ET LA MER
Le titiba était absent lorsque cet événement déplorable arriva. A son retour, il trouva sa femelle plongée dans une profonde douleur et lui en demanda le sujet. Celle-ci lui apprit sa perte, mêlant à son récit les plus vifs reproches de ce qu’il n’avait pas voulu prévoir l’événement, et écouter les sages avis qu’elle n’avait cessé de .lui donner.
Le titiba, accablé de confusion et de douleur, pensa à inventer quelque moyen pour réparer la perte qu’il venait de faire. 11 commença par rassembler tous les oiseaux de sa tribu , et accompagné de cette multitude innombrable de titibas, il alla trouver l’oiseau Garouda pour solliciter sa protection et tâcher d’obtenir justice par sa puissante entremise (i).
Garouda, voyant autour de lui cette multitude de titibas, voulut savoir de quoi il s’agissait et quelle était la cause d’un attroupement si extraordinaire. Le titiba, dont la mer avait enlevé les petits, prenant la parole, répondit en lui racontant l’injustice criante dont cet élément
(:) Garouda es! uu oiseau de proiç fort coimu dans le pays et très-révéré $ il est consacré à Vichnou , auquel il sert de monture. Lorsque ce Dieu voyage d’un lieu h un autre , il est toujours monte sur le dos de Garouda.
I 1 G l’oiseau titiba et la mer. ,
cruel l’avait rendu victime, sans aucune provocation de sa part, et supplia le puissant oiseau de vouloir bien intervenir dans cette affaire et obliger la mer à lui rendre sa petite famille.
L’oiseau Garouda, touché de compassion, se rendit incontinent au bord de la mer, et interpellant cet élément, il lui ordonna de rendre sans délai les petits qu’il avait ravis si injustement, le menaçant, s’il refusait, de lui faire sentir toute l’étendue de son pouvoir et tout le poids de son courroux.
La mer ne fît aucun cas des menaces de Garouda et le renvoya avec mépris. Ce dernier rapporta l’affaire àVichnou; et le Dieu, sentant que le mépris témoigné à son Garouda retombait sur lui -même, transféra sur lui une partie de sa puissance et lui donna le pouvoir de faire élever sur la mer les plus violentes tempêtes et de l’agiter dans tous les sens, jusqu’à ce qu’il eût obtenu d’elle ce qu’il désirait.
Garouda , revêtu d’un pouvoir Si étendu , se rendit de nouveau sur le bord de la mer. Mais celle-ci, informée de son dessein, ainsi que de la puissance terrible qui lui avait été déléguée par Vicbnou , s’humilia devant lui, et demanda pardon du passé, le suppliant de ne pas exercer sur elle le pouvoir redoutable dont il était re-
LE TIGRE , LES RENARDS, ETC. liy
vêtu : elle lui rendit sur-le-chanip sans aucun mal les petits du titiba, dont l’enlèvement avait fait tant de bruit et causé tant d’alarmes.
Le titiba, plein d’allégresse, reçut ses petits avec reconnaissance, et se retira avec eux et sa compagne dans un lieu sûr , où ils vécurent tranquilles et sans crainte.
Voilà comment, en employant la ruse et le secours d’autrui, ajouta Damanaca, nous poùvons surmonter tous les obstacles, venir à bout des entreprises les plus difficiles, et faire tourner tout à notre avantage.
Carataca avait prêté une oreille attentive au récit de Damanaca. Après quelques momens de réflexion : Il est vrai, reprit-il, qu’en employant à propos la ruse et le secours d’autrui , on peut exécuter de grandes entreprises, j’en ai la preuve dans l’exemple que je vais te dire :
Ce ftigvc , 1rs Rrnar&s rt le 0raljntf .
Sur la montagne Moudra- Parvala vivait un tigre ayant à son service quatre renards. Ce tigre était devenu, par sa cruauté, la terreur et le fléau de tous les environs. 11 avait dévoré un nombre prodigieux d’hommes et d'animaux.
Il8 LE TIGRE, LKS RENARDS
Dans le temps que la férocité de ce tigre répandait par-tout l’épouvante et la consternation, il arriva qu’un brahme qui vivait dans l’agrahra , appelé Darma-Pourj, situé dans le sud , à peu de distance de la rivière Cavèry, voulut quitte! 1 le lieu de sa naissance, et aller chercher dans les pays lointains une existence moins insupportable que l’état de misère qui le poursuivait depuis un grand nombre d’années.
Vada-Pahlana ( cetait le nom du brahme ) parcourait le pays au hasard , sans savoir où il irait, sans prévoir où il pourrait s’arrêter. Un jour, son étoile l’amena dans le voisinage de la montagne où vivait le tigre. Quelques habitans qui rencontrèrent ce brahme voyageur l’avertirent du danger qu’il courait d’être dévoré s’il osait avancer plus loin, et lui conseillèrent de rebrousser chemin; mais le brahme ne fit au- . cune attention à leurs avis, et continua hardiment sa route vers la montagne. Dans l’état de misère où je me trouve réduit, disait-il, que peut-il m’arriver de plus heureux que de devenir la proie de ce tigre et de finir au plutôt une existence déplorable ?
11 continua d’avancer vers la forêt fréquentée par ce terrible animal et ne tarda pas à le rencontrer. Le tigre, voyant un homme se préseji-
ET LE BRAHME. I I g
tef à lui sans témoigner le moindre signe de crainte, fut saisi d’étonnement et lui demanda comment il osait paraître devant lui avec tant de hardiesse et d’effronterie.
Qu’ai-je à craindre? reprit le brahrue d’un ton ferme. Plongé depuis long-temps dans la misère la plus affreuse, l’existence est devenue pour moi un fardeau insupportable, et je viens auprès de toi exprès pour être dévoré, et finir tout d’un coup une vie qui m’est à charge.
La condition déplorable de ce brahme toucha le tigre, il voulut lui laisser la vie; il fit plus, il lui assigna pour demeure uh lieu voisin de sa caverne, et l’assurant de sa protection, lui promit de prendre soin de lui.
Le tigre n’oublia pas son protégé, et lui témoignait son attachement en lui apportant presque tous les jours des joyaux d’or ou des pierres précieuses qu’il trouvait sur le grand nombre d’hommes et de femmes qu'il dévorait.
Le brahme allait vendre tous ces joyaux dans le voisinage, et par ce moyen il eut bientôt accumulé des richesses considérables. Le tigre , de son côté, contracta avec lui une si étroite amitié qu’il ne le quittait presque plus et passait avec lui tous ses momens de loisir, au point qu’il négligeait la chasse, et que les quatre renards qui