CHAPITRE III
LA REVANCHE DE L’ÉMIR : LES CHEFS LATINS SURPRIS ET TUÉS CROISADE DU DAUPHIN HUMBERT (1345-1347).
Après l’occupation de Smyrne, la guerre continue, entre chrétiens et Turcs, sur terre et sur mer : mais l’armée latine était trop faible pour pouvoir s’aventurer loin de la place, toujours surveillée par les Tures, maîtres de la forteresse supérieure (!}. Cependant la flotte poursuivait les navires ennemis jusqu’au nord de l’Archipel, dans les parages de la Chalcidique ; elle s’emparait de 60 vaisseaux turcs près de la péninsule de Pallène, et obligeait les bandes musulmanes à prendre les routes de terre (?). Peu de temps après, l’émir ayant voulu rejoindre Cantacuzène en Thrace, dut signer un traité avec son voisin et son rival, l’émir de Saroukhan, maître de Magnésie, pour pouvoir traverser son domaine (3). Ainsi dès la fin de l’année 1334, les Latins avaient obtenu le résultat important d’anéantir sur mer la prépondérance de l’émir d’Aïdin.
Cependant le patriarche Henri était allé hiverner à Négrepont, avec une partie des vaisseaux latins (#). Omour-beg,
(4) Cf. supra, p. 4, note 1.
(2) Cantac., III, 68, p. 423.
(3) Cantac., LIT, 86, p. 529.
. (4) Vita Car. Zeni. (R. I. S.,t. XIX, 210). Andreæ Naugerii, hist, Ven. (id. 1. XXIII, 1032).
Er
sachant la place de Smyrne privée d’une partie de ses défenseurs, revint bientôt pour en faire le siège. Les gens de Smyrne implorèrent le secours du patriarche, qui se hâta de quitter Négrépont. Dès le milieu de janvier 1345, toutes les forces latines se trouvent de nouveau réunies dans le port et dans la place. Omour-beg s'efforce d’attirer les assiégés hors des murs : le 17 janvier, les Latins tentent une sortie, et essaient de détruire les machines de siège, dont l'ennemi entoure la ville (1). Ils poursuivent les Turcs assez loin dans la plaine, et les mettent en déroute. Tandis que l’ennemi se réfugie dans la montagne voisine, les chrétiens se dispersent imprudemment et commencent à se livrer au pillage : c’est alors qu’ils sont de nouveau surpris par l’émir, et que leurs chefs périssent, y Compris le patriarche. Sur ce double événement, la première victoire des chrétiens, et le désastre qui suit à quelques heures de distance, toutes les chroniques italiennes sont d'accord (2). Mais sur la mort du patriarche Henri et des chefs latins, on répandit deux versions différentes. Selon les uns, le patriarche Henri et les chefs de l’armée, au retour du champ de bataille, se seraient arrêtés dans une église située à quelque distance de la ville : c’est là qu’ils auraient été surpris par les Turcs avant la fin de l'office, et massacrés. Le reste des soldats aurait pu s'échapper à temps et rentrer dans les murs de Smyrne.
Mais un chroniqueur romain, qui dit tenir ce récit d’un (1) Hist. Cortus. et vite de’ duchi di Ven. (R. TI. S.. t. XIT, 944 ; t. XXII, 640). (2) CF. outre les sources vénitiennes déjà citées, la Chronique de Villani (R. I.S., t. XIII, 918) et les Hist. Rom. fragmenta (Ant. tal . t. JET, 361) Joannes Vitoduramus, p.225. Cantac. III, %, p. 582 ; d’après l'historien byzantin, les chefs laïques des Latins auraient blâmé le patriarche Henri, qui voulut, malgré leur avis, S'arrê-
ter dans la vieille église de Smyrne, Qsv @ réat à untpémohts fv », située en rase campagne.
Len
témoin oculaire, présente les faits d’une manière un peu différente (1) : la messe finie, le patriarche fait un sermon et bénit les soldats rassemblés dans l’église. Puis il revêt une cuirasse, met par-dessus son riche manteau de soie, brodé d’or, et garni de pierres précieuses, et conduit les croisés au combat. Les Turcs ont réussi à se cacher au milieu des broussailles et des ruines qui couvrent la plaine. Les chefs s’avancent imprudemment, croyant l’ennemi beaucoup plus loin ; le reste de l’armée, qui les suit à une certaine distance, finit par perdre leur trace, et s’égare dans une autre direction. Soudain les Turcs apparaissent, entourent l’avant-garde isolée, et massacrent les chefs. C’est ainsi que périssent, avec le patriarche Henri, Martin Zaccaria, Pierre Zeno, le maréchal des troupes chypriotes, et plusieurs autres chevaliers latins, en tout une quarantaine (2). Mais le gros de l’armée prend la fuite, et trouve un abri dans les murs de la ville.
On ne voit point qu'Omour-beg ait profité de sa victoire : les Latins de Smyrne, malgré la mort de leurs principaux chefs, restent maîtres de la ville et du port, et réussissent même, quelques semaines plus tard, à réparer leur désastre, en battant les Turcs « sur les bords d’un certain fleuve » (3,, donc à une certaine distance de Smyrne.
Au moment où disparaissaient ainsi les chefs de la ligue latine, le pape Clément VI annonçait encore aux principaux
(1) L'auteur, après avoir donné d’abord l’autre version, qui est celle des sources vénitiennes, ajoute : « Aicuno me dire per aitra via... dissi che lo vide perzonalimente ». (Ant. It. III, 366).
(2) Ce chiffre de 40 est donné par la chronique Romaine, et par le moine suisse Joannes Vitoduranus, qui ajoute : « exercitibus illesis permanentibus. » Villani, dont les renseignements semblent assez vagues, est le seul à parler de 500 morts,
(3) Joannes Vitod., p. 225.
M pr
souverains de l'Occident la récente occupation de Smyrne (1). Un certain nombre de seigneurs, entr'’autres le comte de Hollande, beau-frère de l’empereur Louis de Bavière, avaient pris la route de l'Orient, dès le début de l’année 1344 (2) ; la nouvelle des premières victoires latines entraina le départ de nouveaux croisés. Dans les premiers jours de mars 1345, le pape, qui ne sait rien encore du désastre du 17 janvier (5), recommande aux gens de Marseille, de Nice, de Gênes et de Pise, les croisés de France ou du royaume d’Arles, qui vont combattre les Turcs: ils ont pour chef Pierre de la Palu, seigneur de Varambon, sénéchal de Beaucaire. C'était un petit seigneur de Bresse, depuis longtemps au service du roi de France. En 1334, il était déjà sénéchal de Carcassonne et de Béziers, et recevait, en cette qualité, une requête de plusieurs marchands de Narbonne et de Montpellier contre des Catalans (#). Un peu plus tard, en 1338-39, on le trouve capitaine et gouverneur en Guyenne (5). Au reste, il gardait des liens étroits avec la maison de Savoie : le comte Aymon, frère de la régente de Byzance, le désignait, par son testament, comme un des tuteurs et conseillers de son jeune fils, Amédée VI (1343) (6). Pierre de la Palu partait pour l'Orient avec l’assentiment exprès du roideFrance,
(1) Après avoir raconté la prise de Smyrne au dauphin Humbert, dans une lettre du 15 janvier (Reg. 138, n° 652), il adresse le même récit au roi d'Angleterre, le 1°T février (id., n° 718. — Raynaldi, 1344, IV).
(2) Joannes Vitoduranus, p.189. Il va s'embarquer à Venise, avec 400 chevaliers.
(3) Reg. 138, nes 837 et suiv. R. 62 fol. 65 (lettres du 6 mars).
(4) Mas Latrie. Hist. de Chypre , t. IT, 728. En 1331, le 14 novembre, il était présent à l’hommage que fit le marquis de Saluces à Philippe de Savoie (Guichenon, Hist. de Bresse, II. 189). La seigneurie de Varambon est située sur les bords de l’Ain (Guichenon, id., I, 120).
(5) Chronique Normande du X1V° siècle, &4. Molinier, p. 244-245, n. t. Il ne faut pas le confondre avec Pierre de la Palu, patriarche de Jérusalem, envoyé en mission auprès du soudan d'Egypte, vers la même époque (id., 241, n. 7).
(6) Guichenon, L. c., II, 289,
Ut
qui semble l’avoir chargé d’une mission secrète : il devait se mettre en rapports avec les rois de Chypre et d'Arménie, ainsi qu’avec la régente Anne (t).
Sur ces entrefaites, avant le départ de Pierre de la Palu, le pape apprenait enfin (entre le 6 et 17 mars), par une lettre du doge de Venise, les événements de Smyrne. Presque aussitôt, d’autres lettres lui arrivaient d'Orient, envoyées par le grand-maître des Hospitaliers, les Vénitiens de Négrepont, et demandant un prompt secours (2). Il fallait remplacer au plus vite les chefs qui venaient de disparaître, et soutenir le courage des Latins d'Orient. Le pape désigne l’évêque de Térouane, Raymond, comme successeur du légat et patriarche Henri, et le Provençal Bertrand de Baux, seigneur de Courthezon, comme capitaine des galères pontificales (3). Bertrand de Baux, longtemps au service des Angevins d’Achaïe, bailli d’Achaïe, de Céphallénie et de Lépante, avait encouru naguère, à cause de ses conflits avec l’archevêque de Patras, la colère du pape Benoît XII, et la disgràäce de sa souveraine, Catherine de Valois (4) : mais celle-ci, dès 1341, lui avait de nouveau confié l’administration de l’Achaïe. En 1345, il venait, semble-t-il, de rentrer en Provence (5). Son expérience mili-
(1) Reg. 438, n° 944 et 62, fol. 66. (Lettre à Anne de Savoie, du 8 avril). [d. nes 844-45 et fol. 660. (Lettres du 6 mars aux rois de Chypre et d'Arménie).
(2) Lettres du 47 mars au doge de Venise (Reg. 138 n° 897) au grand maître des Hospitaliers, à la commune de Négrepont, à un nrieur des Hospitaliers « ac aliis commilitonibus armate fidelium contra Turchos ». (Id., n°‘ 898-900).
(3) Lettres du 18 mars au roi d'Angleterre, du 25 mars au roi de France (Reg. cit., n° 909, 922 et R. 62, fol. 66vo, 67. Cf. Raynaldi 1345, Il) ; du 1° avril au légat Raymond « episcopus Morinensis » {(Id., n° 962).
(4) Hopf, p. 433-435. Raynaldi, 1337, XXXII.
(5) Le 25 juillet 1344, le pape transmet à la reine de Naples une réclamation de Bertrand de Baux, qui se plaint qu’on l'ait dépouillé d’une de ses terres en Achaïe (Arch, Stor. Nap. t. XXI, p. 230). Ce texte prouve que Bertrand de Baux, dès 1344,
n’est plus bailli d’Achaïe (contrairement à ce qu’affirme Du Cange | Hist. de l’Emp. de Constantinople] cité par Hopf.).
taire et sa connaissance de l'Orient inspiraient toute confiance au pape (!).
Mais ni l’'évèque de Térouane, ni Bertrand de Baux ne pouvaient s’embarquer sans l’agrément du roi de France : Clément VI désignait, en attendant, l'archevêque François de Crète, un Vénitien, comme vice-légat, chargé provisoirement de diriger la ligue Latine : tous les capitaines et patrons de galées lui devaient obéissance. Le Gênois Conrad Piccamiglio, l’un des patrons des galées pontificales, devait, jusqu'à l’arrivée de Bertrand de Baux, remplacer Martin Zaccaria comme capitaine des quatre galées (2). Bientôt le pape apprit que le roi de France s’opposait au départ de l’évêque de Térouane et de Bertrand de Baux. Il se plaignait que Clément VI privâät son royaume de serviteurs utiles, au moment où la reprise de la guerre anglaise lobligeait à chercher partout des hommes d’armes. On s'inquiétait, à la cour royale, des préparatifs de la nouvelle croisade, et l’on répandait le bruit que l’expédition projetée contre les Tures, en provoquant des représailles, serait plus nuisible qu'utile à la chrétienté (*).
Clément VI, qui tenait à poursuivre l’œuvre commencée, était fort préoccupé de ne pas se brouiller, pour ce motif, avec le roi de France ; d'autre part, il importait de ne pas laisser se répandre une opinion, d'autant plus dangereuse pour le succès de la ligue, que jusqu’alors Philippe VI s'était
(1) « Expertoin artibus bellicis » lettre au roi d'Angleterre, Reg. 438. no 909).
(2) Le 10 avril 14345, le pape demande au roi Philippe d'autoriser le départ de Bertrand de Baux qui doit s'embarquer pour l'Orient avec le chevalier Bérenger de Bourges (id., n° 973), Le 19° mai, il nomme vice-légat l'archevêque de Crète, et en
avise les capitaines des galées, ainsi que le maître des Hospitaliers et le doge de Venise (id. n°‘ 4015 et s.)
(3) Lettre du 11 mai au roi de France (id., n° 1048. Raynaldi, 1345, IV).
TTC
montré très-favorable aux projets de croisade. Le pape répondit au roi que les Turcs, en arrivant jusque sur les côtes d'Achaïe, menaçaient les terres de son neveu, Robert de Tarente, et que si leur audace ne rencontrait aucun obstacle, ils viendraient facilement jusqu’à Naples. D'ailleurs, la clameur incessante du peuple chrétien, en Romanie, à Chypre, à Rhodes et dans les régions voisines, avait obligé le Saint- Siège à prendre des mesures de défense indispensables. Enfin, le roi ne pouvait lui faire aucun reproche, puisque les indulgences accordées aux croisés ne s’étendaient pas à ceux du royaume de France, et qu’il prenait soin qu'aucun homme d'armes, au service du roi, n’en fût détourné (1). D'autre part Clément VI continuait, sans doute sans se faire grande illusion, à presser le roi d'Angleterre de revenir à des sentiments plus pacifiques et de ne pas se désintéresser du sort des chrétiens d'Orient, qui comptaient surtout sur l'appui des rois de France et d'Angleterre, regardés par eux comme les souverains les plus puissants de la chrétienté (2).
Le pape dut se résigner, devant le mauvais vouloir de Philippe VI, à remettre à plus tard la mission qu’il entendait confier à Raymond Saquet, évêque de Térouane. Ce fut l’archevêque François de Crète qui prit, en qualité de vicelégat, la succession du patriarche Henri d’Asti. Mais il fallait en même temps fortifier la ligue latine, et envoyer des secours aux 2ens de Smyrne. À ce moment, arrivait à Avignon le dauphin Humbert IT, que Clément VI, depuis
(4) Même lettre (L. c.)
{2) Reg. 138, n°° 909 et 62, fol. 66"0. Beaucoup de Latins d'Orient partageaient saus doule l'illusion naïve qu'exprime le méridional Jourdain de Séverac, missionnaire en Orient « credo insuper quod rex Francie posset totum mundum sibi subjicere et fidei christiane, sine aliquo alio eum juvante, » (Mirabilia, p. 63).
quelque temps déjà, poussait à la croisade (1). Après avoir mené jusque là une vie de mollesse et de luxe, que lui reprochait Pétrarque (2), Humbert semblait assez disposé à se débarrasser des soucis du pouvoir, en cherchant au loin des aventures de guerre. Il voulait aussi, probablement, effacer par son zèle le souvenir des châtiments ecclésiastiques, qu’il avait encourus naguère, lors de ses conflits avec l'archevêque de Vienne, et dont le pape Clément venait seulement de l’absoudre (3). Dès le mois de janvier 1345, il promet au prince Louis d'Espagne de lui fournir un secours contre les Maures d'Afrique (4). Puis quand le sort des Latins de Smyrne attire l’attention de la curie, le dauphin ofire ses services, et charge son ambassadeur Guillaume de Royn, de transmettre sa requête : si le pape veut bien le nommer « capitaine général du saint voyage contre les Turcs et contre les non-féaux à l'Eglise de Rome », il s'engage à faire la dépense nécessaire pour 300 hommes d'armes et 1.000 arbalétriers, ainsi qu’à entretenir cinq galées, qui resteront à ses ordres, pendant toute la durée de l’expédition. Si le Saint-Siège voulait bien lui donner une prompte réponse, il pensait fixer son départ à la Saint-Jean (24 juin) ().
Mais le collège des cardinaux et le pape lui-même, tout en louant le zèle d'Humbert, semblaient peu disposés à le
(1) CF. supra, p, 42. .
(2) Lell. famal., IT, 10. La lettre est adressée à un seigneur inconnu ; Pétrarque lui reproche de vivre sans gloire, de rester dans l’opulence et «ans l'inertie, lui qui est jeune, robuste et vaillant. On suppose généralement que le personnage en ques-
tion est le dauphin de Viennois.
(3) Cf. de Petigny. Notice sur Jacques Brunier, chancelier d'Humbert II (Bibl. éc. des Ch., 1839-40, I., p. 263).
(4) Valbonnais. Mém. pour l’hist, du Dauphiné, n° 200.
(6) Valbonnais, Mém. pour l'hist. du D., n° 204. Memorabilia Pilati (Preuves de l’'Hist. du D., 11, 623).
nommer « Capitaine général » de tous les croisés (1) : peut-être n’avait-on qu’une médiocre confiance en sa valeur militaire et politique. Il fallut que le dauphin vint lui-même plaider sa cause, au moment où les exigences du roi de France compliquaient encore la préparation de la croisade, pour que Clément VI consentit enfin à sa requête. Le 23 mai, Humbert avait passé un traité avec trois habitants de Marseille, pour l'armement de quatre galées, dont chacune devait porter 200 hommes (2). Le 26 mai, le pape le nomme capitaine général du Saint-Siège, et chef de l’armée contre les Turcs. Il lui donne en même temps les instructions les plus précises, au sujet de son départ : Humbert devra s’embarquer au plus tard le 2 août, et arriver à Négrepont vers le milieu d’octobre. Ii devra emmener avec lui au moins cent hommes, suffisamment armés et bons combattants, qui resteront en Orient, à ses frais, tout le temps que durera la ligue conclue entre le Saint-Siège, le roi de Chypre, les Hospitaliers et les Vénitiens ; et même, quelle que soit la durée de la ligue, ils ne pourront pas revenir avant trois ans au moins, selon le serment solennel que le dauphin venait de prêter entre les mains du pape, en recevant, avec la croix, la bannière de l'Eglise romaine (?). Ainsi qu’il arrivait presque toujours, les préparatiis se prolongèrent au-delà du terme fixé : le 23 juillet, le pape, accordant un délai, autorisait Humbert à ne quitter Marseille que ie 2 septembre (#).. Le dauphin envoyait, d'avance, à Venise un de ses conseillers, Nicolas d’Astribort, pour demander l'appui de la République, et louer des bateaux de trans- (1) « Licet domino pape et dd. cardinalibus displiceret obtinuit » dit Pilati (L. c.). (2) Valbonnais. Mém. n° 207.
(3) Reg. Vat. 169 (de Curia), n° Il et IT. Raynaldi, 1345, VI, (4) Reg. V., 170, fol. 4. R. 62, fol. 76.
Rp rue
port; il voulait aussi s'assurer la protection des Vénitiens, entre Brindisi et les côtes de Morée (1). Humbert s’embarque enfin le 31 août, et le surlendemain, de l’une des îles, voisines du port de Marseille, il promulgue une dernière ordonnance, pour régler différentes questions, relatives à l’administration du Dauphiné (2. Quelques jours après, il arrive à Gênes, avec cinq galées, et d’autres bateaux de transport, accompagné de sa mère, de sa femme, de plusieurs seigneurs, entr'autres le comte Hugues de Genève, Pierre de Loyes, Raynaud de Revel, Henri de Varilhes, Etienne de Lucinges, etc. (3). La chronique gênoise, qui mentionne le passage des croisés dauphinois, dit qu’ils allaient à Jérusalem. Peut-être faut-il voir dans cette affirmation inexacte l’indice que le dauphin, se méfiant des Gênois, leur dissimula ses véritables intentions. N'était-ce pas leurs rivaux, les Vénitiens, qui continuaient d’avoir le rôle le plus actif dans l’organisation de la campagne contre les Tures ?
De Gênes, Humbert se rend à Pise, puis à Florence et à Bologne (4). D’après les instructions du Saint-Siège, le nouveau « Capitaine général » devait rallier autour de lui tous les croisés italiens : Clément VI lui avait remis des lettres pour les communes de Gênes, Pise, Florence, Pérouse, Sienne, Ancône, pour les gouverneurs de Milan, de Vérone et de Bologne{(ÿ) ; tous étaient priés de faire bon accueil au
(1) Diplom.Ven. Lev., 1, n° 250,
(2) Valbonnais, Mém. n°° 219-220, Cf. la charte de départ, publiée dans Archives de l'Orient latin, t, I, p. 538.
(3) Ann. Gén. (R. I. S., t. XVII, 1085), cf. la liste des personnes, qui forment la cour du Dauphin à Venise (Ul. Chevalier. Choix de doc. hist. inédits sur le Dauphiné, p. 95-99).
(4) Villani. (R. 1.S., XII, 919). Cronica di Bologna (id. XVIII, 393).
(5) Reg° V. 139, nes 135-143 (lettres du 48 juillet 1345). Cf, Documenti.... delle citla toscane, éd. Müller, p. 116.
rs
dauphin Humbert et de contribuer à la croisade entreprise. Une remarque importante s'impose ici : depuis plusieurs mois déjà, et bien avant l’arrivée d’Humbert, il y avait, en Italie, une agitation populaire en faveur de la croisade : les nouvelles, venues de Smyrne, et partout répandues par les marchands ou les moines, avaient produit évidemment une certaine émotion. Tandis que le clergé avait reçu l’ordre de célébrer, par des processions solennelles et des cérémonies d'actions de grâces, les premiers triomphes des Latins, on apprenait, presqu'aussitôt, la fin tragique de leurs principaux cheîs (1). La nouvelle terre, à peine enlevée aux infidèles, était arrosée du sang des martyrs. Aussi, dans plusieurs villes, on racontait d’étranges merveilles; «la clémence divine, pour entrainer les fidèles, a opéré en diverses parties du monde des miracles étonnants », écrit le pape au vice-légat François de Crète (2). Les gens d’Aquila, dans les Abruzzes, avaient vu sur l’autel d’une petite église apparaître la Vierge, avec l'Enfant divin tenant une croix dans la main. La chronique de Pistoie, qui raconte le fait, ajoute que tous les enfants qui naquirent ce jour-là dans la ville portaient sur l'épaule l'empreinte de la croix (>). Quand on apprit, dit un autre chroniqueur du même temps, le désastre des chrétiens à Smyrne, les Vénitiens envoyèrent une ambassade au pape, et le bruit courut dans toute la chrétienté qu'il fallait faire la croisade. Cette croisade ne fut pas prêchée selon les règles ordinaires, et par les chefs de l'Eglise; c’est seulement le
(1) Reg. V., 138, n° 748, et Raynaldi, 1344, IV (lettre du 1 février à Edouard d'Angleterre). Dans une lettre du 18 mars au même Edouard, le pape fait allusion au zèle manifesté pour la croisade par de nombreux fidèles (Reg. V., 138, n° 909. Raynaldi, 1345, 11).
(2) Reg. 139, n° 432. Raynaldi, 1345, V (lettre du 18 juillet).
(3) Ist. Pistol, (R. I. S. XI, 511.)
EP es
peuple qui, partout, éleva la voix; de telle cité, il partait 200 hommes, de telle autre 300 ou 500, et tous allaient s’embarquer à Ancône ou à Venise; on voyait sur les places publiques des rassemblements d'hommes, vêtus d’un manteau blanc, avec une croix rouge. Quand le pape Clément vit qu’une telle multitude se mettait en route, et qu’on re pouvait la retenir, alors seulement il songea à lui donner un chef (1). — L'auteur de la chronique romaine, évidemment hostile aux papes d'Avignon, insinue que Clément VI était, personnellement, très indifférent à la croisade. Ses lettres nous donnent, nous l'avons vu, une tout autre impression : mais l'expédition d'Humbert s’organisait avec une telle lenteur qu’on pouvait aisément, dans les villes italiennes, s’en prendre au Saint-Siège de ce retard. Bien des croisés de Toscane ou des Abruzzes s'étaient déjà mis en route, quand le pape écrivit au général des Frères Mineurs, et aux chefs des principaux ordres, pour leur donner ses instructions, au sujet de la prédication de la croisade (2). C'est à ce moment d’effervescence populaire (juillet-août . 1345) qu'a dû se répandre en Italie (?) le récit d’une bataille livrée par 200.000 chrétiens à un million de Turcs, le jour de la fête de Saint-Jean (24 juin). Ce combat légendaire qui aurait eu lieu dans la plaine entre Smyrne et Altoluogo (Ephèse), et qui se serait terminé par l'intervention miraculeuse de Saint Jean-Baptiste, a été rattaché, sans raison
(1) Hist. Rom. fragm. (Ant. Ital. HI, 369), cf. Villani (R. L. S.,XIII, 948).
(2) Reg. 139, n° 173-176. Raynaldi 1345, VIII (lettres du 28 et du 30 juillet). Le pape conlie également la prédication de la croisade aux deux archevêéques lalins, nouvellement nommés, de Smyrne et de Mitylène, qui devaient bientôt s’'embarquer pour l'Orient.
(3) 1st. Prstol, XI. 512.
Lt
sérieuse, à la campagne d’Humbert autour de Smyrne (!). Mais le texte des astorie pistolesi, où est insérée la légende, semble bien prouver qu’elle a été connue, en Italie, avant le départ des Dauphinois. Si elle a été répandue vers cette époque, c’est précisément pour exciter le zèle des premiers croisés ; elle n’a trouvé si promptement créance que dans des imaginations déjà fortement émues par les nouvelles précises, venues de Smyrne. Elle a dû servir de thème aux exhortations des prédicateurs populaires, pareils à ce Venturinus de Bergame, moine dominicain, qui, dès le mois de mai, à Avignon, échauffait, par ses discours, l'enthousiasme des pauvres clercs et moines errants, vivant des aumônes de la curie (2).
Cet ensemble de faits nous aide à mieux comprendre le long séjour d'Humbert en Italie, et les difficultés de la tâche que lui a confiée le Saint-Siège. Il n’est pas certain que les 400 croisés de Florence, les 350 de Sienne, tous ceux des autres villes de Toscane et de Lombardie (3), aient reconnu Humbert pour leur chef; et il est probable que beaucoup
(1) De la Ville le Roulx,. /. c. p. 107, Jorga, L. c. p. 52. La légende a été répandue sous la forme d’une lettre apocryphe du roi de Chypre à la reine de Sicile (cf. Michelet Hist. de Fr., (Ir éd.), t. HI, p. 190) ; de Pétigny, bibl. Ec. des Ch., L. c., p. 263 ; Jorga, Revue O. L., t. II, p. 29). Si l'exemplaire français publié par Michelet donnela date 1347, il faut remarquer que le texte latin et la chronique de Pistoie portent 1345.
(2) Pilati memorab. (Preuves hist. du Dauph. II, 623). Venturinus de Bergame avaiteu de grands succès dans le nord de l'Italie, comme prédicateur populaire, au temps de Benoît XII. Les Romains, au contraire, l'avaient accueilli avec un certain scepticisme : il est. vrai qu’il arriva chez eux, vers 1335, escorté de plusieurs milliers de pèlerins et de vagabonds, vêtus d’un costume bizarre. Il avait fini par devenir suspect à Benoit XII, qui lui interdit la prédication. Il était rentré en grâce auprès de Clément VI (Quetif-Echard. Script. ord. Pred., 1, 620; Hist. Rom. fragm., [Ant. It. III, 273]. Cet enthousiasme populaire en faveur de la croi-
- sade provoqua, d'autre part, dans certaines villes d'Italie, un mouvement de résistance et de protestation. Cf. la lettre apocryphe de l’émir Omour-beg au pape Clé-
ment VI (appendice).
(3) Villani. (R. I. S., XIII, 918-919).