Les États conviendront de réduire leurs armements
t. Pour faciliter la réduction des armements navals le droit de capture sera aboli et la liberté des mers assurée.
9. La politique étrangère sera soumise à un contrôle eflBcace des Parlements. Les traités secrets seront nuls de plein droit.
Ce programme est, pour ainsi dire, le décalque de la lettre que le Saint-Père adressait en août dernier aux chefs des États belligérants. Les derniers articles sont extraits presque textuellement du programme de l' Union of Démocratie Control, d'Angleterre, dont j'ai déjà entretenu les lecteurs du Devoir, au grand scandale des journaux jingos du Canada.
Nos compatriotes ne liront pas sans intérêt l'article qui stipule en faveur de tous les peuples conquis ou annexés "le libre exercice de leur langue." Dans le mémoire qui fait suite au programme — rédigé en français, naturellement, puisqu'il est adressé à tous les peuples civilisés, y compris les Turcs et les Japonais — les membres du comité insistent particulièrement sur l'importance de cette garantie de liberté nationale. Espérons que si l'Angleterre et ses alliés sont vainqueurs, cette stipulation vaudra pour les Canadiens-français de l'Ontario et du Canada anglais, "libres" sujets de Sa Majesté Britannique, autant que pour les Alsaciens-Lorrains, les Flamands, les Wallons, les Polonais, les Ukranicns et les Danois.
A certains égards, il y a peut-être une amère ironie à penser que les vœux du Pape, du vicaire du Christ, du Chef de l'Église catholique, apostolique et universelle, trouvent un écho si sympathique dans ces milieux protestants ou rationa-
listes, tandis que des milliers de piiblicistes catholiques, même parmi les plus farouches gardiens de l'orthodoxie intégriste, ont préféré dénaturer ou amoindrir la pensée du pape et se faire les apôtres de la haine entre les peuples, ou les agents complaisants de l'impérialisme anglo-saxon ou allemand.
Mais il faut savoir envisager la situation d'un point de vue plus élevé. L'Esprit de Dieu souffle où il veut. Cette guerre marque l'effondrement du système politique élevé par la fausse sagesse des hommes, par la diplomatie orgueilleuse, par la soif des conquêtes et le culte païen de l'or et de la force brutale. Qui sait si, des ruines amoncelées par la folie humaine, la miséricorde de Dieu ne tirera pas les éléments de reconstruction d'une société plus chrétienne, où aucun peuple ne dominera les autres et dont le couronnement sera le rétablissement de l'autorité morale du Pape sur les sociétés?
Cette solution me paraît plus désirable, à tous égards, que le triomphe du militarisme scientifique des Allemands, de l'impérialisme mercantile des Anglais, de la démocratie débilitante de la Révolution française, ou du mysticisme sauvage et perfide du panslavisme.
Allemagne et Angleterre
Qui veut la paix?
// avril 1916
Nos lecteurs ont eu l'avantage de lire, en huit jours, trois pièces d'un intérêt puissant pour tous ceux qui suivent les événements d'Europe avec une attention sincère et désintéressée: le texte de la lettre du Pape au cardinal Pompili; le résumé du discours de M. de Bethmann-Hollweg, chancelier d'Allemagne; et la réponse de lord Robert Cecil, ministre britannique, à l'homme d'État allemande Ce matin nous arrive le discours de M. Asquith. Occupons-nous aujourd'hui du chancelier.
Le discours de M. de Bethmann-Hollweg renferme, sans conteste possible, les déclarations les plus nettes, les plus amples, formulées jusqu'ici au nom de l'une des nations en guerre; c'est aussi la plus précise énumération des conditions possibles de paix, faite par un chef d'État européen depuis que la guerre dure. Faut-il y voir une réponse à l'invite réitérée du Pape ?
Dès le mois de juillet. Sa Sainteté écrivait: "Béni soit "celui qui, le premier, élèvera le rameau d'olivier et tendra "la main à son ennemi en lui proposant d'équitables condi- "tions de paix?" Le 6 décembre, Benoît XV suggérait aux belligérants "un échange d'idées, direct ou indirect", où ''seraient exposées clairement. . . les aspirations de chacun." Dans sa lettre du 4 mars, il supplie de nouveau les combattants d'exposer leurs "désirs", "une bonne fois, avec clarté."
Le chancelier d'Allemagne a-t-il compris que la voix du pape finirait par éveiller un écho dans la conscience des
' Le texte de la lettre du Saint-Père, en date du 4 mars 1916, et publié dans le Devoir du 1er avril, est reproduit dans cette brochure comme appendice III. On trouvera le r<^sumé du discours du chancelier d'Allemagne dans le Devoir du 5 avril 191G et la r<''ponse de Lord Robert Cecil dans le Devoir du S avril.
peuples? A-t-il voulu, en "élevant, le premier, le rameau d'oli\'ier", assurer à son pays l'avantage de se placer du côté de la p'us haute autorité morale du monde ? Il est assez diflScile de démêler les motifs des politiques et des diplomates. En tout cas, le discours du chancelier, en soi, mérite qu'on s'y arrête. M. Asquith, lord Cecil et, généralement, la presse anglaise affectent de n'y trouver qu'une preuve nouvelle de» arrogantes prétentions de l'Allemagne. C'est un jugement trop sommaire. Voyons un peu.
Naturellement, le chef de l'Empire allemand se place tout d'abord au point de vue allemand. Il établit la situation intérieure et extérieure de l'Allemagne II s'applique à démontrer que, dans l'ensemble des opérations, les armées des empires du centre sont victorieuses sur tous les fronts Elles occupent le Belgique et une partie du territoire français, la Pologne russe, le Monténégro et l'Albanie. La Serbie est vaincue; l'attaque italienne, arrêtée; la pénétration russe en Asie Mineure, considérablement ralentie. Ce qui est plus rassurant encore, à ses yeux, c'est qu'en dépit du resserrement du blocus maritime, l'Allemagne se suffit à elle-même. La défaite par la famine n'est donc nullement à craindre pour l'Allemagne.
Cet exposé optimiste — aux trois-quarts justifié — a évidemment pour objet, d'abord, de fortifier la confiance du peuple allemand, et ensuite de donner plus de prix aux conditions de paix que le chancelier présente à l'Europe. Il est particulièrement remarquable par toute absence de défi, de manifestations ultra-belliqueuses.
La note d'intransigeance n'apparaît qu'à un endroit: celui où le chancelier, s'appuyant sur la forte situation intérieure et extérieure qu'il vient de décrire, dit aux ennemis de l'AIlomagne : Cessez de parler de détruire la puissance militaire de la Prusse et de démembrer l'Allemagne. "A cette condition, nous ne pouvons opposer qu'une réj)onse: celle du sabre." Mais, affirme-t-il, rAllemagne est toujours prête, comme en septembre dernier, à discuter des propositions rai-
sonnables de paix. Ces propositions, M. de Bethmann- Hollweg en suggère quelques-unes.
Trait significatif, c'est à la question économique qu'il semble avoir touché plus particulièrement. Il reproche à l'Angleterre de vouloir continuer la guerre commerciale, après que la paix sera rétablie, et de chercher à coaUser l'Europe contre l'Allemagne industrielle. Nul doute qu'à cet égard les démarches entamées par l'Angleterre pour organiser — tout à son avantage — une coalition d'intérêts mercantiles, révèlent le fond de la politique anglaise, le véritable mobile qui a poussé l'Angleterre dans la mêlée. Ce projet d'affamation économique, prolongée au delà de la guerre, constitue l'obstacle le plus sérieux aux pourparlers de paix. Lord Bryce l'a déjà dénoncé. Puisse cet avertissement salutaire de l'un des Anglais les plus clairvoyants de notre époque trouver des appuis nombreux, en Angleterre! Sinon, préparons-nous à subir, longtemps encore, le poids et l'horreur de la guerre.
Mais les déclarations les plus intéressantes du chancelier — sinon les plus importantes — sont celles qui touchent à la réfection de la carte de l'Europe et au sort des petits peuples, victimes de la cupidité des grands empires.
Celles des nations d'Europe qui nous intéressent le plus, naturellement, ce sont la France et la Belgique.
De la France le chancelier ne paraît pas avoir soufflé mot; et les principaux organes de l'opinion allemande semblent s'accorder pour reconnaître qu'il a tacitement écarté toute idée d'annexer une partie du territoire français. Ce serait déjà un point énorme de gagné. Il devrait suffire à mettre fin, en France, à toute suggestion de réclamer d'autres terres allemandes que les provinces perdues en 1870. Et encore, s'il est vrai que nous nous battons pour la liberté des peuples, faudrait-il consulter les habitants de l'Alsace-Lorraine sur le sort qui leur sera fait après la guerre.
Pour la Belgique, le chancelier est moins réticent. L'Allemagne, déclare-t-il, ne veut pas d'une Belgique vassale de l'Angleterre et de la France. C'est juste. La France et
r Angleterre répondront sans doute qu'elles ne veulent pas d'une Belgique vassale de l'Allemagne, ni dans l'ordre militaire, ni dans l'ordre économique. Ce sera non moins équitable. Là, comme ailleurs, la seule vraie solution sera, après plus encore qu'avant la guerre, une Belgique maîtresse d'ellemême, également libre du côté de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne. Consultez "les droits et les justes aspirations des peuples", a dit Benoît XV.
M. de Bethmann-Hollweg semble s'être rappelé cette parole de justice et de haute politique. Il a parlé des aspirations nationales des Flamands. L'Allemagne, dit-il, ne peut que favoriser leur désir de conserver leur langue, de développer leur caractère national. Cet appel direct au flamingantisme est adroit. Lord Robert Cecil affecte d'en rire; il a tort. Les Flamands forment la majorité du peuple belge. Avant la guerre, leurs sympathies allaient à l'Allemagne. Ils ont beaucoup moins souffert que les Wallons de l'invasion allemande. Français et Anglais commettraient une erreur profonde, fatale, s'ils allaient donner aux nationalistes flamands raison de croire que l'Allemagne seule favorise leurs "justes aspirations", et surtout que la France et l'Angleterre s'y opposent.
On aurait tort d'objecter la conduite passée des Allemands en Alsace, en Posnanie ou dans les duchés danois. Là, en pourchassant l'idiome national, les Allemands espéraient couper le lien qui unit les peuples conquis à leur patrie d'origine, dont ils restent voisins. En favorisant le flamingantisme, ils rapprocheraient d'eux les Flamands et les sépareraient davantage de la France. Ils ont donc tout intérêt à poursuivre en Belgique flamande une politique absolument contraire à celle (ju'ils ont appliquée en Alsace, à Posen ou au Schleswig. Mais s'il.s veulent être habiles jusqu'au bout, ils laisseront les Flamands poursuivre seuls la conquête de leurs privilèges. Ils gâteraient singulièrement leur affaire, même auprès des IHamands, s'ils donnaient aux Wallons raison (h; dire (juc; le flamingantisme s'appuie sur le sabre allemand.
("est l'erreur fondamentale des Allemands de tout attendre de la force — comme celle des Anglais, de croire que l'or achète tout.
L'attitude du chancelier d'Allemagne à l'égard de la Pologne est non moins remarquable. Il ne s'agit pas .seulement, dit-il, de restaurer la Pologne historique; il faut aussi tenir compte des droits des Lithuaniens et des Livoniens. En effet, la restauration du royaume ou de la république de Pologne ne réglerait pas le cas de ces intéressantes nationalités. Les Lithuaniens, en particulier, ont eu presque autant à souffrir de la domination polonaise que du joug moscovite. Si le congrès des puissances entreprend de faire revivre les nationalités détruites et d'affranchir les peuples opprimés, il devra veiller à ce que la hbération des uns ne devienne pas l'asservissement des autres.
La France et l'Angleterre ont fait appel à la sympathie des neutres en se donnant comme les protectrices de tous les peuples opprimés, de toutes les nationahtés menacées par la domination germanique. Si la préoccupation de l'alliance russe, chez l'une, et le désir effréné de ruiner la concurrence allemande, chez l'autre, les poussent à laisser l'Allemagne prendre leur rôle de libératrices des peuples, elles ne tarderont pas à voir les sympathies extérieures se refroidir singulièrement.
Sans doute elles objecteront — lord Robert Cecil l'a déjà fait — que les promesses de l'Allemagne ne disent rien qui vaille. A quoi les Allemands n'auront pas de peine à répondre qu'ils ont tout de même conquis, spolié et violenté moins de peuples que la Russie, que l'Angleterre surtout, et même que la France de Louis XIV et de Napoléon.
Mais ce n'est pas par des comparaisons historiques et des considérations morales que les petits peuples de l'Europe se guideront pour savoir de quel côté pencher. En ce moment même, les nations neutres observent attentivement ce qui se passe. Elles s'efforcent de démêler la concordance ou la divergence de leurs intérêts avec ceux des deux grandes coalitions. Elles feront leur choix selon l'orientation que chacune
des grandes puissances donnera, d'ici la fin de la guerre, à sa politique extérieure, et aussi selon ses chances de faire triompher cette politique.
Qu'on ne taxe pas ces calculs d'égoïsme et de cynisme. C'est le vrai devoir national.
La Libre Parole, de Paris, écrivait récemment, à propos des attaques d'un journal socialiste contre les Russes et les traitements qu'ils font subir aux Polonais: "Nous n'admet- "trons jamais qu'il puisse y avoir pour des Français un intérêt "supérieur à celui de la France. . . C'est pourquoi nous disons 'que se servir en ce moment de la Pologne pour atteindre la "Russie, notre alliée, c'est faire une œuvre mauvaise au point "de vue français". ^
"Au point de vue français"; fort bien. Et nous voudrions voir et entendre plus de Canadiens raisonner ainsi "au point de vue canadien." Mais "au point de vue" polonais, lithuanien, roumain, bulgare ou grec, et même hollandais ou belge, cette courte phrase, qui représente bien le sentiment de la très grande majorité des Français, prouve que les petits peuples, n'ont pas tort de ne pas trop mordre à l'amorce des belles phrases sur la "protection des petites nationaUtés". Si la plus généreuse des nations, la France, est prête à abandonner la Pologne à la merci de son alliée, la Russie, afin de défendre ses propres intérêts, les Polonais, les Lithuaniens et toutes le» petites nationalités de l'Europe manqueraient au plus élémentaire de leurs devoirs nationaux, ils se trahiraient euxmêmes, s'ils ne balançaient pas rigoureusement leur appui moral à la mesure des avantages qu'ils pourront trouver d'un côté ou de l'autre.
Lord Robert Cecil a parlé avec une jolie ironie des perspectives de liberté que la "protection" de l'Allemagne et de l'Autriche offre aux Polonais. Sans doute, ce n'est guère attrayant; mais la "protection" germanique vaut encore mieux que la "liberté" moscovite. Ce que les Polonais veulent avant tout, c'est la Pologne aux Polonais; mais s'ils étaient forcés d'opter entre le protectorat de l'un des trois empires, c'est encore à l'Autriche, je pense, qu'iraient la majorité des
' Libre Parole du 21 mars 1910: "Lu question |)olonaiso".
suffrages. Même, les Galiciens et les Lithuaniens voteraient sans hésiter pour rester sous la tutelle autrichienne plutôt que d'être englobés dans une nationalité polonaise sans contrepoids, sans l'expUcite garantie d'une liberté très ample en tout ce qui touche à l'organisation de leur vie religieuse et à l'enseignement de leur langue
En somme, les déclarations de M. de Bethmann-HoUweg offrent, sinon une base équitable de paix, au moins une "ouverture" par où les négociations pourraient s'engager. Au point de vue des "petites nationalités" pour lesquelles, paraîtil, nous nous battons, c'est assurément la parole la plus suggestive d'espérances qui ait encore été prononcée, par un chef d'État responsable, depuis que :a guerre est déchaînée.
Les ennemis de l'Allemagne auraient tort de l'écarter totalement et de n'y pas répondre par une contre-proposition de même nature, ou plutôt, de même tendance.
II 12 avnl 1916
Le ministre anglais du War Trade — c'est le titre officiel de lord Robert Cecil — l'a pris de haut avec le chancelier d'Allemagne. "Rien, dit-il, dans aucun des discours publics qu'il peut prononcer ne peut jamais faire la base de négociations de paix".
Il ne faut pas prendre trop à la lettre cette hautaine réponse, toute à l'anglaise. Dans leurs rebuffades, comme dans leurs paroles d'amitié, les diplomates anglais se gardent toujours une porte de sortie. . . et une porte de rentrée. Les Cecil sont de bonne race anglaise et diplomatique. Les ministres britanniques ne veulent rien entendre des "discours publics" du chancelier d'Allemagne; c'est possible. Feraientils le même accueil méprisant à des ouvertures confidentielles ? On apprendrait, dans un mois ou dans dix ans, qu'à l'heure même où lord Robert Cecil repoussait avec un tel dédain les avances "publiques" de M. de Bethmann-Holhvog, sir Edward Grey traitait confidentiellement de la paix avec quelque intcr-
médiaire de rAllemagne, qu'il ne faudrait pas s'en étonner outre mesure. Ce serait tout à fait dans les traditions de la diplomatie anglaise, ou de tout autre pays. Et si c'était vrai, ce serait tant mieux.
Le silence de sir Edward Grey est remarquable. En août dernier, c'est lui qui avait donné la réplique au chef du gouvernement allemand. Cette année, il a laissé ce soin à un membre secondaire du cabinet. Se réserve-t-il pour les entrevues et les négociations discrètes? C'est possible; mais pour l'heure, les ministres anglais, comme le chancelier allemand, s'adressent au public. Tous ces gens-là posent pour la galerie. Chacun s'efforce d'entretenir la confiance et l'ardeur de ses nationaux et aussi celles de ses alliés. Nous avons retracé cette note dans le discours de M. de Bethmann-Hollweg. Elle sonne, beaucoup plus éclatante et plus hautaine, dans la réponse de lord Robert Cecil.
Le ministre anglais traite tout le discours du chancelier allemand avec une apparence de suprême mépris. Il s'applique à démontrer qu'entre l'Angleterre et l'Allemagne il existe une différence radicale dans le concept du droit des peuples et des nationalités.
Si lord Cecil veut parler du régime de gouvernement intérieur, des droits du citoyen, des libertés civiles et politiques — pourvu qu'il fasse exception pour le Canada anglais, ultraprussien — fort bien. Mais s'il parle du droit des peuples ù la vie nationale, à l'indépendance, il serait fort en peine de prouver en quoi le concept germanique moderne diffère de l'esprit de conquête, de spoliation et d'accaparement qui a fait, depuis trois siècles, le fond de la politique anglaise. Les seuls peuples dont l'Angleterre ait respecté les "droits" sont ceux qu'elle n'a pas pu dominer; les seules nationalités qu'elle ait "protégées" sont colles cjui lui servent de couvertures. La protection de la Belgique et l'abandon du Luxembourg, dans la guerre actuelle, en sont un exemple frappant.
Naturellement, lord Cecil est revenu sur la "sainteté" des traités. Nul doute que les Allemands auront fort à faire avant i\nv l'iiuinanité (niblie leur odieuse violation de la Belgi(iuc. Mais ce n'est guère à leur.s cousins d'outre-Manche qu'il appartient de leur jeter lu pierre.
"Quels hypocrites écœurants nous devons paraître aux "yeux des autres nations", dérivait, au début de la guerre, un oJîicier anglais, le major Stewart Murray, "quand nous [les "Anglais], de tous les peuples, jacassons sur la sainteté des lois "internationales!" ^
C'est le tort des Anglais — et c'est un tort qui gâte plusieurs de leurs admirables qualités — de penser qu'à force de maximes pieuses et de professions de vertu, ils réussissent à faire oublier leurs actes et leur histoire.
Dans les pays sauvages ou aux colonies, ce jeu peut passer. Mais dans les pays civilisés, où l'histoire s'enseigne et se fait, il est usé. C'est cette persistance dans la pose pharisaïque qui vaut à l'Angleterre, pourtant plus loyale qu'elle ne le paraît, la méfiance de tous les peuples, même de ceux qui lui sont accidentellement alliés.
Si lord Robert Cecil avait seul parlé au nom du cabinet britannique, on pourrait croire que ses collègues l'ont chargé d'amuser le parterre, pendant que la pièce réelle s'amorce dans la coulisse. — Pourquoi, grand Dieu! faut-il parler de comédie et de coulisses quand la plus horrible des tragédies se joue dans le sang des peuples ? — Mais ce qui devient plus grave, c'est que le premier ministre lui-même, M. Asquith, a t-enu à peu près le même langage, trois jours plus tard 2.
M. Asquith a parlé, avant-hier, en présence d'un certain nombre de ses collègues et d'une importante délégation de sénateurs et de députés français. Cette circonstance explique peut-être le ton belliqueux des deux ministres britanniques, celui de M. Asquith surtout. Les Anglais comprennent qu'ils ont besoin de convaincre les Français de la sincérité de leur alliance et de la fermeté de leur appui. Tant de faits porteraient à prouver le contraire : rareté des nmnitions, grèves répétées des ouvriers, résistance à la conscription, échec lamentable de l'enrôlement volontaire organisé par lord
' Cité par le R. P. Keating dans son ctude sur Eiiglish liernhardi-Um , analysée dans mon article du 7 août 1915, reproduit dans cette brochure.
* Discours à Lancaster Hou.sc, 10 avril 1910. Un compte-rendu assez complet de ce discours a paru dans le Devoir du lendemain.
Derby, incompétence des officiers, intrigues des factions et des spéculateurs en jingoïsme, etc., etc.
Mais quel que soit le motif qui a inspiré M. Asquith, ses déclarations n'en constituent pas moins, pour l'instant, un obstacle aux négociations de paix. Les Alliés, affirme-t-il, ne démordront pas des conditions qu'il a lui-même posées en novembre dernier. Elles étaient assez vagues, ces conditions, — beaucoup moins précises que celles définies par sir Edward Grey, deux mois plus tôt. Les nouvelles déclarations du premier ministre britannique ne sont guère plus nettes. Voyons d'abord ce qu'il entend aujourd'hui par la destruction du militarisme prussien.
"Comme résultat de la guerre, dit-il, nous voulons établir "en principe que les problèmes internationaux doivent faire "l'objet de libres négociations entre peuples libres, traitant "sur un pied d'égalité; et que le règlement n'en sera plus entra- "vé ou dominé par un gouvernement soumis à une caste mili- "taire. Voilà ce que j'entends par la destruction de la domina- "tion militaire de la Prusse — rien de plus, mais rien de moins."
Ce n'est pas mal; c'est assurément beaucoup plus sensé que les tirades de nos jingos: eux ne veulent désarmer que le jour où les armées alliées auront pris Berlin et envoyé Guillaume de Prusse finir ses jours à Sainte-Hélène, comme Napoléon. Mais ce n'est pas encore assez.
Le militarisme allemand n'est que l'expression la plus intense, la plus efficace, d'un système qui est commun à toutes les nations européennes, sans excepter l'Angleterre. Ce qui est mauvais en soi, ce qui est dangereux pour tout le monde, c'est le militarisme. . . tout court, qu'il soit anglais ou allemand, russe, français ou italien, qu'il s'applique à la domination des mers ou à la domination des terres. Les Anglais, y compris M. Asquith, se sont fort bien accommodés du militarisme allemand tant qu'il est resté sur terre et qu'il n'a menacé que les nations continentales. Toute l'Angleterre a béni la naissance du caporalisme prussien, au temps de Frédéric II, allié de Georges II. Pendant un siècle et demi, les Anglais de tous les partis, de toutes les écoles, ont acclamé avec enthousia.sme toutes les conquêtes de la Prusse, toutes ses exactions, toutes ses spoliations; ils ont laissé égorger ou
dépouiller toutes ses victimes : Pologne, Danemark, Autriche, France. Dans la plupart de ces attentats à la liberté des peuples, l'Angleterre a été la complice de fait de la Prusse, dans tous, sa complice morale. Ce n'est qu'à partir du jour où l'Allemagne a entrepris de mettre son militarisme à flot et de rompre le filet d'acier dont l'Angleterre, par sa flotte, prétend encercler le monde entier, que les Anglais ont découvert dans le militarisme allemand un danger pour la paix et la liberté.
Le navalisme anglais — selon la juste et pittoresque expression de M. Ewart — n'est pas plus légitime ni moins exécrable que le caporalisme prussien.
En dépit des merveilleuses ressources de sa dialectique d'avocat retors, habile à prendre la tangente, M. Asquith aurait peine à démontrer que c'est par sa seule puissance morale que l'Angleterre est intervenue jusqu'ici dans le "règlement des problèmes internationaux." Sa "domination" maritime y a bien été pour quelque chose.
Qui a permis à l'Angleterre de réduire le Portugal en vasselage ? de régenter l'Espagne et de garder Gibraltar, terre espagnole ? d'enlever les Iles Ioniennes et Chypre à la Grèce ? de voler Malte ? de fomenter la révolution dans le Royaume de Naples et les États du Pape? de faire, trente ans durant, la politique étrangère de l'Italie et de la jeter dans les bras détestés de l'Autriche ? de s'emparer de Suez et d'en faire sa chose? de chasser la France du Haut Nil, puis de l'Egypte tout entière? d'intervenir au traité de Berhn pour empêcher la Russie de profiter de sa victoire, pour galvaniser la Turquie moribonde, retarder de trente ans la renaissance des États balkaniques et faire de l'Allemagne le pivot de l'Europe continentale ? Qui a permis à l'Angleterre, en un mot, de faire la pluie et le beau temps en Europe et d'amonceler la tourmente effroyable qui s'est déchaînée en 1914? Qui? quoi? si ce n'est la "domination navale" que l'Angleterre exerce depuis la destruction des flottes française et espagnole à Trafalgar ?
Si le premier ministre d'Angleterre veut être cru lorsqu'il parle de "peuples libres traitant d'égal il égal", il doit commencer par annoncer au monde que la domination maritime de l'Angleterre prendra fin le même jour que le militarisme allemand, russe ou français.
En fait, de tous les militarismes, de tous les instruments de domination brutale, le plus redoutable, le plus exécrable pour le monde entier, c'est la suprématie maritime de l'Angleterre; car elle s'exerce sur tous les continents et entrave les libres rapports de tous les peuples.
Le plaidoyer de M. Asquith en faveur de "l'état d'indépendance et du libre développement des nations plus faibles" n'a guère plus de chances de convaincre, si l'Angleterre ne donne des signes non équivoques de repentance. De tous les hommes d'État anglais, M. Asquith est l'un des plus mal venus à donner des leçons de moralité internationale et de paternel souci du sort des "nations faibles". Il est l'un des rares libéraux anglais qui ont appuyé Chamberlain et approuvé l'odieuse spoliation du Transvaal et de l'Orange. Qu'a-t-il fait lui-même en Perse ? Il n'a guère prouvé que, lorsque la cupidité anglaise l'exige, il se tourmente fort de "l'indépendance" et du "libre développement" des "nations plus faibles".
Il fait une peinture saisissante de la tyrannie exercée par les Prussiens en Posnanie. Il parle des grèves d'écoliers, des mères persécutées. Ignore-t-il que tout cela se passe actuellement en terre anglaise, à deux pas d'ici ? qu'au nom des intérêts britanniques, de la grandeur britannique, de la liberté britannique, une majorité anglaise, brutale et têtue, un gouvernement anglais, des juges anglais, persécutent des mères, des jeunes filles, des petits enfants, volent l'argent des contribuables, leur enlèvent le droit d'élire leurs mandataires, condamnent à l'amende d'honnêtes pères de famille? Et pourquoi ? Parce que ces pères et ces mères s'obstinent à vouloir faire enseigner à leurs enfants, dans les écoles payées de leurs deniers, l'une des deux langues officielles du Canada, la langue de l'alliée de l'Angleterre, de la nation dont les membres déchiquetés servent aujourd'hui de rempart aux Iles britanniques et ù, leurs "(^oini)toirs rapaccs", comme disait Jow;ph Howe.
(>e n'est pas à nous qu'on fera croire qu'il existe une irréductible différence entre le concept anglais et le concept
allemand. Non, non: entre les Anglais et les Allemands du Nord, Prussiens et Saxons, c'est une querelle de frères, et de frères qui se battent pour le même héritage, avec la même âpreté.
Si la flotte anglaise avait coulé une vingtaine de vaisseaux de guerre allemands, M. Asquith et lord Robert Cecil s'intéresseraient beaucoup moins au sort des "petites nationalités". Il y a même longtemps que sir Edward Grey aurait repris avec Bethmann-Hollweg et Jagow les conversations amicales interrompues le 3 août 1914. Si le gouvernement britannique pouvait s'assurer par une garantie quelconque que l'Allemagne ne poursuivra pas son programme de construction navale, il serait le premier à parler de paix.
Du reste, sir Edward Grey a reconnu lui-même, en août 1915, un an après la déclaration des hostilités, que "la liberté des mers peut raisonnablement faire, après la guerre, l'objet d'une discussion, d'une définition et d'un accord entre les nations." Il ne devrait donc pas y avoir là un obstacle insurmontable à la conclusion de la paix.
Le gouvernement et le peuple anglais feraient bien de ne pas emboîter le pas de trop près à M. Asquith et à lord Robert Cecil.
L'Angleterre, il est vrai, risque infiniment moins, au jeu de la guerre à outrance, que la France et la Belgique. Elle a l'avantage de laisser la France et la Russie se saigner aux quatre membres et d'exploiter à son profit la jobarderie des hloated colonials, qui lui fournissent de la chair à canon, quand ses propres enfants refusent de s'enrôler. Mais elle n'a tout de même pas le droit, à seule fin de continuer à "dominer les mers" et à faire le commerce des cinq continents, de retarder le jour où cessera cette abominable boucherie humaine.
Espérons, contre les apparences, que les ministres anglais n'ont pas dit leur dernier mot; sinon ils porteront une terrible responsabilité.
J'allais oublier le passage du discours du chancelier d'Allemagne où il a parlé du Canada. M. de Bethmann- Hollweg s'est contenté de traiter de "stupide" la supposition
que l'Allemagne victorieuse pourrait tenter de conquérir le Canada ou tout autre pays d'Amérique. Le secrétaire d'État, M. de Jagow, dans une interview subséquente, a ajouté l'épithète de "ridicule". Ce serait, en effet, aussi ridicule que stupide, pour l'Allemagne, que de se mettre une telle besogne sur le dos, quand il lui reste tant à faire en Europe, en Asie et en Afrique. Lord Robert Cecil et M. Asquith n'ont pas relevé cette déclaration des Allemands. C'est même la seule parole du chancelier que les ministres anglais n'ont pas contredite. Tout intéressés qu'ils sont à entretenir la "dévotion impériale" au Canada, ils ne veulent tout de même pas risquer leur réputation d'hommes d'État et passer pour des idiots. Il n'y a que chez nous qu'on peut affirmer, sans que personne rie, que le but suprême de l'Allemagne, c'est de s'emparer du Canada!!! Qui donc prendra une bonne fois la juste mesure du gogoïsme colonial ?
Le Pape seul Veut la paix
13 avril 1916
Au moment où je corrigeais les épreuves de mon article d'hier, je recevais d'un Anglo-Canadien distingué, fort éloigné de l'impérialisme, une lettre où se trouve cette phrase caractéristique: "/ can see no possible or reasonahle compromise hetween the opponents in ihis war. It is a case of DOG EAT , DOG." — ("Je ne puis apercevoir aucun compromis possible ou raisonnable entre les combattants: c'est une lutte de chiens qui doivent s'entre-dévorer.")
Si une telle pensée hante le cerveau bien équilibré d'un Anglo-Saxon cultivé, d'habituelle largeur d'esprit, on peut juger de l'état d'esprit des jingos anglais et des junkers allemands. Tant que cet état d'esprit dominera l'opinion courante des pays en guerre, il n'y a guère d'espoir de paix.
Le crime des hommes d'État et des pubhcistes, c'est préci-j sèment d'avoir créé et stimulé ce sentiment brutal, cette déses-| pérance fataliste qui ne croit plus à la possibilité d'empêcher ou de refréner le mal.
De ce crime, les Allemands sont probablement les plus responsables. Plus que tous, les junkers ont développé le culte de la force brutale, déifié la guerre et mis au service des œuvres de haine toutes les ressources de leur science et de leur merveilleux esprit d'organisation.
Mais à l'heure actuelle, tous les hommes de quelque influence, anglais ou français, italiens ou russes, qui s'obstinent à entretenir chez leurs nationaux la haine de l'Allemagne afin de mieux la vaincre, à créer dans leur pays l'exacte réplique du junkerisme teuton, ceux-là sont les complices du crime de l'Allemagne. Autant que les Allemands, ils contribuent à prolonger l'agonie des peuples; autant que la caste militaire de Prusse, ils font obstacle à une paix prochaine et durable.
Si, au lieu d'écouter ces apôtres de haine, les peuples se tournaient enfin du côté de la seule autorité morale qui n'a aucun intérêt à fomenter la haine des peuples, ils constateraient
que, seuls, les conseils et les enseignements du Pape définissent les conditions d'une paix véritable, d'une paix juste, chrétienne et durable.
Quel réconfort pour la conscience de l'humanité que d'entendre s'élever au-dessus du tumulte des batailles et dominer les cris de rage et de douleur cette voix sereine, si faible en apparence, si forte des principes éternels de justice qu'elle invoque et rappelle aux rois comme aux peuples!
Chaque fois qu'elle s'est élevée, cette voix auguste, nous avons appelé l'attention de nos lecteurs sur les vérités si justes qu'elle fait entendre. Nous avons dû, hélas! signaler également le silence dédaigneux que font autour d'elles les hommes d'État qui prétendent régler à leur guise le sort des peuples. Et pourtant, du seul point de vue humain; la politique dont le Pape a tracé les grandes lignes est la seule vraie, la seule pratique.
En juillet, Benoît XV disait aux chefs de nation:
"Il est faux de dire que cet immense conflit ne peut se
"terminer que par la violence des armes L'équilibre
"et le progrès du monde, la sécurité et la paix des nations "reposent sur la bonne foi mutuelle, sur le respect de chacun "pour le droit et la dignité d'autrui plus que sur la multitude "des armées et le rempart formidable des forteresses." ^
Il précisait sa pensée; d'un mot, il démontrait la folie insensée de ceux qui, pour faire régner la paix, parlent de détruire telle ou telle nation, d'abattre la puissance militaire d'un peuple, tout en laissant subsister celle des autres: "Rappelez- "vous que les peuples ne meurent pas; humiliés et opprimés, "ils préparent les représailles du lendemain en transmettant "de génération en génération la haine et la soif de la ven- "geance."
C'est l'histoire de la Pologne démembrée, guettant l'heure do la révolte; c'est l'histoire dos Balkans, sacrifiés aux calculs mes(juinK des grandes puissances (!t devenus le cratère toujours fumant de l'Europe; c'est l'histoire de la France mutilée par la Prusse, entretenant le culte de la revanche. Ce sera l'his-
« Ia-Kh! <1h 28 juillet 1915 — Ap|)endicc 1.
toire de demain si l'une des coalitions réussit à écraser l'autre et à lui imposer une paix humiliante.
Cette vérité élémentaire, le Pape la voit clairement, parce qu'il est désintéressé, parce qu'il n'a aucune conquête à faire ou à garder, parce qu'il n'a pas besoin de "sphères d'influence", de colonies et de protectorats pour placer son or et faire le trafic de ses marchandises.
Si chaque nation voulait se contenter de sa part légitime de territoire, de richesses et d'influence, elle verrait aussi clair que le Pape; et le monde respirerait.
"Que ne pesez-vous avec une conscience sereine les droits et les justes aspirations des peuples ?" disait encore Benoît XV dans sa lettre de juillet.
Le 6*décembre, il élevait de nouveau la voix. ' Il insistait "sur l'unique moyen qui puisse amener promptement la fin "de cette épouvantable conflagration." Pour y arriver, déclarait Sa Sainteté, il faut tout d'abord que "dans un échange "d'idées, direct ou indirect, les aspirations de chacun soient "enfin exposées clairement avec une volonté sincère et une cons- "cience sereine et dûment examinées, en éliminant les préten- "tions injustes et les impossibilités" — comme, par exemple, pour les Allemands, de régenter tous les peuples qui les entourent, d'utiliser à leur profit les nationalités qu'ils prétendent reconstituer; comme, pour les Français, de s'emparer de terres séculairement germaniques, sous prétexte de fortifier leurs frontières et d'affaiblir l'Allemagne.
"Naturellement," ajoutait le Pape, "il est absolument né- "cessaire que, d'un côté comme de l'autre des beUigérants, on "cède sur quelque point et qu'on renonce à quelques-uns des "avantages espérés; et chacun devrait consentir de bon gré "des concessions, même au prix de certains sacrifices, pour ne "pas assumer devant Dieu et devant les hommes l'énorme "responsabilité de la continuation de ce massacre sans exem-
"pie."
Dans sa lettre du 4 mars dernier^, adressée au Cardinal Pompili, cardinal-vicaire. Sa Sainteté revient avec une remarquable persistance sur les conseils déjà donnés
* Allocution consistoriale — Appendice II.
' Publiée dans le Devoir du 1er avril 1910 et reproduite ici comme appendice III.
"Nous nous sommes efforcé, à plusieurs reprises, par nos "exhortations et nos conseils, de persuader les nations ennemies "de déposer les armes et de régler leur dissentiment d'une "manière requise par la dignité humaine, moyennant ime "entente amicale."
Le Pape, on le voit, se fait une autre idée de la "dignité humaine" que les junkers, les jingos et les chauvins. Il croit que les peuples chrétiens ont autre chose à faire que s'entredévorer "comme des chiens".
"Nous nous sommes jeté pour ainsi dire au milieu des "peuples belligérants comme un père au milieu de ses fils en "lutte. Nous les avons conjurés, au nom de ce Dieu dont la "justice et la charité sont infinies, de renoncer à leur dessein de "destruction mutuelle et d'exposer une bonne fois avec clarté, "d'une manière directe ou indirecte, les désirs de chacune des "parties, et de tenir compte, dans la mesure du juste et du pos- "sible, des aspirations des peuples, acceptant au besoin, en "faveur de l'équité et du bien commun des nations, les ohli- "gatoires et nécessaires sacrifices d'amour-propre et d'intérêts "particuliers."
"Telle était et telle reste V unique voie pour résoudre le "monstrueux conflit suivant les règles de la justice et arriver "à une paix qui ne soit pas profitable à une seule des parties mais "à toutes, et qui soit, par suite, juste et durable."
Quelle force! quelle vérité! quelle justice! Quelle profonde connaissance de la vraie poUtique humaine, fondée sur la loi divine !
Que l'on dise ce que l'on voudra, ce programme de paix est autrement fécond et pratique, autrement noble et juste, que l'arrogante confiance des Allemands en eux-mêmes, que le mépris hautain des Anglais pour toute proposition conciliante.
Le Pape touche au nœud de la situation quand il affirme que la paix ne peut se faire et surtout ne peut être "juste et durable" que si elle profite à toutes les nations et non à une seule.
Cet accord si difficile, et pourtant nécessaire, cette subordination des "intérêts particuliers" au bien de l'humanité,
cette victoire morale à remporter sur la cupidité, l'amourpropre et la haine sauvage des peuples, une seule influence peut les imposer, un seul homme peut en définir les termes: c'est le Pape lui-môme.
Les nations chrétiennes expient en ce moment le crime d'avoir éliminé la morale divine de leurs conseils et de leur politique, d'avoir abattu la suprématie morale de la Papauté, définitrice et gardienne des lois de Dieu. Elles ne mériteront d'être absoutes et de recouvrer la paix et la vraie grandeur que si elles savent entendre de nouveau la voix du Pape.
Si elles s'}'' refusent, le châtiment suprême qui les attend, c'est celui que Benoît XV leur faisait entrevoir dans son allocution du 6 décembre: "la déchéance du degré de civilisation et de prospérité où la religion chrétienne avait élevé l'Europe."
Pour n'avoir pas su profiter des éléments de reconstitution sociale que le christianisme lui avait apportés, l'Empire romain a péri sous les coups des Barbares.
Pour avoir méconnu la voix du Pape et favorisé, par leurs querelles d'orgueil et leurs disputes d'intérêts, l'invasion turque, les puissances chrétiennes ont laissé pénétrer dans le flanc de l'Europe le chancre d'où sont sortis la plupart des maux qui durent encore.
Si elles restent sourdes une fois de plus aux avertissements du Pape, les nations de l'Europe verront avant longtemps les masses innombrables de l'Asie, réveillées de leur torpeur par l'orgie sanglante des peuples qui les ont dominées jusqu'ici, secouer le joug militaire et économique de l'Europe et venir peut-être, une fois encore, exercer les rétributions divines sur les ruines fumantes de la civilisation européenne.
L'effort pour la paix
It août 1916
La grosse presse nous laisse soigneusement ignorer le» tentatives qui se poursuivent en Europe, en Angleterre surtout, pour hâter le jour de la pacification. Seul, je crois, parmi les journaux canadiens, le Devoir a signalé la campagne de V Union of Démocratie Control. C'est dans un journal de New-York, pourtant acquis à la cause des Alliés, VEveniiig Post, qu'il faut aller puiser des renseignements sur le travail poursuivi, en Angleterre, par la Société des Amis ^ Dès le mois de juin 1915, une conférence s'est réunie à Devonshire Housc. Elle a constitué un comité permanent et l'a chargé de préparer un programme de pacification. Ce comité a, attendu un an avant de formuler son opinion. Son rapport se recommande de l'approbation d'hommes éminents: lord Courtney, sir Edward Fry, sir Edwin Pears, M. J.-A. Hobson, le Dr Estlin Carpenter, le principal Selbie. Voilà des noms qui s'imposent à l'attention publique. Le plus effronté des jingos n'osera porter contre ces personnages les sottes et usuelles accusations de déloyalisme et de trahison.
Comme le Pape, comme l'Union of Démocratie Control, comme le Comité permanent de la Haye, la Société des Amis pose en principe que le "problème fondamental" à résoudre, c'est "d'obtenir pour chacun des peuples en conflit une satis- "faction à ses justes exigences, tout en ne laissant à aucun un "grief permanent qui l'induise à consacrer toutes ses énergies "à la préparation d'une guerre future."
C^est, on le voit, la répétition à peu près textuelle des graves i)aroles quo Benoît XV uch-o.ssait à toutes les nations, dès le premier anniversaire de la guerre: "Rappelez-vous "que les peuples ne meurent pas; humiliés et opprimés, ils "préparent les représailles du lendemain en transmettant de "génération en génération la haine et la soif de la vengeance."
> Evcniny l'ont (de New- York) du :j auût 191G.
C'est l'exacte contre-partie du thème familier k nos jingos: "Pas de paix possible sans l'écrasement de l'Allemagne !"
Le règlement, ajoute le programme anglais, doit donc s'appliquer à définir les conditions futures du monde, plutôt qu'à infliger des châtiments pour le passé. C'est encore une pensée du Pape. Toutes les nations en guerre, écrivait Benoît XV, le 4 mars dernier, doivent consentir les "obliga- "toires et nécessaires sacrifices d'amour-propre et d'intérêts "particuliers. . . afin d'arriver à une paix qui ne soit pas "profitable à une seule des parties mais à toutes et qui soit, par "suite, juste et durable." *
Le comité anglais ne se borne pas à poser des principes généraux. Il en précise suflasamment l'application pour ouvrir la porte à de fructueuses négociations, si les gouvernants ont la bonne foi et la volonté sincère de s'y prêter. Voici, en résumé, ce qu'il suggère.
L'occupation militaire ne justifie pas l'annexion. La Belgique, la Serbie et le Monténégro doivent recouvrer leur indépendance; l'Allemagne, ses colonies ou leur équivalent.
Dans le règlement du sort de la Pologne, de l'Alsace- Lorraine, du Trentin, des pays slaves, de la Macédoine bulgare, etc., une "satisfaction raisonnable" doit être accordée au principe des nationalités. ("Consultez les justes aspirations des peuples", a dit Benoît XV. Si l'on y avait pensé davantage, en 1913, la seconde guerre des Balkans et le cataclysme actuel auraient pu être évités.) L'Arménie devrait être placée sous le protectorat de la Russie. L'Allemagne ne devrait pas être exclue de la pénétration économique des nations d'Europe en Asie mineure.
La politique de la "porte ouverte" doit s'étendre, autant que possible, à toutes les possessions extra-européennes des nations en guerre.
Les nations doivent s'accorder de mutuelles garanties contre la guerre sur terre ou sur mer et constituer un organisme de paix qui assure aussi efficacement que possible le règlement des disputes internationales. Naturellement, la réduction des armements s'impose.
* Lettre au cardinal Pompili — Appendice III.
Ce programme concorde dans ses grandes lignes avec celui de V Union of Dcinocratic Control. Les noms des hommes qui l'appuient indiquent qu'une pensée persistante de pacification s'affirme, en Angleterre, dans les sphères les plus élevées tout comme dans les milieux socialistes. Et cette pensée répond singulièrement à la haute inspiration du Pape.
Ce n'est pas, du rerte, en Angleterre seulement que les aspirations vers la paix se manifestent. Elles éclatent de plus en plus en Allemagne. Les manifestations populaires en faveur de Liebknecht, condamné à trente mois de détention pour son discours "séditieux" du 1er mai, ont été nombreuses, bruyantes et apparemment spontanées. La légèreté relative de la peine, si l'on tient compte de la violence du discours et des rigueurs du régime militaire prussien, est en soi un indice significatif de l'état des esprits. La polémique engagée dans la presse allemande autour de la personne et de l'attitude de M. de Bethman-Hollweg n'est pas moins intéressante. Les organes du junkerisme reprochent amèrement au chancelier ses tendances pacifistes, les entraves qu'il a mises à la guerre sous-marine, sa répugnance à tout projet d'annexer des territoires occupés par l'armée allemande. On voit que notre analyse de la politique du chancelier n'était pas très éloignée de la vérité ^ Les journaux favorables à la paix défendent le chef de l'Empire contre ces attaques. Ils sont ainsi entraînés à se prononcer sur le fond même de la question. Les opinions contraires aux annexions se multiplient. C'est l'un des symptômes les plus encourageants.
Le Pelrus-Blaller, organe de l'archevêque de Trêves, l'antique ville impériale, soutient le Chancelier et adresse aux partisans de la guerre sans merci cette juste remontrance: "Il est certain que le Pape ne veut pas la défaite totale de l'un "ou de l'autre des combattants, et cju'il est opposé à une guerre "de conquête. La presse a sa part de responsabilités dans "le déchaînoiiiciit de cette guerre effroyable; c'est maintenant
• Article cJu 11 avril 1910, rr|)roduit ci-dossus.
"son devoir tic calmer les passions qu'elle a déchaînées. Par- "dessus tout, la presse catholique devrait s'efforcer de se mettre "d'accord avec les voeux des chefs de l'Église et éviter de réclamer "plus de sang et des armes plus meurtrières."
Voilà des conseils que pourraient utilement méditer ceux des catholiques du Canada, clercs ou laïques, qui se sont constitués sergents recruteurs et ont entrepris d'enrôler Dieu lui-même dans les cadres de l'armée britannique.
La note médiane semble donnée par la Gazette de Cologne. Elle blâme les attaques dirigées contre le chancelier; mais elle ne croit pas à l'opportunité de parler de paix maintenant. "Si nous étions vaincus, dit-elle, nous ne pourrions espérer "aucune merci; nous devons donc lutter pour l'existence "nationale jusqu'à la dernière extrémité" ^
Il y a chance, malheureusement, pour que cette opinion prévaille encore longtemps, en Allemagne comme en Angleterre, en France et en Russie. Tant que les partisans de la guerre à outrance pourront invoquer, de chaque côté, la nécessité d'anéantir l'ennemi; tant que les expressions d'opinion favorables à la paix seront interprétées par l'adversaire comme un aveu de faiblesse et utilisés pour fouetter l'orgueil national, les hommes de proie et de carnage auront besogne facile; les peuples continueront de s'entre-tuer jusqu'à l'épuisement final. Et pourtant, de chaque côté, l'immense majorité veut la paix, l'a toujours voulue. Les peuples ont accepté la guerre, ils s'y acharnent, parce que les exploiteurs de sang humain leur ont persuadé que leur existence nationale tient à l'anéantissement de l'ennemi. Cette conviction est aussi profonde, aussi entière, chez les Allemands que chez les Français ou les Russes. Un Belge, admirablement situé pour connaître la pensée des envahisseurs de son héroïque patrie, disait en ma présence, l'an dernier, qu'il n'avait pas rencontré un seul Allemand qui ne fût persuadé de la justice de la cause de son pays. Tous étaient convaincus que la Russie avait provoqué
* Ces citations sont empruntées à la Gazette du 9 août, 1916, laquelle les tenait du Daily Chronicle de Londres.
le conflit afin d'en finir avec la rivalité germanique dans les Balkans. L'un des publicistes anglais les mieux renseignés sur la question germano-slave, M. Brailsford, a fait les mêmes constatations. ^
D'autre part, la même conviction à l'égard des desseins de l'Allemagne existe en France, en Russie probablement, et, à un moindre degré, en Angleterre. On a réussi à la faire pénétrer jusque chez nous.
Tant que cette conviction existera, de part et d'autre, les partisans de la guerre à outrance auront beau jeu; les fabricants d'armes et de munitions continueront à faire du 100% et à entretenir la température des gazettes patriotes. Et le Pape, et les hommes qui pensent et parlent comme lui, prêcheront dans le désert.
Nous faisons parade, en Canada, d'un extraordinaire loyalisme et d'une religion très supérieure à celle des peuples "corrompus" de l'Europe et de l'Amérique. Ne serait-il pas temps d'en prouver la sincérité ? Le vrai loyalisme ne consisterait-il pas à prêter main-forte aux interprètes de la meilleure pensée anglaise et à démontrer qu'en toute terre britannique une opinion croissante veut sincèrement une paix honorable et durable? La vraie religion ne nous commande-t-elle pas de tout faire pour hâter la paix ? Ne nous invite-t-elle pas à obéir au pape plutôt qu'aux pontifes du jingoïsme? Prier pour la paix et travailler pour faire durer la guerre, c'est pure hypocrisie ou puérile inconséquence.
Comment se fait-il que pas une voix autorisée ne s'est encore élevée en Canada pour répondre aux appels touchants du Souverain Pontife, pour préconiser sa poUtique, à la fois si chrétienne et si humaine, si juste et si sage? Serait-ce qu'à "l'ombre du drapeau qui protège nos libertés", il est plus dangereux qu'en Allemagne de parler comme le Pape et d'agir avec le Pape ?
» The Empire of the East, Hudo. pul)lié(' dans la Contemporary Revieut, en septembre 1914, et reproduite comme appendice III de ma brochure The Foreign Poliq^ of Greal Brilain (Montri'îal 1915).
Une nouvelle parole du Saint-Siège
Sô septembre 1016
Le Devoir a reproduit, samedi, le texte de l'interview de Son Éminence le cardinal Gasparri, secrétaire d'État, au Journal, de Paris. ^ Nous avons appris à nous méfier des expressions d'opinion attribuées aux autorités du Vatican. Tout récemment encore, une dépêche de Rome affirmait que Sa Sainteté avait ordonné des prières pour le triomphe des Alliés. LL. EE. les cardinaux Gibbons, Farley et O'Connell, réunis à New-York pour la Semaine catholique, opposèrent aussitôt un démenti formel à ce racontar tendancieux. Est-ce cette dernière fausseté qui a décidé le cardinal secrétaire d'État à rompre le silence si rigoureusement observé au Vatican depuis plusieurs mois ? C'est possible. En tout cas, cette interview paraît porter le caractère de l'authenticité. Le Journal déclare qu'il se borne à reproduire le "texte exact et formellement approuvé'^ des paroles de Son Éminence. Il est difficile de croire qu'une feuille importante eût couvert une supercherie, ou même un récit arrangé, d'une attestation aussi précise. Mais ce qui donne à cette pièce son principal cachet de véracité, c'est qu'en tout ce qui touche à l'attitude du Saint-Siège à l'égard des belligérants, elle est en parfait accord avec les déclarations antérieures et officielles du Souverain Pontife.
L'interview porte sur deux questions distinctes: les relations du Saint-Siège et du gouvernement de la République française; l'attitude du Pape sur la guerre.
L'une des premières questions posées par le journaliste touchait au rétablissement possible des relations entre la France et le Saint-Siège.
"Vous touchez au point délicat", a répliqué Son Éminence. "Vous me demandez si je crois possible une reprise ? Mais "certainement ! De notre côté, nous en serions enchantés,
» Voir appendice IV
"Tout dépendra du gouvernement français. Le voudra-t-il? "Je n'en sais rien."
Son Êminence a exprimé l'espoir que la situation religieuse en France sera considérablement modifiée, après la guerre. "La France, ayant admiré dans cette guerre la belle conduite "de son clergé régulier et séculier, ne voudra plus, je pense, "de persécution religieuse. Par exemple, est-ce qu'après la "guerre on chassera de nouveau du territoire français les "religieux qui sont rentrés en France pour répondre à l'appel "de la patrie en danger ? Je ne le crois pas.''
Tous les vrais amis de la France font le même vœu. Mais les "vrais amis" de la France, ce ne sont pas les gens qui méprisaient la France, il n'y a pas longtemps encore, et qui l'acclament aujourd'hui parce qu'elle sert de prétexte utile aux agents de l'impérialisme anglo-saxon au Canada; ce ne sont pas davantage ceux qui n'ont jamais admiré que la France anticléricale — tel le général sir Sam Hughes, déclarant en plein parlement qu'on ne devrait pas laisser venir au Canada les religieux chassés de France parce qu'ils ne sont propres à rien, pas même "for breeding purposes". Les vrais amis de la France désirent ardemment , ont toujours désiré, une France forte et saine, c'est-à-dire une France chrétienne. Qu'il y ait en France une foule d'excellents chrétiens, c'est ce que personne, après une observation attentive, ne saurait contester. Que ce qu'il y a de bon en France soit du meilleur, c'est également incontestable. Dix justes auraient pu sauver Sodome. Or la France, ni même Paris, n'est Sodome; et il s'y trouve beaucoup plus que dix justes.
Mais en dehors des motifs d'ordre surnaturel, la France ne reprendra sa place dans le monde, et surtout ne la gardera, que si elle redevient une nation catholique, — si sa vie nationale et son action politique, extérieure et intérieure, reprennent et prolongent le cours de sa tradition catholique.
Tout ce que la France peut trouver d'appuis occasionnels et intéressés chez les peuples non catholiques qui se servent d'elle pour se couvrir, ne lui vaudront jamais, pour l'exercice continu de sa puissance et le maintien de son prestige moral, ce qu'elle a perdu par l'abandon de son rôle de première nation cathoUque.
La reprise de ce rôle traditionnel devra se manifester sous trois formes principales: l'abandon du malthusianisme et la reconstitution de la famille chrétienne; la cessation des mesures vexatoires appliquées à ces admirables congrégations d'hommes et de femmes qui ont plus fait que toute autre catégorie de Français pour accroître le patrimoine moral et intellectuel de la France et étendre son action dans le monde; enfin, la reprise avec le Saint-Siège de relations dignes d'une nation catholique.
Le premier point n'a pas été abordé par le cardinal Gasparri; sur le second, il a exprimé , on l'a vu, un ferme espoir; sur le troisième, il a été beaucoup plus réticent. Aucune parole officielle du gouvernement de la République n'est encore venue, en effet, fortifier les espérances, les désirs même, que les catholiques n'ont cessé de formuler à ce sujet, depuis le début de la guerre.
Nous sommes de ceux qui croient que les catholiques seront infiniment plus forts, en France, qu'ils ne l'étaient avant la guerre. S'ils parviennent à s'unir, ils seront en bien meilleure posture pour résister aux nouveaux assauts, qui s'annoncent déjà, de l'anticléricalisme et de la franc-maçonnerie. Mais on peut être assuré que ce n'est ni d'Angleterre ni de la Russie que leur viendront les secours et l'encouragement.
En Angleterre, la politique anticléricale de la RépubUque a trouvé un appui constant dans tous les partis. Un ancien ministre des Affaires étrangères de France, M Emile Flourcns, a même soutenu, dans un livre quasi-prophétique, que cette politique était l'un des facteurs essentiels de l'entente cordiale — comme elle avait servi de base au rapprochement de Gambetta et de Bismarck, dans les coulisses de l'opportunisme.
"L'Angleterre", écrivait M. Flourens en 1906, "nourrit "contre le catholicisme, qu'elle appelle le papisme, une haine "inextinguible; elle prétend lui enlever son caractère de reli- "gion universelle et la suprématie spirituelle qu'il revendique "sur la chrétienté. C'est un point trop souvent négligé "et qui est, pourtant, d'une importance capitale, si l'on veut
"comprendre la marche de la politique anglaise à travers les "vicissitudes de l'histoire moderne."
Après avoir rappelé que, jusqu'aux jours du ministère Combes, la France avait protégé les missions catholiques, "avant-garde de Texpansion française", il ajoutait :
"L'Angleterre, de son côté, avait accaparé, à son profit "exclusif, le prosélytisme ardent des missionnaires protestants "sur toute la surface du globe. Elle en avait fait les pionniers "hardis, entreprenants et dévoués du développement de son "Empire, les instruments habiles de sa pénétration commerciale "jusque dans les régions les plus reculées."
Ces "fidèles fourriers,. . . armés de leurs bibles et de leurs balles de coton", se heurtaient partout aux missions catho- Uques, soutenues par la France.
"Il est de toute nécessité, pour le triomphe des destinées "britanniques, que les missions catholiques disparaissent. "Pour atteindre ce résultat, il n'y a que deux voies à suivre: "ou il faut que la France cesse d'exister, ou il faut que la "France cesse d'être catholique. Depuis que nos voisina "ont décidé de faire de nous leurs alliés contre l'Allemagne, "c'est à cette dernière solution qu'ils se sont arrêtés."
Il indiquait ensuite les moyens d'action utilisés par l'Angleterre pour atteindre à ses fins. Au premier rang, il plaçait les influences maçonniques. Après avoir imposé à la France l'expulsion des ordres religieux et l'abandon du protectorat des missions étrangères, l'Angleterre, aidée de l'Italie, a entraîné la France à rompre officiellement avec le Saint-Siège.
"Ce n'étaient donc pas les intérêts de la France, conclut-il, "qui poussaient notre gouvernement quand, sans vouloir rien "voir, ni rien entendre, il poursuivait, à tout prix, une rupture "brutale, complète et absolue avec le Vatican; c'étaient les "intérêts de l'Angleterre et de l'Italie qu'il servait." '
Notez que l'homme qui a posé cette thèse a eu accès à toute; la correspondance secrète du ministère des Affaires étrangères; il a pénétré dans les arcanes de la dii)lomatie européenne.
' La France conquise — Edouard VII cl Climcnceau — Paris, Garnier frère», 1906.
Les gens à courte vue objecteront peut-être la liberté dont les catholiques jouissent en terre anglaise, l'asile que l'Angleterre a offert aux congrégations expulsées de France. La réponse est facile. Ce que l'Angleterre a voulu détruire, c'est l'union de l'Église et de la France, c'est l'appui que la France donnait à l'expansion du catholicisme, et la force morale et politique qu'elle en retirait. Mais, "à la fois idéaliste et pratique", comme dit encore fort justement M. Flourens, l'Angleterre, après avoir réussi à rompre la féconde alliance de l'Église et de la France, a trouvé bon d'utiliser à son profit les débris des ruines qu'elle a amoncelées. En accordant la liberté civile et le confort matériel aux membres des congrégations françaises qui ont cherché refuge dans ses domaines, elle a fait d'eux et d'un grand nombre de catholiques peu clairvoyants ses panégyristes et ses auxiliaires. Avec les moellons arrachés aux murailles des deux puissances qu'elle a poursuivies de ses haines séculaires, l'Église et la France, elle a fortifié ses remparts.
Dans notre propre pays, n'avons-nous pas été les témoins et les victimes du succès de cette politique? Des évoques irlandais, et même des religieux français, ne se sont-ils pas constitués agents d'anglicisation, par reconnaissance pour les "bienfaits" de l'Angleterre? Toute une école officiellement catholique ne s'applique-t-elle pas avec ardeur à servir les intérêts anglais? Et pourtant, l'Angleterre et son Empire, la civilisation anglo-saxonne, sa pensée maîtresse, son action mondiale, constituent, dans l'ensemble, la plus formidable coalition de forces anticatholiques qui existe. Et ces forces sont d'autant plus redoutables que, loin de s'attaquer à la liberté et aux satisfactions matérielles des personnes, elles les flattent afin de mieux aveugler les consciences et énerver les énergies. Si les catholiques du Canada, si sûrs de leur orthodoxie, ont si bien fait le jeu de l'Angleterre protestante, est-il étonnant que les anticléricaux français s'y soient prêtés, et que les catholiques de France n'y aient vu que du feu ?
Non, assurément, si la France officielle rentre dans la tradition catholique, ce ne sera pas l'alliance anglaise qui l'y
poussera, ni l'alliance russe. La façon dont les armées du Tsar ont pratiqué, en Galicie, "l'affranchissement des peuples" et le respect de la "liberté des consciences" nous éclairent suffisamment sur ce que les catholiques peuvent attendre de l'influence moscovite.
Cet aspect de la situation européenne suffit à expliquer l'attitude d'anxieuse neutralité que le Saint-Siège n'a cessé d'observer depuis le début de la guerre, en dépit de toutes les tentatives insidieuses pour l'entraîner d'un côté ou de l'autre. Nul esprit raisonnable, à plus forte raison nul catholique, à moins d'être aveuglé par une passion facile à expliquer chez les catholiques des pays plongés dans la fournaise mais injustifiable ici, ne saurait prédire de quel côté les intérêts catholiques seront le mieux défendus.
Sur ce point, Son Émincnce le cardinal Gasparri n'a fait que répéter les déclarations antérieures du Souverain Pontife.
"Je sais que là-dessus", a-t-il dit au rédacteur du Journal, "nos ennemis font circuler en France bien des sottises. Et "pourtant, la pensée du Pape est très simple et très claire. "Tout d'abord, il désire, il appelle de tous ses vœux le réta- "bhssement de la paix, paix juste et durable, par conséquent "sans oppression des peuples et en tenant compte de leurs "aspirations, si elles sont reconnues justes et raisonnables."
"Que ne pesez-vous avec une conscience sereine les droits et les justes aspirations des peuples?" disait, en juillet 1915, Sa Sainteté Benoît XV.
"Pas de paix tant que les Huns ne seront pas anéantis!" vociférèrent les gens qui veulent, comme M. Blondin, la guerre à outrance. . . et à distance.
"Il est faux de dire que cet immense conflit ne peut se terminer que par la violence des armes", enseignait le Pape, il y a plus d'un an.
"Que toutes les nations en guerre acceptent les obligatoires "et nécessaires sacrifices d'amour-propre et d'intérêts par- "ticuliers," écrivait le Saint-Père, en mars dernier; c'est "l'uni- "quc voie pour résoudre le monstrueux conflit suivant les règles "de la justice et arriver à une i)aix (jui ne soit pas profitable
"à une seule des parties mais à toutes et c\\ù soit, par suite, "juste et durable." ^
Oui, la pensée du Pape est "simple" et "claire". Mais combien de catholiques l'ont comprise? Combien surtout ont travaillé à la répandre et à la faire accepter ?
"En attendant cette paix", ajoute le cardinal secrétaire d'État, "le Saint-Siège garde, quoi qu'on dise, une impartialité "absolue entre les belligérants — - pourrait-il en être autrement ? — "avec une bienveillance particulière envers les nations catho- "liques, précisément parce que catholiques, qui ont le plus "souffert: la France, la Pologne et cette Belgique, d'autant "plus près du cœur du Saint Père qu'elle fut plus éprouvée."
Son Éminence explique ensuite que cette "impartialité absolue" n'est pas "inactive" et que le Saint-Siège ne cesse de s'employer à diminuer les horreurs de la guerre, à soulager ses victimes.
L'intcrviewiste lui ayant fait part de l'étonnement causé par le silence du Saint-Siège en présence de "certains procédés employés dans cette guerre", le cardinal a répliqué que "le Saint-Siège a condamné les violations de droit" et rappelé tous "les belligérants à l'observance des lois de la guerre. "Devait-il, pouvait-il aller jusqu'à des condamnations nomi- "nales sur des cas particuliers ? Je ne vous étonnerai pas en "disant que les accusations s'entre-croisent, venant de tous "côtés."
Nul doute qu'on connaît à Rome les actes de barbarie des Russes en Galicic autant que les atrocités allemandes en Belgique. Sur les actes individuels ou collectifs des belligérants, comme sur l'ensemble de la situation européenne, on est assurément mieux renseigné au Vatican que partout ailleurs; et pourtant, la "plus haute autorité morale qui soit au monde", — comme l'appelle avec raison le rédacteur du Journal — juge qu'elle doit continuer à garder une "impartialité absolue" entre les belligérants. C'est un indice assez certain que, dans la conduite de la guerre comme dans le partage des responsabilités suprêmes, il n'est guère facile de décider de quel côté l'emporte le poids des iniquités.
1 Lettre ù, Son Éminence le cardinal Ponipili (.\ppcndice III.)
Est-il permis d'espérer qu'après cette nouvelle expression d'opinion des autorités romaines, on cessera d'exploiter la parole et l'autorité du Saint-Siège au profit de l'une ou de l'autre des coalitions?
Cette exploitation est odieuse de la part des gouvernements et des nations qui ont tout fait, depuis cinquante ans, depuis un siècle, depuis quatre siècles, pour rabaisser la dignité du Saint-Siège et détruire l'influence morale de la Papauté sur les peuples. Elle est plus inique encore dans la bouche ou sous la plume de gens qui s'arrogent la mission d'enseigner au peuple le catholicisme intégral. . . au profit des intérêts politiques dont ils sont les instruments.
Les catholiques de chacun des pays en guerre ont sans doute le devoir, comme citoyens et comme soldats, de servir leur patrie dans la mesure où l'exigent le salut national et les lois du pays; mais, comme catholiques et comme hommes, ils ont un devoir plus impérieux encore: travailler énergiquement, d'accord avec le Pape, à faire accepter à leurs patries respectives "les obligatoires et nécessaires sacrifices d'amour-propre "et d'intérêts particuliers. . . afin d'arriver à une paix qui ne "soit pas profitable à une seule des parties mais à toutes et "qui soit, par suite, juste et durable."
Tel devrait être, dans le monde entier, l'objectif immédiat de tous les catholiques, de tous les hommes sensés.
Le pangermanisme, le panslavisme, l'impérialisme anglais, n'y trouveraient peut-être pas leur compte. Mais le droit, la justice, la charité, le bien de l'humanité, y gagneraient infiniment plus qu'au triomphe de la kultur allemande ou de la finance anglaise.
La démarche de l' Allemagne
l/f décembre 1916
La note de l'Allemagne est l'événement politique le plus considérable qui se soit produit depuis le début de la guerre. Pour la première fois, l'une des coalitions lance une invite directe et officielle à l'intervention des neutres en faveur de la paix. C'est l'entr'ouverture par oîi le bon sens et la raison de l'humanité finiront par passer afin de lier les mains des forcenés qui s'acharnent à pousser les peuples à la mort.
Que cette démarche s'inspire de motifs intéressés, c'est clair. L'Allemagne a tout intérêt à faire établir les conditions de la paix au moment où ses armées et celles de ses alliés dominent encore la situation militaire. Et cette situation, quoi qu'on en dise se trouve notablement fortifiée dans son armature économique par la possession des fertiles plaines et des sources de pétrole de la Roumanie. Les nations du Centre ont un égal intérêt, plus indirect mais non moins puissant, à se poser devant l'opinion mondiale comme les protagonistes de la paix et à rejeter sur leurs ennemis la responsabilité d'une guerre à outrance.
Les pays de l'Entente se doivent à eux-mêmes, il doivent à l'humanité tout entière dont ils s'affirment les défenseurs, de ne pas permettre à l'Allemagne de gagner contre eux cette audacieuse partie. Le meilleur, le seul moyen de préparer une paix vraiment honorable et solide, c'est de prendre l'Allemagne au mot et de la mettre en demeure de formuler ses propositions. Si ces propositions sont inacceptables, les pays de l'Entente seront en mesure de le démontrer et d'énoncer leurs propres conditions. Les puissances neutres et l'opinion du reste du monde pourront alors départager les prétentions rivales et offrir à tous les belligérants un terrain d'accord équitable, d'où il deviendra fort difficile de s'écarter. Les apôtres de la haine et de la violence ont beau faire, les droits de la conscience, de la justice et de la raison, et, à leur défaut, le simple instinct de conservation des peuples, finissent tou-
jours par l'emporter sur les passions sauvages, La justice et la miséricorde de Dieu sont plus puissantes que la perversité des hommes et empêchent que le monde ne devienne un enfer.
Naturellement, les partisans de la guerre à outrance vont tout mettre en jeu pour faire avorter les chances de paix. En Allemagne, heureusement, le parti des junkers semble perdre chaque jour du terrain. Leurs efforts pour renverser le chancelier ont été vains. Ils n'ont pas réussi davantage à remettre en place l'amiral von Tirpitz. Les manifestations socialistes en faveur de la paix ont évidemment été autorisées par le gouvernement afin de préparer les voies à la note du chancelier.
Par contre, en Angleterre, la faction jingoe se montre plus arrogante que jamais. C'est le jeu de bascule que nous avons signalé à plusieurs reprises. Les journaux de la clique Harmsworth, qui ont tant fait pour provoquer la guerre, hurlent qu'il ne saurait y avoir de paix avant que l'Allemagne ne soit pulvérisée. Le Daily Chronide, qui passe non sans raison pour refléter la pensée personnelle de M. Lloyd George, déclare que l'Allemagne doit, pour obtenir la paix, livrer toutes ses armes, sur terre et sur mer.
Cependant, le Daily News, organe des meilleurs éléments libéraux, soutient que "les Alliés doivent formuler les termes de la paix qu'ils seraient prêts à conclure. Ils rejetteraient ainsi sur l'Allemagne la responsabilité du refus ou de l'acceptation." Cette attitude raisonnable sera-t-elle celle du nouveau ministère? Ce n'est guère i\ espérer. Couvé sous l'aile de la faction jingoe, le cabinet Lloyd George est nettement tory et impérialiste. L'homuKî d'Ëtat brillant et passionné qui le dirige, d'ancien radical qu'il était, achève de compléter son cycle et de mériter la succession des deux Pitt et de Disraeli. Le correspondant anglais de la Tribune (de New-York) affirme que "de sa décision dépend l'avenir de l'Europe." Il y a là une légère exagération; mais il est certain que le "dictateur" va exercer une influence importante, sinon décisive, sur la I)()liti(iue des Alliés. Et il est fort :\ craindre (]\\o cette influen-
ce ne soit pas favorable à la paix. Tout porte M. Lloyd George vers la guerre à outrance: sa fougue naturelle, l'ardeur du néophyte qui a brûlé ses anciens dieux pour adorer une idole nouvelle, l'ambiance où il se meut depuis qu'il est devenu l'instrument le plus agissant de la faction jingoe, enfin, et surtout, la situation exceptionnelle où se trouve l'Angleterre.
De tous les pays en guerre, la Grande-Bretagne est celui qui, jusqu'ici, a le moins risqué et le plus profité. Un Américain éminent, intimement lié à l'Angleterre et à la France par ses origines, ses sympathies et ses relations professionnelles, — il est virtuellement aux États-Unis l'avocat des gouvernements français et anglais, — M. Coudcrt déclarait, l'autre jour, à New- York, qu'après la guerre l'Angleterre posséderait l'armée la mieux organisée de l'Europe. On ne saurait mieux marquer la disproportion des sacrifices. Et ce qui accentue le contraste, c'est que l'Angleterre a réussi à faire porter une notable partie de son moindre fardeau par le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, l'Afrique-Sud et l'Inde. C'est autant de moins qu'elle a mis et mettra au feu.
D'autre part, ses financiers et ses négociants s'apprêtent à profiter le plus largement possible des conditions d'aprèsguerre. Ils veulent rester les courtiers, sinon les pourvoyeurs de l'Europe émergeant de ses ruines. Ils veulent aussi demeurer les maîtres de l'Océan. Pour cela, il faut anéantir la rivalité industrielle de l'Allemagne et, si possible, sa flotte de guerre. Qu'une grande victoire navale assure à l'Angleterre l'objet vérital)lc pour lequel elle se bat; et l'on entendra beaucoup moins parler en Angleterre delà nécessité d'anéantir l'Allemagne afin de sauver les libertés du monde.
Du point de vue de ceux qui pensent que l'Angleterre a le droit de soumettre l'univers entier à sa domination économique, le refus de se prêter à toute proposition de paix est naturel et justifiable. Mais cette attitude ne peut guère se concilier avec l'opinion de ceux qui prétendent que l'Angleterre lutte principalement pour le salut de la Belgique et des petites nationalités opprimées, pour une paix durable et pour le triomphe de la liberté et de la démocratie.
Le devoir de ceux qui s'intéressent sincèrement au sort de la Belgique — et ils sont nombreux, même en Angleterre, — c'est de travailler ardument à obtenir par une paix prompte la libération de cet infortuné pays. En supposant que l'armée franco-anglaise puisse un jour percer définitivement les lignes allemandes de l'Ouest et reconquérir par la force des armes le territoire de la Belgique, ce succès ne s'obtiendra qu'au prix d'efforts inouïs dont chaque pouce de terre belge portera la trace sanglante et fumante . Les ruines de Verdun et la Galicie dévastée sont là pour démontrer ce que veut dire le passage des armées, amies ou ennemies, sur un territoire pris et repris de tranchée en tranchée.
Ce qui est vrai de la Belgique l'est également de la Pologne, de la Serl)ie, de la Roumanie, de la Grèce. Il paraît évident que le territoire de ces malheureux pays, si souvent sacrifiés à la cupidité, à l'ambition et aux infâmes calculs de leurs grands voisins, manipulateurs sans scrupules de "l'équilibre européen", va subir de plus en plus le poids et les désastres des opérations de guerre.
Sans doute, la France, l'Angleterre, la Russie et l'Italie ne sont pas tenues d'accepter des conditions de paix contraires à leurs légitimes intérêts aux seules fins de sauver la Belgique et les autres petits pays labourés par la guerre. Mais du moins ont-elles l'obligation de ne pas rejeter toute chance raisonnable de faire cesser le martyre de leurs "protégés". L'Angleterre surtout, qui s'est proclamée si hautement, dans cette guerre, la protectrice des opprimés, la libératrict^ des petites nationalités,— sauf, bien entendu, l'Irlande, — l'Angleterre est plus particulièrement tenue de ne pas infliger un trop sanglant démenti à ses professions d'humanité.
Espérons que la note du Daily Ncivs va s'affirmer davantage et fortifier l'action de ceux des Anglais qui, vraiment patriotes et vraiment Immains, n'ont cessé de protester fontre les exigences du jingoisme. C'est l'éternel honneur de l'Angleterre, et ce qui lui vaut le pardon de bien des crimes, d'avoir toujours donné l'exemple d'une minorité courageuse, luttant à tout risque et sans relâche contre l'arrogance de ses cliefn ou les Ijrutaies passions de la foule. Souhaitons que
cette minorité l'emporte bientôt et réussisse à faire prévaloir les conseils de paix en Angleterre.
Mais l'obstacle le plus sérieux, c'est la Russie'.
La Gazette, en analysant la situation créée par les propositions de l'Allemagne, disait, hier, avec beaucoup de justesse: "Only a heaten down Russia could be expected to accept the pro- "posals regarding the constitution out of lier territorie of two "kingdoms, Poland and Lithuania, which would take from her ^'some of her wealthier provinces along and hack from the Baliic "Sea. And it was only the other day that M. Trepoff, the new "prime minister at Petrograd, announced that Russia's purpose '^was to gel possession of Constantinople, and that the other "Entente Allies were pledged to aid her in gaining her ambition."
On voit que la Gazette n'ajoute guère de foi au désir de la Russie de reconstituer une Pologne vraiment indépendante. Que devient alors le prétexte de "l'affranchissement des peuples" et du salut des "petite-^ nationalités" ? S'il y a un peuple qui désire et mérite sa liberté, c'est bien la Pologne, et aussi la Lithuanie, sans compter l'Irlande. Affranchir les victimes de la tyrannie allemande et garder dans l'esclavage les peuples soumis à leur propre domination serait, pour les nations "libératrices", le comble de l'hypocrisie.
Mais le point culminant de la situation, c'est Constantinople. Plus la guerre se prolonge, plus la vérité se fait jour sur les causes profondes et réelles du conflit. Quand le recul du temps permettra de l'envisager dans toute son ampleur, cette guerre sera connue dans l'histoire comme la guerre de la succession de la Turquie. C'est avant tout la lutte suprême des Slaves et des Teutons pour recueillir les dépouilles du cadavre ottoman. ^
* Le lecteur est prié de se rappeler que cet article est antérieur de trois mois h. la révolution russe.
* Il ne faut pas voir ici l'intention d'éliminer toutes les autres causes, prochaines ou lointaines, de la guerre. L'insistance que j'ai mise parfois à faire ressortir l'importance capitale de la question d'Orient, comme l'une des causes principales du conflit, tient à l'incroyable ignorance, au Canada, de cet aspect de la question. J'ai voulu tenter de réagir
Dans cette lutte, à laquelle on peut donner comme point initial le Traité de Berlin, les pays balkaniques sont les instruments et les victimes, les uns des ambitions de la Russie, les autres de la cupidité des Allemands. La Russie, en faisant de la Serbie le foyer et le pivot de ses intrigues, a précipité le conflit. L'Allemagne a entraîné la Bulgarie en lui faisant entrevoir la revanche du Traité de Bucarest. Puis la Russie a acheté le concours de la Roumanie à un prix encore inconnu qui compensera difficilement, pour "l'îlot latin", les désastres de l'invasion germanique.
Dans ce conflit où s'entre-choquent les rivalités et les ambitions de deux grandes races, et aussi les cupidités du mercantilisme moderne, la France et l" Angleterre ne sont entraînées qu'incidemment: la France, par son alliance avec la Russie, conséquence de causes absolument étrangères à la guerre actuelle; l'Angleterre, par le désir effréné de ses "hommes d'affaires" de profiter du conflit pour anéantir la concurrence économique de TAllemagne. Elles n'en sont pas moins amenées à mettre en péril leur propre sécurité, la France surtout, pour satisfaire aux exigences de leur alliée. La Russie a même réussi à leur faire exécuter le plus odieux de sa besogne, en Grèce.
Thiers, qui a eu des éclairs d'étonnante clairvoyance, avait voulu, il y a plus de soixante-quinze ans, faire régler la succession de Mahomet, en rétablissant la Grèce dans ses droits historiques, à Constantinople. Cette solution, la France n'en a pas compris la haute sagesse; l'Angleterre, alors protectrice du sultan, a préféré l'ajourner. Mais la Russie, qui en avait saisi toute l'importance, n'a cessé d'y penser, pour l'empêcher. C'est afin de l'écarter définitivement qu'elle a forcé ses alliés à repousser le concours de la Grèce dans la guerre actuelle, puis à paralyser ce malheureux pays en le livrant à la révolution et à l'anarchie.
.Si la guerre .se prolonge, si toute chance de paix est écartée, si des millions d'Anglais, de Français, de Canadiens continuent
contre la détermination évidente des impérialistes anglais et de leurs Bous-ordre.s coloniaux de la dérober tolalomcnt i\ l'attention des Canadiens, nié(ii(KTCTncnt intéressés à verser leur sang |)our lussurer la prépondérance de telle ou telle nation eurojjéenne dans 1»; n>Klcmcnt de la succcsaioD de l'empire ottoman.
à périr dans les tranchées ou survivent mutiles, ce sera jyrincipalement parce que la Russie n'a pas encore atteint son objectif suprême: la prise de Constantinople.
Du point de vue moscovite, il peut paraître légitime de prolonger l'agonie des peuples afin de permettre à la "sainte" Russie de dominer la moitié de l'Europe et de l'Asie. Mais que la France doive verser jusqu'à la dernière goutte de son sang généreux pour assurer le triomphe de son alliée; que le Canada soit tenu moralement de tout risquer pour assouvir les appétits cosaques; et surtout, que la réalisation de ce rêve de monstrueuse grandeur soit la suprême garantie de l'affranchissement des peuples, du triomphe de la religion et de la liberté, de la destruction de l'autocratie et du militarisme, cela paraît moins clair.
Une prompte paix "éliminant les prétentions injustes et les impossibilités", une paix, qui ne soit pas profitable à une seule des parties mais à toutes et qui soit, par suite, juste et durable", offrirait à l'humanité des avantages incomparablement supérieurs
C'est la solution que le Pape préconisait il y a neuf mois. C'est encore la seule juste, la seule vraie. Puisse la récente démarche des Empires du Centre, quels qu'en soient les motifs, permettre au Souverain Pontife de renouveler ses salutaires conseils. Les politiques, les diplomates, les agioteurs, et l'immense armée de Ieur> valets de plume ou de tribune, pourront, quelque temps encore, étouffer sa voix auguste. Les peuples sanglants, mutilés, épuisés, finiront par l'entendre.