‹ le pape clement vi et les affaires d'orientChapitre 27 sur 31 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Avant le pontificat de Clément VI, les papes d'Avignon, dans leur politique orientale, restent étroitement unis aux rois de France ; c’est d'accord avec eux qu’ils préparent des projets de croisade, ou qu’ils négocient avec les Byzantins. Mais l'ouverture de la guerre de Cent ans oblige les Valois à se détourner, pour longtemps, des rêves orientaux ; et la papauté, pour rester fidèle à sa mission de puissance universelle, doit agir en Orient, sans l’appui des Valois. Le conflit des deux tendances apparaît déjà sous Benoît XII: le pape se rend compte, mieux que Philippe VI et avant lui, qu’il est impossible au roi de France de poursuivre une politique orientale. Ne voyant pas les moyens d’agir seul, sans sôn allié naturel, Benoît XII se réserve et s’abstient. Son successeur Clément VI, aussi dévoué que personne aux Valois, est amené par les circonstances à se passer de leur concours et à reprendre, par d’autres moyens, les grands projets de Jean XXII. Tandis que son influence est diminuée en Occident par la force croissante et la rivalité des dynasties nationales, il trouve en Orient un terrain plus favorable à l’action du Saint-Siège. Les États latins de Chypre et d'Arménie, les débris de l’ancienne « Romanie » du xt siècle, dispersés au milieu des Grecs et des infidèles, se tournent naturellement vers le pape, dont le prestige est resté, pour eux, plus

grand que pour les fidèles d'Occident. D’autre part, les Vénitiens, qui depuis la chute de l’Empire latin travaillent obstinément à relever leur puissance commerciale et maritime, ont besoin de l’appui du Saint-Siège et le poussent à inter- venir, quand ils se voient trop faibles, pour faire face, en même temps, à la piraterie turque, aux ambitions gênoises et aux intrigues byzantines. D'accord avec eux, Clément VI, dès le début de son pontificat, poursuit une double tâche : former entre Venise et les Latins d'Orient une fédération maritime assez forte pour mettre un terme aux ravages des corsaires turcs et, s’il se peut, les chasser de l’Archipel ; profiter de la faiblesse des Byzantins et des intérêts communs, qui les unissent aux Latins, clients du Saint-Siège, pour obtenir d'eux, sans modifier le statu quo politique, l’abjuration du schisme.

Dans l’histoire de la croisade au xiv° siècle (!), on a justement distingué deux périodes : celle des plans théoriques et des projets, qui va jusqu’en 1350, — celle des efforts plus actifs, des grandes expéditions, dans la seconde moitié du siècle. L'époque de Clément VI forme une transition naturelle entre ces deux périodes : ce pape est le premier qui arrive à mettre en pratique les projets de l’ère précédente. Mais les résultats obtenus sont encore bien médiocres, et les espérances des premières années aboutissent à de cruelles déceptions. La croisade du dauphin Humbert n’est qu’une expédition inutile, se terminant par une piteuse retraite. Cependant la ligue navale formée par le Saint-Siège avec Venise, Chypre et les Hospitaliers, a fait œuvre utile, et

(1) De La Ville le Roulx, La France en Orient au XIVe siècle,

Moose

l'efficacité de son action n’est pas contestable. En occupant le port de Smyrne, elle donnait aux Latins, sur le littoral asiatique, un solide point d'appui, qu’ils réussirent à garder jusqu’au début du xv° siècle. Sans détruire complètement la piraterie turque, la ligue latine en avait singulièrement diminué la puissance. Plusieurs années après la mort de Clément VI, un écrivain byzantin rappelait aux Grecs quels services leur avait rendus la conquête de Smyrne et combien de captifs chrétiens la flotte des Latins avait pu délivrer. « Dans ce port, se rassemblait autrefois une flotte innombrable de barbares ; et tant que vivait l’émir (Omour-heg), on pouvait s'attendre à tous les maux » (!). Par l'intervention du Saint-Siège et de ses alliés, les chrétiens de l’Archipel et des îles échappaient au péril de la «thalassocratie » turcomane. Mais le triomphe des Latins sur mer fait contraste avec l’impuissance de leurs troupes, dès qu’ils s’éloignent du rivage. Même à Smyrne, ils sont incapables d'occuper autre chose qu'une bande étroite de littoral ; ils concentrent toutes leurs forces dans la défense de la ville basse et du port, protégés par une nouvelle citadelle. Cependant le prestige politique du Saint- Siège est tel, que les Grecs de Philadelphie, la seule ville d'Asie Mineure qui ait réussi à garder son indépendance, veulent être, comme les Smyrniotes, les vassaux de l’Église : vers la tin du pontificat de Clément VI, le clergé et le peuple de Philadelphie envoient une ambassade à Avignon, et offrent au pape de reconnaître sa suprématie temporelle, à condition qu’il leur envoie des secours contre les Turcs (?).

(4) «O EGvroc, oddèv rGv xaxdv avéArioroy àv » (discours de Demetrios Kydones,

Patr. gr. CLIV. 981).

(2) Lettre d’Innocent VI (successeur de Clément VI) au clergé et au peuple de

la ville de Philadelphie (Reg. Vat. 235, fol. 26 v°).

Les négociations de Clément VI avec l’Empire byzantin se poursuivent durant tout le pontificat, soit qu'il traite, pendant la guerre civile, avec la régente Anne de Savoie, soit qu’il reprenne ensuite les mêmes projets avec l’empereur Cantacuzène. Les deux partis qui se disputent le pouvoir à Byzance recherchent, l’un après l’autre, l’alliance du Saint-Siège et de ses clients latins. Dès lors Clément VI, se croyant assez fort pour imposer ses conditions, se flatte d'obtenir des Grecs, en échange de son alliance, la reconnaissance de la primauté Romaine, et l’union des églises par la soumission au Siège de Pierre. Il continue ainsi la politique que Jean XXII avait inaugurée avant lui, en renonçant à soutenir les projets de conquête latine, pour s'entendre directement avec l’Empire byzantin. C’est le retour aux tentatives d’union, dont le succès éphémère, à la fin du x° siècle, avait été suivi d’une nouvelle rupture. Clément VI réussit mieux que Jean XXII, et peut pousser plus loin les négociations : jamais depuis l'échec de l’union, les relations n’ont été aussi étroites et aussi amicales entre le Saint-Siège et la cour byzantine. Tandis que les victoires de la ligue latine ont relevé, aux yeux des Grecs, le prestige du pape d'Avignon, la décadence fatale des Angevins rend l’accord plus facile. Les efforts de Cantacuzène pour relever, dans la péninsule des Balkans et en Grèce, la puissance territoriale de Byzance, ne trouvent plus d’obstacle du côté des Latins. Le rival le plus redoutable du basileus est le roi des Serbes, plus indépendant, vis-à-vis du Saint-Siège et des Latins, que le maître de Constantinople.

Mais si fortes que soient les raisons qui rapprochent Byzance du Saint-Siège, elles ne peuvent triompher des préventions séculaires. La puissance des Latins n'est plus assez

menaçante pour que l’empereur se résigne, afin d'obtenir leur alliance, à reprendre l'essai malheureux de Michel Paléologue ; et l'échec encore trop récent de la politique d'union n’a fait qu’accroître la méfiance du clergé grec, en face des prétentions romaines. Le pape se fait illusion à la fois sur la faiblesse des Grecs et sur les chances de succès des partisans de l’union, des « hurivgsoves ». Ses tentatives, il est vrai, ne sont pas restées sans résultats, au moins à la cour byzantine. En 1355. l’empereur Jean Paléologue promet à l'archevêque latin de Smyrne, représentant du pape Innocent VI, de se soumettre à l’Église Romaine (1). Plus tard de nouveaux désastres le décideront à se rendre lui-même à Rome, au temps d’Urbain V, et à faire une profession de foi catholique. Mais l’Église byzantine n’est pas à la merci du pouvoir impérial, autant qu’on se l’imagine à la cour d'Avignon, et si l’union échoue à Byzance, au xIv° siècle comme au x, C'est moins par la mauvaise volonté des empereurs que par leur impuissance à entraîner avec eux le clergé orthodoxe.

Dans son effort pour unir ensemble, contre les Turcs, les Latins de l’Archipel, de Rhodes et de Chypre, le grand obstacle, qui arrête Clément VI, est le conflit de Gênes et de Venise. La « Sainte-Union », qui obéit au légat pontifical, n’est en réalité que la ligue des puissances navales de second ordre, y compris Venise ; et cette ligue se brise d'elle-même, dès que Venise veut employer toutes ses forces à la destruction de la puissance gênoise. Cette guerre violente, qui se poursuit partout, en Orient comme en Occident, sur mer .

(4) Theiner et Miklosich, Monwm. spect. ad unionem ecclesiarum, p. 29,

éothme sur terre, condamne à l'impuissance les projets, ébauchés par Cantacuzène, approuvés par Clément VI, en vue de l'union des églises. — D'autre part, c’est le besoin de trouver chez les Latins eux-mêmes un contre-poids à l’ambition gênoise qui a poussé Cantacuzène à se rapprocher de la curie. Les discordes entre Latins, contre lesquelles se heurte vainement la volonté pacificatrice du Saint-Siège, sont fort utiles à la politique byzantine. Il reste donc, malgré les apparences, une divergence d'intérêts trop grande entre le Saint-Siège et Byzance, pour que l’accord superficiel des deux souverains puisse aboutir à un résultat efficace. Toutes les protestations d’amitié qu’ils échangent n’empèchent pas qu’ils ne poursuivent, l’un et l’autre, un but très différent : pour réaliser un jour l’union des églises, Cantacuzène veut d’abord un Empire byzantin puissant et respecté; au contraire, Clément VI ne compte que sur la faiblesse actuelle de cet Empire, pour l’amener à reconnaître, sans retard, la primauté romaine.

En étudiant les relations de Clément VI avec l'Orient byzantin et latin, nous avons vu par quels moyens se conserve, dans l’Archipel et dans la Méditerranée orientale, la puissance religieuse et politique de l’Eglise romaine de nation française, établie à Avignon. Par ses légats et ses missionnaires, par lé clergé latin local, autant que par les Hospitaliers de Rhodes, et les Etats de Chypre et de Petite-Arménie, la papauté peut jouer encore, semble-t-il, un rôle de premier ordre. Mais déjà, le lien, qui par elle subsiste entre les colonies latines, débris de la Romanie du XIII siècle, et les derniers Etats latins, fondés par les croisés, menace en bien des points de se rompre ; les mêmes causes, qui ont entraîné

la décadence politique du Saint-Siège en Occident, préparent la dissolution de la chrétienté latine orientale. Quelle que soit l’activité des missionnaires et des diplomates pontificaux, ils ne peuvent plus dissimuler la faiblesse du Saint-Siège. Le royaume des Arméniens de Cilicie commence à se détacher de l'Occident, qui l’abandonne ; et le sentiment national, surexcité par une lutte désespérée contre l’Islam, se retourne avec violence contre la tyrannie des « Latinisants ». On se demandera du moins si la curie, impuissante à susciter une nouvelle croisade, ne peut mettre au service des chrétiens orientaux les réserves de son trésor. En fait les ressources

financières de la papauté ne suffisent plus aux tâches mul- | tiples que lui imposent à la fois ses traditions et ses abus, les besoins du gouvernement de l’Église et le luxe d’une cour. fastueuse. Clément VI est un pape généreux et volontiers prodigue : mais ne sachant rien refuser aux membres de sa

famille, au roi de France (1), il dépense tant d’argent autour dé lui qu’il devient fort parcimonieux, quand il s’agit d’envoyer des subsides au-delà des mers.

L'histoire de ce pontificat nous montre, par un contraste saisissant, comment se continuent, dans l’Église occidentale, les rêves orientaux, qui font, en quelque sorte, l’âme commune de la chrétienté latine, — et quels obstacles leur opposent les rivalités commerciales, politiques, dynastiques. Dans cette cour brillante d'Avignon, si éloignée des temps héroïques de Grégoire VIT et d’Urbain IL, le poids toujours croissant des intérêts et des ambitions terrestres ne fait pas disparaître l'idéal traditionnel. Au contraire, le péril de

(4) Sur les prêts de Clément VI au roi de France. V. art. de Faucon (bibl. de l'Ecole des Ch., 1879, t. XL, 570).

l’hégémonie turque dans l’Archipel, s’il fait dévier dans une direction nouvelle l’idée antique de la croisade, la rend, pour ainsi dire, plus actuelle, et fait renaître, en même temps, l'espoir de réconcilier, dans un commun effort, Grecs et Latins. Dans la pensée du Saint-Siège, il y avait toujours eu lun lien étroit entre les deux rêves orientaux : la croisade Let l’union des Églises ; mais dans la réalité, il n’était guère possible de poursuivre l’un sans abandonner l’autre. Seule une expédition contre le soudan d'Égypte, en faveur des Arméniens de Cilicie, eût été conforme à l’idéal ancien de la croisade; mais outre ses difficultés particulières d'exécution, elle n'offrait, ni pour les Byzantins, ni pour les Latins de l’Archipel, aucun intérêt immédiat et directement visible; et les uns comme les autres préféraient, à tous les risques d’une lutte incertaine, les avantages connus des négociations pacifiques.

Vers le milieu du xrve siècle, en Orient comme en Occident, ce sont surtout des conflits économiques ou des conflits de souveraineté, qui, en dissolvant la chrétienté, affaiblissent l’action politico-religieuse du Saint-Siège. Les passions religieuses ou théologiques, bien que toujours violentes,ne jouent en réalité qu’un rôle secondaire ; elles ne prennent une particulière intensité que dans les pays où une nation lutte désespérément pour l'indépendance, comme en Arménie. Sur toutes les côtes de l’Archipel, dans les îles, à Chypre, comme parmi les Hospitaliers de Rhodes, des hommes de toutes nations sont mêlés les uns aux autres. Mais entre les Gênois et les Vénitiens, par exemple, règne une hostilité plus grande qu'entre les Italiens de toute origine et les Byzantins. Les préventions séculaires, qui séparent Grecs et Latins,

sit let dits TEA

s’atténuent beaucoup dans tous les pays, où ils sont liés par des rapports multiples. Les mêmes relations de bon voisinage s’établissent, par la force des choses, entre chrétiens (Latins ou Grecs) et musulmans, — en dépit des anathèmes ecclésiastiques. On sait, d’ailleurs, que dès l’origine des croisades, et auparavant, lors de l’établissement des Sarrasins sur les côtes de l'Italie méridionale, le même fait s’observe. Les hommes d’Église, eux aussi, sont amenés, par le jeu de la politique, à des concessions semblables ; et les diplomates pontificaux, depuis longtemps établis en Orient, se montrent d’érdinaire plus conciliants que ne le voudrait le Saint-Siège. Mais quelles que soient les entraves de toute sorte qui rendent presque impossible l’exécution des grands desseins traditionnels, repris par les papes d'Avignon, on ne peut pas dire que pour les hommes du x1v® siècle ces rêves orientaux soient des chimères ; les illusions des contemporains sont plus grandes qu’on ne peut l’imaginer, à plusieurs siècles de distance.

Page 1