ET LE RENARD
et suis-moi à la cour du lion où tu vivras honoré de tous et où rien ne te manquera.
L’âne, ne soupçonnant aucune perfidie dans les paroles de celui qu’il croyait son ami, consentit à sa proposition avec une véritable joie, et le suivit sans témoigner la moindre défiance. fArrivé près de l’antre du roi lion, le ministre de celui-ci dit à l’âne de s’arrêter quelques momens, jusqu’à ce qu’il eût averti son maître de son arrivée.
Peu de temps après, le lion parut et s’avança à grands pas vers lane pour se jeter sur lui et le dévorer. Ce dernier s’aperçut aussitôt à l’allure et aux mouvemens convulsifs du lion , du danger qui le menaçait ; mais comme il était jeune et agile, il trouva son salut dans une prompte fuite; et le lion malade, se voyant hors d’état de l’atteindre, retourna à son antre, fort triste d’avoir manqué sa proie.
Sur ces entrefaites, un renard qui vivait dans le voisinage, instruit de l’état du lion et du désir qu’il avait de se nourrir du cœur et des oreilles d’un âne, dans l’espérance de trouver dans ce remède la guérison 'de sa maladie , et informé en même temps du tour qu’avait déjà joué au 1 lion malade l’âne dont on vient de parler, se présenta devant le lion et lui dit qu’il se char-
aoa l’âne, le lion et le renard.
geait de lui ramener ce même âne et de. le livrer entre ses griffes , pour en disposer comme il lui
Le lion accepta l’offre du renard , et celui-ci
se rendit immédiatement auprès de l’âne, auquel il rapporta qu’il venait de la part du roi lion, de la présence duquel il s’était déjà enfui avec tant de précipitation. Lui reprochant ensuite sa pusillanimité : De quoi as-tu donc eu peur, lui dit-il, pour te sauver si vite sans vouloir répondre aux premières civilités du roi? As-tu craint par hasard ses mouvemens brusques?
Sache qu’ils procédaient de l’excès de joie qu’il éprouvait en te voyant pour la première fois, et que le naturel du lion, lorsqu’il veut témoigner de l’attachement à quelqu’un est de le faire par des mouvemens violons et convulsifs. Crois-moi , profite de l’occasion de te mettre sous la protection d’un ami si puissant , je t’assure que si tu mets en lui une confiance sans bornes, tu ne tarderas pas à éprouver les effets salutaires de sa bienveillance. Suis-moi donc sans crainte, et jette-toi avec une entière confiance entre les bras d’un si puissant protecteur.
L’âne, séduit une seconde fois par les paroles du renard, l’accompagna sans défiance à
LE SINGE ET LE CROCODILE. ao3
l’antre du lion. Lorsque ce dernier l’aperçut près de lui, il se jeta sur Lui, le déchira eu pièces et lui arracha le cœur et les oreilles pour les dévorer.
Le singe avait cessé de parler, le crocodile l’écoutait stupéfait : Crois -tu donc, ajouta lç singe , qu’aussi stupide que l’âne dont tu viens d’entendre l’histoire , je fasse encore la folie de me confier à toi une seconde fois, après m’être heureusement échappé de tes pattes une première?
Le crocodile , confus de s’étre laissé attraper par le singe, retourna au lieu de son ancienne dpmeure , et n’osa plus reparaître auprès de lui.
Ces exemples nous apprennent , dit Vichnou- Sarma en finissant son récit, qu’on ne doit jamais se fier aux caractères naturellement médians ; nous y voyons en même temps que c’est à l’heure du danger que le courage et la présence d’esprit doivent se montrer, et qu’avec ces qualités on échappe aux plus grands périls.
Lorsque Vichnou-Sarma eut terminé le récit de ce Tantra , les trois jeunes princes ses élèves, qui avaient coutume de lui prêter l’oreille avec la plus respectueuse attention , lui réitérèrent les témoignages de leur vive reconnaissance pour le service inestimable qu’il leur avait rendu en
ao4 LE singe et le crocodile.
réformant leur caractère et leurs manières par des instructions tout-à-la-fois utiles et agréables : Nous étions auparavant, lui dirent-ils, grossiers et ignorans, sans esprit et sans éducation ; mais depuis que vous avez pris la charge de nous instruire, notre esprit s’est ouvert, l’éducation nous a polis , nous nous sentons à présent des hommes tout nouveaux. Daignez donc finir votre ouvrage et racontez-nous encore quelque histoire qui puisse nous instruire en nous amusant.