‹ Le panslavisme et l'intérêt francçaisChapitre 47 sur 56 · Voyoz pIiiR haut p. 2j · texte numérisé non relu

Voyoz pIiiR haut p. 2j

d'agent provocateur. Sa brochure fournissait de nombreux renseignements sur un mouvement révolutionnaire panserbe, autrement dit en faveur de la Grande-Serbie — ce que j'appelle la Confédération illyrienne — qui se serait produit parmi les sujets austro-hongrois. Ce mouvement se serait produit à l'instigation d'une société politique de Belgrade appelée Slovenski loug (le Sud slave). La brochure fut le point de départ de toute une agitation policière et judiciaire. Cinquante-trois Serbes de Croatie furent arrêtés et jetés en prison.

Le procès provoqua une émotion considérable. Deux des défenseurs des accusés, MM. Hinkovic et Budislajevic partirent pour Belgrade, pour y faire une enquête. Ils furent reçus courtoisement par le minisire de l'Empire, accrédité dans celte capitale.

Mais à leur retour il se produisit un singulier incident. A Zemun (Semlin) la valise de M. Hinkovic fut volée. On la retrouva et on la lui rendit au bout de quelques mois, mais elle était fracturée.

M. Budislajevic fut arrêté à Zemun et fouillé. On trouva sur lui les notes qu'il avait prises dans l'intérêt de la défense. On les confisqua et on les remit au procureur qui s'en servit pour son réquisitoire. Il fit également usage de documents tronqués; le portrait du roi de Serbie joua naturellement son rôle dans l'accusation. On prétendit qu'il était plus répandu dans le pays qne celui du souverain légitime. On en vint à incriminer toutes les institutions serbes qui existaient en Autriche,

l'autriche-hongrie et les slaves balkaniques 300

sociétés littéraires, religieuses, sportives, tous les emblèmes nationaux, voire même l'écriture cyrillique qui dislingue les Serbes des Croates (à propos de cette écriture, voir ce que nous avons dit plus haut au sujet de Golovatsky p- 248),

Tout cela, c'étaient des moyens de propagande révolutionnaire ; tout cela, c'était, pour parler la langue courante du panslavisme.

On eut beau invoquer les lois constitutionnelles qui garantissaient l'usage de toutes ces circonstances. Oui, répliquait le procureur, mais tout dépend de la tendance avec laquelle on se sert de ces droits qui peuvent devenir criminels; si par exemple l'emploi de l'écriture cyrillique est un moyen panserbe quiconque s'en sert devient coupable de haute trahison.

Il y a des sociétés de gymnastique appelées xoliols et des sociétés antialcooliques appelées Pohralimi (Fraternité). Si ces sociétés propagent dos idées révolutionnaires, (juiconque y adhère devient responsable de leurs agissements criminels.

La presse naturellement était la grande coupable et, non pas seulement les journaux, mais ceux qui les lisaient. Si une feuille par exemple expliquait que la loi électorale en Serbie était plus libérale que celle do la Croatie, l'article était <iéclaré subversif, prêchant la révolution en faveur de l'annexion h la Serbie. Chez nous [)ar exemple, des publicisles ont souhaité de voir introduire en France le sulTrago plural usité en lielgique. Les voyez-vous poursuivis pour hanio

trahison sous prélexlc qu'ils veulent annexer la France à la Belgique? Une correspondance racontait que le roi Pierre durant un voyage fe'était entretenu familièrement avec des paysans qui le tutoyaient. Ces récits, disait le procureur, excitent à la haine de François-Joseph qui ne parle point le serbo-croate et d'ailleurs ne permettrait pas à ses sujets des façons aussi familières.

Les débats de ce procès tragi-comique durèrent sept mois entiers — du 3 mars 1909 au 5 octobre. Si encore la défense avait été libre! On sait quels sont chez nous les droits de la défense et quel est le respect de la magistrature pour le barreau dont le représentant légal est le bâtonnier. Il n'en va pas de même en Croatie. L'avocat, M. Hinkovic, fut à diverses reprises frappé de lourdes amendes pour avoir déplu au tribunal.

En fin de compte, trente et un accusés furent proclamés coupables et condamnés aux travaux forcés pour des périodes variant de cinq à douze ans. L'avocat ne perdit pas courage et publia un long mémoire adressé à la cour de cassation devant laquelle les condamnés s'étaient pourvus. La cour ordonna la révision. Toulefois cette révision n'eut pas lieu. Un décret royal ordonna purement et simplement l'abolition du procès. C'est là un procédé qui chez nous n'est généralement pas en usage. Toutefois nous avons pu constater en France il y a quelques années un procédé juridique analogue.

Cette abolition fut proclamée en septembre 1910. M. Hinkovic ne se tint pas pour satisfait. 11

l'autricbe-honobte et les slaves balkaniques 311

démontra dans un article de journal que ce procédé n'était au fond qu'un déni de justice. Des poursuites furent intentées contre lui. Il fut condamné à six mois de réclusion, ce qui entraînait l'incapacité d'exercer désormais la profession d'avocat, la perte du titre de docteur et des droits civils et politiques. Qu'eût dit de tout cela notre naïf Eugène Pelletan qui réclamait la liberté comm<? en Autriche?

La cour de cassation, modifiée bien à propos par la mise à la retraite de son président, rejeta le pourvoi de M. Hinkovic et l'avantage resta définitivement à la couronne, mais non pas à la justice.

Passons maintenant à un autre scandale judiciaire au procès Friedjung '. Ce Friedjung est un publiciste viennois connu par quelques travaux historiques et qui passe à tort ou à raison pour être en rapport intime avec le gouvernement dont il reçoit les inspirations.

Peu de temps après l'annexion de la Bosnie- Herzégovine, à une époque où les relations étaient encore très tendues entre Vienne et Belgrade, il publiait dans la Neue freie Presse un article où il accusait le gouvernement et la famille royale de Serbie d'avoir s^oudoyé les chefs de la Coalition croate-serbe pour provoquer au profit de la Serbie un mouvement insurrectionnel chez les Sud-Slaves de l'Empire. Il citait des noms, donnait des chiffres

1. Friodjiirig Henri, né en 1851, est attaché aux correspondances du bureau de Vienne. On cite parmi di'S travaux historiques une éludi; sur Cliarles IV, l'Autriche depuis lSi<i^ etc. 11 est correspondant de la Gazette de Francfort.

et déclarait posséder toutes les pièces justificatives à l'appui de ses affirmations.

Les députés appartenant à la Coalition croatoserbe lui intentèrent un procès en diffamation qui se déroula devant la cour d'assises de Vienne. Le défenseur produisit ses pièces de conviction. C'étaient des documents serbes, soi-disant dérobés à Belgrade.

Le dénonciateur prétendait les tenir d'une source confidentielle — qui était évidemment le ministère des Affaires étrangères. A vrai dire il ne produisait pas les documents eux-mêmes, mais des photographies, prises sur les documents qui avaient, disait-il, été soigneusement remis dans leurs archives respectives. M. Friedjung ignorait d'ailleurs complètement la langue serbe. Or, il suffisait d'examiner rapidement ces textes rédigés en charabia pour être convaincu qu'ils constituaient une grossière imposture. Friedjung fut obligé de reconnaître qu'il s'était laissé duper, mais qu'il était l'auteur principal de la mystification. Il fut démontré que les pièces avaient été fabriqués?, très maladroitement d'ailleurs, à la légation autrichienne de Belgrade.

Le chef de la légation était un Magyar, Forgach, les deux secrétaires étaient deux Polonais. Tous les trois savaient mal le serbe et ils ne s'étaient pas aperçus que dans l'un des documents fatidiques figurait cette mention : Bienheureux celui qui croit à toutes ces bêtises. Tout le procès s'écroulait devant cette découverte. On conçoit que Forgach dut gardCi' une dent terrible à la Serbie de cet inci-

L'AI'TIUCHE-lIOXGniE ET LES SLAVES BALKANIQUES 313

dent plutôt désagréable. En 1914, il était chef de section au ministère des Affaires étrangères En cette qualité il a pris part à rullinuilum contre la Serbie qui devait décbaîner la guerre. Aujourd'hui sans doute il se croit suffisamment vengé; mais, puisqu'il est censé savoir le serbe, je l'engage à méditer ces vers d'un poète dalmate du xvn' siècle :

Kûlo od srecc u okoli Varfeci se ne preslaje.

Tko bi gori eto doli A tko doli, gori ustaje,

La roue de la fortune tourne, tourne sans s'arrêter. Celui qui fut en haut, le voici en bas. Celui qui était en bas, le voici en haut.

En Bosnie-Herzégovine, au lendemain de l'annexion, les indigènes ne pouvaient se borner ;\ des protestations platoniques. Le jour même où s'ouvrait la diète dont l'Empereur avait gratifié la nouvelle province, un étudiant, Bogdan Zerajic, tirait sur le gouverneur, le général Varesanin. Inutile de rappeler ici le coup de revolver qui coûta la vie au prince héritier d'Autriche-lIongrie et à son épouse. Nous n'insisterons que sur quelques jirocôs postérieurs où la jeunesse scolaire était impliquée.

C'est d'abord celui de Banjaluka, intenté à une tronlaine d'adolescents parmi lesquels il y avait si'pt musulmans, quatre catholiques, un uniate et une majorité d'orthodoxes. Leur principal crime était d'avoir eu l'intention de fonder

une société la Jugoslavia^. Ces adolescents furent condamnés à des peines variant de deux ans à quatre mois de prison.

Le directeur de l'école fut condamné à quatre mois, neuf collégiens de Mostar, coupables d'avoir donné des concerts au profit d'une société d'éducation, la Prosveta, furent condamnés à un an, dix mois et un mois de réclusion.

Soixante-cinq élèves des écoles de Saraïevo et de Trebinie. accusés d'avoir propagé des idées panserbes furent condamnés à des peines variant de trois ans à six semaines de réclusion.

Au mois de septembre 1915, le tribunal de Bihacz eut à juger trente-huit collégiens et trois de leurs professeurs, coupables d'avoir approuvé l'attentat de Saraïevo, d'avoir été en relation avec la société Narodna Obrana (la défense nationale) de Belgrade. L'un des accusés fut pour haute trahison condamné à mort ; les autres à des peines variant de seize années à un mois de réclusion. Presque tous étaient des mineurs. Chez certains d'entre eux le nombre des années de réclusion égale celui des années qu'ils ont déjà vécu.

Mais tous ces procès ne sont rien en comparaison de celui qui s'est déroulé devant le tribunal de Banjaluka au mois de novembre 1915. S'il y eut jamais un procès monstre, c'est bien celui-là.

Ce procès concernait environ quatre cents accusés, tous coupables d'avoir, consciemment ou non, rêvé de la constitution d'une grande Serbie qui, naturellement, n'eût pas été la Serbie autri-

%. La Sud-Slavie ou Slavie méridionale.

l'autriche-hongrie et les slaves balkaniques 315

chienne, d'avoir, sous des formes diverses, adhéré à des sociétés serbes, la Narodaa Obrana (la Défense nationale) dont nous avons déjà parlé, la Prosvela (la Culture), les Fraternités^ sociétés antialcooli ques et les Sokols, sociétés de gymnastique. Je renvoie pour les détails du procès au petit volume que j'ai signalé plus haut.

L'arrêt a été proclamé le 22 avril 1916 après cent soixante-quinze jours de débats. Ils ont abouti à cinquante-trois acquittements et à quatre-vingtdix-huit condamnations, dont seize condamnations à mort, et quatre-vingt-deux à des peines variant de vingt à deux ans de réclusion. Parmi les condamnés à mort il y a quatre prêtres, naturellement des popes orthodoxes, c'est-à-dire des Serbes : parmi les condamnés à la réclusion il y a quatre popes, plusieurs députés, six docteurs, et une jeune fille (quatre ans de réclusion!). Le premier condamné à mort est Miloulin lovanovilch, coupable d'avoir enlevé le portrait de l'empereur de la salle de lecture et de l'avoir transporté dans un cabinet de débarras. Nous avons plus haut fait rcmar(iuer quel rôle les portraits des augustes personnages jouent dans toutes les poursuites.

Que dirait Anatole Leroy-Beaulieu, ce doux philanthrope, s'il vivait aujourd'hui? De quels remords serait-il assailli ? Je crois décidément qu'il regretterait de s'être laissé prendre dans les filets de M. de Kallay.

Rappelons-nous la réponse que le jeune Kober (voyez plus haut p. 209) faisait un derai-siècle auparavant au tribunal de Vienne.

On lui demandait : Pourquoi vouliez-vous assasjsiner l'Empereur?

Il répondait :

A cause de l'oppression des Slaves !

Maintenant ce n'est pas l'Empereur qu'il faut assassiner. C'est l'empire austro -hongrois qu'il faut détruire à tout jamais, cet empire qui s'est inféodé à la nation prussienne et qui s'est fait pour la satisfaire le bourreau des nations.

Il y a, disait Montalembert, quelqu'un de plus méprisable que le bourreau. C'est son valet!

Page 1