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CHAPITRE VIII

AFFAIRES SECONDAIRES RAPPORTS AVEC L'ACHAÏE LATINE ET LA SERBIE DERNIÈRES LETTRES AUX TARTARES

On peut dire qu’en Orient l'attention de Clément VI est attirée surtout sur les rapports des puissances maritimes chrétiennes avec les Turcs d'Asie Mineure ; le problème politique oriental, aux yeux de la cour d'Avignon, est une question d'équilibre entre les forces rivales, qui se disputent la possession de l’Archipel et les côtes occidentales ou méridionales de l’Anatolie. Au contraire, les changements intérieurs, qui transforment si profondément l’état de l’Asie Mineure ou de la péninsule des Balkans, occupent fort peu la curie. D'ailleurs, qui se doute, dans l’Europe occidentale, aussi bien à Venise et à Gênes qu’à Avignon, des progrès menaçants de la puissance ottomane? Pour les Byzantins eux-mêmes, Orkhan n’est qu’un rival des anciens émirs, dont le voisinage est parfois inquiétant, mais qu’on s’imagine pouvoir aisément contenir, autant par la diplomatie que par les armes. Quant aux changements que provoquent, dans la péninsule des Balkans, les victoires du roi de Serbie, Étienne Douchan, la cour d'Avignon en est, sans doute, mieux informée. Comment se fait-il cependant que les affaires balkaniques tiennent si

peu de place dans les lettres de Clément VI, et que l’action du Saint-Siège, si importante sur les côtes de l’Archipel, apparaisse à peu près insignifiante, depuis la Morée jusqu’au Danube ?

I. — La principauté d’Achaïe, après être restée jusqu’à la fin du xnre siècle la plus forte citadelle de l'influence latine dans l’ancienne « Romanie » (!), créée par la 4e croisade, était déjà vers la fin du règne d’Andronic III, contemporain de Benoît XII, fortement entamée par les Byzantins (2). Si la guerre civile avait arrêté, pendant quelques années, les progrès du despotat byzantin de Misithra, les Latins étaient déjà trop faibles et trop divisés pour que cet effacement momentané de leurs rivaux pût favoriser un relèvement de la puissance angevine. Au contraire, l'anarchie latine, depuis 1341, ne fait que se développer davantage, et la dynastie régnante est de plus en plus méprisée par ses vassaux. Le Saint-Siège remplit, en quelque sorte, un devoir traditionnel, en cherchant à sauver de la ruine cette maison d’Anjou-Tarente, qui n’a plus guère d’autre richesse que ses titres, depuis qu’elle joint l'empire nominal de Constantinople à la principauté d'Achaïe. A la mort de Catherine de Valois (1346), les deux titres passent à son fils Robert, qui, quelques mois plus tard, épouse, avec une dispense spéciale de Clément VI, Marguerite de Bourbon, veuve de Guy de Lusignan, fils aîné du roi de Chypre (3).

(1) Norden, das Papsttum und Byzanz, p. 596.

(2) CE supra, p. 16.

(3) Du Cange, hist. de l'emp. de Const. (éd. Buchon), Il, 232. Hopf., . c. p. 433- 436. Reg. 141, n° 126 (lettre du 4 juillet 1347). Dans une autre lettre, la même princesse est appelée Marie de Bourbon (Reg. 139, n° 1130 : 30 avril 1346. Le pape demande au roi de Chypre de laisser rentrer en France sa belle-fille).

Mais le malheureux Robert est si incapable de rien tenter en Achaïe, qu’il peut à peine soutenir son rang, à la cour de Naples, où il passe une grande partie de sa vie. Déjà, bien avant la mort de Catherine de Valois, Clément VI avait fait appel à la générosité des deux reines de Naples, Sanche et Jeanne, en faveur de ce parent pauvre (!). Aussi voit-on les barons d’Achaïe, vers la même époque, se tourner vers d’autres suzerains ; deux rivaux, en effet, contestent les droits de Robert de Tarente, comme prince d’Achaïe, et semblent, au premier abord, mieux disposés à les faire valoir : Jacques de Savoie et Jacques de Majorque qui, l’un et l’autre, peuvent invoquer leur parenté avec les dernières descendantes de la famille des Villehardouin (2). Jacques de Savoie put croire, pendant quelques mois, qu’il aurait, pour une expédition en Morée, l’appui du roi de Hongrie; mais l'accord, un instant conclu (15 août 1346), ne dura pas longtemps, et Jacques renonça bientôt à ses projets (3). Quant au prétendant de Majorque, il avait reçu, dès 1344, une importante députation des barons latins, qui s’engageaient à le reconnaître pour leur seigneur et maître (#). Nous ignorons s’il y eut vraiment, à la suite de cet appel, une tentative d’expédition.

Cependant une autre disgrâce vint frapper bientôt la maison angevine : au début de l’année 1348, le prince Robert, « empereur de Constantinople », fut fait prisonnier par les

(1) Lettre du 14 novembre 1343. (Arch. Sior. Nap., XXI, 26). L (2) Jacques de Savoie avait reçu le titre de prince d’Achaïe de son père Philippe, veuf d'Isabelle de Villehardouin. Jacques de Majorque, fils du roi Ferdinand, était le petit-fils, par sa mère, de Marguerite de Villehardouin, sœur d'Isabelle (Du Cange et Hopf. L. c.).

(3) Hopf., /. c., p. 435. Du Cange, L. c.

(4) Du Cange, ({. c., Il, 224.

Hongrois, qui occupaient alors le royaume de Naples et emmené en Hongrie, avec d’autres princes de la famille royale. Clément VI intervient alors, soit pour obtenir le plus promptement possible la mise en liberté de Robert, soit pour prévenir, en Achaïe, les intrigues de tous {ceux qui voulaient en finir avec la vaine suprématie du prince angevin. Le 7 mai 1348, le pape écrit à plusieurs barons latins d’Achaîïe, pour leur recommander de rester fidèles à leur suzerain prisonnier, de veiller à la garde de la principauté et de maintenir dans le devoir tous les sujets du prince. Or, parmi les seigneurs, auxquels s'adresse Clément VI, on retrouve quelques-uns des personnages, qui avaient fait appel, quelques années plus tôt, au prétendant de Majorque (1). On ne pouvait ignorer, à la cour d'Avignon, quelles influences rivales minaient, dans l’Achaïe latine, la domination angevine : c'était une raison pour que la curie redoublât de vigilance, en protégeant la dynastie, qu’elle regardait comme seule légitime. On sait d’ailleurs que, vers la même époque, la protection de la branche aînée, représentée par la reine Jeanne, ne donnait pas au pape moins de soucis.

Le 12 septembre 1348, Clément VI informait la femme du prisonnier, | « impératrice » Marie, de la tentative qu'il venait de faire, auprès de la cour de Hongrie, pour obtenir la mise en liberté de Robert (2). Mais jusqu’en 1352, le roi de Hongrie ne voulut rien entendre. Venise chercha aussi à intervenir, et prêta de l’argent aux Napolitains, pour payer (1) Reg. 141, n°° 1306 et s. Le même appel est adressé aux châtelains de Naupacte, Corinthe, S. Georges de Cephalonie ; à l'archevêque de Patras, aux évèques et aux chapitres d’Olon, Modon, Coron et Cephalonie. Cf. la liste donnée par Du

Cange (!. c., II, 224).

(2) Reg. 142, no 29%.

la rançon du prince, ou l'enlever de force aux Hongrois (!). C’est une lettre du pape, datée du 22 janvier 1352, qui nous apprend la libération de Robert (2). Mais ce n’était pas la bienveillance du pape, ni ses exhortations aux vassaux d’Achaïe, qui pouvaient rendre quelque prestige à un prince, depuis longtemps réduit à l'impuissance. D'ailleurs, dès 1348, le triomphe de Cantacuzène à Byzance annonçait la restauration de l'influence byzantine en Morée. Le nouveau basileus n'eut qu’à reprendre la politique déjà suivie vers la fin du règne d’Andronic IIT, et dont il avait été, comme premier ministre, le principal instigateur. Les divisions des seigneurs, les nouveiles attaques des corsaires turcs, favorisées par la guerre entre Venise et Gênes, servirent de prétexte à l’intervention byzantine : Manuel Cantacuzène, l’un des fils du basileus, fut envoyé en Morée, pour y rétablir l’ordre et constituer d’une manière plus solide la province, qu’il devait gouverner avec le titre de despote. Les seigneurs latins se rapprochèrent bientôt de Manuel, et durant plusieurs années, vécurent avec lui en bonne intelligence (?). Ces relations pacifiques entre le despote byzantin et les barons latins de Morée commencèrent donc à s'établir dans les dernières années de Clément VI, au moment où Cantacuzène cherchait lui-même à traiter avec la cour d’Avignon. il est utile de noter, à ce propos, que les efforts de Clément VI pour défendre les droits de Robert de Tarente en Achaïe étaient dirigés surtout contre ses rivaux latins, les Aragonais de Majorque, plus encore que contre les

(14) Commem. 1. IV, n°5 370-372 (30 janvier et 16 février 1351).

(2) Reg. 145, fol. 155 (lettre à Robert : le pape écrit qu’il vient de recevoir une ambassade du roi de Hongrie, lui annonçant qu'il va mettre en liberté les pri-

sonniers angevins). (3) Cantac. IV. 13, p, 85 et s. Parisot, p. 246.

Byzantins. D'ailleurs la suprématie angevine n'étant plus qu’une vaine apparence, C'était, pour le fils de Cantacuzène, une œuvre assez facile que d’attirer à lui, sans violence, les seigneurs latins, et par le prestige de sa force, de faire rentrer peu à peu l’Achaïe latine dans le despotat byzantin. Quelques années plus tard, on verra les vassaux d’Anjou et le despote s’allier ensemble contre les Catalans du duché d'Athènes (1).

La cour d'Avignon avait longtemps regardé comme des usurpateurs ces Catalans, maîtres de la Béotie et de l’Attique ; en les accablant de ses anathèmes, elle défendait, contre eux, les droits de la maison française de Brienne (2). Mais Gautier ‘ de Brienne était moins capable encore que les Angevins de reprendre son duché par la force. Depuis son dernier échec, en 1331 (3), sans renoncer explicitement à ses domaines d'Orient, il cherchait ailleurs, en Italie surtout, des compensations : appelé par les Florentins, qui le nommèrent (mai 1342) conservateur et protecteur de la commune, il demandait, d’autre part, au pape de lui confier le gouvernement de la Romagne (juin 1343) ; chassé bientôt de Florence, il alla batailler en France (#). Clément VI, satisfait d'apprendre que le duc d’Athènes était disposé à s'entendre avec les Cata-

(1) Cantac. IV: 13. p. 89.

(2) Le pape Benoît XII, sur la requête du patriarche latin de Constantinople, se déclarait prèt (en février 1347) à recevoir la soumission des Catalans. Raynaldi. 1341. LXXXII. Reg. 136, fol. 9, mais il fallut que Clément VI reprit l'affaire, et donnât l’ordre au patriarche de conclure la paix.

(3) Cf. supra, p. 22. En 1344, Gautier de Brienne déléguait encore un de ses officiers, pour occuper en son nom Argos et Nauplie : les Vénitiens consentirent à lui fournir des armes, à condition qu'il s'en servit, non contre les Catalans, mais contre les Turcs. (Hopf, /. c., 440).

(4) Reg. éd. Déprez. fase. I, col. 78. Du Cange, /. c., IL. 207. Hopf, L. c., 453. Gautier de Brienne prit une part active aux combats de la guerre franco-anglaise, et périt en 1356 à la bataille de Poitiers.

lans ({), ne paraît point s'être soucié autrement du sort de l’Attique. Il est le premier pape qui reconnaisse, en fait, la domination des Catalans, et comme ceux-ci s'engagent à prendre part à la campagne contre les Turcs (2), il consent à suspendre, contre eux, les sentences de ses prédécesseurs : cette amnistie, d’abord provisoire et conditionnelle, est devenue définitive par la force des choses.

IT. — Au reste, les Catalans d’Attique ne jouent plus à ce moment qu’un rôle secondaire et très effacé. Les Byzantins n’ont plus, depuis la Macédoine jusqu’au golfe de Corinthe, qu'un seul rival vraiment redoutable : le roi des Serbes, Etienne Douchan, qui profite de la guerre civile à Byzance, puis de la faiblesse des Latins en Epire et en Thessalie, pour reculer les bornes du royaume serbe, plus loin vers le sud qu'aucun de ses prédécesseurs (3). Du golfe d’Arta au golfe de Volo, il évince à la fois Byzantins et Latins ; en 1346, tandis qu’à Byzance le pouvoir impérial est âprement disputé entre deux factions, tandis qu’à la cour de Naples un obscur descendant de Charles d'Anjou continue de se faire appeler «mperator Constantinopolitanus », le roi des Serbes revendique pour lui ie titre impérial, et seul donne à ce titre une réalité. Quelle que soit à cette époque la lenteur des communications, par voie de terre, il n’est pas possible que le développement aussi rapide d’une telle puissance soit resté longtemps inconnu de la cour d'Avignon. La nouvelle des victoires

(1) Reg. éd. Deprez, fasc. I, col. 204. Reg. 62, fol. 43.

(2) Cf. supra, p. 70, Rayn. 1346, LXIV. Reg. 140, n° 123-130. Le pape charge les évêques de Patras et de Thèbes de prononcer l’absolution des Catalans. Ces lettres (du 13 juin 1346) semblent indiquer que les négociations engagées, en 1343, par le patriarche Henri n'avaient pas encore abouti.

(3) Hertzberg, Gesch. der Byz., p. 481.

d'Etienne Douchan dut arriver assez vite en Provence, soit par les Vénitiens, soit par la cour de Naples et par les Latins de Patras ou de Lépante. De bonne heure le roi des Serbes avait proposé son alliance aux Vénitiens contre leur rival commun, le roi de Hongrie (1). En avril 1350 « l’empereur de Serbie et Romanie, despote d’Arta et de Vlachie », envoyait une ambassade à Venise ; il offrait à la République de prendre part à la guerre contre Gênes, à condition que les Vénitiens voulussent bien ne pas l'arrêter dans sa marche vers Byzance (2). S'il pouvait entrer à Constantinople et y établir la capitale du nouvel Empire serbo-byzantin, il s'engageait à chasser les Gênois de Péra, au profit de Venise. Mais les Vénitiens étaient gens trop prudents pour se lancer en de telles aventures. Si leurs intérêts en Dalmatie les obligeaient à ménager le roi de Serbie, ils avaient plus d’une raison, pour ne pas rompre avec Cantacuzène. Étienne Douchan lui-même, quelques mois plus tard, renonçait à ses projets contre Byzance, et pour affermir sa domination dans la péninsule balkanique, consentait à faire la paix avec les Grecs (3).

En rappelant les relations du tsar serbe avec Venise, nous sommes conduits à nous demander s’il n’a pas cherché aussi une entente avec la curie., Quand Étienne Douchan, couronné

(1) En 13%, il conclut un traité avec Venise, au sujet de Cattaro, et déclare qu'il aurait volontiers fourni des secours aux Vénitiens contre les rebelles de Zara (Commem. 1. IV, n° 177. Monwum. spect. hist. Slav. merid., II, 278 289).

(2) Comme. 1. IV, n° 336. Monum. spect. hist. Slav. merid., III, 175. L'ambassadeur serbe propose au doge une entrevue avec son souverain sur le territoire de Raguse. Dès 1346, Etienne Douchan, en faisant savoir aux Vénitiens son couronnement comme empereur, sollicitait leur alliance « pro acquisitione imperii Constantinopolis ». Ils avaient répondu par un refus. (Monwum., 11, 326).

(3) Hertzberg. {. c. Cantac. IV, 21, p. 152. En avril 1349, l'ambassadeur vénitien, envoyé au roi de Serbie, doit lui offrir sa médiation, pour négocier un accord avec Cantacuzène (Mon. Sl., III, 419).

isar par le patriarche de Serbie, s’efforce d'assurer la soumission des Albanais et des Epirotes, il est très-possible qu'il ait tenté un rapprochement avec le Saint-Siège, pour mieux gagner à sa Cause le clergé latin d’Illyrie. Mais de cette tentative éphémère il n’y a qu’un indice assez vague, dans les lettres de Clément VI. Au début de l’année 1347, le pape vient de recevoir un rapport de l’évêque de Scutari, d’après lequel le roi de Serbie manifeste le désir de s’entendre avec la curie, et même de reconnaître l'autorité spirituelle du pontife Romain. Clément VI s’empresse d’adresser une lettre amicale

à Étienne Douchan, espérant provoquer ainsi l'envoi d’une | ambassade et des promesses plus précises de soumission (1). Il ne semble point que le tsar des Serbes ait répondu à ces avances du Saint-Siège, et l’on peut se demander si l’évêque de Scutari ne s’est pas fait illusion sur les sentiments du souverain. Ilest vrai qu’à ce moment même l’entrée triomphale de Cantacuzène à Byzance, mettant fin à la guerre civile, oblige Étienne Douchan à tourner toute son attention vers l’est. Pour lutter plus efficacement contre le basileus, il se présente aux populations grecques de la Macédoine, de la Thessalie et de l’Épire comme le défenseur de la plus rigoureuse orthodoxie (2). Déjà vers la fin du x siècle, quand la cour des Paléologues, et avec elle, une partie des Grecs de la capitale, penchent vers l’union des églises, c’est dans les provinces montagneuses de l’intérieur, dans les despotats indépendants de Thessalie et d’Epire que l’hellénisme intransigeant trouve

(4) Reg. 140, n° 1019 et s. Raynaldi. 1347. XXX (2 mars).

(2) Après s’être proclamé « Baotheds ‘Pwuaiwv », dit Nicéphore Grégoras (XV, 1, p. 747), il abandonne les mœurs des barbares, pour adopter celles des Byzantins. Il prend le diadème et les somptueux vêtements, attributs de la puissance impériale. Son attitude religieuse dérive du même principe.

ses plus solides défenseurs (1). C’est assez dire que dans ces régions, quel que soit leur souverain, l'influence du clergé grec orthodoxe, foncièrement hostile à la Rome latine, reste très forte. Tandis que le tsar des Serbes s'appuie sur l'Eglise byzantine, les petits princes slaves, ses voisins, menacés d’être absorbés dans ce nouvel Empire serbo-byzantin, s’eftorcent de développer la propagande latine : en 1347, le ban de Bosnie demande au pape, par l’intermédiaire des Vénitiens, l'extension des pouvoirs conférés au vicaire apostolique de Bosnie, un moine Mineur (2). Mais d’autre part, le cardinal Guy d'Auvergne, légat apostolique à Padoue, se plaint que le roi de Serbie oblige les catholiques de ses Etats à recevoir de nouveau le baptème, suivant le rite orthodoxe (3) ; il demande au doge et au roi de Hongrie d’intervenir en leur faveur (1350).

Cependant, à mesure que la conquête serbe s'étend et s’affermit, la propagande du clergé byzantin menace les positions occupées çà et là, sur la côte illyrienne, par le clergé latin. Le 1° septembre 1351, le pape s’adresse aux archevéques de Raguse et de Durazzo : il a entendu dire que les doctrines et les usages des Grecs schismatiques se répandent dans certaines régions « de la Serbie, de l’Albanie et de la Sclavonie ». Il se plaint aussi que certains archevêques et évêques agissent à leur guise, dans l’administration des sacrements, sans tenir compte des règles canoniques, et qu’une foule de moines, appartenant pour la plupart aux

(1) Norden, {. €., p. 585.

(2) Commem., 1. IV, n° 204. Mon. SÙ. II. 44%. Ce moine Mineur « Peregrinus de Saxonia » esl d’origine germanique. Venise cherche vainement à empêcher la

guerre entre le roi de Serbie et le ban de Bosnie (Mon. SI. III, 119-189). (3) Commem., 1. IV, n° 339. Mon. SI, III, 186.

ordres mendiants, se disent à tort délégués par le Siège apostolique pour prêcher la foi (1). Dans ces pays de montagnes, où le clergé local est habitué à la plus grande autonomie, l’action centrale du chef de l'Eglise et de ses représentants directs ne s'exerce qu'avec de grandes difficultés ; et cette anarchie ecclésiastique favorise les progrès de l’hellénisme byzantin.

Ainsi le tsar des Serbes se détourne de l'Eglise latine et du Saint-Siège, et les combat ouvertement, à l’époque même où son rival Cantacuzène cherche à obtenir l'alliance de Clément VI. L'empire de Douchan, fondé sur une puissance territoriale et militaire, très supérieure à celle du basileus byzantin, peut se passer, bien plus facilement, du concours des Latins ; il n’a point à redouter, autant que le basileus, l'hostilité de la curie. Cependant les luttes violentes entre les deux églises, soulevées par le conflit des deux propagardes, finissent aussi par affaiblir l'empire serbe : deux ans après la mort de Clément VI, le tsar Étienne Douchan enverra pour la première fois une ambassade officielle à la cour d'Avignon, pour lui promettre d'accorder la tolérance aux catholiques de ses États, et lui demander en échange le titre de capitaine général contre les Turcs (2).

III. — Au temps de Clément VI, la cour d'Avignon ne s’occupe des. affaires balkaniques qu’à de rares intervalles. — Quant aux relations avec l’Extrême-Orient, si importantes encore au temps de Jean XXII et de Benoît XII elles cessent presque entièrement (#). Byzance et la Petite Arménie forment

(1) Raynaldi, 1351, XX-XXI, Reg. 207 (de Curia), fol. 1.

(2) Jorga, Phil. de Mézières, p. 135.

(3) Cf. supra, p. 30.

les limites extrêmes au-delà desquelles disparaît l’action politique du Saint-Siège. Dès le début du pontificat, il y a rupture diplomatique entre le pape et le seul des souverains tartares, auquel le Saint-Siège envoie des ambassadeurs. Clément VI, en 1343, adresse une lettre à Djani-beg, khan de Crimée, dont il vient d'apprendre l’avènement : il l'invite à montrer pour les chrétiens de ses États la même tolérance que ses prédécesseurs ; il lui demande d’envoyer une ambassade à Avignon (!). Mais on ne voit pas que cette lettre ait reçu de réponse, et l’attitude du khan, dans ses rapports avec les colons gênois de Caffa et de l'embouchure du Don (?), prouve ses sentiments hostiles à l'égard des chrétiens. D'autre part les armées tartares menacent de nouveau les royaumes de Hongrie et de Pologne ; Clément VI, à l’exemple de Benoît XII, consent, sur les instances du roi de Pologne, à faire prêcher la guerre sainte contre les Tartares dans les États chrétiens de l’Europe orientale (3).

Chez les Mongols de Perse, la sécurité des chrétiens est gravement menacée, et les moines qui reviennent en Occident, vers 1342-43, annoncent au Saint-Siège le martyre de plusieurs missionnaires ou marchands (4). C’est durant le pontificat de Clément VI que s’accomplit le grand voyage en Asie du moine Florentin Jean de Marignolli. Mais ayant quitté Avignon au temps de Benoît XIT, il n’y revient qu'après la mort de son successeur, en 1353 : il avait parcouru, dans l'intervalle, Ja Chine entière, de Pékin à Canton (5).

(1) Reg. éd. Deprez. fase. L. col. 108. Raynaldi, 1343. XXI-XXII (24 juillet). (2) Cf. supra, p. 69.

(3) Raynaldi, 1351. XXXHII.

(4) Johannes Vitod., p. 185. Wadding, Ann. ord. Min., VII, 255-57. (5) Pietro Amat di S. Filippo, {. c., p. 36.

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