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LES TCHÈQUES ET LE PANSLAVISME SCIENTIFIQIE

interna le publiciste dans la ville de Briinn et le garda sous la surveillance de la haute police jusqu'à sa mort, qui arriva le 29 juillet 1S5G. Ilavliczek est un des personnages les plus intéressants de la Renaissance tchèque et mériterait chez nous une monographie particulière. Nous n'avons ici à l'éludicr qu'au point de vue spécial qui nous intéresse dans ce volume.

Les idées des savants, des poètes et des publicistes tchèques trouvaient de l'écho chez les Slaves méridionaux. Les Slovènes, qui n'ont pour ainsi dire pas d'histoire politique, sont surtout portés aux combinaisons ou aux rêveries philologiques, et ces rêveries n'ont pas d'intérêt pour celte éludé. Chez les Croates, le principal propagateur de l'idée slave fut LudevitGaj (1809-1872), qui ressuscita le' nom d'Illijrisme, jadis mis à la mode par Napoléon. C'est lui qui, dans son journal l'Aube illyrienne, osa écrire ces paroles, qu'il est bon de rappeler aujourd'hui : « Les Magyars ne sont (ju'uiie île qui flotte sur le grand océan slave. Je n'ai créé ni oet océan, ni ses flots. Mais que les Magyars fassent bien attention de ne pas décliaîner cet océan, de pour que les flots ne passent par-dessus leur tête et que leur île ne s'engloutisse. » Gaj est en rapports épistolaires avec les jjrincipaux apôtres du slavisme, notamment avec Schafarik, qui lui écrit en 18;}3 :

« Notre fractionnement, notre anarchie est la cause de tous nos malheurs. »

C'est Schafarik qui, en 1848, invite Gaj à ce congrès de Prague, où l'on doit chercher les

moyens d'améliorer le sort de la race. Nous retrouvons des idées analogues dans l'œuvre du poète Preradovic, de l'historien Kukuljevic Sakcinski.

Chez les Polonais, le patriotisme qui les portait à refaire la patrie détruite les invitait à en rechercher les origines, à se rapprocher de leurs congénères. Le 9 mai 1801, Albertrandi, dans la première séance de la Société des Sciences de Varsovie — alors sous le joug de la Prusse, mais d'une Prusse relativement tolérante et qui n'avait rien de commun avec la Prusse actuelle — invitait tous les patriotes amis de la science à préserver de la ruine cette langue qui « grâce à sa parenté avec d'autres idiomes de même famille, s'étendait de la Nouvelle-Zemble au territoire de Venise, et de Raguse aux frontières de la Chine. »

Dans un mémoire sur les Moyens de développer et d'enrichir la langue nationale, Albertrandi signale l'intérêt qu'il y aurait à envoyer un ou plusieurs savants en mission chez les peuples slaves pour étudier leur langue. Il esquisse le plan du voyage. Les délégués de la Société devraient d'abord visiter les contrées naguère habitées par les Slaves, la Hongrie, la Ditmarsie (je ne sache pas, soit dit en passant, que cette région ait jamais été slave), le Mecklembourg, la Poméranie, et les pays qui sont encore slaves, la Lusace, la Bohême, la Moravie, la Silésie, les, pays des Slovènes, autrement dit la Carniole, la Slavonie, la Croatie, la Dalmatie, Raguse. Partout ils devront s'occuper non seulement de l'étude des langues slaves, mais aussi des idiomes voisins qui

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)nl inllué sur elles, de ralletnaml, du magyar, lu turc, du grec, de l'italieu. C'est là un pro- )R3ine très complexe et qui, môme à notre époque, i été bien rarement résolu, dans les termes où le )Osait ie savant polonais. L'auteur ne se dissimule rcz, que de tels voyages seraient très longs tt très îoùteux et propose un procédé plus économique jui consisterait tout simplement à se procurer les grammaires, des dictionnaires, des textes originaux ou traduits. Il recommande d'ailleurs les extes, plus accessibles aux Polonais, du siav^. j scclt'blastique et de la littérature russe.

L'idée de l'unité de la race slave se rencontre lans le poème inachevé de Woronicz, archevèq'.c ie Varsovie (1757-1820), intitulé Lech, poème consacré aux origines légendaires delà Pologne. Uant Kollar, il adresse ses invocations à une )rétendue déesse, Slava, déesse des anciens îlaves. 11 gémit sur les malheurs de cette race, lont les flls passent leur temps à lutter entre eux. 1 les interpelle en ces termes :

« Pourquoi, lils d'un même père, vous qne- 'ellez-vous? Soyez unis, et vous disposerez du nonde. »

Parmi les premiers représentants de la science listorique, encequiconcerneles Slaves, il faut citer [eau Potocki (17G1-1815) et Stanislas Sostrenc/evicz. Pourvu d'uiu^ vaste érudition et dune l'or- .une coiisidérabh; qui lui pormol les longues rcîherches et les lointains voyages, Potocki a fait )araltre, en français, à Vars()\ie, di'-s ITSf», dca 'iecherclies sur l'kisloire de la 6armatie, puis, en

1793. SOUS ce titre : Chroniques, Mémoires et Recherches pour servir à'V histoire de tous les peujjles slaves, un recueil de mélanges où il étudie tour à tour l'histoire des Polonais, des Tchèques, des» Russes, des Croates, des Serbes, des Bulgares.

Un autre ouvrage nous intéresse, plutôt par les tendances de l'auteur que par les résultats acquis. C'est le Voyage dans quelques parties de la Basse- Saxe pour la recherche des antiquités slaves ou wendes, fait en 1794. Le livre parut à Hambourg en 1795. Signalons encore les Fragments historiques et géographiques sur la Scythie, la Sarmatie et les Slaves (4 volumes, Brunswick, 1795). Je laisse de côté des travaux sur la Russie, qui nous entraîneraient trop loin. L'œuvre de Potocki n'a plus aujourd'hui de valeur scientifique, mais elle atteste une rare curiosité et une érudition peu commune à cette époque.

Sestrzenczewicz (1731-1825), qui devint archevêque de Mogilev et métropolitain des églises catholiques en Russie, écrit en français, comme Potocki. Son principal ouvrage, Recherches historiques sur l'origine des Sarmates, des Esclavons et des Slaves, a eu deux éditions. (4 vol. Pétersbourg, 1812 et 1824.)

Le prince Alexandre Sapieha (1772-1812) visite au commencement du xix*^ siècle les régions slaves de l'Adriatique et publie le récit de son voyage Breslau en 1811.

Ces précurseurs sont un peu oubliés aujourd'hui; mais il en est un dont l'œuvre, si imparfaite qu'elle soit, durera autant que la langue po-

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maisc. C'est le lexicographe Samuel Bogumil inde (1771-1847). Linde a passé la plus grande irtie de sa vie à compiler un dictionnaire de sa nguo nationale, dont les six volumes parurent-à arsovie à une époque singulièrement troublée, de Î07 à 1814. Ce n'est pas seulement un vaste jpertoire historique de la langue polonaise, c'est jssi un lexique comparatif des langues slaves ins leur rapi)ort avec le polonais. La lexicogralie slave était encore dans l'enfance, et il ne faut is s'étonner des erreurs de Linde ; mais on ne Lurait trop admirer l'énergie avec laquelle il a )ursuivi un travail colossal dont non seulement s Polonais, mais tous les Slaves, devront lui être ernellemont reconnaissants. L'Académie russe fit ;tc d'intelligence en appelant Tauteur à siéger irmi ses membres. Linde rêvait d'une fusion des ngues slaves, qui peu à peu se réduiraient aune iule, laquelle s'écrirait en caractères latins. C'était un rêve irréalisable. En 1817, l'Université deVar- >vie songea à fonder une chaire de dialectes aves, qui aurait été confiée à Linde. Mais le lexi- »gra[)he refusa, déclarant qu'il n'aurait pas d'éves. En dehors du russe, qui avait un enseigneenl spécial, bien peu de Polonais eussent songé étudier le tchèque ou le serbo-croate, et Lindo •ail trop peu de pratique de ces langues pour ôtro » état de les enseigner sérieusement. En tête des iuscri[ttcurs du Dictionnaire figurent l'ompercur 5 Russie et le roi do Prusse qui, à ce motnent-là, ) songeait pas encore à extirper la langue natioile de ses provinces polonaises.

Origines de Kollar. — Son séjour à léna. — Sa brochure sur la Mutualité littéraire. — Son grand poème : la Fille de Slava. — Ses idées sur l'avenir du monde slave.

Le reprosentant le plus complot et le plus original — dans tous les sens du mot — de l'idée panslaviste dans la première moitié du xix° siècle, c'a été le poète slovaque Jean Kollar.

Il appartenait à la religion réformée, par suite, à la tradition hussite. il était né le 29 juillet 1793 à Mosovce, dans le comitat de Saint-Martin, chez les Slovaques de Hongrie. J'ai dit plus haut quelles misères a supportées la nation slovaque tout ensemble opprimée et exploitée par les Magyars.

Dans sa famille personne ne lisait le magyar, tout le monde lisait le tchèque. Peu de temps après la bataille d'Austerlitz il vit passer des soldats russes qui lui chantèrent des chansons analogues à celles des pays slovaques et l'accablèrent de caresses, et cet épisode lui inspira une sincère affection pour ce monde russe qu'il ne devait amais visiter. En revanche, au gymnase de Krem-

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nice, il eut l'occasion d'éprouver la grossièreté et la brutalité dos Allemands.

De 1812 à 1815 il alla étudier à Presbourg, qui était alors la capitale intellectuelle des pays slovaques. Là il se lia d'intime amitié avec un jeune Serbe qui lui apprit, outre sa langue nationale, le slavon, c'est-à-dire l'idiome sacré de l'Église orthodoxe. Il fit la connaissance d'un jeune Morave qui devait être l'historien national de la Bohème, François Palacky.

« A mon insu, écrit-il dans ses Mémoires, et d'un mouvement naturel, j'étais attiré vers ce frère slave d'une amitié plus cordiale que vers aucun Allemand ou Magyar. Déjà mon cœur était pénétré d'un sentiment mystérieux et devinait que le monde slave doit prendre une autre face^ que nous devons tous constituer une nation. »

Sa vocation l'entraînait vers la carrière ecclésiastique. C'était alors la coutume d'envoyer les plus méritants des jeunes théologiens protestants se perfectionner à l'Université d'Iéna.

Ce qu'il étudia pendant un séjour de quatre ans dans cette ville, ce ne fut pas seulement la théologie, ce fut l'histoire et l'archéologie des Slaves qui avaient naguère occupé l'Allemagne du Nord (voyez chapitre l") et dont j'ai rappelé plus haut les tragiques destinées.

Il se prit d'une passion presque maladive pour ces ancêtres disparus. 11 se mit à étudier leurs annales et leurs monuments archéologiques — ou ceux qu'il croyait tels — avec jilus d'enthousiasme que de critique et à instruire le procès des vain-

queurs. Celte étude devint chez lui une sorte d'obsession.

En même temps, il observait les Allemands et l'Allemagne. Il assista aux fêtes qui célébrèrent le troisième anniversaire séculaire de la Réforme et qui eurent pour théâtre le fameux château de la Wartbourg. Il prit part à des réunions où s'élaborait l'idée de la Grande-Allemagne. Elles lui donnèrent l'occasion de réfléchir sur l'idée de la Grande-Slavie.

Il entendit un étudiant prononcer un discours où il était dit :

« Chacun de nous doit être non seulement un homme, mais un Allemand, exclure de son cœur tout égoïsme, tout esprit provincial, et s'élever à la hauteur de la nation. C'est une honte d'être seulement un Saxon, un Hessois, un Franconien, un Souabe, un Prussien, un Autrichien, un Bavarois, un Hanovrien, un Suisse. Que ces particularismes disparaissent! Soyons un seul peuple allemand. »

Ces formules, Kollar les adaptait à sa race :

« C'est une honte, pensait-il, d'être seulement des Tchèques, des Slovaques, des Polonais, des Illyriens, des Russes. Soyons avant tout des Slaves. Soyons un seul peuple slave... » Et il s'appliquait à mettre ses idées en vers. La poésie se présentait tout naturellement à lui sous la forme du sonnet.

Cette poésie patriotique allait s'épanouir sous l'influence d'un sentiment nouveau, l'amour. Un jour le jeune théologien fut invité à aller prêcher dans un village voisin d'Iéna, Lobda ou Lobeda.

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Le pasteur — qui s'appelait Schmidt — avait une fille, Wilhelmine. Le prédicateur improvisé s'en éprit et fut payé de retour. Schmidt! Wilhelmine Voilà des noms terriblement tudesques? Kollar allait-il aimer une Allemande? Quel démenti donné à son patriotisme! Au bout de quelques entretiens il découvrit avec enlhousiasine que sa bienaimée était d'origine slave.

La famille Schmidt avait émigré naguère de la Lusace. Elle parlait encore la langue serbe. Elle ap[tartenait à cette race des Slaves de l'Elbe à laquelle le poète portait un si poignant intérêt. Le patriotisme et le cœur du poète étaient d'accord. Il pouvait aiuier sa Mina sans scrupules. Elle devenait pour lui le vivant symbole de la Slavie, la Laurede Pétrarque, la Béatrice de Dante. Plus que jamais, sous l'influence de son amoir, il se plongea dans l'étude mystique des Slaves germanisés.

« De retour à léna, dit-il dans ses Mémoires, je commençai à éprouver des sentiments inconnus jusqu'alors, des douleurs poignantes, comme celli's qui nous saisissent dans les cimetières, mais bien autrement grandioses. C'étaient des sentiments sur la mort du peii[)le slave dans ces contrées, sur les tombeaux de mes chers ancftlrcs, des Serbes écrasés et détruits. Chaque localité, chaque rivière, chaque montagne portant un nom slave me semblait un tombeau, un monument d'un gigantesque cimetière. Je voulais visiter et étudier toutes les communes qui portaient des noms slaves et rechercher si l'on n'y trouverait pas encore quelques traces de la nationalité primitive. »

La passion pour l'histoire des Slaves disparus et l'amour de Mina se livrèrent dans le cœur du poète à une lutte dont la première sortit victorieuse. Après la mort du pasteur Schmidt, on offrit à Kollar la cure vacante de Lobda. Il eut le courage de refuser. « Je ne suis point Allemand, répondit-il, je suis Slovaque et je dois consacrer ma vie et mes forces à mon peuple. » C'est à peu près la réponse que fit plus tard l'historien tchèque Palacky à ceux qui lui offraient une candidature au parlement germanique de Francfort.

La résolution du poète était vraiment héroïque. Car la mère de Wilhelmine ne voulait pas marier sa fille en Hongrie. Elle considérait ce pays comme une contrée barbare, une sorte de Sibérie. Le pauvre amoureux quitta léna le cœur navré. Il avait obtenu, il est vrai, le droit de correspondre avec sa bien-aimée; mais sa correspondante le laissa souvent sans nouvelles. Il finit par croire à la mort de Mina; morte, elle devint plus que jamais sa Muse. Il devait l'épouser au bout de quinze ans d'attente!

Durant son voyage de retour, il eut l'occasion de traverser la Bohême; il se retrouvait chez des frères slaves, ceux-là bien vivants. C'était la seconde fois qu'il avait l'occasian de visiter Prague, la ville dorée aux cent tours.

« Quelle différence, écrit-il dans ses Mémoires, entre ce séjour et le premier. La première fois j'étais ignorant comme Adam dans le paradis; maintenant j'avais goûté le fruit amer et douloureux de l'arbre de la science; il me sembla que

Prague représentait l'histoire pétrifiéo de la Bohême. »

Cette histoire, il se plaisait à en causer avec son jeune ami, Palaoky, le futur annaliste de cette nation illustre et malheureuse. Tous deux étaient également préoccupc^s des misères de leur race et des moyens d'y remédier : « Cher ami, s'écriait KoUar, nous sommes infortunés! Notre peuple est misérable. C'est maintenant seulement que je vois sa triste situation et tout ce qui lui manque. En échangeant ces propos, nous pleurions tous deux, nous tenant embrassés, et n'ayant d'autre témoin que la lune qui brillait au-dessus de nos têtes. »

Cette généreuse cl patriotique douleur, le poète l'a traduite dans un des sonnets dont se compose son grand poème :

« Seigneur, Seigneur, toi qui as toujours voulu le bien de tous les peuples : hélas ! il n'est personne sur la terre qui rende justice aux Slaves.

« Partout où j'ai passé, le gémissement de mes frères a partout assombri la joie de mon âme. 0 toi! juge des juges, je te le demande : En quoi mon peuple est-il coupable?

'( On lui fait tort, on lui fait grand tort et le monde se rit de nos plaintes et de nos tristesses.

« Du moins que ta sagesse m'éclaire sur co point. Qui pèche ici, celui qui fait le tort ou celui qui le subit? »

Nommé vicaire de la communauté évangéliquo de Pesth, qui comprenait des Allemands et des Slovaques, le jeune pasteur s'efforça do relever le niveau moral et intclleclu<'l do ses compatriotes.

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Il créa pour eux une école, il les érigea en paroisse indépendante. Son patriotisme slave le fil naturellement mal venir des Magyars et il dut parfois recourir à la haute protection de l'Empereur, qui se plaisait surtout à maintenir la discorde parmi ses peuples. Tantôt on cherchait, à lui arracher sa démission, tantôt on le menaçait de mort. Il tint, bon malgré tous les efforts de ses ennemis.

En 1836, il écrivait à son ami le juriste polonais Maciojowski :

« Nous autres Slovaques, nous n'avons guère le temps actuellement de nous occuper d'archéologie. Nos adversaires les Magyars s'efforcent d'anéantir notre langue et notre caractère national; la lutte pour le salut est notre plus saint devoir. «

En 1839, il écrivait au même correspondant :

« Nous devons lutter au prix de notre sang. D'année en année les Magyars procèdent plus cruellement contre les Slaves. Leur fureur contre moi, qui suis regardé comme le chef, dépasse toute description. Ils considèrent tout livre slave qui paraît ici comme un attentat contre la nation magyare. »

Notez bien ceci et rappelez-vous que depuis 1840 la fureur des Magyars a singulièrement augmenté.

Et en 1841, Kollar apprenait au célèbre physiologiste tchèque Purkynije qu'on avait voulu le dépouiller de ses fonctions de pasteur et qu'un dimanche on lui avait envoyé un huissier pour lui signifier défense d'aller au temple.

Ces misères sont attestées par d'autres que par lui. En 1839 le jeune slaviste russe Bodiansky se

trouvait à Pesth. Voici ce qu'il mandait à la date du 13 mars à sou confrère russe Pogodine :

« Au moment où j'écris ceci, Kollar entre dans ma chambre, le visage bouleversé, et me tend une lettre où on l'accable de menaces pour le cas où il ne cesserait pas de s'occuper du slavisme et des Slaves. Un anonyme promet de venir le tuer le 15 septembre prochain, s'il n'a pas changé de conduite. Les Magyars sont encore des sauvages comme ils l'étaient il y a mille ans. Il faut être ici pour voir à quel point de brutalité est poussée la persécution des Slaves. »

Kollar finit par retrouver et par épouser sa chère Mina. En 1849, il fut nommé professeur d'archéologie et de mythologie slaves à l'Université de Vienne. Il mourut dans cette ville en 1852. Ce fut un philologue et un archéologue lamentable, un détestable professeur. Mais comme publiciste, comme agitateur, comme poète il a rendu à la cause slave de grands services que notre devoir est de faire ressortir ici.

Nous avons d'abord à nous occuper de sa brochure sur la Solidarité, ou mieux la Mutualité slave. Nous examinerons ensuite ses poèmes.

Il paraissait dans ce temps-là à Presbourg ou à Pesth une revue tchèque appelée la Ilronka^. Kollar

écrivit un certain nombre d'articles qu'il réunit en brociiure, mais cette fois il les récrivit eu allemand pour être compris de tous les peuples slaves.

1. C'eal-è-dirc la riveraine du Ilron, affluent du Danube, qui arrose les pays slovaques. Les Alleiuunds rappellent Grun.

Le Tchèque ne meurt pas de l'aim, dit un proverbe que j'ai déjà cité, pourvu qu'il sache l'aliemand. Le titre exact de cet opuscule était assez long :

Uber die literarische Wechselseitigkeii zwischen den verschicdenen Staemman und Mundarten der Slaivischen Nation, c'est-à-dire : De la Mutualité littéraire des diverses branches et langues de la nation slate (Pesth, 1837).

Comme on le voit par ce titre, Kollar estime qu'il n'y a qu'une seule langue slave, qu'une seule nation.

Comme nous l'avons déjà vu plus haut, cette notion était alors fort répandue et elle a pénétré même au Collège de France.

Pendant longtemps, dit-il en résumé, les peuples slaves sont restés isolés les uns des autres. Depuis quelque temps, ils commencent à se regarder comme un grand peuple; ils s'éveillent au sentiment de la nationalité. Celte union morale répond à un besoin urgent. Elle mérite l'attention de tout Slave éclairé; parfaitement innocente en ellemême, elle peut aisément donner lieu à des malentendus, à des erreurs. Qu'est-ce que la mutualité littéraire des Slaves? C'est l'intérêt commun que toutes les branches du monde slave prennent aux productions intellectuelles de leur nation. Comment la pralique-t-on? En achetant et en lisant des livres publiés dans tous les dialectes slaves. Chaque dialecte doit puiser une nouvelle force dans les autres, se rajeunir, s'enrichir par leur concours.

C'est là, au fond, une idée juste; les langues elaves se sont corrompues le plus souvent sous

rint:uence d'idiomes étrangers, de l'allemand, du turc, du français. Aujourd'hui, qu'il existe une union internationale des Académies slaves, il y aurait intérêt à ce que cette union constituât une commission chargée de surveiller et d'épurer les vocabulaires, de remplacer peu à peu les termes étrangers par des vocables slaves. Je ne dis pas que cela soit très facile, mais — avec un peu de bonne volonté — la chose n'est pas impossible.

On peut craindre que la réciprocité, la mutualité lexicographiquene cache l'idée d'une solidarité politique. Kollar va au-devant de l'objection^ « La réciprocité, dit-il, ne consisLepas dans l'union politique des Slaves, dans des intrigues démagogiques ou des mouvements révolutionnaires qui ne produisent que des désordres ou des catastrophes. » Kollar sait que l'Autriche de son temps est un Etat essentiellement réactionnaire, et il prend ses précautions... La mutualité slave peut, selon lui, exister, même lorsqu'une nation vit sous plusieurs sceptres, se compose de beaucoup :d'Etats, de principautés ou de républiques. Elle est encore possible dans une nation qui pratique plusieuis religions, qui a des alphabets, des coutumes, des climats dilTérents. Elle n'est point dangereuse pour les autorités temporelles, car elle ne s'attaque pas aux fonctions, ni aux [)uuvoirs des souverains. Elle prêche l'amour de la nation et de la langue, mais aussi l'obéissance et la fidélité au munaniue. Suit un éloge habilement amené de l'empereur d'Autriche, qui est le protecteur des Slaves, qui encourage les travaux de leurs savants,

en Dalmatie et en Bohême. Je ne suis pas si sûr que cela des sympathies de François II pour les Slaves, et, sur le compte de ce vilain personnage, je m'en tiens à ce que me disait naguère feu Palacky : « François II ! mais il était pire que Tibère. »

Plus tard, le Croate Jellachich, développant l'idée de Kollar, dira : « On nous accuse d'être des panslavistes; mais nos sympathies vont aux peuples slaves, et non à leurs gouvernements. »

« La mutualité slave, continue Kollar, n'a pas pour objet de mélanger par force tous les dialectes pour en faire une langue artificielle. Tous ont une vie indépendante qui doit être respectée. » Kollar en reconnaît quatre : le russe, l'illyrien (ou serbocroate), le tchèque-slovaque et le polonais. Il né^^lige le bulgare, encore fort peu connu à cette époque, et que certains prenaient pour un dialecte serbe. Tous les Slaves doivent se considérer comme appartenant à une même famille et prendre pour devise : Slavus sum^ nihil siavici a me aliemem puto. (Je suis Slave, rien de ce qui est slave ne m'est étranger.) Malheureusement, jusqu'ici, la connaissance des langues slaves est tellement peu répandue que, lorsqu'on veut traiter quelque question d'intérêt général, il faut se servir d'une langue étrangère. — Et c'est ce que fait Kollar luimême en écrivant sa brochure en allemand. «Tout Grec éclairé, continue l'auteur, comprenait les quatre dialectes helléniques. Ainsi, tout Slave inteUigent devra comprendre le tchèque, le polonais, le russe et l'illyrien. » Kollar s'abuse ici. Il

est aussi difficile pour un Slave de posséder à fond cos quatre langues que pour un Latin de possède'* le français, l'italien, l'espagnol et le portugais Nous n'avons qu'un seul dictionnaire grec ; nous sommes obligés d'avoir un lexique spécial pour chaque langue slave, de même que pour chaque langue latine.

D'où vient, se demande le poète, cette idée de mutualité? Elle est née chez les Slovaques des Carpathes- Ce sont eux qui, les premiers, ont étendu les bras pour embrasser tous les Slaves. Dans l'ouvrage du Slovaque Schafarik, ainsi que dans un grand miroir, les Slaves se sont, pour la première fois, contemplés en tant que nation. Après les Slovaques sont venus les Russes, les Croates, le* Polonais, loî Serbvs. 11 est bien regrettable que le génie de la mutualité n'ait pas inspiré les plus éminents poètes contemporains, le Russe Pouchkine, le Polonais Mickiewicz. Les pieds sur le sol russe ou polonais, la tête planant dans l'éther slave, ils auraient pu être vus de toute la nation.

Ici, ridée de Kollar tourne vraiment à la monomanie. D'après sa théorie, c'est lui, le poète panslave par excellence, qui devrait être le plus grand des poètes slaves. Malheureusement, la valeur des poèmes ne se mesure pas à l'idée qui les inspire, mais au génie qui les exécute.

Kollar note que les Slaves se divisent en deux groupes différents : ceux qui ont une patrie libre et indépendante; ceux qui vivent mélangés à d'autres peuples et à qui l'on conteste même lo droit d'en avoir une.

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Pour ceux-là, l'idée de la race est un dédommagement, une consolation, un refuge moral. Avec la tendance naturelle de son esprit, il exagère singulièrement les choses quand il compare la nation et la littérature slaves à un grand arbre partagé», entre quatre grandes branches; chaque branche produit des fleurs et des fruits particuliers ; aucune d'entre elles ne peut être détruite sans que l'arbre devienne malade ou soit déformé. La destruction des Slaves de la Baltique et de l'Elbe n'a fait aucun tort au génie littéraire ou artistique de la Russie ou de la Pologne; en revanche, elle a fait un tort effroyable aux intérêts généraux de la race slave et de l'humanité.

Tout en gémissant sur les misères de sa race, KoUar a une foi indomptable dans son avenir. Qu'on n-e lui oppose pas le long sommeil, la longue sujétion des Slaves. Pour les nations, la prescription n'existe pas. Un peuple qui a dormi de longues années, qui a subi le joug des étrangers, qui est resté éloigné de toute civilisation, a autant de droits, une fois réveillé, à la liberté, à la culture, que ceux qui, durant des siècles, sont restés en possession de tous ces biens. Les dons de Dieu sont inaliénables, et celui-là se trompe qui croit qu'il y a des peuples autorisés à confisquer pour toujours la liberté et le droit à la civilisation de leurs voisins et de leurs descendants. (Ceci est évidemment pour la Kultur allemande.)

Ici, il convient de citer les propres paroles de Kollar :

« Nous sommes, il est vrai, arrivés un peu en

retard, mais, en revanche, nous sommes plus jeunes. Nous savons ce qu'ont fait les autres nations, mais ce (jue nous devons faire, les autres ue le savent pas. Tel peuple attend plus ou moins longtemps pour arriver à la maturité, mais il finit par y arriver. »

Ces idées, Kollar les reprendra en vers dans un des sonnets dont se compose son poème.

Kollar s'exagère singulièrement les résultats de la mutualité littéraire des Slaves. Elle accroîtra leiircuiture au point de la rendre gigantesque. Elle ouvrira un immense marché à la librairie. Au point de vue politique, tous les Etals qui possèdent des sujets slaves retireront de la mutualité des avantages extraordinaires. Les relations littéraires suffiront à toutes les ambitions; aucun peuple ne rêvera d'être annexé à un autre. Chaque tribu slave restera chez elle, car elle trouvera chez elle tous les avantages qu'un peuple voisin pourrait lui oiïrir. Même avec des souverjùns non slaves, les Slaves auront, si le prince est tolérant, plus de

nantie et de sécurité pour l'autonomie et l'exis-

iice de leurs dialectes. Une tribu ne courra pas le risque d'être assimilée ou absorbée, comme 'Ile le serait avec un souverain fiarlant une langue -Inve.

Ici, il est nécessaire d'ouvrir une parenthèse. Kollar se faisait, ou voulait se faire de singulières illusions. S'il vivait aujourd'hui il verrait comment le souverain de la Prusse a traité les Polonais de Po/.nanie et comment Fran\;uis-.Ioseph agissait visà-vis des Serbes, des Croates, des Tchèques, des

Slovaques, des Russes de Galicie, improprement appelés Rulhèues. Les dernières lignes du paragraphe semblent faire allusion aux tentatives des Russes pour absorber ou annihiler les Polonais. Mais Tallusion est nécessairement discrète.

D'ailleurs, Kollar ne se dissimule pas les obstacles qui peuvent être opposés à la mise en pratique de la mutualité slave. Les réiîexions qu'il présentait à ce sujet, il y a trois quarts de siècle, étaient encore de mise dans une période très récente, et je ne suis pas sûr qu'elles n'aient pas encore aujourd'hui l'occasion de se présenter à tel ou tel esprit. « Chez la plupart des peuples européens, dit Kollar, régnent encore de graves préjugés contre les Slaves. On en a peur ; leur race constitue une sorte de spectre; autrefois on méprisait les Slaves parce que leur situation intérieure était misérable; aujourd'hui on les insulte parce qu'ils veulent changer cette situation. Il y a encore des peuples en Europe qui considèrent tout Slave comme un ennemi, tout livre écrit en slave comme un attentat contre la littérature de la nation dominante. »

Les peuples en question, ce sont les Allemands et les Magyars. C'est moi qui les désigne. Kollar, sujet austro-hongrois, était tenu à plus de réserve. Mais est-il bien sûr qu'à certain moment nous n'ayons pas fait partie de ces peuples-là?

« Les obstacles intérieurs — c'est Kollar qui reprend la parole — tiennent à l'indolence des Slaves eux-mêmes, à leur goût pour le particularisme, à leur attachement exagéré pour le dialecte local. »

Je ne suivrai pas Kollar dans les pages où il examine les moyens d'organiser la mutualité slave. Les relations étaient alors fort difficiles entre les pays slaves. Quelques-uns de ses desiderata dans l'ordre philologique sont aujourd'hui réalisés. D'autres sont encore ajournés.

Examinons maintenant son poème Slavy Dcera (la fille de Slava). Mythographe fantaisiste, Kollar croyait à l'existence d'une divinité imaginaire, Slava, mère et protectrice des Slaves, que nous avons déjà rencontrée dans l'œuvre du poète polonais Woronicz. La fille de Slava, c'était l'inspiratrice Mina, la fille du pasteur de Lobda, qu'il devait épouser plus tard. Elle joue dans le poème le même rôle que Béatrix dans la Divine Comédie. Lœuvre, sauf le prologue que je citerai tout à l'heure, était tout entière écrite en sonnets, et dans la troisième édition, où elle a trouvé sa forme définitive, elle est divisée en cinq chants qui, tous, portent des noms de fleuves, réels ou mythologiques : I. La Sale; H. L'Elbe, le Rhin; la Vltavai; lll. Le Danube; IV. Le Léthé; V. L'Achéron.

Ce qui distingue ce poème de tous les poèmes antérieurs dont il a pu s'inspirer — ceux notamment du Dante et de Byron — c'est l'intensité du patriotisme slave, ou plutôt panslave, et d'autre jiart la variété et la profondeur de l'érudition que l'auteur met au service de ce patriotisme. Suivant la modo des poètes didactiques de ce temps-là,

1. Nom slave de la Moldau, qui arrose, comme on s&ik la ville de Prague.

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l'œuvre est accompagnée d'un commentaire qui constitue tout un volume. C'est une mine fort riche de documents historiques.

J'ai eu la patience de lire en entier ce commentaire; j'ai eu l'occasion d'y faire plus d'une découverte intéressante. L'auteur y a réuni des textes infiniment précieux pour l'histoire de la lutte des Slaves contre leurs ennemis séculaires, les Germains.

J'ai dit quelles pensées lugubres avait inspirées au poète le séjour à léna, dans une région qu'il considérait comme le tombeau des Slaves, ses ancêtres. Cette mélancolie, il l'a traduite dans le prologue du poème, qui est un des beaux morceaux de la poésie tchèque.

« Elle est là, devant mes yeux mouillés de larmes, cette terre, berceau jadis, aujourd'hui tombeau de mon peuple. Arrêtez-vous, mes pas ! De tous côtés vous foulez des lieux sacrés. Vers les cieux, fils des Carpathes^, dirige tes regards, ou plutôt appuie-toi contre ce grand chêne, qui tient encore tête aux outrages du temps.

« Mais il est pire que le temps, l'homme qui, dans ces contrées, a fait peser sur ton col, ô Slave, sa verge de fer; il est pire que les guerres sauvages, que la foudre, que le feu, lorsqu'il dirige sa rage aveugle contre tes frères. 0 siècles ancien? qui planez sur moi, ô contrée, image de toute honte ! De l'Elbe infidèles aux flots dévo-

1. L«s Carpathes sont les montagnes du pays slovaque, patrie de Kollar.

2. Le poète appelle l'Elbe infidèle parce qu'après avoir pris sa source chez les Slaves le Oeuve s'est laissé germaniser.

KOM.An LE POÈTE nU PANSLAVISME 151

rants de la Baltique, la voix harmonieuse tles vaillants Slaves retentissait naguère. Elle est muette aujourd'hui. Qui a commis cette injustice qui crie au ciel ? Qui a ddshonord dans un seul peuple toute l'humanité? Rougis, jalouse Germanie, voisine de la Slavie ! Ce sont tes mains qui ont jadis commis cet attentat. Jamais ennemi n'a fait couler autant de sang que ta main n'en a verse pour détruire le Slave. Celui-là seul qui est digne de la liberté sait respecter la liberté d'autrui. Celui qui met des esclaves aux fers est lui-môme un es- 3lave; qu'il enchaîne les mains ou la langue, c'est tout un... Il ne sait pas respecter les droits des iutres.

« Qu'ètes-vous devenus, peuples slaves, qui viviez jadis ici, qui buviez les eaux de la Poméranie, ou celles de la Sale? race paisible des Serbes, descendants de l'Empire obotrite? Où êtes-vous, tribus des Wiltsos, petits-fils des Ukres?

« Je regarde au loin, à ma droite; je fouille l'horizon, à ma gauche. Mon œil dans la Slavie cherche en vain les Slaves.

« Répondez, arbres, temples verdoyants smis l'ombrage desquels ils bn^Inient jadis des victimes en l'honneur des dieux. Où sont ces peuples, leurs princes et leurs villes? Quand le fils de la Slavie vient visiter se." frères dans ^-e i)ays, ^on frèrf' ne le rec^nnuit pas et no lui tend pas une main ^yni pathiquo. Une langue étrangère l'olTasque dans une bouche slave; une physionomie --lave lui ment et bon oreille dément cruellement sca yeux. »

Le poète, lâchant la bride à son imagination, fait de ces Slaves disparus les premiers laboureurs, les premiers industriels, les premiers maîtres de TEurope primitive, et il s'écrie :

« Nation industrieuse, quels remerciements astu reçus pour tes services ? Gomme des frelons flairant le miel s'introduisent dans une ruche et tuent la reine et les abeilles, ainsi de perfides voisins ont soumis les Slaves et leur ont jeté au col une lourde chaîne. »

Cette chaîne, elle pèse encore aujourd'hui sur une grande partie de la race.

« Cette terre, dit Kollar dans un des sonnets du premier chant, elle a bu le sang de mes frères, versé par la main de perfides assassins.

« Et ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que les descendants de ces Caïns n'ont pas encore commencé à se repentir. »

J'ajouterai : Et ils ne se repentent pas encore aujourd'hui. Bien au contraire.

Pour empêcher le retour de ces misères, le poète ne voit qu'un remède, et ce remède c'est le panslavisme politique, dont il s'était défendu dans sa brochure allemande.

Méditez bien ceci :

« Sonnet 54. — Si les ruines de la Slavie doivent être relevées par vos mains, postérité à venir, croyez-en l'expérience qui, par mes lèvres, vous donne ce conseil :

« Fondez un Etat appelé d'un seul nom, solide, pour que les étrangers n'osent pas y toucher; fidèle à la concorde, pour que les étrangers ne le

détruisent pas encore par un nouveau désastre.

« Ayez beaucoup de membres, mais une seule tète, une tête née de votre corps ; ne confondez jamais le blanc et le noir (c'est-à-dire le Slave et l'étranger).

« Ces errements nous ont perdus jusqu'ici ; préservez-vous de nos fautes et faites une patrie solide et durable. »

Kollar entreprend un voyage à travers les pays slaves. Son itinéraire l'amène en Bohème, au pays des Tchèques asservis.

« Coulez, s'écrie Kollar, coulez, mes tristes larmes, dans la Vltava, et portez ce conseil aux enfants de Slava : Plus de ces discordes qui ont déjà creusé le tombeau de la patrie !... Que chacun travaille avec énergie dans le champ patriotique; les voies peuvent être ditférentes; seulement ayons tous une égale bonne volonté... Souvent l'humble chaumière du pâtre peut faire plus pour la patrie que le camp où combattait Zizka. »

Ces vers pourraient servir de devise à la nation tchèque, dont le grand effort national, au XIX' siècle, a surtout été produit par des fils de bourgeois ou de paysans, par des savants, par des littérateurs et des poètes.

Il nous faut maintenant citer en entier une série de sonnets qui sont aujourd'hui plus que jamais d'actualité. Souhaitons que les idées qu'ils expriment descendent des hauteurs de la poésie pour être interprétées dans la prosn des diploniattîs.

« Sonnet 138. — Slavie ! Slavie! nom à la douce harmonie, aux amers souvenirs; nom cent fois

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déchiré en lambeaux, pour être toujours ensuite plus vénéré.

« De l'Oural aux Garpathes, des déserts où s'étend l'Equateur, partout s'étale ton Empire, jusqu'aux lieux où se couche le soleil*.

« Tu as beaucoup souflert, mais tu as survécu à tous les attentats de tes ennemis, même à la tristt) ingratitude de tes propres enfants.

« Ainsi, tandis que d'autres bâtissaient aisément dans une terre molle, tu as établi ton trône sur les ruines entassées parles siècles.

« Sonnet 139. — De FAthos au Triglav^, à la Poméranie, des champs de la Silésie à ceux de Kosovo, de Constantinople à Pétersbourg, du lac Ladoga jusqu'à Astrakan;

w Du pays des Cosaques à celui des Ragusains, du lac Balaton à la Baltique et à Azov, de Prague â Kiev et à Moscou, du Kamtchatka au Japon;

« Au pied de l'Oural ou des Garpathes, sur la Save, sur toutes les montagnes, dans toutes les vallées, partout où s'entend la langue slave,

« Exultez, frères, et vous et moi embrassonsnous tous ensemble; c'est là qu'est votre patrie : c'est la Panslavie.

« Sonnet 140. — Nous avons tout, croyez-moi, chers amis, tout ce qui peut nous placer parmi les grands peuples, les peuples adultes de l'humanité.

« La terre et la mer s'étendent sous nos pieds;

1. Ceci, bien entendu, est une fantaisie de poète. Los Slaves n'ont jamais touché à l'Equateur.

2. Triglav, en allemand Terglou, la montagne aux trois têtes, sur les conûus de la Carniole et du littoral.

tiOl.I.An LE POÈTE DU PANSLAVISME 155

uous avons l'or, l'argent, des mains habiles, un langage et des chants joyeux; il ne nous manque que la concorde et la culture.

« Donnez-nous les, donnez-nous l'esprit panslave, et vous allez voir un peuple tel qu'il n'y en eut jamais dans le passé.

(« Entre les Grecs et les Bretons, votre nom brillera sous la voûte étoilée du ciel.

i( Sonnet 141. — Slaves, peuple à l'esprit anarchique, qui vivez dans la lutte et les déchirements, allez demander des leçons aux charbons ardents.

« Tant qu'ils sont groupés dans un monceau unique ils brûlent et chau lient; mais le charbon s'éteint, solitaire, quand il est séparé de son compagnon.

«Faites cette joie à votre mère, la Slavie; Russes, Serbes, Tchèques, Polonais, vivez en bon accord.

« Alors, ni la guerre, mangeuse d'homm.es, ni les perfides ennemis ne pourront vous entamer, et votre peuple sera le premier du monde.

« Sonnet 142. — Pourquoi nos cœurs frissonneraient-ils? Pourquoi se plcMigornicnt-ils dans le deuil? Parce que nous avons trouvé devant nous un désert qu'aucune charrue n'aencore déchiré.

« Je ne veux pas d'une victoire qui tombe du ciel sans effort; je préfère la misère, le chaos, l'obscurité, pour faire jailKr la lumière là où régnait jadis le néant.

« Sans doute, d'autres suivent un chemin plus aplani; nous nous traînons péniblement, lourdement, deiiicre eux.

<c En revanche, nous sommes un peuple plus jeune; nous savons ce que les autres ont fait; mais personne ne peut encore deviner ce que nous serons un jour au livre de l'humanité. »

« Ah! si je pouvais, dit un sonnet du troisième chant, de toutes nos tribus slaves dispersées, or, argent, bronze, je ferais une seule statue.

« Av.ec la Russie je fondrais la tête; les Polonais formeraient le tronc ; les Tchèques les bras et les mains. Des Serbes, des Lusaciens, des ^Croates, des Silésiens, des Slovaques je ferais les vêtements et les armes.

« Toute l'Europe s'inclinerait devant cette idole, car elle aurait la tête au-dessus des nuages et les pieds sur la terre. »

Kollar qui, en sa qualité de pasteur, connaît; bien les Ecritures, cite quelque part ce mot d'Isaïe : « Seigneur, tu as multiplié ce peupl.e. mais tu n'as point multiplié ses joies. » Et il le commente dans un sonnet pathétique :

« Cent fois je vous l'ai dit; maintenant je vous le crie à vous, ô Slaves morcelés : Soyons un ensemble, et non des fragments J Soyons tout ou rien I

« On vous appelle un peuple de colombes. Mais, du moins, les colombes aiment un colombier commun. C'est là la vertu que je vous souhaite.

« Slaves ! peuple morcelé ! C'est l'union qui fait la force ; mais le torrent se perd à diviser ses eaux.

« Slaves! peuple à cent têtes, les sages ne connaissent pas de pire mort qu'une vie corrompue, vide et sombre. »

KOLLAR LE PuÈTE DU PANSLAVISME 157

Les rêves et les espérances du poète se résument (luiis un sonnet où je voudrais voir une prophétie. Hélas! au moment où j'écris, elle n"est pas encore réalisée. liien au contraire. Les Tenions ne cessent d'appliquer aux Slaves vaincus le programme de Bismarck, extirper, anéantir (ausrotten), et ceuxlà mêmes qui avaient mis en eux leur espérance n'ont eu que trop d'occasions de le regretter.

« Que serons-nous, Slaves, dans cent ans? Que sera toute l'Europe? La vie slave, comme un déluge, étendra partout son empire.

« Cette langue, que les idées fausses des Teutons tenaient pour un idiome d'esclaves, elle retentira sous les voûtes des palais et dans la bouche môme de ses adversaires.

M Les sciences couleront par le canal slave ; le costume, les mœurs, les chants de notre peuple seront à la mode sur la Seine et sur l'Elbe.

« Ah 1 si j'avais pu naître à cette époque du rogne slave, ou si, du moins, je pouvais alors sortir du tombeau! »

Ces vers étaient écrits vers 1830. A cette époque on n'animait rien compris chez nous aux rêves du poète, à des espérances qu'on aurait traitées de chimériques. Aujourd'hui, nous avons subi les dures leçons de l'expérience. Si nous voulons sauver le monde des appétits insatiables {insatiabiles hiatus) du monde germaniijue, c'est chez les peuples slaves qu'il nous convient de chercher la plus solide des alliances. Leur intérêt nous répondra de leur dévouement. C'est a nous d'aider à l'or-

ganisation de ce panslavisme que rêvait Kollar et dont l'avenir est solidaire du nôtre.

C'est aux Slaves de comprendre que le grand intérêt de leur race doit primer les intérêts momentanés dételle ou telle tribu.

La paix, et par suite l'unité harmonieuse du monde slave ne pourront être assurées que le jour où les Polonais et les Russes, les Serbes et les Bulgares se seront franchement réconciliés.

Si les Slaves, obéissant aux suggestions plus ou moins dissimulées du monde germanique, persistent à se déchirer entre eux, ils finiront comme ont fini naguère les Slaves de l'Elbe et de la Baltique; ils seront engloutis, écrasés, assimilés, et la Méditerranée deviendra une mer germanique, comme la Baltique l'est en grande partie devenue.

Il y a beaucoup de rêveries dans le poème de Kollar, mais aussi beaucoup d'idées dont il faut souhaiter la réalisation dans le domaine politique.

Constitution du comité préparatoire. — La lettre de convo cation. — Ouverture du Congrès. — Discours de Palacky et de Schafarik. — Projet de pétition à l'empereur. — Manifeste aux peuples de l'Europe. — Les Tilleuls slaves. — Notices sur quelques membres du Congrès.

Pour bien comprendre le Congrès de Prague il faut se reporter d'une part aux indications que j'ai données sur l'ethnographie slave au début de ce volume, d'autre part à celles que j'ai fournies sur le mouvement des esprits en Autriche- Hongrie dans mon Histoire de l'Autriche- Hongrie (livres VII et VIII).

Un sait le contre-coup que notre révolution de février 1848 exerça sur toute l'Europe. Tandis que les Magyars, dès le mois de mars, agitaient à Vienne pour la reconstitution du royaume de saint ?]tienne dans lequel ils prétendaient absorber pour les magyariser toutes les nationalités de leur Etat, Slaves, Roumains, Allemands, les Croates sous la direction du hati Jellachich, les Serbes soua celle du patriarche Raïatchitch organisaient la résistance.

D' Autre part, les délégués des divers États allemands se réunissaient à Francfort et demandaient la convocation d'un parlement germanique où aurait été représentée toute la Gisleithanie actuelle — laGaîicie, la Bukovine, la Dalmatie exceptées — qui depuis 1815 faisait partie de la Confédération germanique. Or dans cette Confédération on avait fait entrer, sans les consulter, les Tchèques de Bohême, de Moravie et de Silésie, les Slovènes et les Croates de la Styrie, de la Garinthie, de la Carniole, de l'Istrie, les Polonais de Silésie, d'Oswiencim et de Zator sur les frontières de la Galicie.

Convoquer les habitants de ces régions à se faire représenter au Congrès allemand de Francfort, c'était faire preuve de quelque impudence, mais on sait que la discrétion et le tact ne sont pas préciséjnentles vertus dominantes des Allemands. Les délégués teutons se croyaient tellement sûrs de leur affaire qu'ils invitèrent même Thistorien national du peuple tchèque à venir prendre part à leurs délibérations. Palacky leur répondit par une lettre de refus dont il convient de citer ici quelques fragments :

« Je ne suis pas Allemand, disait-il, ou du moins je n'ai pas conscience de l'être et certainement vous ne m'avez pas appelé pour remplir le rôle d'un comparse sans opinion et sans volonté.

e devrais ou renier mes sentiments et jouer la comédie, ou vous faire une opposition déclarée. J'ai trop de franchise pour le premier rôle, trop peu d'impudence pour le second. Je ne puis me

résoudre à troubler par des paroles discordantes l'entente et la concorde que je désire voir régner non seulement chez nous, mais encore chez nos voisins.

« Je suis Tchèque, je suis d'origine slave, et le peu que je vaux est tout entier au service de ma nation; cette nation est sans doute petite, mais elle constitue depuis ses origines une individualité historique. Ses princes sont entrés dans le concert des princes allemands, mais le peuple luimême ne s'est jamais considéré comme allemand. D'autre part, vous voulez affaiblir à jamais, rendre même impossible l'existence de l'Autriche comme État indépendant; or le maintien, l'intégrité, le développement de TAutriche sont d'une haute importance, non seulement pour mon peuple, mais pour l'Europe entière, pour l'humanité et la civilisation elle-même. »

Depuis, Palacky, comme nous le verrons plus loin, a quelque peu modifié son opinion sur l'Autriche. A ce moment-là il rêvait — ■ comme il le dira au Congrès de Prague, « une association de peuples égaux de façon à concilier les besoins particuliers des peuples avec l'unité de l'empire ».

Si l'Autriche avait eu un souverain honnête et intelligent, elle aurait eu une belle mission à remplir. Elle a manqué à sa vocation légitime et s'est elle-même condamnée à mort.

Cette lettre eut un immense retentissement. Pour la première fois depuis 1815, dans un document auquel les circonstances prêtaient un caraotôre international et presque diplomnfiqno.

la nation tchèque, par la voix de son plus illustre représentant, affirmait son indépendance et rompait solennellement avec cette Allemagne à laquelle on l'avait incorporée à son cœur défendant.

Du moment où les Allemands se réunissaient pour délibérer sur leurs intérêts communs, il était naturel que les Slaves eussent la même idée. Cette idée flottait dans l'air, si Ton peut s'exprimer ainsi. Le premier qui lui donna une forme concrète, ce fut un écrivain croate, Kukuljevic Sakcinski (1816-1889). Tour à tour publiciste, poète, historien, Kukuljevic Sakcinski jouait à Zagreb (Agram) un rôle considérable et sa réputation avait dépassé les limites de sa petite patrie. Dans la Gazette nationale croate, dalmate, slavonne, il publia dans le courant du mois d'avril un article qui fut reproduit le 30 du même mois dans la Gazette nationale de Prague rédigée par Havliczek, Faisant allusion aux récents événements de France, d'Allemagnt et d'Italie le publiciste croate s'exprimait ainsi :

« Donc ni l'empire d'Autriche, ni l'Europe ne peuvent se révolter si les Slaves constituent une fédération slave, s'ils suivent la voie que leur ont tracée leurs fraternels voisins et concitoyens, les Allemands. Les Slaves sont comme les Allemands, divisés en divers États et vivent sous divers gouvernements. Ils ont, comme les Allemands, à craindre pour leur nationalité et pour leur liberté, au sens de notre siècle et de notre esprit. De même que les Allemands, ils représentent une certaine façon de penser devant les autres nations.

LE CONGRÈS SLAVE DE PRAGUE EN 18 'î8 1C3

C'est pourquoi les Slaves et les Allemands no peuvent avoir une politique dilîérente vis-à-vis de leur nation et de la liberté de l'humanité.

Mais quelle voie peut arriver à une telle confédération? On ne peut arriver que par une diète générale de toutes les branches de la nation slave. On ne doit pas se préoccuper de savoir si telle branche est grande ou petite, si elle vit sous tel ou tel gouvernement, si elle parle un dialecte du Nord ou du Midi. A Francfort, à côté d'États petits et grands, sont représentés par des députés les Allemands de Prusse, de Saxe et d'Autriche. De même à la diète de l'association slave doivent, à côté des délégués des Slaves russes, polonais, serbes, monténégrins, bulgares, bosniaques, figurer des délégués des Slaves de Prusse, de Saxe et de tous les pays de l'empire autrichien, sans avoir pour cela renversé leurs gouvernements, sans que rien soit changé dans l'organisation particulière, dans la situation spéciale de chaque contrée. Quel sera le siège d'une telle réunion slave? Sera-ce Prague ou une autre ville? La majorité en décidera. C'est elle aussi qui dira au nom de qui et dans quel esprit devra opérer la direction de celte assemblée. »

Tout le monde tomba d'accord pour désigner Prague, ville slave en communication facile avec les Slaves du nord et ceux du Midi.

Le 30 avril, dans la maison du poète archéologue Vocel se tint à Prague une réunion préparatoire à laquelle assistaient une vingtaine do Tchèques et de Polonais qui constituèrent uu

comité d'études. Ce comité se composait de douze membres auxquels étaient adjoints cinq bourgeois de Prague plus particulièrement chargés des questions pratiques et économiques. Le président du comité était le comte Mathias de Thun, représentant d'une vieille famille historique qui s'était fait remarquer quelques années auparavant par une brochure allemande sur le Slavisme en Bohême, mais qui ne tarda pas â se dérober à ses fonctions ; il avait été à Prague membre du comité national et s'était énergiquement opposé aux élections pour le parlement germanique de Francfort; le vice-président était le chevalier Ivan de Neuberg, dévoué aux œuvres tchèques, l'un des bienfaiteurs du musée national de Prague; l'administrateur était Charles Zap, historien et archéologue distingué qui avait longtemps vécu en Galicie, qui avait épousé une Polonaise et entretenait les meilleures relations avec les Polonais et les Petits- Russes de Galicie. Nous avons déjà parlé plus haut de sa correspondance avec Havliczek.

Ajoutons que le gouverneur du royaume, le comte Léon de Thun, assista fréquemment aux séances de ce comité provisoire; c'est dire que le gouvernement central de Vienne — alors d'ailleurs fort désorienté — croyait n'avoir rien à craindre du congrès en préparation.

Le comité avait, comme on devait s'y attendre, atténué le projet de KukuijevicSakcinski, qui embrassait tous les Slaves. Le 31 mai 1848, il lança un appel qui avait été rédigé par l'écrivain slovaque Ludevit Stur. Cet appel ne s'adressait plus

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qu'aux Slaves de l'État autrichien. Les Slaves étrangers qui se rendraient au congrès ne pouvaient être considérés que comme des hôtes, c'eslcà dire qu'ils n'avaient aucun rôle dans les délibérations et qu'ils ne votaient pas.

Ludevit Stur était Slovaque, comme Kollar, comme Schafarik. On voit quel rôle les Slovaques si oubliés chez nous, pour ne pas dire si ignorés, ont joué dans la vie de la race slave au xix' siècle.

L'appel rédigé par le comité était aiusi conçu :

« Frères Slaves ! qui d'entre nous ne contemple avec douleur notre passé? Qui d'entre nous ignore que nos souffrances sont dues à notre ignorance mutuelle, à notre éparpillement qui a séparé des frères de leurs frères?

« Mais, après tant de siècles pendant lesquels nous nous étions oubliés les uns les autres, pendant lesquels tant de malheurs ont fondu sur nos têtes, nous avons reconnu que nous ne formons qu'un tout, que nous sommes Çrères. Des moments graves sont arrivés qui ont délivré des nations, qui leur ont enlevé le fardeau sous lequel elles gémissaient. Ils nous l'ont enlevé surtout à nous et maintenant nous pouvons exprimer ce que nous sentions depuis longtemps, nous pouvons discuter et proclamer ce (jui sert nos intérêts. Les nations européennes s'entendent et se groupent. Les Allemands pour s'unir ont convoqué à Francfort un parlement qui exige que l'Etat autrichien lui cède de son indépendance tout ce qui est nécessaire à l'unité germanique, que cet Etat entre dans le nouvel empire allemand avec tous ses pays non

hongrois. Une telle façon d'agir ne détruirait pas seulement l'unité de l'Autriche, mais aussi l'union et l'indépendance des peuples slaves dont la nationalité se trouverait ainsi gravement compromise. C'est à nous qu'il appartient de défendre sérieusement ce que nous avons de plus sacré; le temps est venu pour nous Slaves de nous entendre et d'unifier nos idées.

C'est pourquoi, déférant avec joie aux vœux qui nous ont été transmis de différents pays slaves, nous adressons cet appel à tous les Slaves de l'empire d'Autriche et nous invitons tous les citoyens en possession de la confiance de leurs compatriotes, qui s'intéressent au bien général, à se réunir dans la vieille et glorieuse cité slave de Prague le 31 Mai de cette année afin de délibérer avec nous sur tout ce qui touche à l'intérêt de notre nation, sur tout ce que nous avons à faire à ce grave moment. Si des Slaves étrangers à notre empire veulent, en qualité d'hôtes, nous honorer de leur présence, ils seront les bienvenus. »

Cette proclamation fut d'abord publiée en langue tchèque dans les deux journaux de Prague, la Gazette nationale et la Gazette de Prague.

Les premiers signataires étaient :

Jean Malhias, comte de Thun; Vojtiech*, comte Deym; Jean, chevalier de Neuberg; Paul-Joseph Schafarik; Charles Malysz (^Polonais); François Palacky; Vacslav Ilanka; Ludvit Stur; Jean-Pierre Jordan; Erasm Wocel; Charles Zap; Ladislas Rieger; Witalis Grzybowski (Polonais); Vacslav

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