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L'Allemand

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grande Confédération slave qui peut seule assurer leur avenir et le nôtre, ce jour-là la paix sera faite entre les deux frères ennemis, et nous avons le plus grand intérêt à ce (ju'elle se fasse, à ce que le monde slave tienne à rAdriati([ue par la Confédération illyrienne, autrement dit l'Etat serbocroate et à l'Archipel par la Bulgarie. Quelles seront exactement les limites du nouvel Etat bulgare? L'Europe a, pour le plus grand profit de l'Allemagne, i)erdu quarante années depuis le traité de San Slefano. l'eut-être faudrait-il purement et simplement y revenir.

Je n'ai point parlé de Constantinople, ville dans laquelle je me plaisais naguère ù voir la future capitale d'une Confédération balkanique, qui après avoir expulsé les Turcs, ^aurait compris la Roumanie et la Grèce. Pour le moment je laisse ces deux Etats en dehors de mes combinaisons. Si cependant la Confédération slave réussissait à s'organiser, la Grèce intégrale et la Roumanie intégrale seraient appelées sinon à en faire partie, du moins à s'appuyer sérieusement sur elle et à graviter dans son orbite politique comme le Portugal gravite dans celui de l'Angleterre. C'est ainsi que la Hongrie, qui sent l'Autriche se dérober sous elle, cherche à se rapprocher de la Grande-Allemagne pour ne pas rester complètement isolée dans l'Europe orientale. Nous verrons tout à l'heure comment on peut isoler la Hongrie do l'Allemagne. En attendant nous ne' pouvons, concernant la Roumanie intégrale et la Grèce intégrale, qu'émettre timidement de pia desideria.

En remontant vers le nord, nous rencontrons la nation tchèque, clans le royaume de Bohème, en Moravie, en Silésie et son prolongement naturel, les Slovaques de la Hongrie. Actuellement les Tchèques sont, au point de vue moral, un des meilleurs éléments du monde slave . Sans cesse en lutte contre les Allemands, ils ont pris quelques-unes des bonnes qualités de leurs adversaires et on peut compter sur eux pour constituer un Etat sain et vigoureux, habité par une population essentiellement laborieuse. Sous quel régime sera constitué cet Etat? Si c'est sous le régime monarchique, la question est de savoir à quelle nation sera emprunté le roi. Jusqu'ici, l'Allemagne avait été en possession de fournir des souverains et des souveraines aux jeunes peuples de son voisinage et l'on sait dans quel embarras ces peuples se sont trouvés récemment encore par suite de cette circonstance. Il faudra certainement renoncer à cette pratique. J'ai raconté ailleurs que naguère, après la démission du prince Alexandre de Battenberg, j'avais engagé les Bulgares à proclamer purement et simplement la République ^. Je n'avais pas de candidat à leur recommander, et je leur demandai s'ils ne cro^a^^nt pas que la solution la plus simple était d'ériger leur pays en Répu- ^blique. Ils n'avaient point de descendant d'anciennes dynasties, ils n'avaient point d'aristocratie héréditaire. Ils constituaient essentiellement un peuple de laboureurs et de marchands.

1. Serbes-Croates et Bulgares, p. 208. Paris, Maisonueuve i913J

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f*ouri[uoi ne pas l'aire l'essai d'une constitution •épublicaine? Il serait toujours temps de cherîhfr un prince, si vraiment les Bulgares étaient lors d'état de s'en j^asser.

Mes interlocuteurs ne se laissèrent point persuader par mes arguments ; ils connaissaient leur )euple mieux que moi, ils sentaient fort bien ju'aux instincts anarchiques héréditaires chez les slaves, il fallait opposer un frein vigoureux, imposer m modérateur. L'n prince venu de l'étranger était seul capable de planer au-dessus des partis et le les concilier.

Les Bulgares s'adressèrent d'abord au prince /aldemar do Danemark qui, malgré sa parenté ivec les cours de Copenhague et de Saint-Péters- )ourg, n'a point accepté; de désespoir, ils se ournèrent vers un candidat qui réunissait dans ses 'eines le sang des d'Orléans et celui des Cobourg. ^endantdelonguesannées, iisn'ont euqu'à sefélicier de leur choix; mais à la suite d'un second mariage ivec une princesse allemande, le sang des Cobourg i fini par prévaloir et Dieu sait à quels abîmes la julgarie peut être entraînée par la mégalomanie l'un prince devenu trop docile aux influences germaniques.

Pour le royaume tchéro-siovaque que nous ■êvons, la France républicaine n'a malheureusenent point de prince à offrir. A quel pays s'adres- ;er? A l'Angleterre? Au Danemark qui jadis, burnit une reine à la Bohème ? A l'Italie? Problème angoissant et d'une solution difficile, ^a Bohème, malgré ses traditions hussites, reste

une nation catholique, qui tient au sacre de ses rois et qui n'accepterait peut-être pas volontiers un souverain de religion réformée. D'autre part y a-t-il dans l'aristocratie nationale, trop souvent inféodée à Vienne, une famille jouissant d'un prestige assez considérable pour s'imposer à la nation? Cette famille, je ne la vois pas et les derniers événements ne l'ont pas révélée.

Il y a là un problème angoissant et sur lequel on ne saurait trop réfléchir i.

Dès le début de la guerre, les Tchèques ont suffisamment montré leurs sympathies pour nous et pour la Russie. Des légions tchèques se sont organisées en France et en Russie. Des journaux tchèques, qui prêchent l'émancipation définitive des pays tchèques et slovaques, se sont fondés en France et en Russie. Grâce à la libéralité des colons tchèques d'Amérique, un journal bimensuel, ; La Nation Tchèque^ a pu paraître à Paris et ce journal, vigoureusement mené par mon vaillant iCollègue, M. Ernest Denis, aura certainement icontribué à éclaircir les idées un peu troubles de 'quelques-uns de nos hommes d'Etatetdenospublicistes. Cependant nous entendons encore de braves gens qui sollicitent notre pitié et notre sympathie | pour cette pauvre Autriche-Hongrie. Il y a encore ,i de naïfs catholiques, qui, en face de la Prusse luthérienne, rêvent pour lui faire contre-poids

1. Ceci était éêrit avant la Révolution russe. Après les év<5nements qui se sont passés à Pétrograd il est probable que la Russie ne ferait pas d'obstacles à l'établissement d'une république de Bohême et d'une ré[)ublique de Pologne.

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d'une Autriche ultramontaine, je n'ose dire chrétienne. Celte Autriche catholique, elle a été absolument tuée par l'imbécillité criminelle de François-Joseph. Elle ne renaîtra point. II faut qu'elle disparaisse de l'Europe. Il n'y a point de peuple autrichien. 11 n'y a qu'un ensemble de nationalités qui doit être disloqué.

La Hongrie, isolée et mutilée, pourra, si elle le veut, garder à son roi le titre d'apostolique et, comme nous comptons bien l'amputer de tous ses appendices étrangers, Serbes, Croates, Roumains, Slovaques et Russes, elle aura tout le loisir de méditer sur le mot de son roi saint Etienne : Regnmn iinius linguœ imbecUle est. Qu'elle entende imbécille comme elle le voudra. Malheureusement pour lui, le royaume de Bohême recevra en héritage du régime antérieur environ deux millions d'Allemands qui étaient jusqu'ici fort insolents, puisqu'ils s'appuyaient à la fois sur Vienne et sur Berlin. Ce double appui venant à leur manquer, il y a lieu d'imaginer qu'ils seront beaucoup plus modestes et se tiendront beaucoup plus tranquilles. Si l'histoire nous ofTre de nouveaux spécimens de Tchèques germanisés elle n'en offre pas moins de Germains tchéquisés. Il y aura lieu de prendre des mesures pour réduire ceux qui ne voudraient pas se soumettre, pour les obliger au besoin à quitter le royaume et pour assimiler ceux qui montreront quelque bonne volonté. Les Tchèques ii ce point de vue n'auront qu'à s'inspirer de de ce qui s'est fait chez les Magyars. Patere legem quam /'ccisli.

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Les Tchèques auront un rôle intéressant à remplir, celui d'exercer pour le compte de la Fédération panslave, la tutelle des Serbes de Lusace \voir plus haut, page 23), auxquels, d'après une tradition séculaire, ils fournissent déjà le clergé catholique. Ces Serbes devront être absolument soustraits à la domination de l'Allemagne, c'està-dire dans l'espèce, de la Saxe royale et de la Prusse. Ils devront faire partie de la Confédération slave et, pour honorer le souvenir historique qu'ils symbolisent, être représentés par une voix dans I3 Conseil central des Etats slaves. Il nous faut une reva^iche absolue de la race slave contre le germanisme et l'indépendance des Serbes de Lusace est l'une des conséquences de cette revanche. Au besoin, une bande de terrain enlevée à l'Allemagne pourra être ménagée pour établir la communication entre la Lusace et le royaume de Bohême.

Le pays tchèque-slovaque, séparé des Slaves méridionaux est malheureusement sans contact et sans communication directe avec eux. Je me rallierai très volontiers à l'idée émise par M. Chervin dans son intéressante élude sur V Autriche et la Hongrie de demain. (Paris, Berger-Levrault, 1915). Il propose d'établir, entre les pays slovaques et les pays slovéno-croates, un corridor taillé sur es comitats hongrois de Moson, Soprony, Vas et Zala. « Celte région tampon, dit M. Chervin, constituerait un territoire de forme quadrilatère, sorte de couloir de 80 à 100 kilomètres de large sur 200 kilomètres de long. Ce couloir serait borné, à l'ouest par la Leitha et la frontière autrichienne

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actuelle, jusqu'au point oi'i elle rencontre les districts Slovènes de la Syrie, c'est-à-dire jusqu'à la ville de Radkersbourg (Radgona), située sur la rive gauche de la Mur ; au sud, il suivrait la rive gauche de la Mur jusqu'à son confluent avec laDrave; à l'est, partant de ce confluent, il longerait la limite orientale du comitat de Zala, jusqu'à l'angle inférieur du lac Balaton (lequel resterait tout entier à laHongrie^), puis suivrait la rive droite de la Zala, jusqu'à son coude, gagnerait la rive gauche de la Marczal et du Raab, jusqu'à son embouchure dans le Petit Danube. Enfin au nord il s'appuierait au Danube de Raab (Gyor) à Poszony (Presbourg).^

M Ce corridor, ajoute M. Ghervin, servirait tout à la fois : 1° A isoler les Autrichiens du Hongrois ; 2° A faire communiquer les Slaves du sud avec tous ceux du nord. Mais son utilité n'apparaît pas seulement au point de vue politique, mais surtout au point de vue économique. Rien ne serait plus facile, en elTet, que de construire un chemin de fer sur les 2U0 kilomètres de ce couloir pour transporter, sans passer, ni par Vienne, ni par Budapest, toutes les marchandises des pays slaves à destination de l'Adriatique...

« Qu'on réfléchisse à l'importance quej'Autriche et l'Allemagne accordaient à la route de Salonique l)0ur faire arriver lus produits allemands jusqu'à

i. Ralaton est Iniit simplonunt la forme magyarisée du slave blato, marécage. (L. L.)

2. Je rappelle que Presboiirg fut an flébut du xix« siècle un défi principaux foyers do la culture slave. Voir plus haut (p. I.'i4j le chapitre sur Kollar. (L. L.)

la mer Egée, on comprendra mieux encore la portée que pourrait avoir ce couloir traversé par un chemin de fer qui n'aurait pas à compter avec la douane autrichienne ou hongroise et qui ne risqueait pas d'être fermé à l'exportation ni au transit d'aucune marchandise slave.

« Donc, tant au point de vue politique qu'au point de vue économique, la création de ce couloir, de cette marche slave dont je n'ai fait qu'esquisser à grands traits la constitution, me paraît d'une utilité primordiale. »

J'imagine qu'il ne serait pas sans intérêt pour nous — ne fût-ce qu'au point de vue commercial — de pouvoir communiquer directement par l'Adriatique avec les pays tchèques, slovaques, par suite, au besoin, avec la Pologne.

Evidemment, il y a là une idée à creuser. Ce couloir serait d'ailleurs facile à slaviser; il suffirait d'y déverser une partie des Tchèques, des Slovaques et des Croates qui jusqu'à ces derniers temps émigraient en Amérique ou en Russie.

Je ne quitterai point la Bohême sans exprimer un desideratum. C'est celui de voir la ville de Prague remplacer désormais Leipzig comme centre de la librairie slave. 11 est vraiment honteux que pour échanger entre eux des livres, c'est-à-dire des idées, les Slaves aient dû pendant tant d'années recourir à l'intermédiaire des Teutons.

La Bohême est, ou plutôt était, au point de vue industriel, la perle de l'Autriche. Nous aurons le plus grand intérêt à faire avec elle un certain nombre de transactions que nous faisions a'^c

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'Allemagne, notamment avec la Bavière. Le rôle de notre consul devra être des plus considérables; une fois émancipés des produits allemands, les Tchèques ne demanderont qu'à s'ouvrir largement aux produits française II y aurait lieu d'organiser des foires annuelles dans les grandes capitales slaves, notamment à Prague, Varsovie et Kiev. Nous serons les clients naturels de celle de Prague, il y aurait lieu d'ailleurs de créer entre les différents Etats fédérés un Zollverein analogue à celui du monde germanique.

Tout le monde est d'accord aujourd'hui pour souhaiter la résurrection de la Pologne et pour reconnaître la faute commise dans les diverses conventions internationales qui ont négligé les intérêts du peuple polonais — autrement dit de l'honneur et de la justice. Dans quelles limites la Pologne sera-t-elle rétablie? C'est une question sur laquelle il faudra sérieusement réfléchir pour évi-

1. Je lis dans une brochure publiée à Chicago sous le titre Mémorandum de la branche tchèque du parti socialiste :

La Doheme et la Moravie, les pays les plus riches et les plus cultivés sont forcés d'alimenter la caisse de l'Autrichi'- Hongrie pour ses exigences militaristes, (^esonl les milliards tchèques qui servent à élever les forteresses et à fondre les canons. C'est le soldat tchèque, qui par ses facultés intellectuelles est, conlro sa volonté, le meilleur élément de l'armée autrichienne. L'indépendance des pays tchèques, constituée Bur le plan de la fédération des Etats suisses, portera un coup terrible au militarisme de l'Autriche et de l'Europe entière.

C'est peut-être un peu exagéré. N'oublions pas que C6 sont des socialistes qui parlent. Mais il est certain que, privée des ressources de la Boti^-nii-, l'Autriche sera singulièrement appauvrie.

ter des complications ultérieures. Il est évident qu'il ne s'agit pas de la Pologne liislorique antérieure à 1772. Il s'agit de la Pologne ethnique qui paraît devoir constituer un total d'environ vingt millions d'hommes groupés autour des trois capitales (Poznan (Posen), Cracovie, Varsovie). Pour les groupes disséminés en minorité dans certains gouvernements russes (Volhynie, Podolie), tout ce qu'on peut souhaiter, c'est la liberté religieuse et la liberté de l'enseignement privé. Les Polonais qui voudront vivre d'une vie nationale plus intense, auront toute liberté de se replier sur le foyer central.

Nous n'oublions pas qu'il s'agit ici de constituer la race slave non seulement pour elle-même, mais aussi contre l'Allemagne. Il est donc indispensable que la Pologne nouvelle possède tout le cours de la Vistule qui assure ses débouchés économiques dans la mer Baltique. Cette domination de la Vistule entraînera la domination de la Prusse orientale, y compris Kœnigsberg. Kœnigsberg est considéré actuellement comme un des principaux foyers de la vie et de l'idée prussiennes. C'est là que les rois de Prusse se font couronner. Il ne suffira pas d'avoir brisé les serres de l'aigle, il faut le déloger de son nid. Quant aux Allemands de !a province, s'ils ne veulent pas retourner dans la mère patrie, dont ils sont sortis naguère, il suffira de leur appliquer, dans toute leur rigueur, les règlements de l'administration prussienne en Poznanie. Ils auront à se poloniser ou à s'exiler.

Autant il conviendra d'être rigoureux vis-à-vis

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des Allemands, autant il est nécessaire d'introduire dans les relations entre Russes et Polonais un esprit de tolérance et d'équité. Il faut avant tout que les deux nations s'accordent mutuellement une amnistie pleine et entière. Il convient de renoncer à toute idée de propagande ethnographique ou religieuse. Nous ne sommes plus ti l'époque des Jésuites, à l'époque où les Polonais s'imaginaient de bonne foi qu'ils sauvaient des âmes en faisant des Uniates et à l'époque plus récente où les Russes réunissaient de force des Uniates à l'Eglise orthodoxe. La tolérance absolue doit être la loi de la Pologne nouvelle et de sa voisine la Russie. Cette Pologne n'a pas plus à se mêler des conflits éventuels entre les Grands et les Petits-Russes, que nous autres Français n'avons celui d'intervenir dans les querelles des Wallons et des Flamands de Belgique, des Suisses romands et allemaniques, des Hauts et des Bas-Allemands. Pays essentiellement agricole, la Pologne pratique aussi la grande industrie dans des régions malheureusement trop souvent envahies, même en temps de paix, par les Allemands (à Lodz, par exemple). Les Allemands devront être, par tous les moyeus, éliminés ou assimilés. On pourra au besoin les remplacer par des Tchèques qui sont aussi industrieux. Par le port de Danzig (ou mieux Gdansk (jui est la dénomination polonaise <), la Pologne pourra exporter chez nous et il est à souhaiter qu'un service régulier soit établi entre

1. Celte forme est plus proche que la forme allemande de la dénominaliou latine qui était Gedanum.

au lendemain de Sadova, dans le but d'attirer à !a Russie tous les Slaves et d'affaiblir encore l'Autriche, si profondément ébranlée. Sadowa est du mois de juillet 1866. Or, le projet d'Exposition avait été émis, dès 1864, par la Société des Sciences naturelles de Moscou. Les circonstances qui s'étaient produites en Autriche avaient naturellement pu exercer quelque influence sur la décision d'inviter les Slaves.

Somme toute, les manifestations des Slaves autrichiens n'avaient rien de plus grave ou de plus dangereux que les manifestations pangermanistes des Allemands de Vienne ou de Gratz. Ils affirmaient, en toute occasion, la solidarité des intérêts allemands. Ils se livraient à toute espèce de démonstrations prussophiles, sans qu'on eût jamais' songé à les poursuivre en Autriche et sans qu'on eût chez nous l'idée de s'en indigner. Il n'en allait pas de même pour les Slaves dans la bienheureuse Autriche et surtout dans la Hongrie :

Extra IJungariam non est vita^ Aut si est, non est ita,

Deux avocats d'Agram, MM. Subotic et Polit Desansic (Desansitch), tous deux écrivains et publicistes distingués, étaient privés de leur charge i. eur retour et il y eut d'autres exécutions.

L'article de Klaczko, dont jeparlaistout à l'heure, In'était pas seulement un pamphlet contre la Russie — pamphlet très excusable sous la plume d'un Polonais — c'était aussi un réquisitoire veniaieux et maladroit contre tous les Slaves suspects de

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Tous les esprits généreux applaudirent à cette proclamation. Nous supposions que les armées victorieuses do l'Empire russe allaient délivrer la Poznanie et la Galicie et faire l'unité polonaise. Au chef qui eût réalisé ce grand rêve, il eût été bien difficile de ne pas offrir la couronne de Sobieski. Malheureusement, ce n'est pas ce qui est arrivé. Non seulement la Pologne prussienne et autrichienne n'ont pas été envahies, mais au contraire, la Pologne russe a été occupée et partagée entre la Prusse et l'Autriche.

Actuellement, les deux conquérants, tout en faisant mourir de faim le peuple polonais, flattent son amour-propre national. La Prusse, qui a si indignement exploité, opprimé, étouffé les Polonais de Poznanie, a des ménagements et des caresses pour les pays occupés, dans lesquels elle voit une magnifique réserve de chair à canon. L'Autriche en fait autant. Souhaitons qu'au jour de la revanche, le vainqueur réussisse non seulement à délivrer la Poznanie, mais aussi les régions polonaises de la Silésie, qui peut être, tout au moins partiellement, reslitu/'c au slavismo. Au jour de la liquidation, aucun des éléments du monde slave ne doit être négligé. Souhaitons que la Pologne régénérée ait un {»rince de sa religion et de sa race et que guérie par une cruelle expérience dr ses défauts [)assé8, elle puisse, dans la fédéralion slave, recommencer une carrière do gloire et de prosj)érité. Actuellement, il nous paraît difficile de désigner un candidat au trône de la Pologne régénérée : Exoriare aliquis ! — Et d'ailleurs pour-

quoi ne reviendrail-elle pas ce qu'elle prétendait être naguère, une république ?

De tous les éléments du monde slave, la Russie est celui que l'on considère comme le plus connu et celui sur lequel on a jusqu'ici fondé le pluî d'espérances. Pendant de longues années, les étatsmajors de la France et de la Russie ont échangé des visites annuelles, et les naïfs se sont imaginé que de tant de conversations, il était résulté une sérieuse organisation des forces militaires des deux alliés. La guerre actuelle nous a révélé des misères et des lacunes auxquelles personne n'avait songé, ni à Paris, ni à Pétrograd ; elle nous a révélé laforced'une organisation savante et méthodique contre laquelle ne peuvent lutter ni le courage individuel, ni l'improvisation.

Après l'écrasement définitif de l'Allemagne, la Russie aura un grand rôle à jouer*. Et d'abord elle sera ia puissance maritime des Slaves dans la Baltique et dans la mer Noire. Peut-être la Pologne pourra-t-elle entretenir quelques navires sur ses côtes. La Bulgarie et la Confédération illyrienne fourniront des escadres légères dans l'Archipel et l'Adriatique. Mais la grande puissance maritime sera la Russie. Ce sera aussi la grande puissance militaire. Toutefois, n'oublions pas qu'elle doit faire face sur le front asiatique et, par prudence,

1. D'après les slatisliqucs récentes, la Russie compterait aujourd'hui 180 millions d'habitants. Tous, bien entendu, n'appartiennent pas à la race slave. Lors du règlement définitif, il y aurait lieu de défalquer de ce chifîre les Polonais rendus à l'indépendance qui, d'autre part, compteront dans les ell'cctifs militaires de la Confédération slave.

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n'évaluons jamais qu'à la moitié de ses effectifs le nombre d'hommes dont elle pourra disposer en Europe. Evidemment, pendant de longues années, l'Allemagne ne se tiendra pas pour définitivement écrasée, elle essaiera de renouer sur le continent asiatique des intrigues aujourd'hui démasquées. Il faut donc que la Russie sache regarder du côté de l'orient, comme du côté de l'ouest.

Dans l'immense confédération que je rêve, la Russie — malgré la différence des proportions — ne devra jouer que le rôle d'un primus xnter pares. Les différents Etats qui constituent la Confédération auront près d'elle, et d'ailleurs dans leurs diverses capitales, des agents diplomatiques, et il pourra être utile que ces agents se réunissent dans des assemblées périodiques pour étudier les besoins généraux de la Confédération. Il est bien entendu que chacun d'entre eux aura sa représentation à l'étranger, et dans sa capitale u n corps diplomatique. C'est ainsi que les choses se passaient naguère en Allemagne et se passent encore aujourd'hui en Bavièn% malgré l'hégériionie prussienne. Les confédérés germaniques n'ont qu'une langue officielle qui est l'allemand. Il importe au plus haut point do ménager les susceptihiliti^s des petites nations, etj'eslime que l'Union [lanslavo devrait avoir deux langues officielles, riuic (|ui serait le russe, l'autre qui serait h; frarirais. II serait fort important que les diplomates fédéraux connussent toujours la langue du pays slave où ils seraient accrt'dités et que, dans les diverses capitales, il y eût à leur usage des cours spécialement organisés

ayant pour sanction des examens très sérieux, li ne s'agit pas de traiter les frères ca,deis {bratouchki, comme on dit en russe) en quantité négligeable, mais de les mettre sur un pied absolu d'égalité en vertu de la maxime: regnum regno non prescribit le g es.

Chaque année, les diplom.ates ou des chargés de missions spéciales devraient tenir une conférence générale dans l'un des pays fédérés. Ces conférences auraient lieu tour à tour à Pétrograd — ou peut-être à Kiev, la plus centrale des cités slaves — à Varsovie, à Prague, à Belgrade, à Sofia. Elles n'auraientpas seulement un caractère diplomatique et commercial, elles devraient être accompagnées de réunions où les attachés militaires d'un grade égal discuteraient des questions intéressant la défense fédérale terrestre ou maritime. On pourrait, pour tout ce qui concerne les questions d'intérêt commun, s'inspirer de ce qui a été fait en Allemagne depuis 1870, notamment pour inculquer aux Allemands restés en Bohême ou ailleurs le respect du nouvel ordre de choses. Il faudrait bien toutefois que la Russie se gardât de songer à imiter l'impérialisme prussien vis-à-vis de ses confédérés.

Evidemment, quand cette Confédération sera constituée sur la base du respect mutuel, 'le l'amitié fraternelle des nations, il est possible que des peuples voisins se sentant isolés, en l'air, 'îomme on dit en style militaire, demandent à en faire partie. Tels pourraient être les Roumains et les Grecs, peuples de religion orthodoxe, faits pour

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s'entendre — tout au moins en matière de foi — avec les Russes, les Bulgares et les Serbes. Si ces deux nations, la Grèce et la Roumanie réclamaient la protection ou l'alliance de la Fédération, si par suite de cet accord Constanlinople revenait à la chrétienté, on pourrait en faire une des capitales fédérales. Ce sont là, sans doute, de beaux rêves ; mais avec de l'esprit de suite — cet esprit qui jusqu'ici a fait défaut aux Slaves — ils ne sont pas impossibles à réaliser.

Les Allemands ont élevé quelque part une statue de la Germanie. Nous rêvons, nous, d'une statue de la Slavie triomphante sur le piédestal de laquelle on pourrait graver ces vers du Slovaque Kollar :

De l'Athos au Triglav, à la Poméranie, des champs de la Silésie à ceux de Kosovo, de Constanlinople à Pétersbourg, du lac Ladoga jusqu'à Astrakhan.

Du pays des Cosaques à celui des Ragusains, du lac Balaton à la Baltique, à Azov, de Prague à Kiev et à Moscou, du Kamtchatka au Japon.

Au pied de l'Oural ou des Carpathes, sur la Save, sur toutes les montagnes, dans toutes les vallées, partout où s'étend la langue slave.

Exultez, frères, embrassez-vous tous ensemble, c'est là qu'est votre patrie, c'est lar PANSLAVIE.

Dans sa Psychologie des nations, publiée il y a une douzaine d'années, feu Alfred Fouillée a consacré un chapitre à la race slave, mais il n'a guère fait que reproduire — en citant d'ailleurs ses auteurs — les idées d'Anatole Leroy-Beaulieu et les miennes.

Le lecteur peu au courant des questions ethnographiques et statistiques fera bien de se reporter à l'ouvrage du professeur Niederlé : La race slave (édition française, librairie Alcan). Les chiffres qu'il donne devront être augmentés d'au moins un dixième, vu l'accroissement rapide de cette race prolifique.

La formule générale, la synthèse de l'histoire des Slaves se trouve résumée dans trois ou quatre sentences que je demande la permission de rappeler.

1. Les pages suivantes sont le résumé d'une conférence que j'ai faite au mois de juin 1914 pour la Société de Psychologie. 11 m'a paru intéressant de les reproduire ici.

Au VI' siècle dfi l'ère chrétienne l'empereur Maurice les appelle ethna annrchika kai misallèla, autrement dit des peuples anarchiques et qui se détestent les uns les autres. Il ne songeait qu'aux peuples balkaniques. De nos jours encore Serbes et Bulgares se sont chargés de justifier cette qualification.

L'histoire de l'infortunée Pologne est tout entière concentrée dans deux adages : Polska nierzondem 5^01 (La Pologne existe par l'anarchie) et Mondry Polak po szkodzie (Le malheur rend sage le Polonais). Celle de la Russie débute par un aveu naïf:

Les peuples de la Russie Slaves et Finnois — destinés à être plus tard slavisés — vivent en discorde perpétuelle et se font la guerre entre eux. Ils envoient au delà de la mer chez les Varègues, nation Scandinave et leur disent : « Notre pays est grand et riche, mais il n'y a point d'ordre parmi nous. Venez donc nous régir et nous gouverner^. » Pour ce qui concerne les Tchèques, on connaît l'histoire des fils de Svatopluk .

Le domaine de la race slave était jadis dans l'Europe centrale beaucoup plus considérable qu'il n'est aujourd'hui. Il s'étendait au moyen âge jusqu'aux bouches de l'Elbe. Le fameux grenadier poméraiiien, si cher à M. de Hismarck, était un Slave germanisé. Le nom môme de la Poméranie lest encore un nom slave {Po = le long de, More = la mer). La destinée de ces Slaves baltiques ou polabes {Pn = le long de; Labc =z l'Elbe) est une

1. Chroniijue rus.ie dite do Nestor {p. 15 de ma traduction. Librairie E. Ltjroux, 1884.)

terrible leçon pour les Slaves actuels et donne lieu pour ceux de l'ouest qui ont encore échappé au joug germanique à d'amères méditations. C'est en se fondant sur ce précédent que les Prussiens prétendent aujourd'hui déraciner (ausrotlen) les Polonais du royaume. De ces Slaves disparus il n'est resté qu'un seul débris. C'est par lui que nous commencerons cette étude.

Ce débris d'un grand peuple compte aujourd'hui environ 160.000 âmes. Il est partagé entre deux Etats, la Saxe pour la plus grande partie et la Prusse. La libéralité du gouvernement saxon lui a permis de vivre, d'avoir même quelques institutions nationales. Les Slaves de Lusace se consolent de leur misère actuelle par l'idée de leur passé et de la grandeur de leur race. Ils entretiennent les relations les plus intimes avec les Tchèques et s'encouragent à l'exemple de ces voisins qui représentent l'élément le plus vivace et le plus solide de la race.

Les Tchèques eux aussi sont un peuple victime du voisinage des Allemands. Ils forment en Bohême, Moravie, Silésie un total d'environ huit millions et, comme nous le dirons tout à l'heure, ils se continuent en Hongrie par les' Slovaques. Si une nation a la vie dure, c'est assurément celle-là. .

Les princes slaves de la Bohème, pour défricher les forêts et cultiver les frontières du nord et de l'ouest, eurent l'idée d'y appeler des Allemands et l'on sait que lorsque le Germain est établi quelque

LA PSYCUOLOGIE DES PELl'LES SLAVES

part, il est bien difficile de l'en déloger. Mais ce voisinage du Germain d'une part, de l'autre la notion très claire des catastrophes qui étaient arrivées aux Slaves do l'Elbe ont eu pour efîet de tripler l'énergie de la race tchèque et de lui donner la force nécessaire pour résister à ses adversaires. Au moyen âge la réforme hussite ne fut pas seulement, comme nous le croyons volontiers, un mouvement religieux précurseur de celui de Luther et de Calvin. Ce fut aussi une réaction nationale contrôla prépondérance injustifiée qu'avaient prise les Allemands dans la vie sociale et politique. Etouffée par la réaction autrichienne, la nationalité tchèque a repris conscience d'elle-même sous l'influence des idées libérales du xvni" siècle et elle s'est instinctivement rattachée à la tradition de Iluss et de Zizka, les premiers excitateurs, ou, comme ils disent à Prague, éveilleurs de la nation. L'historien Palaclcy, l'archéologue Schafarik, le poète Kollar ont été des protestants. Le cinquième centenaire du supplice de Jean Huss ((î juillet 1915) ne sera pas seulement une fôte religieuse, — il n'y a guère que 300.000 protestants en Bohême, — ce sera avant tout une fête nationale*. Mais les Tchètiues ne vivent pas seulement de leur passé hussite ; ils ont été le premier peuple qui ait embrassé dans ses études l'ensemble de la race, le premier peuple panslaviste. Ils ont été à ce point de vue les premiers instituteurs de leur race; c'est eux qui ont révélé à leurs congénères,

1. Je m'étais prnmis d'assister à Cflte solennité. Nalurellement, vu '.o* tiiWUhiAWjiM. ollt n'a pu être céléimiv.

aux Russes notamment, l'idée de la solidarité des peuples slaves dans la lutte contre les ennemis communs. Cette solidarité est loin encore d'être réalisée. Le jour oîi elle le sera, le mérite en reviendra surtout aux Slaves de Bohème.

Dans la lutte héroïque que les Tchèques ont à soutenir contre le germanisme, leurs sympathies ont dû nécessairement se porter vers la nation qui dans ces dernières années a eu le plus à souffrir de l'Allemagne, vers la France. Ces sympathies, impuissantes sous le règne de Napoléon II!, prévenu par les Polonais et les Hongrois contre les dangers imaginaires du panslavisme et qui ne voyait pas le pangermanisme à l'affût de l'Alsace- Lorraine, se sont surtout manifestées lors des malheurs de la France. Depuis, elles n'ont cessé de s'accroître ; tout le monde se rappelle les fréquentes visites échangées entre les municipalités de Prague et de Paris, entre les Sokols tchèques et les gymnastes français.

La science tchèque, en luttant contre celle de l'Allemagne, en a pris parfois le pédantisme. La poésie ardente et généreuse a donné bien souvent le signal des luttes pacifiques, en attendant qu'elle sonne celui des combats. Les Slaves d'Autriche sont très prolifiques; le jour où ils auraient la majorité au parlement de Vienne, Dieu sait quelle nouvelle orientation prendrait alors la politique de l'Etat austro-hongrois.

A la période de renaissance politique et intellectuelle correspondit dans certains esprits une période d'illuminisnie, de mysticisme littéraire

OU philologique, de fraudes pieuses, dont le poète Kùliar fut le plus illustre représentant. Cette pi^riode est aujourd'hui close. Il n'en reste plus que quelques mystiques attardés, dont les œuvres, dépourvues de critique, n'exercent plus d'action sur la majorité des citoyens.

En luttant pour les intérêts de leur race, les Tchèques combattent aussi pour la tradition historique de leur couronne qui domine le royaume de Bohème, les provinces de Moravie et de Silésie. Les Slovaques de Hongrie, qui prolongent la race tchèque dans l'intérieur du royaume de saint Etienne, n'ont pas comme les Tchèques proprement dits à revendiquer un droit d'Etat, une tradition historique. Ils font partie de la couronne de Hongrie, et les Magyars, dominateurs du royaume, s'efforcent pey /'as et nefas de contrarier leur développement moral et intellectuel. Ils ont eu des gymnases, on les leur a fermés ; une société littéraire, on l'a int(.'r(lite et on a conlisiiué des capitaux péniblement réunis. Tôt cviber nem eml)ei\ l'homme slovaque n'est pas un homme, dit un proverbe hongrois qui fait pendant à l'adage grec : liouUjaros apcuilkrupos, le Bulgare n'est pas un humme.

Les Slovaques ont fourni à la iJuhème, au début du xix" siècle, le grand jjoète punslavisle Kollar, le grand savant panslave Schafarik. Ils sont presque

aussi maltraités par les Magyars que les Polonais par les Russes et les Allemands. Mais leurs souffrances ne trouvent pas d'écho dans la presse européenne. Ils ne peuvent même pas se faire gloire de leurs persécutions. On devine quels sentiments divers fermentent dans leur âme.

Si jamais ton jour vient, Dieu juste, Dieu vengeur...

Ce jour a failli venir en 1848. Qui sait maintenant s'il ne va pas revenir?

Les 1.500. 000 Slovènes qui peuplent la Carinthie, la Carniole, la Styrie et l'Istrie sont moins à plaindre. Ils n'ont pas à souffrir la brutale oppression des Magyars. Mais ils sont un peuple qui n'a pas d'histoire. Leur langue se rapproche du croatoserbe et c'est vers le groupé croate-serbe qu'ils doivent nécessairement graviter. Ils sont très profondément catholiques. La période de leurs annales qui a le plus frappé leur imagination, c'est la période napoléonienne. Mapoléon avait créé un royaume d'illyrie, disparu avec lui, mais dont le nom figure encore dans le protocole autrichien. Un patriotisme de race, baptisé du nom d'illyrisme, exalta l'imagination des Sud-Slaves et ce nom en fut pendant quelques années le symbole. Modérés dans leurs aspirations, tenus en échec d'un côté par les Allemands, de l'autre par les Italiens, les Slovènes ne peuvent s'appuyer que sur les Serbo- Croates. Mais ils ne font pas partie du même groupe politique. Ils se rattachent à la Cisleithanie et envoient leurs députés au parlement de Vienne.

LA PSYCHOLOGIE DES l'ELPLES SLAVES 347

Les Serbo-CroaLes forment uu groupe de plus de 10 millions d'hommes, — parmi lesquels je ne comprends pas les Macédoniens récemment annexés par les Serbes et les Grecs. Mais ce groupe est morcelé en diverses unités politiques. Parmi les Serbo- Croates, les uns (Croatie, Slavonie, Dalmatie, Bosnie et Herzégovine) appartiennent à la Cisleithanie et à la Hongrie, les autres aux royaumes de Serbie et de Monténégro. Hs ont quatrecentres principaux : Agram, Belgrade, Saraïevo, Tsetinie; ils pratiquent cinq religions (catholiques, orthodoxes, musulmans, uniates et quelques protestants). Ils ont trois alphabets (cyrillique, latin et glogolitique). Ils obéissent à trois courants différents de civilisation : le germanique, le byzantin et celui qu'une longue dominatioiv-musulmanc a laissé dans la vie sociale et dans la langue.

Cette nation essentiellement poétique possède les plus belles épopées populaires de l'Europe. Qu'il suffise de rappeler ici les cycles épiques de Kosovo et de Marko Kralievitch.

Dans ce groupe si varié, c'est le royaume de Serbie qui parait appelé à jouer le rôle que le Piémont a joué en Halie. Aujourd'hui, la lutte contre le Turc est finie;

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Ils sont très fiers d'avoir

leurs pesme ou épopées populaires ; ils évoquent avec orgueil les souvenirs de la vieille Serbie d'avant Kosovo (1389). . . >

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Les Serbes sont de pure race slave. Les Bulgares, eux, descendent aussi de ces tribus anarchiques dont parlait l'empereur byzantin ; mais ils doivent leur nom à un peuple d'origine turque venu des régions du Volga qui s'est fusionné avec eux, comme les Francs germaniques se sont fusionnés chez nousavecles Gallo-Romains. Ils ontaussi, au cours de leur carrière tumultueuse, assimilé quelques éléments grecs. Ils constituent comme

les Serbes une nation essentiellement démocratique.

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Parmi les populations balkaniques, les Bulgares ont été les plus éprouvés par la conquête musulmane. Ils n'ont pas seulement perdu l'indépendance politique, la sécurité de leur vie économique et môme de leur foyer. On leur a ravi jusqu'à l'Eglise nationale que les Turcs avaient laissée aux Serbes, et les Tatares aux Moscovit'^s. Le clergé phanariote, autrement dit grec, s'est emparé des diocèses et des paroisses et il a fallu une longue lutte dans la seconde moitié du xix" ëiède

C>' ri su ré

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pour leur restituer une Eglise nationale, Vexarchat, sous l'autorité d'un chef suprême, l'exarque, résidant à Constantinople. Dans leur délire mégalomane, les Grecs allaient jusqu'à dire : Boulgaros apanthropos, le Bulgare n'est pas un homme. A propos de cette calomnie et de beaucoup d'autres, rappelons-nous le mot du poète latin :

... Quidquid Graecia mendax Audet in historia.

Les Bulgares ont résisté à toutes les épreuves qui les ont accablés ; ils ont deux qualités fondamentales, la patience et la persévérance; ils sont aujourd'hui de tous les peuples balkaniques le plus lettré au sens pédagogique du mot. Moins poétiques que leurs voisins les Serbes, moins habiles que les Grecs, ils sont de tous les peuples balkaniques le plus sérieux, le plus tolérant, et celui qui dans le minimum de temps a su réaliser, les progrès les plus rapides. Je n'en parle pas seulement d'après des récits qui pourraient être plus ou moins mensongers, mais d'après les impressions rapportées de deux voyages dans leur pays à trente années de distance, en 1882 et en 1912.

Les Slaves balkaniques sont séparés des autres membres de leurs familles par les Allemands, les Magyars. Cette séparation matérielle ne serait rien encore, si ces peuples ne s'efforçaient de les calomnier au point de vue moral. Ils n'y ont que trop

bien réussi

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LA PSYCHOLOGIE DES l'ElPLES SLAVES 351

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Nous arrivons inaintenaut aux deux plus grands peuples slaves, à ceux qui ont joué le rôle le plus considérable dans l'histoire de l'Europe. L'exposé de leurs relations n'est guère plus consolant que celui des rapports des deux peuples balkaniques.

Les Polonais forment au maximum un total d'environ 22 à 2i millions, concentrés en masse compacte du côté de l'ouest, disséminés en colonies éparses dans les pays russes du côté de l'est. Us sont avec les Serbes et les habitants de la I*etite-Russie le peuple probablement le plus pur au point de vue ethnique. C'est un peuple brave, idéaliste, poétique et musical. Mais il lui a de tout temps manqué le sentiment de la réalité. A l'époque où les Slaves païens s'étendaient jusqu'à l'Elbe, ils ont laissé échaj)per l'occasion de les assimiler en les initiant au christianisme. Ils ont abandonné cette tâche aux Allemands, qui ont tout simplement détruit les Slaves baltiques, et en les aidant à cette œuvre néfaste, les Polonais ont [tréparé la grandeur future de la Prusse. Après avoir laissé échapper cette occasion, ils ont tentéd'annexerà V Unioiiy c'est-à-dire à l'Flglise romaine, les populations russes orthodoxes de la Lilhiianii! et de la Petite- Russie et ils ont préparé à leurs voisins de l'est de formidables revendications.

La nation polonaise a de bonne heure été menée par une aristocratie parée de titres étrangers, fort brave, mais fort égoïste et fort exclusive. Cette aristocratie considérait les classes inférieures comme étant d'une autre race, la race de Gham. Elle a introduit dans le pays des étrangers allemands ou israélites qui ont pris en main le commerce. Effroyablement anarchique, elle avait fait de l'anarchie même — c'est-à-dire de l'égoïsme individuel — un principe de gouvernement. Elle entreprit contre ses voisins de brillantes expéditions ; mais elle était aussi imprévoyante que brave; elle ne sut jamais doter le royaume d'un système de places fortes. Elle ne sut jamais lui créer une forte marine,

Après les partages et l'échec des espérances que Napoléon avait suscitées, la classe intellectuelle chercha le salut de la nation dans les doctrines du mysticisme, dans l'idée du miracle : « Le sentiment et la foi me disent plus que les lunettes du savant », écrivait Mickiewicz. Et ailleurs: « Mesure tes forces à ton but et non ton but à tes forces. » Le mysticisme, Mickiewicz le prêcha jusque dans sa chaire du Collège de France. Il eut pour résultat les deux révolutions avortées de 1830 et de 1863. La doctrine mystique pénétra dans les sciences mathématiques avec Wronski, dans l'ethnographie avec Duchinski. L'ensemble de la nation paraît guéri, aujourd'hui, de cette maladie. En attendant le miracle que les pères ont vainement espéré, les fils essaient de refaire leur nation par le travail et l'économie . Ils n'ont rien de mieux à faire.

Le chiffre total des Russes dépasse 90 millions. On distingue dans leur nationalité trois éléments: les Grands-Russes ou Moscovites qui constituent la portion principale et dominante, les Russes Blancs (6 millions) et les Petits-Russes, improprement appelés, d'un mot archaïque, Petils-Russiens, qui occupent l'ouest et le sud de l'Europe. Ces deux éléments ont subi la domination et l'influence intellectuelle du polonisme et les Polonais, ne pouvant plus espérer d'en faire des sujets, ont parfois exprimé l'idée de s'en faire des alliés lors d'un démembrement fort hypothétique de l'empire russe. Au fond, les Russes blancs ne comptent pas. Les Petits-Russes débordent sur la partie orientale de la Galicie et sur la Hongrie septentrionale. Ce sont les Languedociens de la Russie; ils ont une langue belle et poétique, un admirable instinct musical, mais ils n'ont pas ce qui s'appelle une histoire, une tradition nationale. Ballottés entre la Russie moscovite et la Pologne, ils n'ont jamais pu se constituer en Etat; je ne crois pas qu'ils aient chance d'y arriver et que ce soit leur intérêt. Gogol, qui était Petit-Russe, écrivait en 18U: « Que les forces différentes des deux races (Petils-fiusseB et Gramls-Uusses) se développent de telle sorte que, s'étant ensuite unifiées, elles produisent quelque chose d'achevé dans l'humanité! » Ce vœu est le mien.

L'Allemagne s'est uuiliée en dépit de la diffé-

rence du hochdeutsch et dn plattdeutsch et des deux cultes luthérien et catholique. C'est le nord, en général, qui a dominé le midi et fait l'unité nationale dans les grands Etats continentaux, en Allemagne, en France, en Italie.

Les Grands-Russes sont donc le facteur principal de la Russie. Ils ont subi des mélanges d'allogènes auxquels ils doivent sans doute une partie de leur force. Les Slaves anarchiques du début ont été d'abord organisés par des Scandinaves. Le siège de l'Etat russe s'est établi à Kiev, et le christianisme a apporté des éléments byzantins. Au XII* siècle, le centre de gravité se reporta vers l'Orient et les Slaves se mélangèrent aux Finnois de la région moscovite. Du xiii" au xv* siècle, le monde russe subit la domination des Tatares, dont l'influence se retrouve encore aujourd'hui dans la langue des finances et de l'administration. Plus tard, un grand nombre de Tatares baptisés sont entrés dans la société russe. Aux xv* et xvi' siècles, le monde moscovite recueille les traditions byzantines et tatares et reste fermé au monde européen. Il est d'une farouche intolérance. Il y est rigoureusement interdit de changer de religion. Les Polonais sont catholiques. Les Suédois et les Allemands sont luthériens. Changer de religion, c'est passer à l'ennemi. Au xvu* siècle, les étrangers font leur apparition : ce sont d'abord les Polonais, puis les Allemands; les Français ne viendront guère qu'au xvin' siècle. La Russie traverse alors une période de xénomanie (manie de l'étranger) qui finit par un véritable accès de gallovianic.

LA PSYCHOLOGIE DES PEll'LES SLAVES 355

Une réaction se produit à la suite de l'invasion de Nvapoléon et de rap[)arition du romantisme que ramène les Russes au nationalisme. Le développement des voies de communication met, d'autre part, les Russes en rapports plus fréquents avec l'Europe, et le développement de la presse, en dépit d'une censure ombrageuse, fait pénétrer des idées auxquelles un peuple si longtemps isolé est encore mal préparé. Il se produit une sorte d'ivresse cérébrale. Les jeunes gens sont incapables de digérer le» idées nouvelles; ils ne se rendent aucunement compte de l'histoire de leur pays et de sa situation attardée vis-à-vis des vieilles nations de l'Occident. Beaucoup d'entre eux sont des fils de parents ignorants, alcooliques ou détraqués. Il y a un manque complet d'équilibre entre rinslruction et lï'ducation. Certains s'abandonnent, sans profit pour eux-mêmes ou pour les autres, à de fâcheuses rêveries métaphysiques, politiques ou humanitaires. Ils ont rejeté le dogme de l'Eglise et ils veulent se faire une conception du mo)idc^ autrement dit ^avoir pourquoi ils sont nés, pourquoi ils mourrontet ce qu'ils deviendront ensuite, et comme ils ne trouvent pas de réponse, ils se suicident i.

Toutes ces indications — j'emploie le mot au sens médical — expliquent en grande partie les troubles, les désordres dont la Russie a été le théâtre dans ces dernières années.

1. Sur ce grave problème jo ne puis que renvoyer le lecteur à deux de mes (-tudes antérieures, le Nihilisme rt hi Russie (nouvelles éludes slaves, 2' série, Paris, Litoux, if)86) et le Roman il'vne rlm/irintc russe [la Hussie inlcllcclucUe, Paris, Maisonneuvc, lOUj.

Au fond, l'idéalisme de ces Uusses qui poursuivent l'irréalisable est très proche parent de celui des Polonais qui es[)éraient refaire leur patrie par un miracle. Le paysan, qui ne pense pas et qui travaille est, au fond, — quand il n'est pas alcoolique, — un élément bien supérieur à celui de ces détraqués. Et, d'autre part, il y a dans la société intellectuelle une foule d'éléments sérieux et bien équilibrés. Je ne parle pas de cette aristocratie de plaisir et de high life qui ne représente en somme qu'une caste peu nombreuse.

Les étudiants russes sont nombreux chez nous. Tâchons avant tout de les initier au vieux bon sens de notre race, à notre esprit d'ordre et d'économie. Ils en ont plus besoin que de notre science.

Les observations qu'on vient de lire sont nécessairement très incomplètes. Je m'en rends bien compte et m'excuse de tout ce que j'ai omis, faute d'espace et de temps.

En somme, les peuples slaves sont encore beaucoup plus jeunes que nous. Leur croissancf^ normale a été retardée par leurs voisins les Allemands, les Turcs, les Grecs, les Tatares. Puissent-ils aboutir à la pleine possession de l'équilibre moral, de la maturité intellectuelle. Puissent les historiens de l'avenir n'avoir point à répéter la sévère formule de l'empereur byzantin : « Ils étaient anarchiques et se détestaient les uns les autres. »*

1. Cette conférence a paru dans la Bibliolhèque universelle {xx° d'août 1914).

CnAPtTRB I. — Coup d'oeil sur l'ensemble des peuples

slaves 1

Les Slovènes; le groupe Serbo-Croate. — Les Bulgares. — Les Tchèques et les Slovaques.

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