‹ Le Pantcha-TantraChapitre 54 sur 114 · ET LE CHAT · texte numérisé non relu

ET LE CHAT

pouvoir pas en trouver ailleurs de plus équitable que ce saint personnage. Ils lui exposèrent donc au long le sujet de leur dispute, et dans leur récit ils répétèrent quelques-unes des injures qu’ils s’étaient déjà dites mutuellement. Le prétendu pénitent, entendant leur rapport, feignit de ne vouloir pas leur permettre de finir, disant que le récit de pareils scandales l’accablait de douleur, et qu’un pénitent tel que lui, qui avait renoncé au monde et embrassé la vie austère de sanniassy, n’aimait pas à être distrait dans l’exercice de sa pénitence par le récit des aventures scandaleuses qui survenaient parmi les mondains.

^ Les scrupules que faisait paraître le faux sanniassy, ne servirent qu’à augmenter le désir des plaideurs de l’avoir pour juge, bien persuadés que celui qui montrait une conscience si délicate ne pouvait que porter un jugement impartial sur leur affaire. Ils redoublèrent donc leurs instances auprès de lui et lui dirent qu’ils ne le quitteraient pas qu’il n’eût terminé leur différent.

Le chat, après quelque autre subterfug*e, parut se décider avec la plus grande répugnance à écouter les plaintes des deux lapins et à dévenir leur arbitre : il leur dit donc de commencer par

LES HIBOUX

ôter le pot qu’il avait autour du cou, afin qu’il pût mieux les considérer et les entendre. Et après que les plaideurs eurent réussi à lui dégager le cou du pot qui y était suspendu, le chat les ayant considérés à son aise, n’eut d’autre désir que d’en faire sa proie. Pour exécuter ce dessein, il leur dit d’un air modeste : Comme je suis déjà avancé en âge, j’ai l’oreille dure et je ne puis pas bien entendre ce qu’on dit à quelque distance de moi , il faut donc que vous vous approchiez tous les deux, l’un d’un côté et l’autre de l’autre, et que vous me parliez à l’oreille.

Les plaideurs, ne se doutant d’aucune perfidie dans leur juge, s’approchèrent de lui sans hésiter ; mais dès qu’ils furent à sa portée , le chat les saisit tous les deux et les dévora.

Cet exemple, dit en finissant le hibou au corbeau qui lecoutait, nous montre les dangers que l’on court en se confiant aux méchans ou aux hypocrites; rien ne nous confirme mieux la vérité de cette maxime : . ' /

« On ne doit pas s’attacher à un homme d ? un caractère vil, ni à un gourou qui n’examine rien

fcT LKS CORBEAUX.

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par lui-même, et qui se règle par les rapports d’autrui. »

Lorsque le hibou eut terminé son récit, le corbeau Stirandjivy , qui lui avait prêté l’oreille avec la plus grande attention , lui dit qu’il restait persuadé de la justesse des comparaisons qu’il venait de lui rapporter , et qu’il renonçait pour le présent au dessein qu’il avait formé d’entrer au service de leur chef; mais comme il avait jugé par les discours du hibou que ce dernier sentait lui-même les inconvéniens qu’il y aurait d’élever à la dignité royale un être d’uu caractère aussi vil, il l’engagea en même temps à em ployer tous ses efforts pour empêcher qu’un pareil événement n’eût lieu : Car, ajouta-t-il , outre les défauts que vous avez cités , votre maître en a un autre essentiel, que vous avez omis; il ne voit goutte durant le temps du jour; il n’est pas alors en état de distinguer même ce qui se passe autour de lui, comment pourraiton conlier les soins de la royauté à un être sujet à de pareilles infirmités ?

, Après avoir donné ces avis au hibou, Stirandjivy se retira et alla rendre compte à son maître de ce qui venait de se passer entre lui et un des ministres de leur ennemi.

Cependant, les paroles de Stirandjivy firent **

JP* *

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faire au hibou de sérieuses réflexions. Il comprit les iuconvéniens qui résulteraient en effet de l’élévation de son maître à la dignité royale ; et se persuada que dès ce moment celui-ci deviendrait fier et impérieux, et ne ferait plus cas de personne ; il l’alla donc trouver et lui dit que le temps et les augures étaient dans le moment entièrement contraires à la cérémonie de son élévation à la royauté; il ajoutait qu’afin de trouver une saison où tous les bons augures fussent réunis, il fallait différer la cérémonie de

quatre à cinq mois. Le prétendant à la dignité royale répondit qu’il n’y avait pas de grands inconvéniens à suivre cet avis et promit de s’y conformer.

Sur ces entrefaites, un autre des ministres du hibou vint trouver son maître et lui rapporta que son premier ministre le trahissait et était en correspondance avec Stirandjivy, ministre du chef des corbeaux , avec lequel il avait déjà eu plusieurs entretiens secrets , et qu’il cherchait les moyens de l’empêcher de parvenir à la dignité royale. A ce rapport, le chef des hiboux se livra aux transports de la plus violente colère. Il voulait immoler sur-le-champ à sa vengeance celui qui avait abusé de sa confiance pour le trahir; mais celui qui lui avait donné cette in-

.et lus corbeaux.

formation , apercevant les suites fâcheuses que pourrait avoir la démarche de son maître s’il se livrait alors à son ressentiment, l’engagea vivement à suspendre sa vengeance , lui disant que le moment où il aHaitêtre élu roi netait pas celui d’augmenter le nombre de ses ennemis en faisant mourir un de ses principaux ministres , et il ajouta qu’avant d’en venir à une pareille extrémité, il fallait commencer par se défaire des corbeaux , ses ennemis déclarés.

Le chef des hiboux approuva l’avis de son ministre, et sans différer plus long-temps il voulut le mettre à exécution et tâcher d’exterminer tout d’un coup la race des corbeaux. Il commença donc par se procurer tout ce qui était nécessaire à son dessein , et, lorsque tout fut prêt, il alla une nuit investir l’arbre sur lequel les corbeaux avaient établi leur domicile. Ces derniers, se trouvant attaqués à l’improviste, ne purent faire qu’une faible résistance; un grand nombre d’entre eux périrent. Cependant plusieurs trouvèrent leur salut dans la fuite, et parmi ceux qui échappèrent était le chef de la race,- avec ses trois ministres. Lorsqu’ils se virent tous hors de danger, le chef appela ses conseillers et leur demanda quels moyens il y avait d’éviter dans la suite de si funestes attaques.

l6ü LE SOLEIL,. LA. LUHE, ETC.

Un des ministres du corbeau répondit à cette question , que plutôt que de vivre ainsi dans de continuelles alarmes et de voir se renouveler les maux auxquels ils s’étaient déjà vus exposés ou peut-être de plus grands encore, il valait infiniment mieux, à son avis , abandonner le pays et se retirer au loin dans quelque lieu solitaire où ils pussent vivre en sûreté.

Le second ministre prit ensuite la parole, et s’éleva contre le conseil du premier : à son avis, lorsque l’on se trouvait une fois engagé avec un ennemi, quelque puissant qu’il fut, il ne fallait pas quitter le terrain sans s’ètre efforcé, par tous les moyens possibles, de se venger des maux qu’on en avait reçus , et voulant appuyer son sentiment d’un exemple :

Ce Soleil, la Cune, et les ïieitr <6éans leurs ennemis.

L’histoire nous apprend, ajouta-t-il, que, dans l’ancien temps, lorsque les Dieux et les géans se réunirent tous ensemble pour traire la mer de lait ( i ) et en extraire Xamrita ( l’am-

(j) Les Indiens reconnaissent sept mers, parmi lesquelles

LE SOLEIL, LA LUNE, ETC. ï6f

broisie) qui devait leur procurer l’immortalité, deux géans, ennemis des Dieux, se mêlèrent par ruse dans cette assemblée, sans être reconnus de personne, et burent aussi de l’amrita, qui les rendit immortels. Le soleil et la lune les ayant aperçus, les découvrirent au Dieu conservateur Vichnou. Celui-ci, irrité de l’introduction frauduleuse de ces Impies et de leur fourberie, essaya de les faire périr en les frap- .

pant de son terrible tchacara (i); mais ce fut en Vain, l’amrita qu’ils avaient bue les rendit invulnérables. Cependant, Vichnou , voulant les punir de quelque manière, les changea en planètes , et ces deux géans furent dès-lors transformés, l’un en la planète Rahou et l’autre en la planète Kettou (a). Depuis ce temps, ces deux derniers ont conservé une haine implacable contre le soleil et la lune, les auteurs de

est Kchira-Samoudra ( ou mer de lait). Le sujet auquel il est fait allusion dans cet apologue, se trouve rapporté au long dans le Bogavata , un de leurs livres les plus sacrés.

(i) C’est le nom d’une des cinq armes de Vichnou.

(a) Les Indiens, aux sept planètes qu’ils reconnaissent comme nous, en ajoutent deux autres, appelées Rahou et Kettou. Ce sont les deux étoiles fixes formant la tête et la queue de la constellation du Dragon , dont ils ont fait deux planètes. ' •

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