‹ le pape clement vi et les affaires d'orientChapitre 11 sur 31 · NES · texte numérisé non relu

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d’entre eux s’embarquèrent à Venise, avant le dauphin de Viennois. On sait cependant qu’à Bologne, où il a passé plusieurs jours, Humbert est reçu en grande solennité, et qu’il arme chevaliers plusieurs habitants de la ville. Après son départ, et durant tout l'hiver 1345-1346, d’autres bandes de Bolonais se mettent en route pour l'Orient (1). C’est à Venise surtout qu'Humbert et sa suite prolongent leur séjour (octobre 1345). Le 15 novembre, le pape, répondant à une requête du dauphin, l’autorise à n'être à Négrepont qu’à la Noël (2). Avant de quitter Venise, le « capitaine général » envoie encore à Avignon l’archevêque récemment nommé de Mitylène, chargé par le pape de prêcher la croisade, pour régler avec Clément VI certains détails de la campagne, et demander l’envoi de nouvelles galées (3). Tandis qu'Humbert, enfin parti vers le sud, va rejoindre près des îles Iéniennes une partie. de ses compagnons d’armes, auxquels par avance il a donné rendez-vous (#), le pape prend de nouvelles mesures, pour assurer la durée de la croisade. L’impôt extraordinaire ou décime sur les biens ecclésiastiques sera exigible pendant cinq ans, au lieu de trois (ÿ). Malgré le départ des troupes, fournies par diverses communes italien-

(4) Cron. di Bologna (id. XVIII, 393-399).

(2) Valbonnais a publié un acte du doge de Venise, qui reçoit Humbert au nombre des « nobles citoyens et fidèles de la ville ». (Mém. pour l’hist., du D., n° 221). La date du /4 septembre n’est pas très sûre : au reste Humbert a pu être reçu citoyen de Venise, avant son arrivée dans la ville. Les chroniques italiennes, précédemment citées, prouvent qu'Humbert n’est pas à Venise avant le mois d’octobre La lettre de Clément VI (15 novembre) se trouve au Reg. 170, fol, 2. Humbert, au moment de s'embarquer, écrivit aux habitants de Zara, révoltés contre Venise, pour les inviter à se soumettre : les Vénitiens furent médiocrement satisfaits de cette tentative de médiation, faite à leur insu. (Honwm,. Slav. merid., II, p. 327).

(3) Reg. 139, n° 909. Cf, Preuves de l’histoire du Dauphiné, Il, 528.

(4) Ul. Chevalier, Choix de doc. hist. inéd. sur le Dauphiné, p. 99.

(5) Reg. 169, fol, 2y0 et 170, fol, Av°,

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nes, Clément VI juge que les secours envoyés ne sont pas suffisants : et il réitère ses instances aux gens de Gênes, de Pise, d'Ancône, en cherchant à les convaincre que la puissance d'Humbert et l’importance de son expédition rendent le succès très probable (1).

Mais si les Gênois, entr’autres, se montrent peu disposés à faire cause commune avec les Vénitiens et les gens de Chypre, c’est que, pour eux, les adversaires musulmans les plus dangereux sont les Tartares de Crimée, et non les Turcs d'Asie Mineure. Précisément la ville de Caffa avait été récemment occupée par les Tartares, qui en avaient chassé les marchands latins, en grande majorité Gênois. Le bruit en était venu à la cour d'Avignon, à peu près vers l’époque où Humbert quittait Venise. Aussitôt Clément VI envoie un courrier à Humbert, et l’engage, en termes d’ailleurs assez vagues, à diriger ses forces du côté de Caffa, si ses moyens le lui permettent (2). On voit, par ce simple avis, quelles illusions se faisait la cour d'Avignon sur la puissance du dauphin.

Le pape ne fut informé que le 30 avril 1346 de l’arrivée du dauphin à Négrepont (3). Quelques semaines plus tard, il renvoyait en Orient l'ambassadeur d'Humbert, le chanoine Barthélemy « de Thomariis » avec plusieurs lettres importantes, adressées à Humbert, au vice-légat François de Crète, au roi de Chypre, au grand-maître des Hospitaliers, à l’impératrice de Byzance (#).

(1) Reg. 139, n°° 998 et suiv. Lettre à la commune de Pise du 15 février 1346. (Documenti.. delle citta toscane, éd. Müller, p. 114 : la date donnée par l'éditeur (1345) est inexacte). À

(2) Reg. 169, fol. 2.

(3) Reg. 140, n° 423. Cf. Valbonnais, Mém., etc., n° 229, Raynaldi, 1346, LXIV et s.

(4) Reg. 140, nos 123-125 et s. (Lettres du 15 juin 1346). Barthélemy est chanoine de l'église de Smyrne et vicaire de l’archevêque François de Crète.

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La conclusion principale, qui résulte de ces divers documents, c’est que le « capitaine général » de la croisade, une fois dans l’Archipel, avait passé le plus clair de son temps à entamer toutes sortes de négociations (!). Il entrait en pour-. parlers avec les Catalans d’Attique, qui s’engageaient à fournir un certain nombre de cavaliers et de piétons ; et il suppliait le pape de lever enfin les sentences d’excommunication qui, depuis tant d'années, pesaient sur les rivaux heureux de Gautier de Brienne. D'autre part le chef des galères vénitiennes de la ligue, Nicolas Pisano, accompagné de Pierre de la Palu, était allé à Byzance, et avait eu avec la régente Anne un important entretien sur l'affaire de l'union des églises. Humbert espérait profiter des bonnes dispositions de la cour byzantine, pour se faire céder temporairement l’île de Chio, dont il prétendait faire une base d'opérations (?).

En faisant part à Clément VI de ce projet, il affirmait avoir déjà obtenu de la régente une réponse favorable, mais il demandait au pape d'intervenir à son (our, pour appuyer sa requête. Il s’engageait à ne pas garder l’île plus de trois ans, et à reconnaître expressément la souveraineté byzantine. Aussitôt Clément VI se fait l’auxiliaire docile des plans de son « capitaine général. » Il écrit à la régente Anne, pour la rassurer sur les intentions du dauphin Il recommande à ses agents en Orient, le vice-légat de Crète, les archevêques latins de Patras et de Thèbes, de veiller à faire respecter les

(1) On doit signaler cependant une bataille navale sur les côtes de l’île de Lesbos, en février 1346 : 26 navires turcs auraient été brûlés par les Latins, aux ordres d’Humbert. (Ist. Pistol., R. I. S., XI, 514).

(2) Reg. 140, ne 125 (à l’impératrice de Byzance) ; n°° 137-438 (à Nicolas Pisano et à Pierre de la Palu). Sur les pourparlers du dauphin avec les Catalans, cf. Gre-

gorovius, Geschichte der Stadt Athen, t. IL, p. 91, 133. Un oncle du dauphin, Gny de la Tour, avait offert ses services aux Catalans, en 1314).

droits de Byzance (1) : il ne faut pas qu'Humbert suive l'exemple des Zaccaria ; l'occupation de Chio, consentie par la cour byzantine, sera tout-à-fait provisoire ! On devine les . dessous de cette affaire, et il n’est pas téméraire d’apercevoir, derrière le dauphin, ambitieux, vaniteux et indécis, l'influence de ses conseillers vénitiens : les Latins de Smyrne, harcelés sans cesse par les Turcs, enfermés dans un étroit espace, veulent exploiter la faiblesse des Byzantins et la faveur momentanée du parti de la cour, pour s'installer dans l'île fertile et riche d’où leurs rivaux Gênois ont été chassés, quelques années avant la guerre civile ; et le port de Smyrne, où sont venus s'établir plusieurs marchands ou colons des possessions vénitiennes (2), ne pourra être mis en valeur que si l on occupe, en même temps, dans le voisinage, les anciennes possessions gênoises.

Mais les Gênois étaient sur leurs gardes ; tandis qu'Humbert perdait un temps précieux à négocier avec la cour byzantine, à échanger des lettres avec la cour d'Avignon, une grande expédition se préparait à Gênes. Le 3 mai 1346, une flotte de 30 vaisseaux, commandée par Simon Vignosi, quittait la ville, et se dirigeait vers l'Orient (3). Il s'agissait avant tout, disait-on, de reprendre Caffa aux Tartares, et de défendre les intérêts des chrétiens dans la mer Noire. La flotte de Vignosi arrive à Négrepont dans les premiers jours de juin : elle rencontre celle d’Humbert, compo-

(1) L. c., n°5 129-130. Le légat devra recourir, au besoin, à toutes les peines et sentences, tant spirituelles que temporelles. contre quiconque « ipsam imperatricem, officiales, procuralores, gentes ac ministros ac subditos suos impedirent, molestarent vel vexarent. ».

(2) Cf. supra, p. #1. Hist, Rom. frag. (Ant. 1t., III. 353) : les gens qui arrivent à

Smyrne après l'occupation des Latins, viennent de Modon, de Coron, de Malvoisie. (3) Ann. Gen. (R. I. S., XVII, 1087).

sée de 26 navires, et prête à cingler vers Smyrne. Les Gênois apprennent vite — peut-être les soupconnaient-ils déjà — les projets d’'Humbert sur Chio. Le dauphin, se voyant découvert, cherche à corrompre Vignosi, en lui promettant un fort subside, s’il veut bien joindre ses galères à celles de la ligue. Le Gênois dédaigne ces offres, tandis que certains de ses compagnons, vrais pirates, dépouillent le malheureux Humbert « d’une partie de ses chevaux, joyaux, harnais et autres biens » (1). Après cet exploit, la flotte gênoise se dirige en toute hâte vers Chio; et l'ironie du destin fait arriver Vignosi en vue de l’île qu’il va reprendre aux Grecs, le jour même où le pape écrit à la régente de Byzance pour la prier de faire bon accueil à la requête d’'Humbert (2).

D'ailleurs les Gênois, voulant ménager la population grecque de l’île, affectent, eux aussi, le plus grand respect pour les droits de l’Empire. Ils se présentent comme les défenseurs de la suprématie byzantine, menacée par les perfides desseins du dauphin. L'état de guerre où se trouve l’Archipel risque de faire tomber l’île entre des mains étrangères, aussi odieuses aux Grecs qu'aux Gênois eux-mêmes — allusion peu déguisée aux Vénitiens (3). Si les gens de Chio veulent bien accepter pour défenseurs un petit nombre de marins génois, ceux-ci sé feront fort d'arrêter Humbert. Mais ces offres fallacieuses n'ayant aucun succès, Vignosi se décide

(1) de Pétigny. Art. cité, p. 284.

(2) Le 15 juin. Ann. Gen., !. c., 1088. (Cf. supra, p. 69, n. 4).

(3) Cf. l'acte du 26 février 1347 sur l'organisation de la « Mahone » ou compagnie commerciale des Gènois de Chio «invenerunt quod propter conditiones guerraram in dictis partibus vigencium cum inimicis fidei christiane et maxime insulani Syi devenire debere in extraneas nactiones Januensibus et Januensium nactioni et Romeorum seu Grecorum odiosas. » (Liber jurium reip. Gen. Hist. Patr. Mon. t. VIT, 558).

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à attaquer la capitale de Pile ; il faut croire que les Grecs indigènes redoutaient fort de retomber sous le joug gênois : car ils se défendirent, pendant plus de deux mois, avec une singulière énergie, alors que la cour byzantine, n'ayant plus ni vaisseaux ni argent, était incapable de leur porter secours. Une fois maître de Chio, Vignosi attaque la nouvelle Phocée, et malgré la présence d’auxiliaires turcs, appelés par une partie des Grecs, il réussit à occuper la ville (1).

Qu’étaient devenus, pendant ce temps, les vaisseaux de la ligue et le « capitaine général » de l’armée chrétienne ? Il semble que les Vénitiens aient tenté d’abord, avant l’arrivée des croisés, de négocier avec Omour-beg, qui avait transporté. sa résidence à Altoluogo. IIS voulaient se faire céder le chàteau fort, qui dominait la ville de Smyrne (2). Omour-Beg, raconte le chroniqueur romain, redoutait fort peu la prochaine arrivée d’'Humbert, que lui annonçaient les ambassadeurs vénitiens. « Parmi les chrétiens eux-mêmes, je compte, lui fait dire l’auteur italien, deux précieux amis : le guelfe et le gibelin ». Nous savons, en effet, que l’armée d'Humbert fut d’un médiocre secours aux Smyrniotes. Entre les croisés et les Turcs, il y eut sans doute, aux environs de Smyrne, plusieurs combats, auxquels fait allusion Philippe de Mézières, dans sa chevalerie de la Passion (3). Pilati, secrétaire du dauphin, raconte qu’en septembre 1346 on recut à Grenoble des nouvelles d’'Humbert : il avait battu les Turcs, et en avait

(4) Lib. jurium, L. c. Ann. Gen. L. c., 1088. Nic. Greg., XV, 6, p. 765. Cantac., II; 95, p. 583.

(2) Hist, Rom. fragm., !. c., 371.

(3) Ms. 2251 (bibl, de l’Arsenal}), fol. 12v°-13. Philippe de Mézières ne parle pas d'une victoire de Smyrne que gagna le dauphin (comme le dit M. Jorga, /. c.,

p. 55), mais il fait une allusion très vague à deux batailles livrées aux environs. «le dauphin lors estant a Smirne ».

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tué un grand nombre ; mais plusieurs des chevaliers dauphinois qui l’entouraient avaient péri (1). Nous voyons par ce. texte que les vaisseaux d’Humbert, partis de Négrepont, ont suivi d'assez près ceux de Vignosi ; ils arrivent à Smyrne au moment où les Gênois commencent le siège de Chio. En tous cas, les batailles livrées par Humbert aux environs de Smyrne n’ont eu aucun résultat : et la preuve, c’est que la forteresse de l’ancienne acropole reste occupée par les Turcs et que le dauphin, quelques semaines plus tard, se retire à Rhodes, malade et découragé. Il est impossible de savoir à quel chiffre s'élevait, dans cet été de 1346, l’armée latine, réunie à Smyrne. Il en était venu, au dire d’un chroniqueur, non seulement de France et d'Italie, mais aussi d'Allemagne et de Picardie ; toutes ces bandes diverses, jointes aux hommes d'armes dauphinois, ont pu former 15.000 hommes (2). Mais cette petite armée, obligée de combattre en plein été, souffre terriblement de la chaleur et de la sécheresse ; elle est bientôt décimée par la maladie, et les soldats meurent « comme des moutons.» La ligue navale est déjà menacée de dissolution par la rivalité des Vénitiens et des Hospitaliers (3) Plusieurs croisés latins ont repris la route du retour ; ainsi les gens de Pérouse sont rentrés dans leur ville dès le mois de septembre 1346 (*).

Cependant le dauphin, à peine remis de sa maladie, écrit à Clément VI que les Turcs proposent une trève honorable, et

(1) Pilati Memor. (Valbonnais. Preuves de l'hist. du Dauph., t. I, p. 624).

(2) Hist, Rom. fragm. L. c., 371.

(3) Le grand maître de l'Hôpital s’opposait à l'entrée de navires vénitiens dans le port. (Hist. Rom. fragm., id.)

(4) Cf. extraits d’une chronique de Pérouse dans Archivio Stor. Ital. (1850), t. XVI, {re p., p. 142. Cf. l'impression pessimiste d’un autre chroniqueur italien : breviarium Ital. hist. (R. 1. S., XVI, 283).

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