‹ Le pantin du diableChapitre 23 sur 23 · UNE LETTRE PERDUE · texte numérisé non relu

UNE LETTRE PERDUE

« à ce que vous n'étié encore jamais malhonette, « et que vous disié par concékant que vous « péyeric une some poure l'enfant, poure m'ai- « viter une honte. Cete Stepanida m'en fera « une vie si elle remarque quelque chose, elle « me mengera. Mais je ne la crins pas, je sorai « lui raipondre moi-même, je ne sui pas de celés « qui coure apret les garson, moi, je man moque « et je crache sur ele. Et puit je fini cete letre « en tambrassant beaucoup beaucoup de fois, « mon cher petit Iliouchka, et en espéran une « pronte raipoace, je me cigne

ta Maria Soukhanova. »

Cette lettre-là fut déposée à la poste restante le 13 juin. Mais personne ne l'a réclamée depuis lors. Le patron pas commode, les recommandations faites à Machka pour l'envoi de ses lettres, Youri a oublié tout cela. Il ignorait même, sans doute, que Machka sût lire et écrire.

Il y a longtemps, il est vrai, qu'il n'allait plus la voir. Il était occupé d'autre chose. Machka lui était complètement sortie de la tête.

Se rappellera-t-il? Viendra-t-il? Mais il ne vient toujours pas, et Machka est trop flère pour lui écrire une seconde fois. Elle ne sait pas que sa première lettre, dans sa belle enveloppe de papier glacé, attend là-bas qu'on la réclame, et qu'elle ne le sera jamais.

Il y a beaucoup de choses que Machka ne sait pas. Ce qu'elle sent par contre, et d'instinct, c'est que, disparût-il tout à fait, son Iliouchenka ne serait pourtant pas un « malhonnête homme », et qu'il n'en faudrait accuser que l'amère et méchante destinée...

"T^T EUF heures du matin.

^L Litta s'était couchée, la veille, en

I ^ rentrant de leur promenade en voiture. Elle était fatiguée ; cependant sa nuit se passa à remuer dans sa tête mille pensées étranges.

La petite chambre à coucher était encore sombre, bien que les rideaux fussent blancs. Ce ne devait pas être un jour de soleil.

— Mademoiselle, Mademoiselle 1

Litta ouvrit les yeux. Auprès de son lit, entrée sur la pointe des pieds, Glikéria était là, son bonnet de travers, un doigt sur les lèvres.

— Quoi?... Il est tard? Pourquoi ne m'as-tu pas réveillée?... Mais qu'as-tu?

— Mademoiselle, chère mademoiselle... Il y a un malheur chez nous... Il y a longtemps que je voulais vous réveiller, mais je n'ai pas osé...

Litta sauta du lit, demeura là, dans sa longue chemise de nuit, les pieds nus sur le parquet.

— Mais quoi?... Qu'y a-t-il?

— Un malheur... Ils l'ont arrêté. Ils l'ont emmené. Le barine...

— Papa?

— Que dites-vous, mademoiselle... Dieu Seigneur 1... Non, le jeune barine, notre petit soleil rouge, Youri Nicolaïévitch 1...

Glikéria tremblait, pleurait, bégayait.

— En voilà une histoire, murmura Litta, sans bien savoir de quelle histoire il s'agissait.

— Explique-toi clairement, Glikéria... Est-ce qu'il a couché ici?

— Non, pas ici, pas ici. C'est aux Iles qu'ils sont allés le prendre. Cette nuit 1 Ils ont terminé là-bas, et ils sont maintenant ici, dans son cabinet. Ils fouillent dans ses papiers, dans ses livres...

— Comment? On fouille... ici?

— Ils sont là depuis huit heures. Il y a des soldats dans l'antichambre. Il y a aussi une Excellence avec un registre, ce qui veut dire qu'on a ordonné de faire une perquisition dans le cabinet de Youri Nicolaïévitch.

— Que dit papa?

— Il s'est contenté de gesticuler. Ce n'est pas à lui qu'ils en ont. Ils ne sont pas entres chez lui. L'ordre est pour le seul et unique cabinet de Youri Nicolaïévitch. Il y a six hommes... Mon Dieu, mon Dieu, quel malheur, quel malheur...

— Mais comment sais-tu qu'ils l'ont arrêté?

— Je le sais. J'ai entendu... Oh, chère mademoiselle, que va-t-il arriver?...

Litta, fiévreusement, essayait de s'habiller sans que ses mains tremblantes le lui permissent.

— Et grand'mère?

— Son Excellence n'a pas encore sonné. Personne n'ose lui annoncer la nouvelle... Quelle affaire, quelle affaire !... Il y a deux soldats à la porte de l'antichambre. Ils interrogent les gens qui veulent entrer. Ainsi, tout à l'heure, est venu le caissier du magasin de meubles, pour apporter la note de Son Excellence. Tout de suite ils ont téléphoné pour s'assurer qu'il était bien du magasin, pour savoir chez qui il venait et si ce n'était pas pour Youri Nicolaïévitch.

— Glikéria, quel jour est-ce aujourd'hui? Mardi, n'est-ce pas?

Litta était d'une pâleur de marbre — qui envahissait jusqu'à ses pieds nus, — mais elle parlait d'une voix calme.

— Mardi. Veuillez vous habiller, chère mademoiselle. Il est déjà presque dix heures.

— Dix heures?

Litta se sentit glacée. Elle ne pouvait s'y reconnaître encore au milieu du tumulte de pensées qui l'assaillaient ; l'une d'elles, pourtant, l'oppressait, dominait toutes les autres : des soldats chez Youri, des soldats dans l'antichambre... qui téléphonaient... Dix heures... mardi... le dernier mardi...

Dans une demi-heure, viendrait Mikhaïl.

Viendrait -il? Peu importe, il pouvait venir. Il viendrait, il viendrait. Et il ne fallait pas qu'il vînt.

Cela seul : « Il viendra, il ne faut pas qu'il vienne », cela seul existait en ce moment pour Litta, se gravait dans son âme en lettres de feu.

Glikéria la regardait, silencieuse. Cinq minutes plus tard, Litta était prête. Rapidement, quoique sans la moindre agitation, elle avait sorti d'une armoire une ancienne robe courte et laissé flotter sur ses épaules, comme naguère, ses longs cheveux pâles. Elle agissait, avant de savoir exactement de quelle façon il fallait agir.

— Glikéria, écoute : tu vas venir avec moi. Donne-moi mon chapeau noir... le rond, en toile cirée...

Glikéria l'interrompit.

— Que dites-vous, mademoiselle? Où voulez-vous aller? Il est impossible de sortir...

— Tu vas venir avec moi, répéta Litta. Écoute-moi bien : tu m'accompagnes à ma leçon de musique. Ma maîtresse de piano est enrhumée, elle ne peut pas venir ici et c'est moi qui dois aller chez elle... Tu as compris?

— Seigneur, ayez pitié de nous ! Quelle maîtresse de piano? De ma vie je ne vous ai accompagnée chez elle... Mademoiselle, jamais je n'oserai...

Les dents serrées, Litta saisit le bras de Gllkéria.

— Que dis-tu?... Que tu ne viendras pas? Qu'il n'y a pas de maîtresse de piano? Eh bien, moi, je te préviens de ceci : je sais ce que je fais. Si tu ne viens pas, cela sera mauvais pour Youri, entends-tu?

Glikéria, abasourdie, ouvrait, fermait sa bouche dont ne sortait aucun son. Mais Litta ne s'occupait déjà plus d'elle. Son parti était pris. Elle irait. S'étant glissée dans le salon obscur et désert, elle entassa quelques sonates au fond d'un vieux carton qui portait en lettres dorées le mot Music, ajusta son chapeau de fillette sur ses cheveux bouclés et sortit dans le corridor.

Glikéria, un châle sur les épaules, l'y attendait, l'air agité.

— Mademoiselle, vous n'y pensez pas... avec cette robe seulement... et s'il pleut?...

Sans répondre, Litta se dirigea vers l'antichambre.

— Mademoiselle, ce serait peut-être mieux... par la porte de service...

Pourquoi pas, en effet?... Mais non, quelqu'un de la maison pourra s'y trouver, le dire à la comtesse... Et même, en dehors de cela, il semble à Litta qu'il vaut mieux ne pas se cacher.

Un moment d'arrêt, dans le demi-jour de la grande antichambre. On les a questionnées, d'un ton indécis, ne sachant trop s'il fallait ou non les interroger. Glikéria a murmuré quelque chose, Litta a tendu son carton à musique, et poliment, on les a laissées passer.

Les voici toutes les deux dans l'escalier...

OÙ aller, à présent, mon Dieu?... A droite... à gauche?... De quel côté, mon Dieu, pour le rencontrer?...

Qu'ils ne se rencontrent pas, qu'il arrive, monte et demande Litta : on se mettra à la recherche de celle-ci, on se renseignera sur lui par téléphone, et alors, cela ira mal, tout à fait mal... Mais ne pas courir à sa rencontre serait encore pire. Un fait domine tout : que Mikhaïl entre par cette porte, il est perdu 1 -

A quoi se résoudre, mon Dieu?... La dernière fois, se trouvant par hasard au balcon, Litta le vit venir par le côté droit de la rue. Si elle envoyait Glikéria de ce côté, pendant qu'elle-même, irait de l'autre?... Impossible î Glikéria ne comprendrait rien ; elle le laisserait échapper et ne saurait plus retrouver Litta.

La jeune fille se sentait faiblir, ses jambes fléchissaient.

C'est du côté droit qu'il est venu, la dernière fois... eh bien, cette fois-ci, j'irai à gauche.

Elle se mit en route, sur ses jambes qui flageolaient. Glikéria se traînait derrière elle. Le jour était trouble et blanchâtre. Des rafales de vent soulevaient une poussière aveuglante. Quelques charrettes, avec des jambes pendantes de moujiks, passaient, dans un bruit de cahots. Sur les trottoirs, personne. Plus loin, plus loin... Jusqu'où faudrait-il suivre la rue Fontanka?... Et s'il allait arriver par la ruelle, là-bas...

— Mon Dieu, tout est perdu... Pourquoi espérer encore...

Litta n'a plus qu'à s'arrêter, à rester ici, près de la grille du canal, son carton de musique à la main... elle n'a plus qu'à s'arrêter, à attendre... quoi?

Mais le voici. Lui, lui 1 II sort de la ruelle... c'est bien son chapeau noir, sa démarche courbée. Il s'est rasé, ces derniers temps, il

ressemble à un acteur ; cela ne lui va pas très l)ien, mais sûrement il faut qu'il en soit ainsi. Le voici I C'est tout juste si Litta ne traverse ])as la rue d'un bond pour le rejoindre plus vite. Ses jambes se sont raffermies soudain. Mais elle se ravise, se borne, par prudence, à presser le pas.

Il la regarde, la reconnaît et ne la reconnaît pas. Comment pourrait-il la reconnaître, avec ces cheveux sur le dos, ce chapeau d'enfant, ce visage pâle et grave? Et comment se trouve-t-elle ici, dans la rue?

La voilà près de lui. Glikcria est là-bas, en arrière.

— Ne venez pas I... ne venez pas chez nous... j'ai couru à votre rencontre... Dieu soit loué, je vous trouve... c'est bien...

Elle reprend haleine, et d'une voix plus calme :

— On a perquisitionné chez Youri. On l'a emmené. Ils sont encore là. Allez-vous-en.

Il l'enveloppe d'un coup d'oeil rapide.

. — Merci... chère. Adieu !

— Donnez-moi seulement de vos nouvelles. Plus tard, d'une façon ou d'une autre.

— Oui, oui, soyez sûre... je chercherai, je trouverai.

— Peut-être, Didoussia...

— Oui, je sais. Merci, chère.

Il a rebroussé chemin, sur le pont, il a déjà disparu. Tout cela s'est passé si vite, si vite, avant même que Ghkéria n'ait eu le temps de rejoindre sa maîtresse.

— Mademoiselle... votre professeur, sans doute?...

— Tais-toi, Glikéria... Jamais un mot à personne, tu m'entends? Si tu dis un mot, Youri est perdu, perdu. Tu me le jures?

Elle entraîne Glikéria, ahurie. Toutes les

deux s'enfoncent dans cette ruelle, à droite, par où est venu, tout à l'heure, Mikhaïl.

— Mademoiselle, mademoiselle... comment pouvez-vous croire? Est-ce que je n'aime pas Youri Nicolaïévitch ? Que je sois mise en pièces, que je meure si...

Elle se signe sous son châle, en se tournant vers la croix dorée de quelque église, à peine visible, au loin, par-dessus les toits.

Il était trop tôt pour rentrer tout de suite. Qu'allaient-elles trouver à la maison? Litta ne craignait plus rien. Elle ne pensait même pas à la comtesse. Le principal avait réussi ; ce qui voulait dire que Litta avait de la chance et que tout le reste aussi irait bien.

Elles errèrent pendant quelque temps par des rues inconnues. Tout cela était étrange et nouveau pour Litta.

— Mademoiselle... Il faudrait rentrer, implora enfin Glikéria. Que Dieu nous protège 1...

Elles se dirigèrent vers la maison.

— Mademoiselle... nous pourrions prendre le second escalier de service, celui du barine... de son appartement à celui de mademoiselle, il y a un passage par l'office. Mais peut-être sontils déjà partis...

Litta en avait assez de réfléchir. Que Glikéria fît comme elle l'entendait.

Elles passèrent sans encombre. Dans l'appartement du vieux sénateur, personne ; pas même un domestique. Le dédale des passages sombres franchi, son chapeau enlevé et dissimulé sous le châle de Glikéria, Litta se trouva enfin devant la porte de sa chambre à coucher.

Se demandant si elle n'avait pas rêvé, elle ôta sa vieille robe, refit sa coiffure. Ses mains tremblaient, sans doute d'avoir porté si longtemps le pesant carton.

Glikéria revenait.

— • Chère mademoiselle, ils sont partis il y a dix minutes à peine. Ils ont emporté de gros paquets...

— Et grand'mère?

— ■ Son Excellence est très agitée. Le barine Nicolas Yourévitch et Modeste Ivanovitch sont en ce moment chez elle. On a encore envoyé chercher quelqu'un. Elle a daigné vous demander. On lui a répondu que vous dormiez et que vous n'étiez pas encore sortie de votre chambre. La Sainte Vierge nous a protégées. On a remarqué aussi que je n'étais pas là, mais moi je ne compte guère...

Litta ne l'écoutait déjà plus. Il fallait aller, vite, vite.

Elle frappait, l'instant d'après, à la porte du boudoir de la comtesse.

— Qui est là? Entrez (i).

Droite et sèche, fronçant ses sourcils gris, la comtesse était assise à sa place habituelle, dans un fauteuil au majestueux dossier.

A côté d'elle, le père de Litta ; événement inaccoutumé, car il ne mettait jamais les pieds chez sa belle-mère. Nicolas Yourévitch s'appuyait sur une canne. Il était vêtu d'une robe de chambre et ses pieds malades disparaissaient dans des pantoufles. Près de la fenêtre s'était réfugié Modeste Ivanovitch. C'était un inoffensif général en retraite, vieil ami de la comtesse et qui habitait chez elle, de tem'ps immémorial, dans un coin retiré de la maison. Elle l'envoyait chercher de temps à autre, pour se désennuyer ou lui demander un conseil. En fait de conseils, Modeste Ivanovitch, d'ailleurs, ne pouvait passer pour un maître.

La comtesse tenait d'une main un flacon de sels, et, de l'autre, s'éventait avec son mouchoir.

(») En français dans le texte. — N.d. T.

— OÙ étiez-vous? dit-elle froidement à Litta qui s'avançait pour lui baiser la main.

Litta se sentit devenir verte. Comment avaitelle pu se flatter que tout se passerait sans accroc?

Mais la comtesse poursuivait :

— C'est honteux, pour une grande fille comme vous, de trembler, de s'enfermer dans sa chambre, quand le malheur est sur la maison... quand votre frère est la proie d'une pareille infortune, d'une machinaticn aussi infârne, aussi imméritée. Quelle pusillanime vous faites ! Regardez-vous donc. Vous n'avez plus figure humaine.

La jeune fille, de pâle qu'elle était, devin* rouge de joie. Elle avait eu si peur. Dieu merci, la comtesse ne savait rien.

Silencieusement, elle s'inclina devant son père et alla s'asseoir dans un coin. La comtesse ne faisait déjà plus attention à elle.

— Oui, je l'exige, je l'exige, dit-elle d'un ton dur et autoritaire, en reprenant avec Nicolas Yourévitch sa conversation interrompue. Vous devez faire pour votre fils le possible et l'impossible. Oh! vos douleurs... il s'agit bien ici de vos douleurs ! Allez où vous voudrez, mais allez-y aujourd'hui, retournez-y demain, après-demain, s'il le faut. Vous dites que vous n'avez pas de relations? Vous en aviez. Remuez-les, agissez. C'est vraiment inouï (^) ! Pénétrer ainsi, sans façon, chez des gens comme il faut... Et un garçon aussi charmant, aussi parfait... Si l'on veut maintenant faire passer les jeunes gens comme lui pour des révoltés, cela signifie que les gens qui nous gouvernent sont des révolutionnaires. Oui. Je suis assez vieille

(*) Les mots en italique sont en français dans le texte. — A', d. T.

pour ne pas avoir peur do dire la vérité. Oui, ce sont des révolutionnaires, qui ne veulent pas des vrais patriotes, qui les arrêtent et les jettent dans un cachot...

— Madame la comtesse... commença, d'un ton terrifié, le timide Modeste Ivanovitch.

— Non, je n'ai pas peur, mon cher, je n'ai pas peur. Toutes ces manies de liberté les ont rendus fous, ils frappent à tort et à travers, comme des portiers ivres... la voilà bien, leur fameuse démocratie 1 — Cela ne peut pas continuer de la sorte. Quand je devrais aller jusqu'à l'Empereur...

Elle s'éventa avec son mouchoir.

— Ce garçon n'a pas eu de mère, reprit-elle. Quant à vous, Nicolas Yourévitch, si la plus primitive notion du sentiment paternel s'est desséchée en vous, tant pis... je la forcerai bien, oui, je la forcerai bien de se réveiller.

— Mais, comtesse, je suis prêt, commença Nicolas Yourévitch. Vous me voyez bouleversé moi-même. Je suis désemparé, mort, et, par-dessus le marché, tout à fait malade. C'est seulement d'hier que je puis marcher un peu.

I Je ne parviens pas à rassembler mes idées...

— Rassemblez-les et ne perdez pas de temps. Allez, allez I

— Mais où? Chez qui? Il est nécessaire d'y réfléchir. Tout cela, d'ailleurs, n'est peut-être qu'une fausse alerte. Il se peut qu'on le relâche demain.

— Vous êtes un sans-cœur, cria la comtesse. Le voilà maintenant qui veut attendre que ces policiers qui ont perdu l'équilibre, aient l'idée de remettre en liberté cet infortuné martyr... C'est le comble /... Mais je suis encore en vie, grâce à Dieu. Il y a quelque part une justice. Et vous irez.

Nicolas Yourévitch se mit à avoir vraiment

peur. Un tremblotement agita ses joues glabres et molles.

— J'irai, j'irai, comtesse. Je ferai tout pour mon malheureux fils. Mais, il me vient une idée. Il existe aujourd'hui un nouvel ordre de choses... hum 1 pour ainsi dire un nouveau régime... Avant de commencer... nos démarches... ne serait-il pas bon de prendre l'avis de Valérien Yakovlévitch? De Voronine? Il est député... Avec cela très bien vu. Et c'est un de nos parents.

La comtesse réfléchit.

— On peut l'envoyer chercher. Certainement. Mais cela ne vous empêche pas d'agir de votre côté. Député, dites-vous, député : peu importe comment il est vu ; dès l'instant qu'il est député, il n'est rien. Nous avons besoin de gens au pouvoir, non de députés...

Litta rentra chez elle et demeura toute la journée seule, assise dans la salle d'études, sans pouvoir ni lire, ni penser.

Elle apprit seulement par Glikéria — pointe des pieds et chuchotement — que plusieurs personnes se trouvaient chez la comtesse, que le barine Nicolas Yourévitch était sorti en voi- , ture, mais qu'il était rentré peu après.

Puis les jours passèrent, sans apporter rien de nouveau. Il était impossible d'approcher la comtesse. D'une obstination infatigable, elle ne cessait de s'indigner, persécutait son gendre, recevait des lettres, tenait conciliabule avec de vieux généraux. Mais tout cela, paraît-il, ne servait à rien. Le sénateur courut pendant trois jours et s'alita le quatrième. Il savait, du reste, qu'à peine sur pied, il lui faudrait recommencer de courir. La comtesse s'informait continuellement de sa santé ; il lui arriva même de venir constater de ses propres yeux s'il ne faisait pas semblant d'être malade.

L'entrevue avec le député Voronine, c'està-dire l'oncle Corbeau, qui ne vint que deux jours après l'événement, fut bizarre. Le protecteur de Lizotchka avait l'air mauvais, décontenancé. Il prenait part, assurément, au souci de la famille ; toutefois, il ne cessait de jeter autour de lui des regards inquiets, comme s'il était effrayé de quelque chose qui l'eût en même temps irrité et vexé.

La comtesse ne pouvait, bien entendu, savoir la cause du changement survenu dans l'humeur de l'oncle Corbeau, La police avait fait une perquisition inopinée chez Lizotchka. Elle n'avait point donné de résultat et l'on n'avait point inquiété cette dernière. A l'arrivée de l'oncle Corbeau — lequel heureusement ne s'était pas trouvé là pendant la nuit de la perquisition... — Lizotchka, encore toute tremblante d'effroi, fondit en larmes et se comporta de telle manière qu'il finit par tout savoir, autrement dit, que la perquisition avait eu Ueu à cause de la Ungère, et que cette lingère, d'ailleurs disparue au préalable en emportant ce qui pouvait la compromettre, avait été prise par Lizotchka sur la recommandation de Youri. Aux larmes et au désespoir de Lizotchka, l'oncle Corbeau devina que Youri était très près de son cœur... L'accueil qu'il fit aux prières de celle-ci à propos dudit Youri se ressentit de cette constatation. On l'avait arrêté. C'était fort regrettable, évidemment. Mais qu'y pouvait-il?

Chose curieuse, la police n'avait point soupçonné que Youri eût sa chambre chez Lizotchka. Il en avait emporté, par hasard, tout ce qui aurait pu signaler son passage. Le hasard voulut aussi que,lanuit delà perquisition, Lizotchka dormît, non chez elle, mais dans la propre chambre de Youri, ce qu'elle faisait souvent lorsqu'elle savait qu'il ne viendrait pas.

La police ne sut donc rien à propos de la chambre. Mais ce qu'apprit en revanche l'oncle Corbeau ne pouvait le mettre dans une agréable disposition d'esprit. Il était, certes, attaché à Lizotchka. Cependant toutes ces ténébreuses histoires ne lui allaient guère et il ne voulait pour rien au monde y être mêlé.

En présence de cette attitude de Voronine, la comtesse finit par l'injurier et le mit presque à la porte.

— Les voilà bien, ces députés, vociféra-t-elle quand il fut dehors. Prenez un homme intelligent : aussitôt qji'il est devenu député, il se tortille comme un poisson dans la poêle, il beugle et vous n'obtiendrez de lui aucune parole de bon sens. Il jette autour de lui des regards effarés. Ce n'est pas un homme, c'est un lièvre. Il faudrait enfermer tous ces députés-là. Dommage que personne n'en ait l'idée...

Litta errait comme une ombre par la maison. L'envie lui venait, parfois, d'aller trouver sa grand'mère, de lui dire quelque chose, mais elle ne s'y décidait point.

Enfin, on apprit que Youri était enfermé à la forteresse.

La comtesse fit appeler sa petite-fille, la regarda de ses gros yeux durs et déclara :

— Votre frère est à la forteresse. Voilà où nous en sommes arrivés. La forteresse ! Il ne faut plus s'étonner de rien, aujourd'hui. Mais nous devons d'autant moins perdre courage. Nous devons à tout prix le tirer de là.

Litta se souvint de leur passage devant la forteresse, en revenant des Iles... Elle se rappela les murailles grises et sales... Maintenant, Youri était là, quelque part derrière ces murailles... Et peut-être pas Youri seul...

Youri, ce ne serait rien. Elle n'avait pas peur pour lui. Sa grand'mère avait raison, il n'avait

rien à craindre, et d'ailleurs on se préoccupait de le délivrer. Mais, là-bas, il n'y avait pas que le seul Youri. Et que serait-ce, si...

— Grand'mère, dit enfin, timidement, Litta, Didoussia... Didime Ivanitch n'est-il pas venu? Peut-être pourrait-il conseiller quelque chose...

La comtesse la regarda.

— • Didime?... Non, il n'est pas venu. Mais vous avez raison, petite. C'est un homme très intelhgent. Il peut être utile de lui demander son avis. Lui-même a eu des difficultés... au sujet de certaines choses... Il y a longtemps, en effet, qu'on ne l'a vu. C'est un original, mais il est très fort. ♦

Elle réfléchit et reprit :

— Qu'il vienne à Tsarskoé. Nous irons noup y installer après-demain.

— Nous irons?... Déjà... Mais, comment...

— Tout cela sera plus commode de là-bas. Papa va mieux. De là, il ira voir qui il faudra. Je crois que tout marchera bien. Ne vous tourmentez pas, mignonne, ajouta-t-elle avec une affectueuse solennité, votre pauvre frère nous sera rendu.

Litta, s'étant recueillie, écrivit à Savatofî. Elle lui dit simplement que grand' maman désirait le voir, et qu'ils s'installaient à Tsarskoé. Elle n'osa rien ajouter de plus.

LITTA est assise sur le petit perron de la maison «du jardinier. Raïssa, la fillette de celui-ci, se tient à côté d'elle. Litta profite de l'été pour lui apprendre à lire. Contre une colonnette du perron est adossée une femme âgée, grave, vêtue d'une robe de couleur sombre. Elle regarde en soupirant les longues plates-bandes du jardin potager se détacher sur le ciel rouge et crépusculaire, et son visage exprime une douce sérénité.

C'est la mère d'Anna, la femme du jardinier. Elle est venue en visite chez son gendre. Le jardinier est vieux, mais il a épousé une jeunesse qu'il a choisie parmi les femmes de chambre. Anna est une élégante ; sa mère, elle, est une campagnarde, du gouvernement de Tambov.

La villa de la comtesse est construite à l'ancienne mode ; c'est une maison de campagne et non une maison de ville. Tout y est de vastes proportions, et l'habitation, et le jardin et la cour. Derrière la maisonnette occupée par le jardinier, se trouve le potager avec ses rangées de fraisiers et de framboisiers. Litta n'aime pas l'ennuyeuse terrasse de la villa avec ses fleurs et ses stores de grosse toile ; elle se sent tou-

jours attirée vers ce petit perron, le paysage du potager lui plaît et Raïssa lui plaît aussi. Elle trouve Anna trop hardie, trop rusée et trop obséquieuse, et se sent plus à l'aise avec Varvara, la vieille campagnarde.

— Grand'mère m'a raconté hier une histoire, dit Raïssa. Une belle, belle histoire !

— C'est vrai, Varvara? demande Litta. Tu sais des histoires?

— Allons, qu'est-ce que c'est que nos histoires villageoises, ma petite demoiselle ! Je les ai déjà toutes oubliées. Nous, les vieilles, on en connaissait beaucoup. Mais prends les jeunes de maintenant, elles se moquent de tout ça I

— Maman, elle, ne sait pas d'histoires, dit Raïssa, gamine.

— Non, mais ta maman sait lire dans les livres. Toi aussi, lis."

Varvara soupira et poursuivit :

— Quelle vie, quelle vie, chez vous 1 Quelle paix, quel silence ! Et c'est si propre, si commode I Sûrement que mon Anioutka est bien tonibée, je ne me lasserai jamais de le répéter. Faut dire aussi que mon gendre est un peu vieux, un peu vieux pour elle, mais ça ne prouve rien et c'est une bénédiction tout de même. Grâce à lui, elle vit comme une reine. Chez nous, Dieu Seigneur, elle en aurait vu d'autres, supposé même qu'elle aurait épousé un richard.

— Mais qu'y aurait-il eu de mauvais, Varvara, à ce qu'elle eût épousé un moujik? Elle aurait vécu au pays. Je ne parle pas pour Anna en particulier, elle est déjà de la ville, mais en général. Qu'y a-t-il de mauvais là dedans, pourvu que votre mari vous aime?

Varvara se rembrunit.

— C'est que vous ne connaissez pas notre vie, mademoiselle ! On vivait bien autrefois.

mais, à présent, c'est tout à fait comme qui dirait les derniers temps qui arrivent. Ce qui est dur à supporter pour un moujik, pour sa femme ça l'est dix fois plus. Votre mari vous aime... Ça vous sert à grand'chose qu'il vous aime, s'il boit ! Il boit, et alors, il vous bat. De mon temps, on entendait encore parler de moujiks qui n'étaient pas ivrognes, je m'en souviens dans ma mémoire, mais au jour d'aujourd'hui, il n'y en a plus de pareils. Et c'est partout comme ça. La Russie s'amuse, elle boit, elle a tordu le cou à sa peine... le peuple s'est querellé, sa tête s'est prise, il a roulé dans le fossé, et, pour le moment, il est là... Raïssa se mit à rire.

— Quelles choses étranges tu dis, Varvara, murmura Litta. Et si effrayantes I Moi, naturellement, je ne sais rien.

— Là, là, ma blanche petite demoiselle, d'où pourrais-tu savoir? Notre existence est difficile, nous ne te la montrerons pas.' Nous vivons entre deux mers qu'on ne peut pas traverser : une mer salée — les larmes des femmes, — l'autre mer, verte, — le vin des moujiks. Comment pourrais-tu savoir? Tu ne sais pas.

Varvara disait tout cela sans se plaindre, d'une voix satisfaite, joyeuse même. C'était une femme d'expérience, patiente et sentencieuse.

Litta, cependant, se sentit désireuse de changer de conversation. Elle demanda :

— Et ton mari, à toi, vit-il encore?

— Le vieux? Rien. Il s'est mis à boire, hal hal ha I

— Et il boit toujours?

— ■ Lui serait-il possible de ne pas boire? L'été dernier, au temps des fêtes, en revenant de la foire, il était tellement ivre qu'il a commencé à me battre, tellement me battre que c'est tout juste si le garçon d'écurie du ba-

ri ne qui était venu à notTe rencontre a pu me tirer de ses pattes. Il est vieux, mais sa santé est bonne. Il boîte seulement un peu d'une jambe depuis qu'on l'a enfermé en prison. C'est depuis ce temps-là qu'il s'est mis à boire davantage, aussi bien en semaine que le dimanche...

— Il a été en prison? Pourquoi? Pendant longtemps?

— Longtemps, ma chère demoiselle, longtemps. C'est toujours pour longtemps. Au commencement, c'est lui qu'on a enfermé avec les gens, et après, c'est Grichoutka, mon plus jeune garçon, qu'on a enfermé aussi. Chez nous, tout le monde y a passé, qu'est-ce que tu veux, tout le monde a fait son temps de prison. Les uns ont disparu, qui peut savoir où? Mon Grichoutka a disparu ainsi... Mais un autre, vois-tu, peut revenir. Mon vieux est revenu. A la volonté de Dieu 1

— A la volonté de Dieu ! Pourquoi dis-tu cela? s'exclama Litta d'un ton irrité. Y a-t-il longtemps que cela s'est passé? Est-ce que c'était il y a quatre ans?

— Il y a quatre ans, ma chère demoiselle, il y a quatre ans. Alors ils ramassaient tout le monde, quoi dire? Ils ramassaient les gens et puis ils les renvoyaient. Voilà comment ça se passait. Ils les renvoyaient, mais il y en avait qu'ils ne renvoyaient pas. Je ne sais pas comment mon Grichoutka a pu se laisser prendre. Il était jeune et pas débrouillard. Nous avons attendu qu'on le renvoie et, au lieu de ça, on n'a plus entendu parler de lui. Autrefois, aujourd'hui, ma chère demoiselle, tout ça arrivait, tout ça arrive. Aujourd'hui, crois-tu qu'on n'en met plus dans les prisons? On en met, ma petite, on en met 1

La voix calme de Varvara continuait de bourdonner doucement. Mais Litta ne l'écou-

tait plus. Tout cela lui faisait perdre courage. On en met, on en met... Tous ivrognes, tous en prison... Pas un seul qui ne soit ivrogne, pas un seul qui n'aille en prison. Et les deux mers, la mer salée et la mer verte... On en met... La volonté de Dieu...

Anna parut, dans un bruit de jupes.

— Ah! vous êtes ici, mademoiselle ! Il paraît que vous faites la veillée avec maman? dit-elle (le sa voix doucereuse. Les histoires de la campagne vous amusent. Maman est notre bouteen-train. Elle sait des contes de moujiks, des chansons... c'est intéressant pour les maîtres.

— Allons, je m'en vais, dit Litta. Bonsoir^ Varvara, bonsoir, Raïssa !

— Les invités sont arrivés chez Son Excellence, continuait de jacasser Anna derrière elle. Glikéria Spiridonovna me l'a dit à l'instant. Ils viennent sans doute pour le dîner. Lipat est allé à la gare chercher le barine et le général. Mais ils ne sont pas encore là. Ahl Dieu qu'il fait sombre !... la nuit tombe de bonne heure... le mois d'août...

Litta traversa la cour pour se rendre à la villa. Dans le grand vestibule, faiblement éclairé, se tenait Nikita, le valet de chambre de la comtesse. Elle lui demanda, pensant à autre chose :

— Qui est là?

— M. le professeur Savatoff, mademoiselle I II est chez Son Excellence.

Didoussia ! Mon Dieu 1 Enfin ! Tant de temps avait passé depuis qu'il était venu. Litta avait cessé de l'attendre. Il avait écrit, paraît-il, à la comtesse qu'il était souffrant... il avait encore écrit quelque chose... Litta n'espérait plus.

Et voilà qu'il était ici. Litta, sans s&voir pourquoi, se sentit joyeuse.

Courir tout de suite chez sa grand'mère.

elle ne le pouvait. La comtesse n'aimait pa& que l'on pénétrât comme cela chez elle. Et puis, il resterait pour le dîner. Mais s'il allait, tout à coup, ne pas rester...

Elle monta chez elle s'habiller et se recoiffer. Elle habitait à présent tout en haut, dans la chambre de Youri. Elle l'avait obtenu de la comtesse.

Des roues grincèrent devant le perron, des lanternes brillèrent. C'était Nicolas Yourévitch, arrivé par le train de Pétersbourg. Le dîner ne tarderait plus désormais.

Le vieux sénateur n'était plus le même. Sous la férule de la comtesse, il avait commencé ses courses, ce qui l'avait d'abord rendu tout à fait malade. Mais la férule ne se calmant point pour si peu, Nicolas Yourévitch avait compris et s'était soumis. Qui mieux est, il s'était accoutumé à sa nouvelle existence. Il avait repris le dessus, rajeuni, et son pied n'osait plus le faire souffrir. Il avait retrouvé, effectivement, quelques relations, ce qui ne lui déplaisait pas. Il faisait des démarches au sujet de Youri, dont il se préoccupait sincèrement, mais n'y mettait point de fièvre ; et il était heureux de constater que le « malheureux accident » survenu à son fils ne lui valait point d'être regardé de travers. Bien au contraire, il ne trouvait partout que sympathies, encouragements et promesses... L'affaire réussirait. La comtesse avait raison : il ne fallait pas se laisser abattre et les gens se souvenaient encore fort bien de lui, Nicolas Yourévitch.

Quelques coups de gong... de ce gong dont il paraît que l'on ne pouvait se passer à la campagne.

Il reste, il reste, je vais le voir ! se dit Litta en bondissant, joyeuse, dans l'escalier.

Dans la salle à manger à boiseries, se trou-

valent déjà les deux dames de compagnie. Nicolas Yourévitch entra, appuyé sur sa canne, mais stoïque. Ce fut enfin le tour de la comtesse, au bras de Savatofî. Un Savatofî petit, blanc, avec son air d'oiseau, mais très correct et impeccablement mis.

— Quelle grande jeune fille... Une vraie étudiante ! dit-il d'un ton à moitié surpris, en saluant Litta. Il sourit, et ses yeux exprimèrent quelque chose de si bon, de si compréhensif que Litta rougit de plaisir.

— Hé bieni prenez-la à votre cours de l'hiver prochain, dit la comtesse en français ; je n'ai rien contre les cours, dès l'instant qu'ils sont sous votre direction.

Savatofî s'inclina.

— Oh! oui, grand' maman, balbutia Litta, émue. Seulement, j'ai encore un examen à passer...

Comme ils prenaient place à table, la comtesse s'adressa, également en français, à son gendre :

— M. Savatofî vient de m'apporter de très intéressantes et très précieuses informations... Nous causerons de cela après le dîner.

Ce disant, elle jeta un coup d'œil torve du côté des deux dames de compagnie, muettes.

La conversation se déroula, volontairement banale. Litta demeurait silencieuse. Elle levait de temps à autre les yeux vers Didoussia ; il lui répondait d'un regard affectueux, malin, et qui comprenait.

On servit le café dans un petit salon. Les dames de compagnie n'y entrèrent point, mais Litta, d'une allure décidée, suivit la comtesse : elle devait tout savoir.

Le professeur communiqua en effet quelque chose de nouveau à la comtesse. Il avait en-

tendu dire que dans les jours qui suivirent immédiatement l'arrestation de Youri, et sans doute à la suite de l'examen des papiers saisis chez lui, plusieurs personnes avaient été également mises sous les verrous. L'instruction se poursuivait, mais aucune charge proprement dite n'avait encore été relevée contre Youri. En admettant qu'elle le fût, il ne pourrait, dans ce cas, s'agir que de quelque vague et vieille histoire, ce qui prouvait que l'on était désireux d'étouffer l'affaire, du moins en ce qui concernait le jeune homme.

. Hél hél oui... Nous nous sommes beaucoup remués, dit Nicolas Yourévitch en hochant la tête. Mais d'où savez-vous tout cela? ajouta-t-il en souriant d'un air bonasse.

— Je ne vous le donne pas pour certain, répliqua Savatoff. Ce sont des bruits qui courent. Mais cela ne doit pas vous empêcher de continuer activement vos démarches.

— Très bien, très bien, approuva la comtesse, rayonnante, sans d'ailleurs perdre son air de solennité. A propos, Didime Ivanovitch, vous savez que nous recevons parfois de ses nouvelles. De petits billets transmis par ses geôliers... Grâce à nous, au point de vue matériel, il n'est pas trop mal. Il ne perd pas son sang-froid. C'est un garçon étonnant I Un cœur solide 1 II nous écrit qu'il est calme et en bonne santé.

— Il est très observateur, fit Nicolas Yourévitch. Plus tard, il nous contera ses impressions de captivité.

La comtesse joignit les mains.

— Épargnez-nous, de grâce t De quelles impressions parlez-vous? Ces prisons n'ont aucun intérêt pour personne. Je suis vieille, mais aux jeunes aussi, ce fatras donne sur les nerfs. Délivrez-nous de ces extravagants qui ont

envahi la société et la littérature... « Ah! la révolution 1... Ah! les prisonniers!... Ah! ceci! Ah! cela !... » Ils ont fini par ne plus pouvoir se supporter eux-mêmes. Tout cela est démodé !

— Vous avez raison, comtesse, dit Savatoff. Très démodé. Ce sont des choses dont on ne parle plus. Pourtant, elles existent toujours. Et il y a des révolutionnaires, et il y a des prisonniers. Quand ce ne serait que Youri, par exemple...

— Des révolutionnaires, j'espère bien qu'il n'y en a plus !... Sans parler des mesures prises en son temps à leur égard, toutes ces horreurs qu'ils ont perpétrées contre eux-mêmes !... bref, ils doivent être anéantis radicalement. Mais si le gouvernement est assez stupide pour continuer à se saisir de jeunes gens comme Youri et à les emprisonner, je prétends qu'il ne peut rien y avoir pour lui de plus mauvais. Je dis que de pareilles gaffes ne peuvent se répéter éternellement. Où sont-ils, maintenant, ces fameux révoltés? Montrez-m'en un, je vous prie. Un gouvernement ayant un peu de flair aurait dû les laisser en liberté, même les vieux. Ils se seraient regardés les uns les autres et se seraient mis tranquillement à quelque besogne utile.

— Pouh !... une amnistie serait encore prématurée, dit, en gonflant les joues, Nicolas Yourévitch.

— Mon cher, je parle d'un gouvernement ayant du flair. Or pour cela, il faudrait que ce gouvernement se tînt au courant, comment dites-vous, au courant de l'état social. Mais donner actuellement la chasse aux séditieux, quand personne n'entend parler de sédition, n'y songe, ne veut lire cette littérature, cela me dépasse !

— Eh bien, Dieu soit loué, comtesse, que

personne ne veuille s'y intéresser, dit gaiement SavatofT. Quant à Youri, c'est inconsidérément qu'on l'a fait arrêter, là vous avez absolument raison. Je dis comme vous qu'on a eu tort, qu'on a eu tort.

— Et les moujiks ! dit soudain Litta, d'une voix enrouée par son long silence. On les emprisonne, on les emprisonne... Sait-on pourquoi?

— Comment? fit la comtesse surprise, en levant les sourcils. Quels moujiks? D'où prenez-vous tout ça? Les moujiks, il est hors de doute que c'est pour ivrognerie et mauvaise conduite qu'on les met en prison. Oui, j'ai lu cela quelque part : la campagne est très débauchée. Mais quel rapport cela peut-il avoir avec ce que nous disions?

— Ceci est un autre chapitre, dit Savatoff en souriant et se levant pour prendre congé de la comtesse.

— Non, non, il est encore trop tôt. Je vais dire qu'on attelle.

Nicolas Yourévitch était, depuis quelque temps, dans un état de torpeur. Il se mit debout en s' appuyant sur sa canne afin de regagner son appartement.

— Quelle nuit superbe et chaude, dit Savatoff en regardant, par une porte ouverte sur le balcon de la pièce voisine, un large pan d'obscurité.

— Il fait sombre dans le jardin, se hâta de répondre Litta. Mais voyez comme il fait bon sur notre balcon. Pourtant, grand' maman craint

'humidité et nous n'y prenons jamais le thé,

le soir.

Savatoff suivit la jeune fille. Ils s'arrêtèrent devant la balustrade, dans l'ombre tiède et parfumée de la nuit d'août.

Litta sentait battre son cœur ; elle cherchait.

sans les trouver, les mots les plus courts, les plus indispensables à dire...

— Chère, murmura tout bas le vieillard, vous êtes intelligente... perspicace et bonne.

Litta leva les yeux. Dans le rayon de lumière venu du salon, elle aperçut le visage de Savatofï, un visage affectueux — et qui ne souriait pas.

— Didoussia... est-ce que vous savez...

vous?...

— Je sais, je sais... Ce que je ne sais pas, je le devine. Les nouvelles sont bonnes... les nouvelles de celui auquel vous pensez.

— Vrai ! s'écria joyeusement Litta. Ohl comme je suis contente I

— Peut-être reviendrai-je une autre fois, vous apporterai-je une petite lettre. Seulement, mon enfant, cette lettre...

— ■ Ohl je sais, je sais...

— En vérité, elle va m'en remontrer I

— Je viendrai vous voir, Didoussia. Mais pas avant que nous ne soyons réinstallés à Pétersbourg.

— Vous viendrez? Comment ferez-vous?«.

Il se tut un moment et reprit :

— Nous pourrions combiner quelque chose : vous avez parlé d'un examen... Voulez-vous qu'Oreste et moi, nous vous y préparions cet automne? Un coup de collier. Vous viendriez chez nous. C'est une idée.

— Oh 1 Didoussia 1 Comme ce serait bien I Et puis, vous savez, je suis une bonne élève, j'apprends vite ; ce ne sera pas difficile pour Oreste. Par exemple, j'ai peur que grand'mère...

— J'en parlerai à la comtesse, dit, d'un ton sérieux, Savatoff. Cela ne presse pas.

— Je suis contente, contente, contente, babilla Litta comme une fillette, en se retenant de sauter de joie. Je suis contente. Tout

réussi, tout est bien, cher Didoussia... et tout «réussira. Comme il fait bon vivre.

Savatoff regardait ses yeux brillants, faisait mine de vouloir se fâcher et n'en avait pas le courage. Il eut, de nouveau, un affectueux sourire.

L'instant d'après, Litta se tenait dans le vestibule, où Savatoff mettait son pardessus, cherchait son plaid à carreaux — et sa gaieté ne la quittait pas.

Elle en eut honte, ensuite. De quoi se rejouissait-elle, comme une mauvaise fille? Il ' faisait bon vivre'?... Elle tenta de se rappeler Varvara... tous forçats, tous ivrognes... La mer salée, la mer verte- Mais quoi? Tout cela devait être changé. Plus tard. Pour le moment, elle était heureuse. Heureuse de ce que, grâce à Dieu, l'affaire eût réussi, heureuse de savoir qu'elle recevrait des nouvelles, qu'elle irait voir Didoussia et Oreste, heureuse, heureuse 1

Oui, il faisait bon vivre, il faisait bon sur la terre. Aujourd'hui, rien encore. Mais demain, demain, tout l Et cela aussi, était bon à espérer.

l'apparent et le secret

VOICI les sombres jours d'automne.

Sombres et paresseux... pareils à un regard gris, couleur d'étain entre des cils, lentement, à peinç entre-bâillés et refermés sitôt qu'ouverts... Voici revenus les jours sombres. Si l'obscurité pleure ou transpire, on n'en sait rien : la malpropre lumière des réverbères tombe sur les trottoirs en plaques luisantes et grasses. Lumière, mais lumière malpropre, en effet... et qui vous donne l'illusion de vous salir.

Cette saison a vu s'accomplir, enfin, l'événement tant attendu : un matin, de bonne heure, le jour ayant à peine disjoint ses paupières collées, Youri est revenu à la maison.

Il est arrivé tout siiïiplement, dans un izvoztchik. Il croyait que tout le monde dormait encore. Mais quelle surprise ! Tous se sont précipités, Glikéria lui baisant les mains qu'elle arrosait de larmes, .Litta apparaissant tout habillée, se jetant à son cou...

Cinq minutes après, Youri, un peu étonné, se trouvait assis dans la salle à manger devant une tasse de café, en présence de la comtesse elle-même, et, chose plus inaccoutumée encore, de son père. A l'étreinte tremblante de ce dernier, succédait celle, énergique, de la comtesse.

l'apparent et le secr et 237

dans l'œil de laquelle il distinguait une larme. i;iait-ce possible?...

Tne petite lampe, semblable à une boule

igeâtre, pendait au-dessus de la table, éclairant des visages rendus verts par le faux jour. Le moins blême était encore Youri, quoiqu'il eût passé bientôt cinq mois dans un cachot, selon l'expression de la comtesse.

Ses traits étaient à peine tirés et toujours juvéniles ; ses yeux brun doré brillaient comme auparavant, au-dessous de son front égayé d'une longue mèche brune.

Youri, peu loquace, regardait joyeusement autour de lui. Son père, décidément, avait rajeuni ; il ne s'appuyait sur sa canne que pour se donner un air d'importance. Litta, par contre, avait vieilli. Non pas grandi, vieilli, simplement. On lui eût donné vingt ans. Elle était pâle, austère, dans une petite robe sombre. Jolie, tout de même... Mais autre 1

La curiosité de tous apaisée, la comtesse se mit en devoir de notifier à Youri sa décision qu'elle appelait d'ailleurs un conseil.

Elle supposait que le meilleur parti qu'il pût prendre pour l'instant, était d'aller passer six mois, une année même, à l'étranger. Ce n'était point qu'il dût concevoir la moindre inquiétude ; il pouvait rester ici : l'on n'oserait plus le toucher du doigt. Valait-il cependant de rester dans ce pays de l'arbitraire?... Sa santé n'était pas ébranlée, soit ; il fallait néanmoins quelques précautions, faute de quoi...

Avec son franc-parler accoutumé, la comtesse ajouta que la question des frais de voyage ne devait pas le préoccuper.

Litta regardait son frère. Elle croyait s'apercevoir que la proposition de la comtesse ne le séduisait point outre mesure. En être certaine l'eût satisfaite...

Mais Youri se levait avec empressement, baisait la main de la comtesse.

— Vous avez raison, chère, chère madame. Rien de mieux, en efîetl Comment puis-je vous remercier... Moi-même, aussi, je pensais partir... aller ici ou là... en Allemagne. J'ai besoin de m'occuper. Si je ne m'installe pas en Allemagne, ce sera de nouveau à Paris, pour travailler au laboratoire de X.

— Vous irez où vous voudrez, mon enfant, fit la comtesse, attendrie. Votre amour du travail est digne d'estime ; rappelez-vous cependant que vous avez besoin, aussi, de repos.

Youri eut un sourire silencieux. Tant de choses, en effet, il avait besoin de tant de choses...

Partir... Cela le fit songer à Natacha. Ces longues semaines n'avaient pas effacé le souvenir de son rêve. Il fut joyeux de n'avoir point oublié...

Mais où était-elle? Où la chercher? A Paris?

Il fut décidé que Youri partirait la semaine suivante. Le plus tôt serait le mieux.

Puis d'un ton léger, le jeune homme se mit à conter quelques souvenirs de son séjour à la forteresse. Mais la comtesse fronça les sourcils. Cela lui donnait sur les nerfs. Et c'était du passé. Youri se tut.

Litta réfléchissait. Quand pourraient-ils se voir seul à seul, elle et son frère? C'était indispensable. Elle avait tant de choses à lui dire, tant de questions à lui poser. Il était le même, et pourtant il y avait en lui quelque chose de changé. Litta remarqua au-dessus de son sourcil droit une ride qu'elle connaissait bien... Signe habituel de chagrin ou de préoccupation.

Litta n'était point curieuse d'entendre des « impressions de captivité ». Au diable ces histoires 1 C'était autre chose qu'elle voulait savoir.

l'apparent et le secret 239

Youri monta dans sa chambre où, cependant, elle n'osa point le suivre.

Ils déjeunèrent ensemble. Mais, tout de suite après, la voiture annoncée, Litta dut se rendre à sa leçon... chez Savatofî.

Le dîner les réunit de nouveau. Mais Youri, sitôt levé de table, se rendit chez son père et sortit en ville.

Trois jours entiers passèrent, pendant lesquels, à son grand désespoir, Litta ne put réussir à s'entretenir avec son frère. Cependant, il ne l'évitait en aucune façon. Une fois même, il parut prendre les devants, mais elle ne comprit pas.

La comtesse donna un déjeuner de gala en l'honneur du retour de « l'enfant » que l'on ne pouvait appeler « prodigue », disait-elle : plusieurs officiers, parmi lesquels des généraux d'importance plus ou moins grande, et l'immuable Modeste Ivanovitch ; des civils, dont l'oncle Corbeau, précisément arrivé de la veille pour l'ouverture de la Douma. La comtesse avait voulu inviter aussi Savatoff, mais s'était ravisée. Savatoff était un ami intime, que les autres ne comprendraient pas. La comtesse était une femme de tact.

Youri, au cours de ce déjeuner, se montra d'une gaieté, d'un charme extraordinaires. Il parut à Litta que tous ces graves généraux se réjouissaient de l'intérêt qu'ils avaient marqué, récemment, au sort d'un aussi gentil garçon.

Ce jour-là, Litta rentra de sa leçon pour l'heure du dîner. Elle prit une décision irrévocable : c'était aujourd'hui qu'elle le verrait, qu'elle lui parlerait !

Elle savait que Youri devait dîner ..en ville. — Peu importe, se dit-elle, j'attendrai son retour.

Vers onze heures, tandis qu'elle errait par

le corridor, elle l'entendit qui rentrait chez lui.

— Youroulia, tu es là? Puis-je entrer?

Il se tenait près de son bureau, lisant un billet quelconque, sous le cercle lumineux de la lampe. Il tourna vivement la tête.

— Qui est là?... C'est toi, Oulitka... Entre, entre...

— Tu n'es pas occupé? demanda-t-elle... Tu n'as pas l'intention de ressortir?

— Ma foi non ! Le temps est infect et, en outre, j'ai un peu de migraine.

Il jeta son papier sur la table, fit deux pas au-devant de sa sœur et la prit par la main.

— Viens, viens, Oulitka. Tu n'es pas encore venue me voir. Pas une seule fois. Tu en as perdu l'habitude, petite sauvage 1 On dirait que tu es une étrangère.

Ils s'assirent l'un près de l'autre, sur un grand divan, dans un coin d'ombre.

— Je ne suis pas sauvage, Youri. J'ai constamment voulu venir te voir. Comment ne l'ai-je pas fait?... je n'en sais rien.

— Allons, bavardons un peu. Te voilà maintenant une grande jeune fille intelligente... indépendante, par-dessus le marché. Tu vas chez Savatoff? Tu travailles?

— Oui. Mais ce n'est pas bavarder que je "veux... Je voulais te parler d'une chose sérieuse... très importante.

— D'une chose sérieuse? Eh bien, vas-y, ma fille 1

— Bon, cela a déjà l'air de t'ennuyer. Ce n'est pas comme ça que je puis te parler, Youri... Je n'y peux rien.

— Et moi, qu'y puis-je davantagel Je ne sais pas ce que tu veux. J'ignore comment tu as vécu ici, qui tu as vu, qui tu n'as pas vu, ce que tu penses en ce moment. Que veux-tu donc que je te dise?

l'apparent et le secret 241

Litta se tut un instant. Elle ne se décidait point à parler, tout endolorie de peur et de méfiance. Elle retint un soupir.

— C'est bien. Mais de mon côté, en sais-je plus long sur toi? Moi aussi j'ignore comment tu as vécu pendant tout ce temps, qui tu as vu, de quoi et à qui tu as parlé... Sais-tu quelque chose de Mikhaïl?

Youri lui lança un coup d'oeil aigu. II avait parfaitement remarqué son agitation et sa méfiance. Il comprit clairement qu'elle avait dû se rencontrer avec quelqu'un, entendre quelque chose. Mais pouvait-on parler sérieusement avec elle? Cela en valait-il seulement la peine? Il répondit simplement :

— Mikhaïl?... Il a eu de la chance de ne pas être arrêté, alors. Je ne pense pas, du reste, qu'on ait pu trouver chez moi, dans mes papiers, aucune indication sur lui. Par bonheur, je ne savais rien de positif à son sujet, pas même son adresse, en un mot, rien.

— Par bonheur, tu ne?... Et si tu avais su quelque chose?... Tu l'aurais dit?

Youri se mit à rire.

— Ce n'est que trop clair à présent I Un charmant garçon, cet autre, là-bas ! Il a voulu arranger ses petites affaires sur mon dos. Il doit deviner que je sai? quelque chose sur lui. Soit, qu'il s'exphque devant ses camarades d'hier. Moi, je n'ai plus rien à y voir...

Il s'interrompit sur ces mots énigmatiques et reprit :

— Oui, oui, beaucoup d'entre tes amis sont des gens sympathiques. En particuher Mikhaïl et Natacha. Je ne les oublie pas. Et voici que, par un heureux hasard, je viens d'apprendre quelque chose de très important pour eux...

Litta se redressa, émue.

— Quoi, Youri?... Qu'y a-t-il? Quel est cet « autre » dont tu viens de parler?

Youri hocha gaiement la tête.

— C'est bon, c'est bon,... ce n'est pas pour toi que c'est important, c'est pour eux I... dit-il d'un air rusé. Et il ajouta :

— Mais, à propos de Mikhaïl... c'est toi, au fait, qui dois avoir des nouvelles de lui?... Où est-il? Ici? Que devient-il?

— II... commença Litta, et, de nouveau, elle hésita. Sa gorge se serrait étrangement, arrêtant ses paroles. Fallait-il, ou non, parler?

Youri se renfrogna. Tout cela l'importunait, devenait fastidieux. Il alluma une cigarette et dit tranquillement :

— En vérité, Oulitka, tu es devenue une affreuse conspiratrice. Tu sens la conspiration à quinze pas, comme une boutique de parfumeur l'eau de Cologne. Ce n'est pas moi qui ai commencé cette conversation. Mais, puisque tu l'as commencée, parle au moins de façon humaine!

Litta rougit.

— Pardonne-moi, Yourotchka. Tu dois comprendre que tout cela est tellement difficile pour moi... Je sais très peu de chose... Mikhaïl n'est pas ici, mais il n'est pas loin, continuât-elle avec effort. Je reçois de ses nouvelles... De courts billets, chez Savatoff.

— Didoussia? En voilà un finaud... Il se moque de son âge...

— Mais non, c'est simplement qu'ils aiment Mikhaïl. Nous nous sommes même revus une fois chez eux, Mikhaïl et moi. Une fois seulement. Il ne faut pas qu'il...

— Certainement. Mais que t'a-t-il dit? Que t'a-t-il écrit?

— Ceci, cela... De petits billets. Il a dit, entre autres, qu'on devait faire son possible pour hâter ta mise en hberté...

l'apparent et le secret 243

Youri réfléchissait.

— T'a-t-il parlé de la lettre que j'ai reçue de lui, par des voies secrètes, pendant ma détention?

Elle tressaillit.

— Une lettre?... Non, je n'en ai rien su. A propos de quoi? Il t'a demandé quelque chose?

— Oui, fit Youri en souriant. Il me semble que tu as deviné. Il voulait savoir directement de moi... comment s'étaient passés mes interrogatoires. Il savait que je lui dirais la vérité. Je lui répondrais maintenant avec plaisir... si c'était possible.

— • Youri, commença Litta, brûlante de savoir ce qu'il répondrait, Youri, les lettres sont un moyen très, très difficile... Lui-même, poursuivit-elle tout bas, n'écrit plus depuis longtemps, sinon un billet, par hasard, et par des voies détournées... adressé à Oreste. Il est difficile de correspondre avec lui. Pourtant c'est possible. Tout est possible.

Youri, sans écouter, l'interrompit brusquement.

— Pourrais-tu me dire exactement où se trouve maintenant Natacha? Voilà une personne intelligente. Elle a su tirer à temps son épingle du jeu.

— Je ne sais pas, dit sèchement la jeune fille.

— Et Mikhaïl? Il le sait?

— Probablement. Je ne le lui ai pas demandé.

— Qu'as-tu donc, petite sœur? fit Youri après un silence. T'ai-je froissée? Je t'ai interrompue...

— Non, non. Peu importe.

— Allons, allons... tout cela est déplorable. On t'a bien changée. Impossible de savoir ce que tu veux. Quant à moi, voyons, je te parle ouvertement, sans le moindre mystère : je te

dis simplement que je serais heureux de revoir Mikhaïl, si la chose est possible. Je voudrais, d'abord, répondre, avec précision et franchise, à sa lettre au sujet de mes interrogatoires ; ensuite, lui remettre un petit document sur le compte d'un gredin... Ce sont des gens charmants, mais aveugles, et que je plains. Ayant appris avec certitude que quelqu'un les trahissait, n'est-ce pas mon devoir de le leur dire, de leur rendre ce service, avant de m'en aller? Mais ce ne sont pas là des choses que l'on peut écrire, confier à une lettre. Je voudrais enfin... mais c'est un petit détail personnel... l'adresse de Natacha. Voilà tout !

Litta ne contint plus sa joie. Elle rougit, redevint tout à coup la fillette de jadis, saisit les mains de son frère, se brûla les doigts à sa cigarette...

— Ah 1 Yourik, mon bon Yourik ! Non, je te crois. Oh 1 comme ce serait bien que tu revoies Mikhaïl. Il me l'a dit, lui aussi... mais à condition que tu le veuilles toi-même, naturellement. Et voilà que tu veux bien... Et qu'en outre tu sais des choses si importantes... Merci, merci !

Youri s'était levé. Il marchait d'un bout à l'autre de la pièce, en réfléchissant. Litta s'était tue. De nouveau, quelque chose l'effrayait.

— Écoute, petite sœur, dit Yourik Crois-tu franchement qu'un rendez-vous soit possible?

— Comment l'entends-tu?

— Comment? En ce qui me concerne, je suis libre de mes mouvements, je n'ai rien à craindre, et je pars pour l'étranger. Où est-il?

— Un rendez-vous est impossible à Pétersbourg. Absolument impossible.

— Ce n'est pas cela que je te demande, gronda Youri. Je demande où est Mikhaïl?

l'apparent et le secret 245

— Il est... en Finlande, répondit Litta d'un ton précipité. Excuse-moi. Je ne sais pas moimême où j'ai la tête. Mais je te crois, j'ai confiance en toi. Mikhaïl aussi. Oui, il est en Finlande. Mais il n'a pas de refuge déterminé. Il va, il vient... Mais vous pourriez vous rejoindre...

— Nous rejoindre? Oui, tu bafouilles beaucoup, ma fille. Tu embrouilles tout. Tu as confiance en moi? Tu te dis qu'au cours de mes interrogatoires, je n'ai pas fait de dénonciations à tort et à travers, livré ce que je savais et ne savais pas, que je n'ai pas nui aux autres pour le plaisir de leur nuire? Allons, bien sûr. C'était tout naturel. Mais il ne s'agit pas de cela. Il s'agit...

Il continuait d'aller et venir, en réfléchissant.

— De quoi donc, Youri? murmura timidement Litta.

— Je ne sais pas, à dire vrai... Ça n'est pas très commode... Et puis, au fond, courir après lui... est-ce la peine?

— Mais, Youri, tu viens de dire toi-même...

— Oui, évidemment... je le reverrais bien. Les pauvres, ils me font pitié. Je vais partir. Une fois là-bas, je ne me préoccuperai plus d'eux. Je les oublierai. Il faudrait pourtant que je dise à Mikhaïl... En somme, peut-on lui faire parvenir une lettre?...

— C'est possible... quoique très difficile. Mais d'après ce que tu disais tout à l'heure, il y a des choses qu'on ne doit pas confier au papier... les choses les plus importantes. Un simple billet vaudrait mieux, indiquant un heu de rendez-vous, près d'Helsingfors, par exemple... Tu désignerais l'endroit.

Il redevint songeur.

— Bon, par-dessus le marché, s'en aller au diable... à Helsingfors I... Non, ma fille, cela ne mènera à rien. Cela n'en vaut pas la peine.

Je te donnerai une lettre demain ; tu l'enverras comme tu l'entendras.

n parlait gentiment, la gaieté reparaissant sur son visage.

— Hé bieni tu boudes, conspiratrice? Ma parole, si je ne devais pas filer ces jours-ci, je finirais par me lancer dans les aventures. Toutes autres considérations à part, il est amusant, en fin de compte, de se plonger dans les mystérieuses ténèbres d'une « conspiration », de voyager secrètement au milieu des rochers et des neiges de Finlande, « un coin de son man- " teau ramené sur le visage »... La neige, il se pourrait qu'elle fît défaut, mais le coin de manteau serait indispensable...

Litta se leva, toute pâle.

— Youri, je t'en prie, ne te moque pas ! Fais ce que tu veux, mais ne te moque pas. Je te le défends. Ce sont des choses avec lesquelles tu ne dois pas jouer, entends-tu?

— Ho! hol quelle colère !... Allons, ma petite sœur, ma gentille Oulitotchka, je t'ordonne de sourire, de sourire tout de suite. Je n'ai pas voulu te faire de peine, voyons î Rire, c'est peut-être ma façon, à moi, de conspirer. Tiens, il y avait une petite maximaliste qui, tout en conspirant, a cessé un jour de plaisanter, de rire. Cela a fini par la perdre... si bien que personne de son entourage ne sait plus à présent où elle est... Regarde-moi, ma belle enfant ; on est redevenu tout à fait sérieux.

Il la taquinait, l'embrassait auprès de l'oreille, la regardait dans les yeux. Elle se laissait faire, souriante.

— Ah! ah! tu ris, tu n'es plus fâchée. Nous sommes encore des gosses et nous pouvons plaisanter ; ce n'est pas un crime. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus, et tu arrives chez moi avec des airs d'une impor-

l'apparent et le secret 247

tance... Maintenant, va-t'en, ma petite, il est tard. Nous aurons encore le temps de causer tout à notre aise ; il n'est guère probable que je parte avant jeudi.

Il poursuivit d'un ton plus sérieux :

— Je préparerai demain la petite lettre. Ingénie-toi, trouve avec Didoussia un moyeu de la faire parvenir. Quant à son contenu, sois tranquille ; je l'arrangerai d'une manière on d'une autre... à mots couverts... Je n'écrirai que ce qu'on peut écrire. Je réfléchirai.

Litta sortit. Elle se sentait pleine de trouble, de perplexité, d'interrogations mystérieuses. Non à propos d'elle-même ou de Mikhaïl ; tout cela était clair, résolu, tranquille... Mais il lui semblait qu'ici, tout près d'elle, rôdait quelque chose de menaçant, d'insaisissable et d'incompréhensible... quelque chose de vague et de gris — qu'elle ne pouvait apercevoir.

Qu'était ce document dont avait parlé Youri? Un traître, à côté d'eux, de Mikhaïl, peut-être... et ni les uns ni les autres ne le savaient. Ils étaient aveugles, comme elle...

Eh bien, soit, se disait Litta en se déshabillant dans sa petite chambre blanche. Il y a peut-être là quelque chose que je ne dois pas savoir. Je le saurai par mes propres moyens. Youri est bon — mais effrayant. Pourquoi effrayant? Parce qu'il ignore lui-même à quel point il est désarmé. Et cela, cela est terrible. Elle blottit sa tête sous la couverture ; son cœur battait de peur. Allons, elle était sotte comme une enfant, elle était aveugle, aussi. Elle se dressa, ouvrit les yeux. Il faisait noir, elle ne voyait que du noir, absolument comme si, en vérité, elle eût été aveugle.

Mais ce n'était rien, ce n'était que l'obscurité... Giikéria avait oubhé d'allumer la lampe des icônes, voilà tout.

Litta ne pense déjà plus à Youri... elle pense à Mikhaïl. Lui, n'est pas effrayant. Elle n'a pas peur pour lui. Il ne lui arrivera pas de mal, il ne faut pas qu'il lui en arrive. Ils ne se reverront plus jamais, peut-être? Alors, Litta s'en ira seule... qui sait où?... Elle fera comme il le faudra? Peu importe.

Mais ils se reverront. Il est impossible qu'ils ne se revoient pas. La vie est si longue devant eux. Litta sait que tout arrivera. Oui, tout.

Litta est rassurée. Non pas dehors, mais en elle-même, il a commencé à faire jour, comme dans le rayon d'une petite lampe qui viendrait de s'allumer. Là, il fait clair, là, elle n'est plus aveugle.

C'est là qu'elle regarde. Là où la peur n'existe pas. Et de nouveau, elle a confiance : tout viendra.

LE train du soir venait d'entrer en gare d'une ville de Finlande. Un homme en descendit, qu'on eût pris pour un marchand, à sa barbe, sa casquette et son cafetan bleu.

Il passa, avec d'autres voyageurs, dans la salle du buffet, grande pièce sévère, pleine de rumeurs et de claquements de portes.

Des gens pressés, qui reprenaient le train, v, se hâtaient de manger un morceau avant de continuer leur route. On se bousculait au fond du buffet, devant une immense table sur laquelle étaient'dressées les victuailles, plats de macaroni fumants, saucisses, côtelettes et café bouillant. Il y faisait plus clair, et même plus chaud, semblait-il, que dans le reste de la salle. Une Finlandaise à l'air posé, protecteur, versait le café et surveillait les cUents. Ceux-ci s'emparaient des assiettes, se servaient euxmêmes, à leur convenance, et allaient s'asseoir à quelque petite table...

L'homme barbu se remplit une pleine assiette de macaroni, commanda de la bière et se réfugia dans le coin le plus éloigné du buffet. Là, il prit place à une petite table sans nappe, auprès d'une des hautes et noires fenêtres. Puis il se mit à manger lentement et à boire sa bière, dont il ne tarda pas à commander une seconde chope.

La cloche du départ retentissait, causant une recrudescence d'agitation et de battements de portes. Enfin et soudain, tout s'apaisa, redevint silencieux. Le train était parti.

Une des petites tables restait occupée.

L'homme au cafetan bleu était toujours là-bas, à peine visible dans son coin.

Les Finlandaises, en tabliers frais, s'affairaient, apportant de nouveaux plats de saucisses ; un train allait arriver, venu d'une autre direction. Et ce ne serait pas le dernier.

Cette gare différait beaucoup d'une gare russe.

Le battement des portes, le va-et-vient de gens qui ne se précipitent point, mais entrent, l'agitation sans confusion, tout cela n'était plus russe, ne décelait plus la Russie.

La Finlandaise du buffet savait s'empresser sans hâte, et ses compagnes semblaient surveiller les clients plutôt que les servir. Non qu'elles fussent paresseuses : ces robustes filles sont capables de porter sans faiblir une immense soupière ou une cafetière de la taille d'un samovar. Mais « servir », autrement dit se démener de côté et d'autre, ainsi que le font, dans les gares russes, les garçons dans leurs fracs graisseux, cela n'est point l'affaire de ces Finlandaises et ne leur vient même pas à l'idée.

La cloche recommença de sonner et les portes de battre ; de nouveaux clients se pressèrent autour de la table aux victuailles et des plats fumants.

Deux voyageurs, portant leurs assiettes, une bouteille et des verres, se dirigèrent vers le coin sombre et tranquille où s'était réfugié l'homme à la casquette et s'assirent presque à côté de lui.

Leur mise, à tous deux, n'attirait point l'attention, si bien que les voir équivalait à ne les

voir pas. Il en est de certains vêtements comme du bonnet magique qui rendait invisible. Il ne s'agit que de savoir les choisir, ce qui, d'ailleurs, n'est point donné à tout le monde, ni du premier coup.

L'homme barbu, cependant, avait remarqué les nouveaux venus. A part soi, il s'étonna. Il n'en attendait qu'un seul. Cet autre — grand, voûté, avec de longs bras robustes, — il ne le connaissait même pas.

Rendu circonspect, il se mit, sans un regard sur ses voisins, à achever tranquillement sa bière.

Les petites tables, auprès d'eux,- étaient libres. Il y avait encore quelques personnes, là-bas, au fond du buffet. Un brouhaha de conversation se mêlait aux rumeurs bourdonnantes de la gare.

— Voudriez-vous essayer de ça? dit au barbu, en désignant leur bouteille, le plus rapproché de ses nouveaux voisins. C'est un produit local. Pas mauvais. Un peu fort, peut-être...

— Ça se peut, dit le barbu, avec un coup d'oeil en-dessous.

— Je vais chercher un verre, et, dans ce cas, encore une petite bouteille, fit l'homme aux longs bras.

Il se leva et se dirigea vers le buffet. Le barbu regarda l'autre, celui qu'il connaissait et attendait — Mikhaïl, — et prononça :

— J'ai une lettre 1

— Ah ! bien. Ne vous inquiétez pas, Serge, c'est mon camarade, Youss.

— Il est au courant?

— De l'affaire? Comme ça. II sait ce qu'il faut savoir.

Serge Serguiévitcb se tut un moment.

— J'ai failli tout lâcher, reprit-il d'un ton hésitant. Deux jours que je suis ici ! Je crai-

gnais déjà d'être éventé. Mais on ne m'a pas remarqué. Personne ne connaît ma figure.

— Ils ne vous voient pas souvent, approuva gaiement Mikhaïl. Hier, ici, on m'aurait pincé. Aujourd'hui, voilà, ça va.

Ils parlaient d'une voix calme, naturelle. Personne n'eût été tenté d'écouter ce qu'ils disaient.

D'un geste dissimulé, Serge Serguiévitch posa sur la table, près d'une assiette, une fine enveloppe bleuâtre et se détourna aussitôt, achevant de manger son macaroni qui refroidissait. D'un mouvement tout aussi rapide et furtif, Mikhaïl décacheta l'enveloppe, en sortit une feuille à grosse écriture qu'il lut à distance, la laissant posée sur la table.

Il regarda Serge Serguiévitch, jeta encore im coup d'oeil sur la lettre et la fit disparaître dans sa poche.

— C'est lui qui vous l'a apportée? flt-il.

— Non... Elle ! Elle a dit de vous demander de vive voix si ce serait possible...

— Quoi?

— Voici : elle a dit qu'il désirait beaucoup... une entrevue. Que lui-même a commencé à en parler le premier... Mais qu'ensuite, il a changé d'avis. Il ne peut pas, il part. Et il s'inquiète à votre sujet. Mais il a raison... Courir l'un après l'autre dans les gares, vous et lui, à quoi bon? S'il voyageait comme je le fais, maintenant, il traînerait au moins derrière lui une dizaine de mouches. Ça serait du joli pour vous.

— Possible. Et... elle n'a rien dit de plus?

— Elle a eu l'air de dire qu'il regrettait beaucoup, qu'il avait à vous communiquer quelque chose d'important, quelque chose qu'on n'écrit pas dans une lettre... Quoi? Pour ça, je n'en sais rien. Mais voilà, en tout cas, il a donné. ce billet.

Mikhaïl hocha la tête.

— Oui. Bien. Cela veut dire qu'il faut aussi...

— Une réponse?

— Une réponse verbale, parfaitement. Vous la lui donnerez demain, à elle. Elle la lui transmettra. Vous direz simplement : c'est bien. D'ailleurs, je pourrais l'écrire.

— Inutile. Je n'oublierai pas. Le diable les emporte, on n'est sûr de rien, avec eux, depuis l'histoire des Iles. Je dirai seulement : « C'est bien. » Ça suffira.

— ■ Vous lui direz encore, à elle... à elle personnellement... que vous m'avez vu, que je... que je crois qu'elle et moi, nous nous reverrons.

— Je le lui dirai. Sûrement, vous vous reverrez. Le temps...

— Bien, bien, laissez... Buvons plutôt un coup. Voilà Youss qui revient. Le temps passe, mais le nôtre n'est pas encore passé. Nous en avons devant nous, ne serait-ce que maintenant : au moins quarante minutes, si ce n'est une heure.

Youss revenait avec sa bouteille. Il s'assit.

— Faudra-t-il que je reste par ici? interrogea-t-il, en se tournant vers Mikhaïl. Ou est-ce toi qui resteras?

— Des blagues. Pourquoi faire? Nous mettrons monsieur dans son train et par le prochain, hop! tous deux. Les demoiselles d'ici, grâce à Dieu, sont si peu aimables qu'elles n'ont pas fait la moindre attention à nous... A votre santé I

Ils burent. C'était un alcool rude, mais Serge Serguiévitch en avait vu d'autres.

Mikhaïl, non plus, n'en parut pas impressionné, bien qu'il eût sans doute déjà bu auparavant. Toutefois, son visage était bizarre, dur et sombre, son œil bleu, habituellement morne, se faisait perçant et amer. Sous ce regard.

Serge Serguiévitch se sentait pris successivement de crainte et de scrupule. Cette attitude le surprenait.

— Nous voilà donc en train de boire avec vous, cher Serge Serguiévitch, dit en riant Mikhaïl. Tout est pour le mieux. Ça ne fait pas de mal, parfois. Nous ne sommes pas des saints. Mais, dites-moi, est-ce que ce n'est pas contraire à vos principes?

Serge Serguiévitch haussa les épaules.

— De quels principes parlez-vous? Le diable les emporte! Mais s'asseoir dans une gare et causer comme nous le faisons... est-ce un endroit convenable pour des gens de notre espèce?

Youss se mit à rire.

— C'est justement cet endroit qui est convenable. Est-ce que nous ne vivons pas, nous autres, comme dans une gare? Oo arrive, la cloche sonne, le train siffle... Pfutt ! On est parti. Plus rien I

— Voilà, voilà ! Il a raison, dit Mikhaïl. Vous autres, les « trois frères », vous êtes habitués, là-bas, à causer commodément, tranquillement... dans vos propres fauteuils. Ici, évidemment, il y a l'agitation, les voyageurs, les portes qui battent... Mais c'est ça notre élément, à nous... nous travaillons dans les gares, nous sommes des gens de gares...

— Qu'as-tu, Chourine? dit Youss. Laisse ça...

— Quel mal y a-t-il?... Vous ne vous fâcherez pas, Serge? Je vous aime bien, vous savez ! Vous allez trinquer avec nous... On peut trinquer avec les gens des gares, pas vrai?

— On peut, accorda Serge Serguiévitch.

Mais pourquoi me fâcher? Seulement, je ne vous comprends pas...

— Suis-je donc incompréhensible? Regardezmoi dans les yeux — vous comprendrez. Vous disiez vous-même que vous compreniez chacun

d'après ses yeux. En attendant, buvons, mon cher 1

Ils vidèrent leurs verres. Youss les imita. Serge Serguiévitch et lui commençaient à sympathiser.

— Il faut te dire, reprit Mikhaïl en s'adressant à Youss, que notre Sérioja C-), ici présent, a deux amis... Eux et lui, gens sympathiques, intelligents, nous portent de l'intérêt à nous, les parias des gares. Ils donnent des conseils, sûrement bons, mais qui pour nous, sottes gens, sont obscurs, incompréhensibles. Ce sont trois amis qui habitent ensemble. Ils ont l'air de posséder un secret, mais ils ne le diront pas. C'est pour eux qu'il est bon. Quant à ceux auxquels ils s'intéressent : rien que des conseils 1 Hél Youss, qu'en dis-tu? Si nous aussi nous fondions une association semblable, nous ne vagabonderions plus dans les gares...

Ce ton ironique déplut à Serge Serguiévitch.

— • Va raconter ça à d'autres, gronda-t-il en contenant sa voix. Je te défends de parler ainsi. Tais-toi sur mon compte, ou parle d'une façon sérieuse. Je te répondrai.

— Je peux aussi parler sérieusement. Je le veux, même. Que tes amis soient ici ou non, cela m'est égal. Je parle pour vous tous.

— Tu devrais laisser ça, Cho urine, s'interposa de nouveau Youss.

— Non, qu'il parle 1... hurla presque Serge Serguiévitch. C'est peut-être la vérité qui parle en lui. Qu'il parle !

Mikhaïl le regarda.

— Je suis d'avis, Sérioja, reprit-il mélancoliquement, que quiconque, à l'heure actuelle, en sait plus long que l'épaisseur d'un cheveu et voit plus loin que le bout de son nez, celui-là

{») Diminutif de Serge. — N. d. T.

doit venir vers nous, vers ceux qui sont à un carrefour moral, comme moi, par exemple, et leur prêter assistance. Le temps nous manque ' pour les conversations intimes, tranquilles, autour d'une théière. Votre intérêt et vos conseils obscurs — si vous ne pouvez donner que cela, — nous sont complètement inutiles 1 Serge Serguiévitch se taisait.

— Il se peut que nous en cachions plus que l'épaisseur d'un cheveu, prononça-t-il enfin. Mais, en dehors de cela, comment vous venir en aide?

— Comment? HélSériojal Comment ne pas le savoir dès lors qu'on le veut?... Tiens, tu n'as fait qu'arriver ici, à cette gare, avec une lettre : même cela est plus qu'un conseil.

Il eut tout à coup un geste de désespoir.

— Non, je ne sais pas exprimer cela. Vous vivez tranquillement, comme vous l'entendez. Nous autres, gens des gares, nous ne pouvons être des camarades à vos yeux.

— Que viens-tu me chanter là? cria Serge Serguiévitch, indigné.

Il s'effraya lui-même du son de sa voix et reprit d'un ton plus doux :

— Tu nous crois des rêveurs, installés confortablement dans leurs fauteuils et satisfaits de vivre éternellement dans les nuages?... Ne comprends-tu donc pas, tête légère, que nous aussi, nous ne sommes que des « gens de gares », trois compagnons sans port d'attache, et que nous en souffrons comme toi? Tu veux que nous changions? Eh bienl sois des nôtres, associe-toi à nous. Tu dis vrai, assez de conseils comme cela. Assez de rêves I Redescendons sur terre. Construisons ensemble une maison : il y aura de bon travail pour tous. Et l'affaire réussira. Elle réussira sans faute. On est faible quand on reste isolé. La force vient à ceux qui savent s'unir. Veux-tu?

— Mon heure n'est pas venue, fit doucement Mikhaïl. Le but que je vise n'est pas encore atteint.

Youss écoutait avec curiosité. Il s'étonna :

— Quelles sont toutes ces allégories? De quellemaison parlez-vous? Jenecomprendspas...

Serge Serguiévitch s'irrita.

— Ah 1 tu ne comprends pas? Dis-moi donc comment il se fait que vous n'aboutissiez à rien, ni vous ni les autres? On a beau faire, on a beau vouloir rendre meilleurs et les gens et les conditions sociales, on n'arrive à rien. Et tout est perdu. Ce n'était pas comme cela, autrefois...

— Eh bien? interrogea Youss.

— Eh bien, c'est que le cœur humain a grandi. Il demande que tout se fasse selon Dieu, alors que les gens ne le sentent pas euxmêmes, et persistent à croire que c'est au nom de l'humanité seule qu'on doit agir pour le bien des hommes. Mais ils n'ont pas assez de foi en leur œuvre et leur œuvre piétine sur place. Ton cœur aussi, mon ami, aspire à des conceptions plus larges, mais le mot « Dieu » n'étant pas dans ton vocabulaire, tu te refuses à rien comprendre. Et ta besogne en souffre.

— La chose monte dans les nuages, dit Youss en souriant.

— Qu'as-tu à critiquer? fit sévèrement Mikhaïl. Il dit la vérité. Son langage n'est pas le même que le nôtre, voilà tout !

— Tu veux que je te le traduise ? s'écria Serge Serguiévitch. Crois-tu que je ne sache pas parler comme toi? Voici ma traduction : votre programme maximum s'est effondré, usé, il ne réchauffe plus, c'est pourquoi le minimum aussi, craque. Sois d'accord ou non, mais comprends. Et vous êtes encore des révolutionnaires 1...

— Oui, c'est la vraie idéologie qui nous manque, dit tranquillement Mikhaïl.

Youss se mit à rire d'un air contraint.

— Allez vous promener, tous, tant que vous êtes ! Voilà un train qui arrive. Est-ce le tien, mon vieux? Que de fantaisies, vraiment ! L'idé-o-lo-gie... Dire que nous nous trimballons tous de gares en gares, eux et nous, à cause de l'idéologie...

— Ça doit être le mien, en effet, s'inquiéta Serge Serguiévitch. Ces gens ont l'air de venir d'Imatra... C'est mon train.

La gare redevenait bruyante. La cloche retentit. Youss se leva.

— Je vais voir, et régler en même temps pour nous trois.

Mikhaïl acheva la bouteille de vin. D'une expression changée il regarda Serge Serguiévitch.

— Je suis malheureux, Sérioja, dit-il à mivoix. Nous sommes ici à causer, à discuter, et ma mère se meurt. Il y a quinze jours, une lettre m'a déjà prévenu qu'elle était complètement perdue. Elle doit être morte, à présent, et je suis content de ne pas le savoir. Je pense à elle comme si elle était vivante. Natacha, probablement, ne sait rien non plus. Ça vaut mieux, puisqu'on ne peut pas aller là-bas. Une si petite vieille maman, toute sèche... je la portais dans mes bras. Elle n'avait plus que nous deux... Elle est sûrement morte, à l'heure qu'il est, et je ne le sais pas.

Serge Serguiévitch lui mit sa main sur l'épaule.

— Mon ami, mon ami... Pense à elle comme à une vivante. Ne crains rien, l'amour est toujours vivant. Le Christ soit avec toi !

Youss arrivait en courant.

— C'est lui, c'est ton train I

Serge Serguiévitch se hâta.

— Je viens, je viens. Il y a de la foule, ça va bien. Je dirai là-bas ce qu'il faudra. Je me souviens de tout. Pourquoi nous dire adieu, nous nous reverrons, c'est sûr. Termine ce que tù as à faire, Mikhaïl, nous nous reverrons. Nous aussi, ajouta-t-il en se tournant vers Youss. Ne prends pas en mauvaise part mes paroles de tout à l'heure ; je crois que tu es au courant de pas mal de choses...

La foule se dispersa, le train partit, emportant Serge Serguiévitch. Mikhaïl sortit de sa poche la lettre de Youri, la relut plus attentivement.

— ■ Qu'est-ce? demanda Youss.

Mikhaïl dissimula la lettre et se leva.

— Plus tard, dit-il.

Ils firent les cent pas sur le quai, en attendant leur train, s'attardant de préférence aux extrémités de la gare, hors du rayon des lanternes.

Youss, ravigoté par le froid sec et âpre, bougonnait on ne sait quoi :

— Oui, voilà... l'idé-ologie... et aussi... Mikhaïl, d'ailleurs, n'écoutait plus.

ETAIT-CE la faute de l'automne, de son ciel lourd comme un feutre humide, ou celle du souvenir, encore cuisant, de sa détention à la forteresse, toujours est-il que le séjour de Pétersbourg devenait odieux à Youri.

Il allait et venait, écœuré, à travers la ville, dont les passants lui semblaient flétris, verdâtres, mauvais comme des mouches ternes d'octobre. Il se sentait attiré au loin, vers d'autres contrées, où l'air était encore bleu. Peut-être irait-il en Italie. Il avait la passion de Rome. Mais le principal était, d'abord, de trouver Natacha. Ensuite, tout deviendrait clair.

Le hasard l'avait amené rue Préobrajenskaïa. Mais Lizotchka n'y habitait plus, et l'idée des racontars, des questions qu'il lui faudrait subir l'ennuyait d'avance. Cela n'en valait pas la peine. L'oncle Corbeau avait dû la lâcher, sans doute. Quand Youri reviendrait à Pétersbourg, il serait toujours temps de la retrouver.

Le souvenir de Machka lui avait également traversé l'esprit. Allons, elle aussi, il la retrouverait à la longue. Il ne se déguisait plus, à présent, il n'allait plus rue Kazatchi. Tout cela serait remis à plus tard.

Partir, oui... mais avant de partir, il y avait encore cette dernière aventure qu'il s'était imaginé de courir, et qui terminerait en beauté son existence de Pétersbourg...

Il était, au surplus, indispensable de mettre Mikhaïl au courant de ce qui s'était passé à l'occasion de cet emprisonnement à la forteresse. Mikhaïl, le connaissant comme il le connaissait, savait certainement que Youri devait avoir répondu dans une certaine mesure aux interrogatoires, mais juste ce qu'il fallait pour ne pas se nuire à lui-même. Par un heureux hasard, les choses s'étaient passées de telle sorte que Youri n'avait même causé nul tort aux autres. Khessia, par exemple, n'avait pas été arrêtée par sa faute. Lors de ses interrogatoires, elle était déjà morte. Khessia, en effet, s'était tuée dans sa prison, et de quelle manière effroyable... Mais il avait eu la chance de pouvoir se taire sur son compte et sur celui de beaucoup d'autres.

Mikhaïl était sûrement trop intelligent pour ajouter foi, du premier coup, aux charges que Iakob faisait peser sur Youri. Cependant, ce malheureux Knorr... Celui-là, Iakob avait dû le convaincre, à coup sûr, que Youri était responsable de la perte de Khessia. Tout s'éclairait, depuis que Youri avait découvert en Iakob un agent provocateur. Tout s'expUquait, et aussi l'antipathie de Iakob pour Youri... Combien, maintenant, devait-il le haïr et le

craindre 1

Youri pensait d'ailleurs à Iakob sans indignation ni méchanceté ; plutôt avec surprise et dégoût. La trahison, surtout systématique, lui avait toujours semblé une preuve d'imprudence et d'inintelligence. La peur que lui témoignait ce cauteleux imbécile était bizarre. Qu'espérait-il? Si ce n'était Youri, c'en serait un autre qui, tôt ou tard, tirerait la chose au clair. Et les conséquences seraient mauvaises

pour Iakob...

En résumé, les actes de cet individu, et l'in-

dividu lui-même, étaient profondément indifférents à Youri. Il était répugnant, certes, de penser que cet homme, pour ses sales buts et profits, lui eût fait perdre quelques mois en prison, soutenir la longueur excédante des interrogatoires. Ce n'était point sans plaisir que Youri apporterait à Mikhaïl le petit document qui, si heureusement, lui était tombé entre les mains. Oh I les aveugles, les aveugles 1 Mikhaïl avait une certaine perspicacité, mais c'était un malheureux prisonnier de ses propres « principes », avec lesquels il ne lui était pas permis de transiger.

Ces aveugles, il allait les mettre en présence d'un fait, si ce n'était pas trop tard.

Personne ne devait savoir ce que Youri écrivait à Mikhaïl. Lui aussi savait conspirer, que diable !

Et Youri fixa à Mikhaïl un rendez-vous à la Maison Rouge.

Il se plut à combiner soigneusement tous les détails de cette entrevue. C'est alors qu'il écrivit la lettre qui, par les soins de l'ignorante Litta et du fidèle Serge Serguiévitch, parvint enfin jusqu'à Mikhaïl, dans la gare finlandaise.

Le jour du départ de Youri pour l'étranger était arrivé. C'était un vendredi. Pendant le dîner qui les réunissait une dernière fois, Litta, silencieuse, ne cessa de regarder son frère. Il avait l'air singulier, mais si bon. Elle ne pouvait détacher les yeux de son visage, d'une telle beauté lumineuse...

Youri était gai, quoique sans excès : trop de gaieté eût indisposé la comtesse ; elle l'eût estimée de trop ; il s'agissait quand même d'june séparation. Le jeune homme la regardait affectueusement ; elle avait pourvu avec libéralité à ses frais de voyage. Un complet bleu foncé, de coupe élégante, le faisait paraître encore plus

jeune. On ne lui eût guère donné que dix-huit ans. De temps à autre, d'un ton affable, quelque peu protecteur, il adressait la parole à son père. Le sénateur n'avait pas encore eu le temps de reprendre ses anciennes habitudes de malade ; il plastronnait, courageusement.

— Pourquoi es-tu si triste, petite sœur? dit Youri, se penchant vers Litta qui était assise à côté de lui. Tu as dû te surmener, continua-t-il. Veux-tu mon avis? Puisque tu désires travailler, tu ferais mieux d'aller à l'étranger, dans une Université quelconque, que d'étudier

— J'irai, dit Litta, si bas que Youri fut seul à l'entendre.

— Elle suivra les cours privés, répUqua la comtesse, les cours de notre bon Didime Ivanovitch. Ils sont excellents et très en vogue, paraît-il.

— Mais, fit Youri, j'ai entendu dire que Savatoff allait interrompre ses cours. Il aurait l'intention de se rendre à l'étranger avec son neveu le boiteux, pour y tramer on ne sait quoi...

— Tais-toi, Youri, murmura de nouveau Litta, dans un souffle.

La comtesse leva les sourcils.

— Comment? Quoi? Où donc?... Enfin, ce sont des gens capricieux, conclut-elle, indifférente.

Cependant, le temps passait. L'heure du départ était arrivée. Youri n'emportait que quelques menus bagages. Comme il avait horreur qu'on le conduisît à la gare, les adieux se firent sur place, dans le grand salon. Tous s'y rassemblèrent, en silence. La comtesse se leva la première ; elle étreignit énergiquement Youri, l'embrassa et le bénit en traçant sur lui de petits signes de croix.

— Au revoir, Yourotchka, chuchota, le cœur serré, Litta.

Dans le vestibule, ce fut le tour de Glikéria. Accourue l'on ne sait d'où, elle se précipita en gémissant sur les mains de Youri. Elle n'avait cessé de gémir pendant toute la journée.

Youri se mit à rire.

— Dieu me pardonne, Glikéria, qu'avez-vous donc? Finissez, voyons I Je ne m'en vais pas pour toujours.

La porte se referma sur lui — et ce fut, de suite, le silence.

Litta remonta lentement chez elle, toute submergée de tristesse. Plus de Youri, Encore une fois, il était parti. C'était, maintenant, comme s'il n'eût jamais été là. Avait-il seulement été là? Illusion, peut-être...

Youri, lui, par les rues noires, dont quelques réverbères humides font ressortir encore davantage l'obscurité, se dirige à grand train, en ce moment, vers la gare de Varsovie. Il a, devant lui, le large et sombre dos du cocher Lipat. « Khvalen », qui s'est refait pendant l'été, allonge son trot vif.

Il ne pleut pas. On dirait que l'humidité s'évapore ou qu'il commence à geler.

Voici le pont sur le canal, puis la grande horloge de la gare...

— Allons, Lipat, bonne chance 1 Compliments à tous. Prends bien soin de Khvalen.

Lipat ôte son bonnet.

— Que Dieu vous garde, Youri Nicolaïévitch. Nous vous aimons bien. Nous ferons pour le mieux.

Youri regarde s'éloigner Lipat. Vite, maintenant, il n'y a plus de temps à perdre. Il lui faut d'abord mettre ses bagages en consigne : il ne partira pas ce soir... seulement demain matin, à dix heures.

A présent, vite, à l'autre bout de la ville — à l'autre gare.

Une heure et demie plus tard, Youri sommeille, installé dans un wagon bas, froid et vide de la ligne de Finlande. Il sommeille doucement, agréablement. D'avance, il se voit sur le chemin de la chère et vieille Maison Rouge. Ce chemin, qu'il fait à pied, il ne l'a pas oubUé, quelque sombre que soit l'heure. Ce n'est pas un chemin compliqué. Solitude. Le gardien habitait tout près, mais seulement pendant l'été ; et voilà que, justement l'été dernier, il est mort. Il y a une des portes de la maison qui n'est pas condamnée. Youri, prévoyant, s'est même préoccupé de la clef. Sans être remarqué, et feignant de jouer avec le trousseau de clefs de la comtesse, il a reconnu celle qu'il fallait et l'a prise...

Comme il fait froid, cependant. Plus il s'éloigne de Pétersbourg, plus il s'avance dans la nuit et plus le froid devient sec et piquant.

Voici Youri arrivé, exactement comme dans son rêve. Seulement, il s'est donné beaucoup de mal pour venir à bout de la porte. Mais le froid le stimulait. Il a chaud, maintenant. Et ce trajet, de la gare ici, à travers l'air sec et noir, fut excellent. Mais ici... quel endroit mort, quel calme, quelles ténèbres!... Il semble à Youri que les pins, tout autour de la Maison Rouge ont grandi. Qu'ils l'enserrent davantage... La Maison Rouge ne doit point être visible à dix pas, même le jour, si ce n'est sa tourelle, émergeant au-dessus de la grise et lourde verdure des arbres désolés...

Pourtant Youri se sent gai. Cette aventure l'amuse. Il se rappelle sa conversation avec Litta, ses plaisanteries sur un rendez-vous « au milieu des neiges de Finlande, un coin de son manteau ramené sur le visage »... Pas de man-

teau, mais voici la Maison Rouge !.,. que peut-il y avoir de plus mystérieux?... Quant à la neige, en voici également les premiers et secs petits flocons. Ils tombent à cristaux espacés, caressent doucement le visage, et fondent.

Dans le vestibule, Youri allume une bougie. Dommage qu'il ne se soit point préoccupé d'une lanterne... Tant pis. C'est bien ainsi.

Personne ne pourra remarquer qu'il y a de la lumière dans la maison inhabitée. Toutes les fenêtres sont condamnées, couvertes de planches. Et quand même elles ne seraient pas condamnées? Qui peut venir par ici, dans cette obscure nuit d'automne? Il se peut même que l'hiver entier s'écoule sans que nul ne passe devant la maison perdue...

Du vestibule, Youri a pénétré dans un petit office vide, puis dans une autre pièce, l'ancienne salle à manger du rez-de-chaussée. C'est là, suivant ce qui est convenu, qu'il va falloir attendre.

Brr ! Quel froid 1 Youri regarde sa montre. Encore vingt ou quarante minutes avant l'arrivée de Mikhaïl, selon le train que prendra ce dernier. Il faut se hâter de s'organiser plus confortablement.

La pièce est rectangulaire, à quatre fenêtres extérieurement recouvertes de planches brunes, et dont les vitres regardent à l'intérieur comme des yeux d'aveugles. Une table nue, de vieilles chaises rempaillées composent tout le mobilier. Vis-à-vis des fenêtres, dans un coin proche de la porte, se trouve une cheminée.

Il serait bon de se chauffer un peu. Deux des vieilles chaises de paille mises en morceaux, et voilà une flambée.

Youri a poussé la table plus près du feu. Il y a déposé la bougie, fichée dans le goulot d'une bouteille, ainsi que quelques provisions.

(lu vin et du pain de seigle, qu'il a trouvées à la gare. Maigre souper, quoique encombrant à porter durant les cinq verstes de la route...

Il se tenait à genoux devant la cheminée, en train d'arranger le feu, lorsque le plancher craqua dans la chambre voisine. Tout aussitôt, à deux battants, s'ouvrit la porte vétusté qui donnait sur l'office.

— C'est toi, Mikhaïl?

Mikhaïl, l'air sombre, entra en coup de vent. Sur ses vêtements se voyaient quelques traces de la première neige. Il avait dû courir pour arriver plus vite, et se mit à parler d'une voix entrecoupée, rapide :

Youri !... va-t'en !... Tout de suite... Plus

moyen. Notre rendez-vous... est éventé.

Youri se leva brusquement.

— Éventé?... Pfftl quelle absurdité 1 Hé bien 1 alors... file I

— Ce n'est pas ce que tu crois... Ce n'est pas la police 1

— Mais de quoi s'agit-il? De qui est-il connu?

— Ne m'interroge pas. Le temps presse.

Va-t'en ! Et s'il y a un autre chemin...

— Dis-moi la chose en deux mots. C'est stupide, voyons ! De quoi as-tu peur?

— De rien, de rien... Je veux seulement que tu t'en ailles tout de suite. Knorr est hors de lui... il sait notre rendez-vous.

— Comment cela?

— Qu'importe 1 Mais cela change tout. Youss devait venir ici, avec moi. J'ai pris l'autre train, le premier, pour t' avertir. Quant à Youss, je voulais...

— Quoi?

— Que tu t'expliques devant lui, exactement, à propos de tout, de toi... de la forteresse. On t'accuse gravement... Très gravement !

— • Injustement.

— Je le sais... Je voulais encore que tu dises devant lui, devant Youss... au sujet de lakob...

— De lakob? Tu as donc deviné ce qu'il est?

— Depuis longtemps. Mais ils ne m'ont pas cru. Ils ne croient rien.

— ■ Qu'ils croient ou non, peu importe, prononça froidement Youri en tirant de sa poche un papier soigneusement plié. Prends. C'est de sa propre main. Je serai très heureux que cela serve.

Mikhaïl jeta un coup d'œil sur le papier, le fit disparaître dans sa poche et pâlit encore davantage.

— Maintenant, va-t'en, va-t'en ! Knorr sait que nous sommes ici, cette nuit, entends-tu?... Et si Knorr le sait... l'autre, ce lakob... le sait aussi...

— Bien, je vais m'en aller. Mais calme-toi, bois du vin, je m'en irai tout à l'heure. Nous devrions partir ensemble.

Youri se pencha, versa du vin dans un verre.

Le liquide tomba lourdement, pourpre sanglante que colora, venu de la cheminée, un brusque reflet de feu.

— Je ne boirai pas, je n'ai pas besoin de boire, dit, impatienté, Mikhaïl. Tu n'es pas un enfant, tu dois comprendre qu'il faut que tu t'en ailles. lakob est capable de tout, et il est de la plus haute importance pour lui d'empêcher notre rencontre. Il est capable de tout, je te dis. Il a complètement envoûté ce malheureux Knorr... il lui a persuadé que c'est toi qui as dénoncé Khessia. Knorr a une maladie nerveuse, sa place devrait être à l'hôpital ; au lieu de cela, le diable sait ce qu'il fabrique avec lakob depuis quelques jours... Celui-ci le fait boire... Tout cela est de l'infamie, de la démence 1

Youri prit son pardessus déposé sur une chaise.

— Si Iakob a soupçonné que je possédais... ce papier, il a dû se rendre compte que lui-même était brûlé vis-à-vis de vous. Il agira donc ouvertement et vous dénoncera. Dans ce cas, ajouta-t-il rapidement, il est plus sûr pour nous de décamper tous les deux.

Il réfléchit une seconde.

— Ou ne ferions-nous pas mieux d'attendre?... On peut se cogner contre eux sur la route... Pourquoi risquer ce hasard stupide?

— ■ Je n'en sais rien, je n'en sais rien... Non, je suis presque certain que Iakob n'agira pas ouvertement, tout de suite. Youri, il ne faut pas que nous restions ici, ensemble. Iakob ne voit qu'une chose, c'est que tu es en travers de son chemin. Le diable les emporte, va-t'en I

Ils avaient baissé la voix. Youri, son paletot sur le bras, regardait autour de lui, cherchant son bonnet de fourrure. Il fut sur le point de dire quelque chose, s'arrêta. Tous deux se mirent à prêter l'oreille.

Mais tout était absolument calme. On ne percevait qu'un bruit insaisissable, pareil à quelque rumeur souterraine ou au frémissement de la forêt.

Çeut-être n'était-ce que le battement de leurs artères, perceptible à cause du silence.,

Youri secoua soudain la tête, d'un air de dépit.

— C'est idiot de s'en aller ainsi, prononça-t-il à haute voix. Ce n'est pas très romantique... Enfin pour te faire plaisir... Dans tous les cas, tu dois savoir que si j'ai parlé, à l'instruction, je ne l'ai fait qu'autant que cela était strictement nécessaire pour moi. Par bonheur, ce nécessaire s'est borné à des bagatelles. Et la pauvre Khessia...

Mikhaïl n'écoutait pas, impatient et agité. Il se tenait en face de Youri, le dos à la cheminée, où le bois sec se consumait rapidement.

— Khessia est morte dans sa prison, fit-il.

— Oui... la malheureuse ! Elle s'est arrosée de pétrole et y a mis le feu...

— Et Knorr est convaincu que c'est toi qui l'as trahie.

■ — Allons, ça va bien, adieu. Tu devrais t'en aller aussi...

— Je m'en irai, dit sourdement Mikhaïl. J'attendrai seulement Youss...

Il reprit :

— Adieu. Je m'en irai. Je m'en irai... tout à fait. Là où j'irai, sûrement, toi et moi nous ne nous rencontrerons pas. Et cela n'est pas nécessaire.

Youri comprit parfaitement le sens caché de ces paroles étranges. Mais il sourit, haussa les épaules :

— Qui sait... Avec moi, on peut partout se rencontrer. J'aime toutes les routes. La destinée nous rapprochera encore. En attendant, bonne chance... bien que je doute que tu puisses être heureux, désormais.

Tenant son paletot d'une main, Youri tendit l'autre à Mikhaïl par-dessus la table.

— Youri... plus vite. • -5— C'est bon, c'est bon, je m'en vais. Compliments à Youss. Ne t'inquiète pas, je connais les moindres sentiers, par ici. Mais toi, ne l'égaré pas.

Et toujours souriant de ses lèvres un peu pâlies, il se dirigea vers la porte...

Soudain, celle-ci craqua, s'ouvrit, fracassée par une poussée violente... Une masse noire, homme ou bête fauve, se précipita, vola, s'abattit dans un fracas de chaises culbutées, de table brisée, de vaisselle mise en miettes. La

chandelle s'éteignit. Mikhaïl tomba à la renverse, la tête contre la cheminée qui ne contenait plus qu'un fil rougeâtre de braise, et s'écroula sous les débris de la table.

Alors, de la masse noire ou de l'obscurité, jaillirent des cris, des mots inarticulés, des hurlements sauvages, comme engendrés par les ténèbres, devenues elles-mêmes une bête féroce exaspérée, velue de poils d'encre, armée d'un nombre infini de gueules et de griffes...

Mikhaïl repoussa la table, s'appuya sur une main qu'il se brûla et taillada tout à tour, retomba et après plusieurs tentatives, parvint enfin à se relever. Il devait crier, sans doute, mais n'entendait pas le son de sa voix.

Sa première pensée fut: De la lumière ! Est-ce qu'il n'y avait pas une lanterne... là, sur la cheminée ? Elle y était encore — intacte. Vite, vite, seulement ouvrir un côté de la lanterne...

D'espoir, d'ailleurs, aucun. Qu'était-il arrivé? Il n'en savait rien. Il n'avait qu'une certitude, celle de l'irréparable.

Un mince reflet rouge, venu de la cheminée, rampait sur le plancher. Mikhaïl fit quelques pas en avant, appuyé sur un débris de la table.

— Youri, Youri... mon Dieu... de l'eau 1 Accroupi auprès de Youri, une sorte d'être

contracté, recroquevillé sur lui-même comme un petit singe ténébreux... Knorrl Un singe encore grondant, bredouillant, mais qui peu à peu, devenait une loque, avec des mains au tremblement étrange, des yeux hagards, fous et vides...

— Il m'a été absolument impossible de le maîtriser, dit une voix aigre à côté de Mikhaïl. Il était dans un tel état...

Ayant glissé sa main sous l'épaule de Youri, Mikhaïl essayait de le soulever.

— De l'eau, de l'eau...

Et tout à coup, à la pesanteur de ce corps, à la tranquillité de ce visage dans le rayon de la lanterne, il comprit... Youri était mort. Sans un mot, sans un gémissement, sans même de lutte, il était mort.

— Vraiment, je n'ai pas pu le retenir, Mikhaïl, reprit la voix aigre de Iakob, dont le masque verdâtre semblait une seule ride. Nous nous sommes arrêtés, nous avons entendu... Celui-ci t'a presque avoué lui-même... Aucune force n'aurait pu en venir à bout...

Du veston bleu de voyage de Youri, un peu plus bas que l'épaule gauche, émergeait une tache sombre : le manche d'un couteau finnois. Le singe affaibli tendait vers lui ses doigts recourbés. Voulait-il l'arracher? Avait-il peur? N'en avait-il pas la force?

Il n'en eut du moins pas le temps. La main de Mikhaïl broya son poignet convulsif... Knorr vola au loin, contre la cloison, roula sur le plancher, demeura là, étendu de tout son long, bredouillant toujours ses mots sans suite et regardant de ses yeux vides.

Youss venait d'apparaître. Sa longue silhouette se découpa sur la nuit, dans le cadre de la porte.

— Quoi?

— Youss ! Ils l'ont tué ! Iakob a enivré Knorr. Il lui a donné un couteau, il l'a poussé devant lui. Il a cru que c'était le moment. Il a cru que Youri n'avait pas encore eu le temps de... Mais Youri a eu le temps ! Youss, écoute-moi : Iakob est un traître. J'en ai la preuve I

Iakob, d'un geste félin, glissait sa main vers sa poche... Mais Youss s'était déjà rué sur lui, le saisissant à la gorge, le ployant en arrière comme un roseau.

Iakob râla. •

— Assassins... Fils de chiennes...

— Youss, arrière ! Ça n'est pas notre affaire !

— Assassins... Assassins...

— Mort au traître, martela soudain Knorr, et ces mots semblèrent déchirer la trame de son bredouillement inintelligible.

Il était assis sur le plancher, regardait dans le vide et se balançait, de droite à gauche, d'un mouvement monotone de pendule. Avec un geste de fou, il léchait sur ses doigts des traces rougeâtres... Du vin? Ou du sang?

Mikhaïl parvint à faire lâcher prise à Youss.

— Arrière ! te dis-je.

Iakob, avec une face de cadavre, s'appuya contre le mur.

— Youss, laisse-le ! Je t'ordonne de le laisser..

— Laisser quoi? Laisser...

— Je ne veux pas, tu entends? Attache-lui les mains derrière le dos, d'abord.

Youss, en soufflant, obéit.

— Attache-les, solidement. Bien I Garrotte-le, maintenant... Prends cette courroie... Bon 1 Assez. Que d'autres se chargent de lui. Ne nous salissons pas à cette besogne. Allons, vite. Il est temps de partir. Nous partirons ensemble.

— Mais pourquoi, pourquoi? gémit Iakob en pleurnichant. Allez-vous me laisser mourir ici? Mes amis...

— Mort, mort au traî-tre ! cria de nouveau Knorr, d'une voix distincte et monotone, léchant d'un air égaré ses doigts humides.

— Espérons que celui-ci ne retrouvera pas sa tête avec le matin et ne le détachera pas, mâchonna Youss en serrant une dernière ligature. Avec quoi ce diable a-t-il pu le soûler comme ça?

Mikhaïl, la lanterne à la main, se pencha sur le corps de Youri.

Comme son visage devenu blême était simple. Mort, il était comme s'il n'eût jamais été vivant. La beauté de la mort. Ses yeux étaient à demi fermés. Mikhaïl regardait, regardait ce visage désormais immobile, tremblant de retrouver en lui les traits d'une autre, de cette autre si proche de son cœur, et qui lui était devenue chère pour toujours... Le frère, son frère, était mort, assassiné. Voilà l'irréparable !

Irréparable? Ou seulement impossible à oublier?

— C'est fait. Nous partons?

Youss, en passant, s'arrêta, lui aussi, près du corps.

— Quel... Quel malheureux hasard !

Et il souleva son bonnet.

Mikhaïl était debout. Il marcha lentement à travers les flaques sombres — du vin, ou du sang? — et tous les deux, Youss et lui, sans se retourner, sortirent.

Le reflet rougeâtre de la lanterne dansa un instant sur le mur, sauta sur le plancher et disparut.

Les ténèbres se refermèrent sur les trois : le mort, le fou et l'homme ligoté.

LE doux mois de mars.

A vrai dire, ce n'est encore que la fin de février, mais l'air, la lumière, le ciel sont de mars, et aussi la terre : çà et là, dans la plaine et sur les coteaux, il y a bien quelques dernières traces de neige ; mais le sol a perdu sa rudesse hivernale et là-haut brillent déjà, précoces, les promesses du printemps.

La voie du chemin de fer traverse la plame ; les rails scintillants décrivent une large courbe et vont se perdre au loin, dans une forêt de pins clairsemés. De ces pins, voici encore un massif, celui-là tout proche, et contre lui, sans clôture, une égUse grise, faite de poutres assemblées : une simple charpente, élevée sur pilotis, avec le vide au-dessous d'elle. Curieuse église, pareille à ces isbas des contes de fées, perchées sur des pattes de poule...

Dans cette église, par ce matin joyeux, s'achève en ce moment un service funèbre : celui du petit enfant de Machka.

Machka se tient auprès du minuscule cercueil de planches ; elle écoute, sans les comprendre, les dernières prières du pope qui se dépêche, dont va et vient la soutane courte. Le sous-diacre accélère, le pope reprend, toujours plus vite. Machka ne pleure pas; elle soupire et tamponne ses yeux avec son mou-

choir. Toutes ses larmes, elle les a pleurées hier soir, à son arrivée, et ce matin, en habillant le petit dans son pauvre cercueil.

D'après sa nourrice, tout a été fini en deux jours. Elle a pourtant couru chez le médecin, elle a fait ceci, elle a fait cela... Elle-même a grand'pitié. Elle se tient maintenant ici, à côté de Machka, un châle à dessins sur la tête, sa petite fille auprès d'elle. Machka ne lui en veut pas de ce qui est arrivé : apparemment, c'était la destinée.

Le petit Égor (^) est jaune, les cils collés ; si joli, tout de même 1 Petit, tout petit, le nez mince, avec un bonnet d'où sort, sur le front, une boucle de cheveux clairs.

« Un si petit garçon !... des cheveux si bouclés !... » pense, d'un air hébété, Machka. Ainsi pensait-elle à lui, auparavant... Et ses mots sont toujours les mêmes.

Quand il fut baptisé, elle voulut dite qu'on l'appelât Ilia ainsi qu'elle-même appelait son père ; mais le pope lui donna le nom de Georges, Cela devint Égorouchka ; pour elle, néanmoins, pour ses pensées, il a toujours été Ilia, Iliouchenka.

Le prêtre psalmodie, le sous-diacre accélère, la nourrice se mouche. Mais les pensées de Machka continuent de tourner autour de son « petit bouclé ». Ils l'enterreront, tout à l'heure, et il ne sera plus... Il n'y aura plus rien, ce sera comme si rien n'avait jamais été.

Il naquit après le nouvel an. Machka avait déjà quitté son ancienne place. Là-bas, Stepanida l'aurait dévorée. Ses nouveaux maîtres n'étaient pas mauvais. La barinia observa Machka, lui posa quelques questions en pas-

(*) Egorouchka, diminutifs de Egor, louri, Georges. — N. d. T.

sant, et dit : « Nous allons partir, mais nous ne te chassons pas ; reste ici avec la cuisinière ; à notre retour, tu t'arrangeras, »

Ils partirent et Machka resta dans la maison. Entre temps, elle s'informa d'une Maternité. Son existence était supportable. Elle avait honte de sortir. A part cela, ce n'était rien. La cuisinière était une brave femme. Pareille chose lui était arrivée à elle-même.

Les tout derniers temps qui précédèrent ses couches, Machka se mit à perdre presque complètement le souvenir d'Ilia. Il avait disparu, s'était enfoncé comme sous terre. Il lui apparaissait comme dans un songe. L'automne passé cependant, avant qu'elle n'eût quitté son ancienne place, son souvenir la tourmentait encore, bien qu'elle ne voulût pas se l'avouer.

Un soir de cet automne, à la tombée de la nuit, Machka suivait la Zagorodnaïa en compagnie d'Aniouta, du n° 24, lorsqu'elle aperçut, tout contre le trottoir, un traîneau — la première neige venait seulement de tomber, — et, dans ce traîneau, Ilia.

Lui I Un bonnet gris de fourrure d'agneau enfoncé jusqu'aux oreilles, et ses yeux gais, ses yeux...

Machka ne put se retenir ; elle se précipita vers le traîneau :

— Ilia I... Iliouchenka I...

Il la regarda sans répondre, tandis qu'Aniouta tirait Machka par la manche :

— Qui prends-tu pour lUa? Qu'as-tu? Est-ce que tu ne vois pas que c'est une demoiselle?

Les yeux de Machka se troublèrent. C'était pourtant Ilia, tellement lui ! Les « dvorniks » (^) riaient sur leurs portes. Elle se mit à pleurer de peur et de confusion.

(») Portiers. — N. d. T.

La demoiselle, cependant, venait de se pencher hors du traîneau ; elle interrogeait Machka. Machka s'accrochait à elle, lui parlait en pleurant d'Ilia. Le cocher du traîneau appelait à haute voix les « dvorniks »... la prenant sans doute pour une femme ivre... Mais la demoiselle avait tiré de sa poche un petit carnet ; elle y avait écrit quelque chose ; puis, arrachant la feuille, elle la remettait à Machka :

— Tenez, ma chère, voici mon adresse. Venez m'y voir. Là, vous me raconterez quel est cet Ilia auquel je ressemble. Vous me raconterez tout... Mais ne pleurez pas.

Une dame sortit à ce moment d'un magasin, s'assit dans le traîneau auprès de la demoiselle, et toutes les deux partirent.

Machka avait gardé l'adresse. Mais elle se mit à réfléchir, à se décourager. Comment oserait-elle aller chez cette demoiselle qu'elle ne connaissait pas? Quel Ilia y avait-il dans tout cela? Avait-elle été le jouet d'une illusion? Elle n'eut point le courage de se décider, et cette rencontre n'eut pas de suite pour l'instant.

Avant la naissance de l'enfant, elle avait, comme toutes ses pareilles, décidé de le mettre à l'hospice.

Mais lorsque à la Maternité, le moment venu, on lui présenta un tout petit garçon rose et bouclé, qui prit le sein, regarda avec des yeux sombres... Machka fut stupéfaite. Comment avait-elle pu songer à se débarrasser d'un si, joli enfant et penser à l'envoyer à l'hospice?

Elle le prit et l'emporta à la maison. Loukéria, la cuisinière, se mit à pousser des gémissements.

— Toi, ma fille, tu es donc devenue folle? Gomment oserons-nous?... Les maîtres vont arriver... et alors, dis, tu seras sur le pavé avec lui?

— Mais regarde comme il est joli, Loukéria !... Alors, si c'est comme ça, il vaudrait mieux le mettre à l'hospice, qu'en penses-tu? Mon Iliouchenka !...

— Écoute, dit Loukéria qui réfléchissait, il y a chez moi une femme... du côté de la Baltique. Elle pourrait le prendre, te le garder...

Deux semaines durant, Machka nourrit le nouveau-né. Là-dessus les maîtres arrivèrent. Ils furent émerveillés en voyant l'enfant. La barinia le déclara charmant, apprit qu'il se nommait Georges et dit :

— Allons, Machka, je te comprends parfaitement. Songe maintenant que tu l'as eu tout ton content pendant quinze jours, et que tu l'as nourri jusqu'à présent. Il faut savoir t'en séparer. Loukéria t'a parlé de son amie : mène-le-lui demain.

C'est ainsi que Machka conduisit Égor chez la nourrice. L'excellente barinia donna de l'argent pour le premier mois et lui souhaita bonne chance. Machka' remit l'enfant aux mains de la nourrice. Au nom du Christ, elle l'adjura de bien soigner son petit bouclé, de laver son biberon, et encore ceci et encore cela. Égor suça une dernière fois le lait maternel et Machka s'en alla.

Elle se mit alors à avoir beaucoup de chagrin. Était-ce à cause d'Égor ou à cause d'Ilia? Elle n'en savait rien et ne s'y reconnaissait pas elle-même. Le souvenir de la demoiselle du traîneau lui revint. Il serait bien, quand même, de la revoir, de lui raconter... Elle prit son parti et se rendit à l'adresse que lui avait donnée la demoiselle.

A la Fontanka, une maison de belle apparence. Machka perd déjà contenance, tandis que le portier lit la petite feuille écrite par la demoiselle.

Il dit :

— II est impossible de voir mademoiselle ; pour ce qui est de Son Excellence, madame la comtesse ne reçoit pas en ce moment les solliciteurs.

— Je viens pour mademoiselle, fait timidement Machka. Voyez, elle a écrit cela ellemême...

— Quand a-t-elle écrit cela? Pour parler nettement, il est impossible de la voir : il y a déjà trois mois qu'elle est paitie pour l'étranger.

— Paitie? murmure Machka. Ça veut dire que mademoiselle n'est pas d'ici, sans doute?

Le poitier se fâche.

— Qu'est-ce que tu me racontes, ma chère? Et que veux-tu, voyons? Tu ne sais pas toimême qui tu demandes I... Puisque c'est Youlitta Nicolaevna qui a écrit ça, il s'agit de la petite-fille de madame la comtesse. C'est toi qui m'as l'air de ne pas être d'ici 1...

— Est-ce qu'Ilia n'a pas servi chez vous? demande Machka complètement désemparée, et elle sent elle-même qu'elle ne recevra aucune réponse, et qu'il lui faut s'en aller bien vite, avant que le portier ne la pousse sur le trottoir.

La nourrice écrivait rarement. Machka se mit à s'habituer tout doucement à l'absence du petit. Soudain, eUe reçut une lettre : « Arrivez, la mère, Égorouchka est malade, il va peut-être mourir. » Le soir même, elle arrivait chez la nourrice. Mais le petit était déjà mort depuis longtemps, et l'on attendait Machka pour l'enterrer...

« Et voilà que nous l'enterrons 1 » penset-elle, stupide, en écoutant les paroles incompréhensibles, et les yeux fixés sur la flamme dansante des cierges. Dans le rayon de soleil, oblique et couleur de fumée, qui descend par la

fenêtre de l'église, cette mince flamme ressemble à une mouche transparente qui volerait audessus de la cire. Plus jaune que les lumières et la cire, Égor est étendu dans son cercueil. Seuls, ses petits cheveux se dorent, comme vivants.

« Peut-être aurait-il été malheureux », cherche à se consoler Machka, se rappelant ce que lui a dit la nourrice. Mais cette idée ne la console pas. Elle n'y croit point. Il aurait été heureux. N'était-il pas né coiffé ! Avec des . cheveux bouclés, aussi ! Ceux-là sont heureux. Comment se fait-il qu'il soit mort?

Le service est fini. Tout à coup, Machka rie voit plus le petit cercueil; le sous-diacre l'a cloué, l'a pris et emporté hors de l'éghse. Il a descendu l'escaUer vacillant, il a emporté le cercueil là-bas, au soleil, où, près des pins tortus, il y a des croix, des croix...

Cela se passe vite, comme d'habitude. Le voici déjà enterré, partis le pope et le sousdiacre, parti aussi le moujik qui avait creusé la petite fosse... Il n'y a plus qu'un mince renflement de terre humide, et devant lui, Machka et la nourrice, coiffée de son châle à dessins, et qui tient sa fillette par la main.

— Finis, ma chère, ne te fais pas mourir !... Sa petite âme d'enfant est là-haut, parmi les justes, le Seigneur lui a donné le repos. Agenouille-toi sur la tombe, prends un peu de terre en souvenir et allons-nous-en. Nous boirons le thé, nous parlerons du petit...

A côté du frais tertre humide sont d'autres tertres, grands ou petits, et si nombreux, tous... Ils sont couverts d'herbe jaunâtre, funéraire, et entre eux, de place en place, blanchit un peu de neige. De vagues choses blanches apparaissent aussi, çà et là, dans ce sentier des tombes...

— Qu'est-ce que c'est, petite tante? inter roge Machka. On dirait des ossements...

— Ce sont des crânes, ma chère, ce sont des crânes... Notre cimetière est comme ça, qu'y faire ! On ne peut pas creuser profondément, tu comprends, à cause de l'eau qui se trouve en-dessous... On creuse peu profondément, alors la pluie vient au printemps, et démolit les plus vieilles tombes. Notre cimetière est vieux, vieux, que c'en est un malheur !

Elle se penche, soulève une infime coupe ronde, si propre, si blanche sous la caresse du soleil.

— Tiens, voilà un petit crâne, tout lavé... un petit enfant, lui aussi, bien sûr... Il y a beaucoup de ceux-là ici. L'été passé, une demoiselle, une châtelaine, en vit un et le prit : — Je l'emporte, qu'elle dit, je le poserai chez moi sur la table à écrire. Et puis elle a changé d'avis, elle l'a rapporté. — Non, qu'elle dit, il n'aurait point de repos chez moi, il m'apparaîtrait dans mes rêves. Il vaut mieux le rendre à la terre, le recouvrir de terre. — Alors, elle l'enterra. C'est comme ça I Quoi faire !

Machka s'agenouille pour prendre une poignée de terre et s'abat, en gémissant, le visage contre la tombe.

— Iliouchenka 1... Égorouchka 1... Mon petit bouclé 1... Ho I pourquoi m'avoir abandonnée, abandonnée, abandonnée?...

Là-haut, l'autre coupe, celle-là bleue, immense et pure, est si caressante... Et si sûre, la promesse du printemps. Le doux mois de mars est proche.

La nourrice tire Machka par son manteau, l'exhorte doucement.

— Assez donc, pauvrette, relève-toi, relèvetoi I C'est un péché de se faire mourir comme ça, à cause d'un petit enfant...

Machka se relève, hébétée.

— Quoi faire à présent? sanglotc-t-elle. Que puis-je?... Ilia... mon bouclé... le petit crâne... les crânes... quoi faire?...

La nourrice la tire toujours par la manche :

— Allons-nous-en, ma chère, allons-nous-en ! As-tu pris de la terre?... Le Christ soit avec lui !... Allons-nous-en, nous boirons du thé, nous reparlerons du petit... Vite, allons-nousen 1

La coupe ronde et bleue s'étend au-dessus d'elles, au-dessus du clair cimetière, au-dessus de l'égUse faite de poutres grises... la coupole bleue, si pure, si caressante. La promesse du printemps est si sûre...

Le doux mois de mars est proche.

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