YOURI
ILS faillirent se heurter — tous deux marchaient si vite. Ils levèrent les yeux l'un vers l'autre. La jeune fille — ^ vêtements modestes, presque pauvres — parla la première :
— Bonjour. C'est vous?
— Natacha !... Je ne vous aurais pas reconnue... Il y a si longtemps...
— Longtemps... oui... Mais vous — vous êtes toujours le même ! Vous avez toujours dix-sept ans.
A la vérité, il avait un charmant visage ; si jeune... un visage de fille...
— Tant mieux. J'ai cependant vingt ans passés... Et vous habitez ici, à Paris?
Mais Natacha semblait déjà regretter son premier mouvement. Elle dit d'un ton vague :
— Oui... Et voilà que nous nous sommes rencontrés... Nous nous rencontrerons peut-être encore, Dvoïékouroff... Et maintenant, je...
— Vous voulez me dire adieu? A votre aise. Je ne serais pas venu vous chercher, Natacha, je vous le dis comme je le pense. Pourtant, puisque nous voilà, bavardons un peu. Je vous
(*) Youri, Youroulia, Yourotchka, Yourka, diminutifs de Georgi (Georges).
avais oubliés, et vous, et Mikhaïl, et les autres, et un peu aussi... ce que j'étais alors pour vous tous. Je l'avais simplement oublié, ne songeant qu'à la minute présente. Mais il m'a suffi de vous rencontrer par hasard pour que je sois heureux tout à coup de me souvenir. Pourquoi faire fi d'un hasard agréable?
Il eut un charmant sourire, intelligent et lumineux.
Natacha, elle-même, sourit involontairement.
— Je repars pour la Russie, continua-t-il. Désormais pour longtemps, sans doute. Nous ne nous reverrons plus, peut-être.
— Pour la Russie? dit Natacha, rêveuse.
Ils marchèrent côte à côte, lentement, sur le large trottoir, bousculés par le flot, si vivant à cette heure, de la foule juvénile et peu élégante du grand boulevard voisin de la Sorbonne. Le crépuscule parisien tombait, d'une pâleur hivernale.
— Eh bien, Natacha? On se quitte?
Elle se tut.
— Allons, venez tout de même ; asseyonsnous un moment. Tenez, voici le Luxembourg.
Ils franchirent la rue, se dirigèrent vers la grille du jardin.
Un coucher de soleil, pressé, rouge-clair et froid, à travers l'ombre grise des arbres ; un bruit glacé de branches nues, pareil à un entrechoquement de petits os — tout à fait une pleine nuit de mai à Pétersbourg (^).
— Parlez-moi de vous, dit Natacha, frissonnante.
Ils prirent place sur un banc, près du bassin. — ■ Eh bien, voilà : ici, je me suis occupé de chimie.
— De chimie? s'étonna-t-elle.
(1) A l'époque des nuits blanches. — N. d. T.
— Oui, oui... Vous vous rappelez probablement que j'ai commencé par étudier la philosophie en Allemagne? Eh bien, la chimie est plus facile. Je m'en suis rendu compte. Pour la philosophie, j'en sais assez comme cela. Mais quelle ennuyeuse conversation, n'est-ce pas? Philosophie, chimie, tout cela doit vous être bien égal... Et c'est à moi de savoir quelles études me conviennent le mieux.
— Vous allez en Russie?
— Oui. Il faut que j'en finisse avec l'Université de Pétersbourg. Pétersbourg !... j'ai le désir d'y vivre... Vous êtes seule ici, Natacha? Mais Mikhaïl? Mais... les autres?... Où sont-ils?
Ceux auxquels, d'un ton de négligence affectée, faisait allusion Youri Dvoïékouroff, étaient des révolutionnaires russes. Il fraya jadis avec eux. Lors des troubles de 1905-06, il lui arriva, joyeusement et sans crainte, de leur venir en aide. L'émeute étouffée, Youri perdit de vue ses amis. Quelques-uns furent arrêtés, d'autres reprirent leur existence de rebelles, le reste s'enfuit à l'étranger. Quant à Youri, il passa inaperçu et ne fut point inquiété. Il oublia d'ailleurs rapidement cette aventure. Il se rendit à Paris, y séjourna pour ses affaires personnelles. C'est alors qu'y rencontrant Natacha, il venait de se rappeler Mikhaïl. Il apprit ainsi que Natacha et son frère étaient tous deux des « hors la loi ».
Natacha demeura quelque temps sans répondre à la question de Youri.
— Je n'en sais rien, fît-elle enfin, d'un ton évasif.
— Vous ne voulez pas me le dire? Bien. Ce n'est pas nécessaire. Je ne suis pas curieux. Vous et eux, Natacha, représentez pour moi le passé... un passé cher, agréable et vivant, c'est pourquoi je voulais me le rappeler, voilà
tout. Mais plus je vous regarde, plus j'ai idée que vous avez assez de ma conversation? Quelle triste mine vous faites...
— Non, restez... C'est parce que je suis habituée à avoir peur de tout que je vous parle ainsi, Youroulia. Pourtant, vous, on n'a pas besoin de vous craindre... Vous êtes heureux.
— Je suis heureux, dit-il simplement.
— Et vous ne mentez jamais?
— Si, je mens quand il le faut... Mais seulement quand il le faut.
Natacha se leva.
— Cher Youroulia, cet entretien, en ce moment, ne me donne aucune joie. Il est préférable que nous nous quittions. Écoutez seulement : vous allez à Pétersbourg, n'est-ce pas? Bien. Cherchez-y mon frère. Je vous enverrai demain un petit paquet pour lui. Cela va? Où demeurez-vous?
Youri se leva aussi. Il était grand, mince et robuste comme un jeune sapin.
— Je demeure tout près d'ici, mais je vous en prie, Natacha, ne m'envoyez pas ce paquet. Je ne chercherai pas Mikhaïl. Je n'ai pas besoin de lui. Oh, n'ayez pas de chagrin, ma chère, j'en serais désolé. Je parle comme je pense. Si Mikhaïl a besoin de moi, c'est lui qui me cherchera et je ne me déroberai pas. Mais comprenez-moi bien... Quel plaisir aurais-je à présent à me mettre en quête de Mikhaïl, à lui apporter, à lui remettre ce paquet? C'est une chose qui ne me regarde pas, et les choses de ce genre je les oublie, je m'en acquitte détestablement. Ne vous fâchez pas, ma chère...
Natacha se mit à rire. Elle se rassit. Elle se rappelait tout à coup ce Youri, tel qu'elle l'avait connu naguère, si différent de son entourage, à elle. Elle se rappelait quelle joie, quelle
curiosité c'était alors pour elle de le regarder, de l'entendre. Tous l'aimaient, on ne savait pourquoi. Elle, Natacha, l'observait plus qu'elle ne l'aimait. Puis tout cela s'était oublié. On avait déjà tant vécu depuis ce temps-là...
— Vous riez... Vous n'êtes pas fâchée?
— Non, non. Allons, quelle sotte je suis. Vous voilà, je vous reconnais... Ne parlons plus de paquet. Le printemps prochain, j'irai, moi aussi, à Pétersbourg. Si Mikhaïl ou moi avons alors envie de vous voir, nous vous trouverons bien.
— Voilà qui sera parfait. Tenez, maintenant, je me sens plus à l'aise avec vous que tout à l'heure. Et pourtant non, ce n'est pas comme autrefois. Vous avez l'air de souffrir... Oh, Natacha !... Pourquoi? Je ne suis cependant pas un étranger pour vous... je connais aussi Mikhaïl...
— Qu'en savez-vous?
Youri se tut. Il n'avait plus envie d'ouvrir la bouche. Cela devenait pénible. Il aimait bavarder mais cette sorte de discussion lui était désagréable. Un instant à peine venait de s'écouler depuis leur rencontre, que déjà, au souvenir du passé de Natacha et de son frère, il envisageait clairement ce qu'ils devaient être aujourd'hui, à la suite des ravages révolutionnaires et des désenchantements intimes. Cela valait-il la peine d'en parler?
— C'est toujours le Mikhaïl de naguère, dit Natacha.
— Allons, oui, oui. Peut-être n'est-il pas comme naguère, mais il vit comme naguère, de devoir. Il est prisonnier du devoir.
■ — Que faire? Comment vivre? dit tout bas Natacha.
• — Ah, je n'en sais rien. Je ne donne pas de conseils aux autres. Contentez-vous de vivre
simplement, sans essayer de croire à quelque chose. Vous êtes une sceptique, Natacha, mais d'un scepticisme noir et sans gaieté. Vous n'avez jamais eu foi en quoi que ce soit et cela vous irrite contre vous-même... Vous êtes malheureuse, malheureuse.
Il la considéra d'un air de tendre pitié.
— ■ Adieu, mon amie... Vous êtes tout de même harmonieuse ; à votre manière...
Il avait hâte de partir. Les évocations du passé ne le tentaient plus. Elle était vraiment trop triste. Cela devenait lugubre.
— Vous me plaignez, dit Natacha. Moi, de mon côté, je vous ai souvent envié. Mikhaïl, non.
— Je suis heureux parce que je le veux, dit Dvoïékourolî. Parce que j'ai choisi de l'être. Ne devrait-on pas avoir un souci plus calculé...
— De soi-même? suggéra Natacha.
— Hé, de qui donc?
Natacha le regarda, pensive et comme incrédule. Elle demeurait immobile, ses yeux clairs devenus vides.
— Youroulia, dit-elle soudain, vous rappelezvous Khessia?
Il fronça les sourcils, une ombre passa sur son visage.
— Quelle soif vous avez de remuer les souvenirs désagréables. Oui, je me la rappelle, cette petite juive. Pourquoi diable s'est-elle amourachée de moi ! Il m'a été impossible de lui rendre la pareille. Elle ne me plaisait en aucune façon. D'ailleurs, cela ne vous regarde pas. En vérité, Natacha, je regrette de vous avoir rencontrée. Vous ignorez toute joie de vivre, vous n'êtes bonne qu'à broyer du noir.
Il fit le geste de partir, mais revenant sur ses pas :
— Je ne veux pas d'aigreur entre nous,
reprit-il affectueusement. Vous êtes pour moi le cher passé, toute une page de ma vie. Rappelez-vous quel temps ce fut, et comme nous étions alors heureux de nous voir. Nous étions tous vivants, jeunes, joyeux...
— Croyants... dit doucement Natacha.
— Oh quant à cela ! Ma foi d'alors ne valait pas mieux que celle d'aujourd'hui. Cependant j'étais avec vous. J'ai prononcé de grands mots, soutenu vos idées? Vous ai-je jamais déçus, même aux heures de Moscou, derrière les barricades, quand nul ne pouvait répondre d'un , jour, quand j'exécutais vos ordres, et vous — parfois — les miens? mais ne vous disais-je pas franchement, aussi, que je n'étais pas des vôtres, que, jusqu'à la mort, je ne me dévouerais jamais à la cause de la révolution... que, comme vous...
— Dans ces moments-là, il ne s'agissait guère de raisonner...
— Non... et cependant, je profitai d'un instant pofltr vous avouer la vérité, à vous et à Mikhaïl. Je vous dis que ce n'était pas à vous que j'appartenais, mais à moi-même. Je servais votre cause parce que cela me plaisait momentanément, et parce qu'une telle cause doit séduire un jeune homme. Rien de plus 1 Et je reconnais en toute indépendance que sans cela ma jeunesse aurait été vide, c'est-àdire ma vie. Vous vous rappelez?
— Oui, dit tristement Natacha. Vous avez raison. Mais Khessia est excusable d'avoir cru en vous, de vous aimer...
Dvoïékouroff haussa les épaules, impatienté. Il aurait voulu dire que Khessia était, en effet, excusable, et, aussi, que tout cela n'avait pas d'importance. Mais il garda ces deux appréciations pour lui.
— Voici qu'on ferme, dit Natacha. Il est
temps. Adieu, je m'en vais. C'est égal, ajouta-t-elle résolument, je ne regrette pas notre rencontre. Soyez ce que vous êtes si vous ne pouvez être autrement... Et soyez heureux 1
— Je le serai.
Il lui serra énergiquement la main et, souriant, la suivit du regard.
Elle s'en alla, grise dans la grisaille crépusculaire ; svelte, distinguée, malgré la simplicité de sa mise, elle ressemblait à quelque princesse déguisée.
Youri descendit le boulevard où les lampadaires qui venaient de s'allumer coloraient la foule de reflets bleus et jaunes.
Il pensait : « Khessia, hum... Natacha m'aurait plu davantage. Son harmonie... ou son manque d'harmonie a du charme. Pourquoi cette idée-là ne m'est-elle pas venue?...
— Oh, le joli garçon I (^) lança, en passant, une fille dont les yeux brillèrent.
Youri sourit par habitude et poursuivit son chemin, songeant encore à Natacha, f|)uis peu à peu, cessant bientôt de songer à elle...
{^) En français dans le texte. — N. d. T.
l' " ÉTUDIANT "
LE vieux sénateur Nicolas Yourévitch Dvoïékouroff avait le visage rasé, flasque, la vue basse et souffrait désespérément de la goutte. Cette goutte le clouait dans son fauteuil et, depuis longtemps déjà, il n'avait mis le pied hors de sa chambre.
On l'oubliait. Il s'en rendait compte. De dépit ou d'ennui, il passait ses journées à griffonner l'on ne savait quoi, mémoires ou écrivasseries quelconques, ayant refusé de se servir de secrétaire.
Il était avare et pauvre, solitaire et renfrogné. Personne, si ce n'est sa fille Litta, ne pénétrait d'ordinaire, de toute la journée, dans son appartement.
Cet appartement, que lui cédait la comtesse, sa belle-mère, était particulièrement morne et sans beauté, malgré la solennité taciturne de hauts plafonds et de lourds meubles anciens et sombres.
Litta, âgée de seize ans, habitait chez sa grand'mère. La comtesse, sitôt la mort de sa fille, avait pris possession de l'enfant ; elle ne lui pardonnait point d'être une Dvoïékouroff, mais tenait cependant, en souvenir de la défunte, à lui faire donner une éducation convenable.
Quant à son gendre, le sénateur Nicolas Yourévitch, la sèche et vieille dame lui consacrait une calme et même peu explicable anti-
pathie. Ils demeuraient des mois sans se voir.
Chose curieuse, à l'égard de YouTi, issu d'un premier mariage de Nicolas Yourévitch, la comtesse manifestait, depuis des années, une tendresse toujours plus grande. Était-ce parce que sa mère était pauvre, mais « de bonne naissance », — d'ailleurs mésalliée par la suite avec ces « Dvoïékouroff », — était-ce simplement parce qu'il lui plaisait, toujours est-il qu'elle parlait de Youri avec bienveillance et qu'elle avait confiance en lui.
« Décidément, ma petite, c'est un garçon très bien élevé y>(}), répétait-elle après chaque « audience », en remuant la tête de façon significative. Youri lui plaisait.
Litta rougissait de contentement. A elle aussi, son frère plaisait. A qui pouvait-il ne pas plaire?
Il n'entra jamais dans la tête de Nicolas Yourévitch, et encore moins dans celle de la comtesse, que l'on put limiter en quoi que ce fût la liberté dont jouissait Youri. Il en usait de sa propre autorité, comme d'un bien imprescriptible. Depuis l'âge de dix-sept ans, il avait même accoutumé de ne mettre personne au courant de ses allées et venues, de ses faits et gestes. Il ne demandait jamais d'argent, ce qui était apprécié de la comtesse, et son père admettait comme une chose toute naturelle et sans en prendre souci, que Youri se contentât de sa mensualité de cent roubles.
Au surplus, lors des deux premiers voyages que Youri fit à l'étranger, en Allemagne, puis à Paris, Nicolas Yourévitch lui alloua-t-il quelques subsides supplémentaires auxquels la comtesse en ajouta quelques autres sans se faire prier.
Dès son retour de Paris, à la fin de l'hiver.
(1) En français dans le texte. — N. d. T.
l'«étudian't» 21
Ipouri annonça qu'il avait retenu, pour ses trajvaux, une chambre dans le quartier des Iles. ICela ne voulait pas dire qu'il déménageait, jmais, simplement, qu'il ne reviendrait pas régu- Ijiièrement passer la nuit à la maison. Voilà tout. I Le père ne dit mot, la comtesse rie fit aucune objection, Litta, secrètement, en eut du chagrin. Et ainsi allèrent les choses.
C'est dans cette chambre que Youri se trouijvait, un soir d'avril, en compagnie de son ami et parent Sacha Levkovitch.
— Tu as là une installation parfaite, une Ivraie chambre d'étudiant, disait mélancoliquement Levkovitch. Seulement, on ne t'y trouve jamais. Je suis allé chez toi : personne. On m'a donné ta nouvelle adresse, et c'est pour la troisième fois que je viens ici.
— Tu as besoin de quelque chose?
— Mais non. Ça va... Songe donc que je ne t'ai encore vu que deux fois depuis ton retour,
La chambre est peut-être parfaite, mais un peu étroite. Dans un coin, une grande table couverte de pots et de flacons. Youri en vêtement d'intérieur, allongé sur un divan de molesquine, fume une mince cigarette. Levkovitch, quoique débarrassé de son sabre, est gauchement assis sur le bord d'une chaise, les jambes recroquevillées.
— La chimie?... interroge-t-il en louchant vers les fioles.
— Oui... Ici, au moins, on peut s'occuper de quelque chose de sérieux 1
Levkovitch est un cousin, issu de germain, de Youri, Il n'a pas trente ans. Auprès de Youri pareil à une svelte flûte à Champagne, Levkovitch ressemble à un gros verre épais et ordinaire, au pied court.
Son visage, quelque peu enfantin, n'est ni spirituel, ni bête. Il est simple, et c'est tout.
De tels êtres savent aimer profondément, et sans arrière-pensée.
Levkovitch est officier. Eût-il suivi toute autre carrière, que son langage, ses habitudes en eussent été changés, non lui-même.
Ils se rencontraient rarement, mais Levkovitch avait un culte pour Youri. Il croyait en lui, sollicitait ses conseils. Chez Youri, l'amitié affectait une allure protectrice et condescendante. Il était sobre de paroles avec Levkovitch. En revanche, il l'écoutait patiemment et le défendait en toutes circonstances.
— Je suis toujours occupé, Sacha, dit-il avec douceur. Tu aurais dû m'écrire un mot, nous aurions convenu de quelque rendez-vous.
— Ne viendras-tu pas chez nous? fit tristement Levkovitch.
Et, sans attendre la réponse :
— Pourquoi n'es-tu plus le même à mon égard? continua-t-il d'un ton précipité. Bien, admettons que tu sois le même... pourtant, il y a quelque chose... J'ai décidé de te demander... Ça ne peut pas continuer ainsi.
— Me demander quoi?
— Voici. Lorsque tu es revenu et que je t'ai annoncé mon mariage, cette nouvelle a paru, d'abord, te faire plaisir. Puis, apprenant que c'était avec Moura, tu t'es écrié : « Tu as tort. » Depuis, tu n'es pas venu me voir. Et moi qui étais si heureux, si heureux... Dis-moi, que signifiait ton exclamation?
— Si tu es heureux, Sacha, cela suffit. Je me suis trompé. Te connaissant et connaissant un peu ta femme, je pensais que vous aviez tort de vous marier, un point c'est tout... que ton amour pour elle était regrettable...
— Pourquoi regrettable?... Non, tu le diras... Et elle qui, au contraire, parle si gentiment de toi, si gentiment...
— Mais je ne dis aucun mal d'elle, moi non plus. Je l'ai un peu connue dans le temps, et il me semblait simplement que vos caractères étaient opposés. Je ne désire que ton bonheur, Sacha. Tu n'es pas trop exigeant, mais vraiment, vieille bête, tu es incapable de juger ce qui te convient ou non. J'ai du dépit, parfois, de tant me préoccuper à ton sujet.
Levkovitch se mit à rire.
— J'ai su trouver moi-même mon bonheur... et l'amour. Merci néanmoins de ta sollicitude. Sois gentil, frère, viens nous voir. Tu verras comme il fait bon chez nous.
— Je viendrai.
— Elle est étonnante, ma petite Moura.
Écoute, entre nous, je ne m'attendais pas à la voir si... enfin, c'est un tel tempérament que j'en ai même été effrayé. Imagine-toi une jeune fille, l'air d'avoir quinze ans — ta sœur Litta paraît plus âgée qu'elle — et tout à coup... D'où diable a-t-elle pu prendre ça? L'amour fait des miracles.
Youri tira une bouffée de sa cigarette.
— Parfait, parfait, dit-il, comme s'il désirait couper court aux épanchements du jeune marié. Je viendrai avec plaisir.
— Moura doit partir prochainement pour la campagne, chez sa tante. Ne tarde donc pas trop, Youroulia... Merci, cela me tourmentait. Je t'en aurais déjà parlé, mais avec toi on n'a jamais le temps.
— C'est vrai, concéda Youri. Quand tu auras besoin de moi, il sera préférable de t'informer là-bas, à la maison, j'y suis plus souvent qu'ici.
Levkovitch se leva, se hâtant de boucler son ceinturon.
— Sais-tu que si ce n'était pas toi, Youri, plaisanta-t-il, j'aurais peur de te faire venir chez nous. Je serais jaloux de toi. Tu es trop beau !
Youri le regarda en souriant.
— Ne crains rien, va 1 Pour cent petites Moura je ne voudrais te faire de peine. Mais que tu sois jaloux, pouah !... ce doit être un sentiment désagréable... barbare... comme toutes les passions, du reste.
— Ça veut dire que l'amour aussi... Ha, ha, ha 1...
— Qu'est-ce qui te fait donc rire, stupide enfant? dit affectueusement Youri. Certainement, l'amour aussi 1... comme toutes les passions. Mais décampe, cesse de raisonner. C'est inutile, on ne te changera pas.
Levkovitch s'arrêta devant la porte.
— La passion, c'est la vie, émit-il d'un air important. Quelle doctrine desséchée viens-tu prêcher là?
— Je ne prêche rien du tout. Qu'est-ce que cela peut me faire? Mais comment ne pas dire ce qui est la vérité? Je respecte le christianisme parce qu'il a lutté contre les passions. Mais le monde, vois-tu, finira par s'en débarrasser, et alors !...
Levkovitch écoutait, ne comprenant guère. Youri s'interrompit brusquement.
— Ainsi, au revoir, mon vieux ! Je viendrai, sois tranquille !
Levkovitch parti, Youri tira sa montre et regarda par la fenêtre. Le ciel était haut, clair et froid. Il faisait un vent sec. Le crépuscule d'avril ne mourait pas encore.
« Une ordure », bougonna-t-il à haute voix, tandis qu'il se préparait à sortir et cherchait une clef sur la table. Une vraie ordure, cette Moura I Dommage pour Sacha 1 Et, par-dessus le marché, idiote 1 Mais qu'est devenue sa Léontine?... C'est chez elle qu'elle se prépare à aller, peut-être...
D'ailleurs, ni Moura, ni son ancienne gouver-
l' «ÉTUDIANT» 25
nante Léontine, que connaissait si bien Youri, n'éveillaient en lui aucun sentiment d'animosité. Toutefois, à la considérer au point de vue de Sacha, 1' « ordure » en question devenait la cause d'une bêtise dont, cela était à prévoir, Sacha supporterait les conséquences malheureuses.
Lui aussi, évidemment, est idiot, pensait Youri. Mais on ne le changera pas. C'est dommage. Et puis... et puis, que le diable les emporte tous 1
Tel qu'il était, dans son costume d'intérieur, il descendit quatre à quatre l'escalier et se trouva dans la rue déserte.
L'instant d'après, il roulait à bicyclette, par petits bonds élastiques sur le pavé inégal. Les bandages de la machine reluisaient. Un vent poussiéreux lui balayait le visage.
Il avait une longue route à faire, tout Pétersbourg à traverser. Mais il se sentait heureux et robuste ; heureux et libre, les nerfs puissamment ramassés. Les chemins étaient ouverts comme l'était, devant lui, cette large et déserte voie des Iles. Le guidon d'acier lui obéissait sans effort, tout comme son corps et sa vie étaient les esclaves dociles de sa pensée, de sa volonté, de son désir et de son caprice.
Combien il était enrageant de se dire qu'il pouvait exister, quelque part, des gens aussi bêtes, aussi malheureux I
Tant pis pour ceux-là. Lui, saurait apprendre la beauté de vivre.