SILVES FRANÇOISES
La nuydl, vn vaillant capitaine Ou quelque tendre paftoureau Vous rencontre fous l'ormeteau...
Venu de Flandre ou d'Aquitaine, Aimez-vous ce beau capitaine,
Ou quelque viez routier de guerre Qu'efpouferez par dur devoir?
Las! je crois me ramentevoir Que chez meffire voflre père J'ay veu ce viez routier de guerre.
Que ne préférez vn poète
A caducs, preulx & haults feigneurs,
Nobles ribaulds, chauves grogneurs?
Je fuis truand fans épithète,
Que ne préférez vn poète ?
Pourquoi vous monflrer fi mauffade?
Où doncques eftiez-vous pendant Que m'attriftois, dolent, ardent? De par cieulx, jouvencelle fade.
Pourquoi vous monflrer fi mauffade?
N'ay grenatz ou fine efmeraulde.
Voici mon rebec & mon cueur,
O Dame au rifelet moqueur,
Pour fur tous poindls chanter vos laudes...
N'ay grenatz ou fine efmeraulde, Voici mon rebec & mon cueur!
lOO LEPAONDEMAIL
Sarabande
LA forêt enchantée S'éveille chaque soir A la chanson flûtée D'un docte merle noir.
Aussitôt de vieux gnomes Accourant à ce bruit En fantasques monômes Gambadent dans la nuit.
Ils dansent la gavotte Sur un air d'Offenbach QLie siffle une linotte Perchée au bord du lac.
Dans une glycine rosée Les elfes bleus et les lutins De sucs grisants et de rosée Font d'interminables festins;
SILVES FRANÇOISES lOI
OÙ donc ont-ils bien pu l'entendre? Titania fredonne à Puck — ■ Iphigénie, Armide tendre! — Un motif de Willibald Gluck...
Et sur répais tapis de mousse Les nains velus et goguenards Chantent, pendant que se trémousse Un clan de farfadets musards.
Les sylphides sur l'émail des corolles Tendent en riant leurs voiles fleuris De phalènes d'or et de lucioles, De libellules et de colibris.
Six beaux amoureux dansent la pavane Au son suranné d'un grêle hautbois :
Mélusine, Mab, avec Viviane, Merlin, Obéron et Robin des Bois.
Les sept filles d'Orlamonde, coiffées De mauves pavots, de jaunes soucis, Urgande, Morgane, Urgèle, les fées, Riquet, Raymondin, sont en cercle assis;
lis écoutent parler madame Carabosse Qui soupire et regrette un peu le bon vieux temps. Et Cendrillon, passant par là dans son carrosse, Leur envoie un baiser du bout de ses doigts blancs.
Soudain, un clair argent nacre la forêt brune, Et le peuple des bois féeriques, prosterné. Sous l'oeil mystérieux et narquois de la lune Cache son front tremblant dans le trèfle fané;
Car tout ce petit monde a grand'peur de Diane : Comme au froid de la nuit meurent les papillons, La flèche de cristal du carquois diaphane Fait s'envoler leur âme à ses premiers rayons...
Et Lorely, cueillant dans son étang d'étoiles Des nénuphars glacés et de nocturnes fleurs, De leurs pétales tisse en merveilleuses toiles Leurs fragiles linceuls de parfums et de pleurs.
SILVES FRANÇOISES lO]
Le Lac
kA Fernand Gregh.
O douce et caressante et paisible Savoie! Le couchant mol et bleu qui descend des sommets Baigne les toits d'ardoise et les roses chalets; Des capucines d'or voilent ma claire-voie...
Voici tomber le jour de langueur et de joie : Le jardin est brûlant de verveine et d'oeillets, Les canaux argentés de mobiles reflets Bercent leur rêve lent sous le ciel qui rougeoie.
Prenons la rue étroite et le plus long chemin : Nous irons vers le lac en nous tenant la main Entre les murs couverts du méandre des vignes;
Et, le cœur défaillant d'une tendre ferveur, Peut-être verrons-nous, près de Rousseau rêveur. Madame de Warens donnant du pain aux cygnes!
I04 LEPAONDÉMAIL
rianon
MON cœur français et moi nous vîmes ce matin Le paisible hameau parfumé de fougère Où Marie-Antoinette en paniers de satin Rêva d'être bergère;
Et j'ai dit à mon cœur : « Le matin est si beau, Si clair, si bleu! pourquoi faut-il que tu tressailles Ainsi que tu le fais devant un cher tombeau En revoyant Versailles? »
Mais j'ai bientôt compris en regardant le lac, La barque et son anneau rongé de mousse brune Qu'on détachait, lorsque la tendre Polignac Ramait au clair de lune;
Les pelouses, l'étang doré, les noirs taillis. Le parc mélancolique où, jouant à la balle, Le dauphin poursuivait dans les sentiers fleuris Madame de Lamballe;
SILVES FRANÇOISES lOf
Les ronds-points de Le Nôtre et les ifs de Watteau Où se perdait la reine, amusée et frivole, Sans voir son front lauré par un mouvant flambeau D'une rouge auréole...
O cruelle douceur du petit Trianon!
Royaume désolé, candide bergerie.
Avec quelle douleur redit-elle ton nom.
Blonde folle meurtrie,
Quand il fallut quitter pour la dernière fois Tes chaumières de laque et tes marronniers roses, Et le temple où l'Amour cachait dans son carquois Des flèches sous des roses!
I06 LE PAON d'émail
La Malmaison
A quel désir ai-je obéi D'aller, ce matin de dimanche, Petit temple de Pompéi, A votre solitude blanche?
Je voulais, dans la morne paix De l'impérial mausolée, Joséphine de Beauharnais, Suivre votre ombre désolée...
Et j'ai vu l'étang et le parc, Et la roseraie odorante, L'Aigle, l'Amour brisant son arc, Et votre salon amarante;
Le mélancolique boudoir
Où vous songiez à Fort-de-France,
La glace de chaque miroir
Y reflète votre souffrance;