AVENTURE SECONDE
C’CXÊuf be 3umfitt.
De retour au mata, Paramarta et ses disciples ne s’entretinrent pendant plusieurs jours que des accidens fâcheux qui leur étaient survenus au passage de la rivière.
Il y avait dans le mata une vieille femme borgne dont, l’emploi était de balayer chaque jour le couvent, et d’en laver le pavé à la manière indienne , en l’enduisant de bouse de vache délayée dans de l’eau. Fatiguée de leur entendre si souvent répéter la même histoire , la vieille l'es interrompit un jour qu’ils la rapportaient encore :
D’après ce que je vous ai déjà entendu raconter plusieurs fois , leur dit-elle , je vois que celui de vous qui a fait le dénombrement après le passage de la rivière, a commis une erreur dans son compte ; il a omis de se compter luimême ou quelqu’un des autres. Mais si à l’avenir pareille aventure vous arrivait, je sais un
l’oeuf de JUMEMT. 2^g
moyen sûr et facile pour n’être pas exposés à retomber dans la même erreur. C’est de ramasser de la bouse de vache toute fraîche; vous en ferez un petit tas dans lequel chacun de vous, à genoux et incliné, fera un trou avec son nez, en l’y enfonçant jusqu’à la racine. Après cela, vous connaîtrez aisément et avec certitude le nombre des personnes présentes, en comptant le nombre de trous qui se trouveront sur le tas de bouse de vache.
Il y a environ soixante ou soixante-cinq ans, qu’étant en compagnie avec neuf autres jeunes filles, nous nous rendions toutes ensemble à une fête qu’on devait célébrer avec grande pompe dans un village voisin du nôtre. Chemin faisant, nous voulûmes connaître au juste quel nombre nous étions, et celle d’entre nous qui parlait le plus et qui paraissait en même temps la plus intelligente , nous indiqua comme le plus sûr et le plus court, le moyen que je viefis de vous donner; nous y eûmes recours, et chacune de nous ayant enfoncé son nez dans un tas de bouse de vache toute fraîche que nous avions ramassée sur la. route à cet effet, nous connûmes en comptant le nombre des trous, que nous étions en tout dix personnes, ni plus ui moins.
l’oeuf
J -avis de la vieille balayeuse parut très-sensé à Paramarta et à ses disciples et ils promirent tous de s’y conformer dans la suite, si pareille aventure leur survenait encore. Ils regrettaient vivement de n’avoir pas connu auparavant le moyen qu’elle 1 venait de leur indiquer. Cette manière de compter est infaillible, dirent-ils. Il n’est question, pour la mettre en pratique, ni d’argent à dépenser, ni de coups de bâton à recevoir, comme il nous est arrivé. Cependant, ajoutèrent les disciples, le plus sur moyen de u’ètrepas exposés à l’avenir à de pareils contretemps ou même à beaucoup d’autres plus fâcheux encore, c’est d’avoir un cheval. Ayons donc un cheval au plutôt, à quelque prix que ce soit.
Le gourou ne pouvant plus long-temps résister aux sollicitations pressantes de ses disciples, parut enfin disposé à se rendre à leurs désirs ; mais avant tout il voulut savoir ce que pourrait coûter un cheval. Pour en avoir un bon, répondirent-ils, il faut mettre cent cinquante, ou tout au moins cent roupies. Cent cinquante ou cent roupies, repartit le gourou d’un air tout stupéfait et d’un ton de trèsmauvaise humeur, vous moquez-vous de moi?
Suis-je en état de faire une pareille dépense pour un cheval ? Je déclare que je 11’en veux
DE JUMENT. a5l
point. Je continuerai d’aller à pied comme auparavant, et qu’on ne m’en parle plus.
La requête des disciples ayant été rejetée de si mauvaise grâce par leur maître, aucun d’eux n’osa plus lui rien dire sur ce sujet.
Sur ces entrefaites, la vache cjui fournissait du lait au gourou disparut ifn jour, sans que personne dans le village pût en donner de nouvelles. Sur-le-champ le disciple nommé Badaud fut envoyé dans les villages voisins pour la chercher. Pendant trois jours, il courut d’un village à l’autre, et après ce temps il revint sans avoir pu découvrir la vache et sans même en avoir eu de nouvelles. A son retour, le gourou lui demanda ce qu’elle était devenue; Badaud, avec un air d’indifférence, répondit qu’il n’avait pu le savoir; mais, ajouta-t-il, la perte de la vache est un très-petit, malheur en comparaison de la bonne rencontre que j’ai* faite en la cherchant; car pour une modique somme d’argent, qpntfnua-t-il avec emphase et avec les signes de la plus vive satisfaction , je puis vous procurer un cheval d’une race excellente.
A cette annonce de Badaud , Paramarta ravi de joie et impatient de savoir où et comment il avait fait une si heureuse rencontre, lui ordonna de s'expliquer plus en détail. Dans le
LOEUF
temps, reprit Badaud, que je cherchais notre vache de village en village, de désert en désert, de campagne en campagne, je vins à traverser la digue d’un étang autour duquel plusieurs jumens avec leurs poulains paissaient pai- . siblement l’herbe verte. Sur la pente de la digue je vis de grosses masses lourdes et presque rondes, de couleur verdâtre, et entourées de * gros feuillages (i); elles étaient si volumineuses qu’une seule serait suffisante pour la charge d’un homme vigoureux ; jamais de ma vie je n’avais vu rien de semblable. Par bonheur, j’aperçus un laboureur qui demeurait au-dessous de l’étang; je m’adressai à lui et lui demandai ce que c’était que ces lourdes masses rondes entourées de feuillages qu’on apercevait sur la pente de la digue. Quoi! m’a-t-il répondu en témoignant son étonnement de mon ignorance, est-ce que 'vous ne connaissez pas des choses si communes? Ce sont des œufs de jument .
Sont-ils à vendre? quel en est le prit ?4ui ai-je demandé avec empressement. Ils ne sont pas à moi, m’a-t-il repris; cependant je puis vous dire ce qu’ils coûtent : on les vend ordinairement cinq pagodes (a) la pièce, et si vous voulez
(i) C’étaient de grosses citrouilles que Badaud avait vues.
(a) Environ cinquante francs.
Jtnp. Ch-D&lAir * .