, les Polonais ne sont pas nos frères, comme nous les nommons, mais de bien plus grands ennemis, et beaucoup plus dangereux pour notre nationalité que les Magyars et les Allemands. Nous pouvons profiter de leur langue et de leur littérature à notre gré, mais laissons de côté toute idée do parenté avec eux. Sinon tout ira mal. » Remarquons une chose, Havliczek avait été précepteur en Russie, et, s'il était tombé sur quelque disciple mal élevé, on comprend suffisamment sa mauvaise humeur i. Rentré dans son pays, il exposa ses idées dans un article publié par la Gazette de Prague, intitulé Slave et Tchèque. II ne s'y prononçait pas contre la mutualité slave, mais contre la fausse idée qu'on s'en faisait et contre le caractère abstrait qu'on lui prêtait. Il démontrait que l'on peut souhaiter la mutualité sur le terrain littéraire, mais que cette mutualité était encore un pium desiderium (j'ajoute qu'elle l'est encore aujourd'hui) et non pas une réalité. Contrairement h l'idée de Kollar, il prétendait, qu'entre les quatre peuples slaves, il ne peut y avoir de véritable amour. Il arrivait de la Russie du temps de Nicolas I" et il savait à quel état aigu
1. Celte boulaile de Havliczek me rappelle un mot d'une vieille Polonaise (|ui avait é-lé institutrice dans de grandes familles do son pays : « Je romi)rond8, disait-elle, et j'excuse le massacre des innocents si Ilérodc avait été précepteur dans une grande famille polonaise. >
était arrivé le conflit des Russes et des Polonais, Il invitait les peuples slaves à garder chacun leur individualité et à ne jamais y renoncer. Au fond, sa formule, revenait à celle de Palacky : « Conserver l'Autriche et nous conserver nous-mêmes dans l'Autriche. » Nous verrons plus loin que Palacky a dû modifier cette formule et la remplacer par celle-ci : « Nous avons été avant l'Autriche, nous serons après elle. »
A l'approche du Congrès slave de Prague, Havliczek agita énergiquement en faveur de celte réunion où tous les Slaves d'Autriche devaient s'entendre pour une action commune de résistance; malgré son opinion sur les Polonais, il sentait que le concours des Polonais de Galicie était indispensable à la réussite du Congrès. Pour les y attirer, il fit tout exprès un voyage dans cette province ; il en fit un également chez les Croates.
L'échec du Congrès, le développement de l'esprit germanique et réactionnaire dans les régions gouvernementales ne tardèrent pas à modifier les opinions du vaillant publiciste.
Son journal ayant été supprimé à Prague, il fut réduit à publier à Kutna Horai une feuille bihebdomadaire intitulée d'un titre significatif 5/ourtn, le SlaA'e. Cette fois, il ne se contente plus du slavisme autrichien. Il comprend que l'Autriche réactionnaire à trahi ses espérances; il en revient, sous une forme plus raisonnée et plus pratique, aux idées de Kollar : « Je suis, écrit-il, l'ennemi de tout despotisme; je défendrai jusqu'à ma mort
1 C'est la ville qu'on appelle en allemand Kuttenberg.