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Le pantin du diable

Les idées extrêmes ont d'ordinaire, dans leur 'jeunesse, un charme mystique qui les fait d'abord adopter et servir par des gens illuminés, ce qui est fatal, et désintéressés, ce qui est respectable. Ceux-ci se font, à l'occasion, tuer pour elles, et forment un groupe désolant et absurde de mar- Jgrs. Elles exercent, d'autre part, un attrait singulier sur une catégorie de sceptiques, qui, tout en n'y croyant que peu ou prou, se laissent entraîner vers elles par un dilettantisme, une curiosité ou un désœuvrement dépourvus d'ambition autant que de prudence. Ceux-là font de ^ l'art pour l'art, renchérissent sur les autres, et, 'j engagés plus qu'ils ne se le figurent eux-mêmes ^dcms la pièce tragique, risquent un mauvais coup "sans nulle raison appréciable.

^ Ce n'est que plus tard, une fois le terrain ^déblayé par ces deux équipes également à plaindre, "^.que surviennent les véritables avertis, sachant Zjiégager le côté pratique de l'affaire, ce qui veut "rd/re que, loin d'en mourir, ils en vivent, et tuent -^à leur tour quiconque n'est point de leur avis.

Le roman de Mme Hippius nous montre \quelques-uns de ces candidats martyrs du pre- ^mier stade, plus un de ces dilettantes sceptiques ? — qu'allait-il faire dans cette galère ! — et qui ^ meurt d'y être allé, sans avoir même la consola- - tion d'une ardeur ou d'une foi.

\ Ce dilettante, Youri, est, en réalité, et dans

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son scepticisme, plus extrême que les vrais adeptes qui l'entourent. Ses principes — qu'on pourrait qualifier d'absence de principes — sont d'une simplicité effrayante. Ils conduisent au néant, avec la prétention, par surcroît, d'en rire. Danse exactement macabre, avec musique, fleurs et parfums au bord d'un trou. Plaisir aussi, de se regarder dans la glace, inconscient Pétrone satanique. Un Mikhaïl doute des moyens, non du but. Youri doute des uns et de l'autre. Ce faisant, il s'imagine être très fort. Mais Satan l'est plus que lui. Satan qui, d'après Dostoievsky, cherche toujours à s'incarner, entre dans la peau de ce fantoche, d'ailleurs nécessaire à ses fins, et Youri^n'est que le pantin du Diable.

En dehors des leçons et des pressentiments qu'offre ce livre, paru en 1912, ce qui permet à chacun d'en tirer, selon son goût, la moralité qu'il lui plaira, nous pensons qu'il réunira les suffrages de tout lecteur objectif au point de vue de l'étude des caractères et d'un milieu essentiellement étrange. Le talent de l'auteur est remarquablement fait d' observation incisive, de sensibilité amère dans la peinture des paysages et des âmes. Fréquemment ironique, avec des haltes émues devant la misère ou la fraîcheur d'un sentiment, il atteint dans les derniers chapitres de ce roman, grâce au raccourci et à la simplicité de la mise en œuvre, à une grandeur digne des maîtres de l'angoisse et du mystère de la peur.

Ces qualités n'étonneront point lorsque nous aurons dit la place éminente occupée par Mme Hippius parmi les écrivains russes contemporains et la part considérable qu'elle a prise au mouvement d'idées et à la création de formules artistiques qui, dans les premières années du xx® siècle, ont régénéré une littérature au seuil de V engourdissement. Ses premières poésies sus-

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citèrent des critiques passionnées. De conception et de forme aussi raffinées qu'originales, elles furent traitées d' « école de la décadence », Puis, peu à peu, vinrent les disciples. Des revues d'avant-garde comme la « Viésy » (La Balance) et les « Severnyie Tsvéty » (Les Fleurs du Nord), consacrèrent leurs efforts à propager et affirmer la doctrine littéraire de Mme Hippius. Après la publication de son premier recueil de contes et de poèmes intercalés, qui obtint un succès retentissant, elle fonda une revue, la « Novyi Pout » (La Voie nouvelle), dans laquelle elle se chargea de la critique.

L'œuvre de Aime Hippius se compose de cinq volumes de nouvelles, quatre de poésies, trois romans, une pièce de théâtre (l'Anneau vert), et d'un recueil de critique, non compris un nombre extrêmement important d'articles disséminés dans la plupart des périodiques de Pétrograd et de Moscou.

Nous ajouterons qu'au cours des années 1906 et 1907, Mme Hippius a rédigé la rubrique « Les Lettres russes » au Mercure de France, ajoutant ainsi à ses titres — élégance qui ne saurait nous laisser indifférents — celui d'écrivain français.

Paul de Chèvremont.

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