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RUE DES SAINTS-PÈRES

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LE PAPE

Il ne gît pas sur la paille et les fers aux mains au fond des prisons Mamertines; il habite le plus beau palais de l'univers, le palais radieux où vivent dans leur gloire Bramante, Michel-Ange, Raphaël, Bernin. Si c'est là le tout de la liberté pontificale, il est libre.

Dans ce palais il est une petite chambre de laquelle, après avoir par la méditation et la prière invoqué l'assistance d'en haut, il distribue l'enseignement aux croyants unis à sa communion, en tenant les yeux fixés à la fois sur le passé, sur le présent et sur l'avenir afin qu'aucune dissonance n'éclate entre ces trois termes dont il a pour mission de maintenir l'harmonieuse unité. Si c'est là le tout de la liberté pontificale, il est libre.

Autour de lui se meut une petite cour ecclésiastique silencieuse et docile et quelques soldats chargés de le protéger contre un coup de main.

Si c'est là le tout de la liberté pontificale, il est libre.

Au-dessus de son appartement habite un cardinal, son secrétaire d'Etat, intermédiaire entre le monde politique et lui, par lequel il apprend ce que lespuissants delà terre font de son Eglise et qui leur répond en son nom par les approbations ou par ces non possumiis qui parfois ébranlent les peuples. Si c'est là le tout de la liberté pontificale, il est libre. Dans la ville, répartis en de vieux palais siègent d'autres cardinaux recommandables par le caractère, le talent, la science, l'expérience, l'élévation pieuse de l'âme, tels que les cardinaux Bartolini, Nina, Zigliara, Bilio, Bonaparte, etc. Dans des demeures plus modestes travaillent des prélats, tels que le vénérable et docte M«r Tizzani, l'historien célèbre des conciles, infatigable malgré sa cécité, évêque aux mœurs antiques qui eûthouoré la pourpre; des religieux, tels que le PèreRaffaele de Martinis, veil huit dans l'ombre à ce qu'aucune erreur n'ébranle les assises mystérieuses sur lesquelles s'élèvent les principes traditionnels. Ces cardinaux, ces prélats, ces religieux sont les yeux et les mains du Pape dans son gouvernement spirituel ; il les consulte ou il les dirige et il s'entoure d'eux comme d'une couronne de sages. Si c'est là le tout de la liberté pontificale, il est libre.

On n'a pas encore mis à sa porte un carabinier chargé d'en tolérer ou d'en interdire l'accès ; il est maître de recevoir à son audience qui lui plaît, de la refuser à l'altier comme Aman et de l'accorder

à l'humble comme Mardochée. Si c'est là le tout de ■a liberté pontificale, il est libre.

Après ses fatigantes journées de labeur il a la faculté de s'asseoir devant une table quin'est jamais chargée des vingt-sept plats de la table royale de Garaffa; il lui est loisible de circuler dans les longues galeries, au pied des bustes ou des statues des Empereurs que le Christ a vaincus et qui sont là, endormis dans la pierre, comme le trophée emporté par le victorieux dans sa demeure. Il peut encore, même au mois de juillet et d'août, alors qu'une pluie de feu tombe du ciel, que leurs Majestés royales se reposent sous les ombrages de Monza, que les Excellences et les petits commis vont chercher l'air pur des collines, il peut à toutes les heures du jour et de la nuit aller sans obstacles respirer les miasmes de la fièvre dans les jardins du Vatican. Si c'est là le tout de la liberté pontificale, il est libre.

On ne lui a pas encore défendu, puisqu'il ne veut pas comme Judas vendre son maître et ses frères pour quelques deniers, qu'il ne peut pas comme Paul gagner le pain quotidien par le travail de ses mains, qu'il est contraint de vivre d'aumôues comme François d'Assise, on ne lui a pas encore défendu de recevoir l'obole des fidèles. Si c'est là le tout de la liberté pontificale, il est libre.

Mais le Pape n'est-il pape que pour vivre enfermé au Vatican , y écrire des encycliques , avoir autour de lui une petite cour et quelques suisses, ne pas mourir de faim, se promener le long de ses galeries, prendre la fièvre dans ses jardins et recevoir le denier de Saint-Pierre?

Non, il est pape pour célébrer publiquement les grands mystères et les fêtes augustes dans le temple élevé par la Papauté avec l'or de toutes les nations et dans les quatre basiliques dont il est comme le Cardinal. Il est pape pour envoyer de la loggia aux dates consacrées (1), à la lueur du soleil et devant les multitudes prosternées, la bénédiction urbi et orbi.

Or peut-il remplir ces devoirs de sa charge? peut-il descendre dans Saint-Pierre et monter à l'autel de la confession? peut-il ouvrir la loggia close depuis l'entrée du Piémont par la brèche de la Porta Pia?

Léon XIII l'avait voulu. Sa première pensée après son exaltation avait été de se montrer au peuple, selon l'usage. — « Qu'il s'en garde bien! avait fait dire la police italienne ; nous ne pouvons répondre de l'événement. » L'ambassadeur de

(1) Le jeudi saint et le jour de Pâques à Saint-Pierre ; le jour de V Ascension à Saint-Jean de Latran ; le jour de l'Assomption à Sainte-Marie Majeure.

France, M. Bande, ayant appuyé le conseil italien, le nouveau pape dut renoncer à son mouvement de cœur.

Léon XIII a manifesté le même désir lors des dernières canonisations. « Qu'il n'y pense pas, a fait dire la police italienne d'un ton plus pressant. Nous ne pouvons assurer que Saint-Pierre ne deviendra pas un champ d'émeute. » Cette fois encore une des plus solennelles fonctions de la Papauté s'est célébrée à huis clos.

Mais il y a plus. Le Pape est, en même temps que pape, évêque de Rome. En cette qualité il est tenu d'aller prendre possession selon les rites à Saint-Jean de Latran. Il doit aussi souvent que ses travaux le lui permettent se montrer à ses ouailles, circuler au milieu du peuple afin que les femmes, les enfants aient la facilité de le voir, de l'approcher, de le toucher, et qu'en retour il puisse leur sourire et les bénir.

Or lui serait-il permis de se rendre processionnellement avec son cortège à Saint-Jean de Latran, de célébrer la fête du Corpus Domini, de parcourir tantôt l'un, tantôt l'autre des quartiers de sa ville épiscopale?

Ici encore les faits répondent. .

Le 13 juillet dernier, on transporta la dépouille mortelle de Pie IX, de la sépulture temporaire des Papes auprès de la chapelle des chanoines, sous l'humble pierre qu'il s'était fait préparer à Saint- Laurent. Cette cérémonie aurait dû s'accomplir en

plein jour, la fonle ayant été convoquée par un invito sacro affiché à l'entrée de toutes les églises. Dans une pensée de prudence on choisit les heures de la nuit et on répand la nouvelle à voix basse. Néanmoins les fidèles accourent et viennent en nombre accompagner ce qui reste du Pontife aux longues années, aux mystiques audaces et aux vicissitudes dramatiques. Une horde sauvage assaille le cortège, le rompt et le disperse presque au milieu des huées et des outrages.

Que serait-ce si un Pape vivant se montrait tout à coup au milieu des lecteurs de la Capitale (1)? Le moins qu'il pût lui arriver, M. Bonghi le reconnaît dans une récente publication, serait d'être insulté et sifflé (2). Mais il ne dit pas assez. Si ce n'est à sa première apparition,, très vite dans une de ses sorties, il serait malmené et il lui arriverait pis encore.

Qu'on ne crie pas à l'exagération ! On ne peut rien présumer de trop mauvais de la secte qui terrorise et abêtit un peuple spirituel et soumet à ses niaiseries, en attendant qu'elle leur impose ses violences, les ministres, les députés et ce public qui partout suit en bêlant. N'a-t-olle pas montré ce dont elle était capable? Je laisse de côté Passanante, les

(1) Le journal libre-penseur le plus violent de Rome.

(2) Certo Leone XIII non è libero, se vuol esser sicuro clie, uscendo, nessuno gli gittî una pai'ola d'insulto o un fischio; in tanto contraste degli animi è impossibile guarantire che qualcuno non ecceda contro il Papa, contro il Re, contro il Parlamento, contro cbichessia. (Bonghi, Leone XIII e il yoverno itaHano. p. 27, 1882.)

meurtres chroniques des Romagnes; je ne cite comme trait caractéristique qu'un fait. Un des adeptes, un certain Luciani, en train de gravir au sommet, prend la femme d'un de ses compères, Sonzogno; puis, ce mari l'importunant, il songe à s'en débarrasser; il s'adresse à un des affiliés et lui dit simplement : « Garibaldi désire que tu tues Sonzogno. » Sur cette injonction mensongère et moyennant un salaire insignifiant, ce misérable, sans rien demander de plus, s'embusque et frappe. Après un ordre de cette nature , avec quel entrain un autre coquin ne s'embusquerait-il pas pour frapper Papa Pecci, comme ils disent L

On ne peut plus se faire d'illusions depuis que la secte a cyniquement dévoilé son idéal en célébrant le centenaire du massacre des Vêpres Siciliennes. Ni la France, ni la Papauté n'ont été atteintes par cette commémoration honteuse ; l'Italie en aurait été déshonorée s'il n'était pas malséant de la rendre responsable d'un fait auquel elle ne s'est pas associée, quoi qu'on ait employé pour l'entraîner, et qu'ont blâmé tous ses esprits sérieux. Quand un peuple n'a encore dans son histoire ni Jemmapes, ni Zurich, ni Austerlitz, qu'il célèbre ses défaites héroïques comme Novare et Custozza, ses soulèvements épiques comme les cinq journées de Milan, rien de plus honorable. Jusqu'à ces gens-là il avait paru ignominieux de glorifier un guet-apens nocturne qui n'a pas même conduit de la servitude à la liberté, et qui n'a fait que pousser d'une servitude dans une servitude. Mais il faut bien travailler à

l'éducation du peuple, le familiariser avec les traîtrises du poignard et préparer l'événement décisif qui, selon leurs prophètes, doit entraîner l'écroulement des religions, des trônes et du vieil ordre social, l'immolation d'un Pape !

Direz-vous, obéissant à des scrupules louables : « Le crime de Luciani n'est qu'un fait individuel, la commémoration des Vêpres siciliennes n'est qu'une fausse appréciation historique ; il n'est pas permis de conclure de prémisses aussi insuffisantes à la scélératesse de tout un parti. » Ecoutez donc Garibaldi, le héros et l'apôtre du démagogue européen, il dogmatise : « L'assassinat politique est le secret pour conduire à bon port la Révolution. Les souverains appellent assassins les amis du peuple. Les vrais républicains, Agésilas Milano, Pietri, Orsini, Pianori, Monti etïognetti ont été, dans leur temps, des assassins; aujourd'hui, ce sont des martyrs, objets de la vénération du peuple, Hœdel, Nobiling, Moncasi, Passanante, SoloviefF, Oterb et Hartmann sont les précurseurs du gouvernement de l'avenir, la République sociale (1 ) . » En présence de ces paroles, doutez, si vous le pouvez, et soutenez, si cela vous convient, que le Pape reste prisonnier par dilettantisme et qu'il pourrait vaquer en liberté à son office d'évêque!

Enfin une considération dogmatique domine toutes les précédentes et les complète.

A Rome, dans l'état actuel, le Pape a un supé-

(1) Caprera, 6 mars 1880, à M. Félix Pyat.

rieur : or, dès que le Pape a quelqu'un au-dessus de lui, il n'est pas libre.

Il est, en effet, de dogme que le Souverain Pontife a reçu de droit divin l'exemption de toute juridiction séculière quelconque, qu'il ne peut être soumis d'aucune manière au pouvoir des rois, des empereurs ou fies républiques, devenir le sujet, l'hôte de personne. Ce privilège est perpétuel, ma* missible; le Pape ne saurait y renoncer, car il n'a pas le droit d'abandonner une prérogative accordée non au titulaire de la dignité, mais à la dignité elle-même en vue d'un bien général (1).

Quiconque conteste ces principes s'exclut de la communion catholique. Avec ceux qui ont déjà opéré une telle rupture, il serait superflu de continuer cette discussion. Des ennemis du Pape ne sauraient guère se soucier de sa liberté, leur seul désir étant de lui ravir celle dont il jouit encore afin de le détruire plus sûrement, lui et son Eglise. Mais les hommes d'Etat italiens n'en sont pas à prendre cette attitude; ils tiennent à être considérés comme des catholiques; loin de rejeter les principes que j'ai rappelés, ils les acceptent, et, pour se mettre en règle avec une foi à laquelle ils ne veulent point encore renoncer, ils ont institué, par leur loi du 13 mai 1871, des garanties. Ce sont, disent-ils, les immunités exigées par le dogme.

Cette loi déclare la personne du Pape sacrée et inviolable, lui assure les honneurs et la protection due à

(1) Emile Ollivier, Église et État au Concile du Vatican, t. I, p. 371.

un souverain, une dotation de 5,225,000 livres de rentes annuelles, la jouissance des palais apostoliques du Vatican et de Saint-Jean-de-Latran et de la villa de Castel Gandolfo, la plus grande facilité pour sa correspondance, ses relations et l'exercice de son ministère, pour la tenue des conciles et des conclaves ; elle lui reconnaît la faculté d'avoir auprès de lui des ambassadeurs couverts des privilèges internationaux, la liberté de nomination aux bénéfices majeurs; elle supprime le serment des évêques au roi, l'appel comme d'abus, leplacet regiam ou Yexequatw\ sauf pour la collation des bénéfices.

Ces garanties n'ont qu'un faux air d'immunités.

D'abord elles ne sont pas perpétuelles et inamissibles. Une loi les a accordées, une loi peut les retirer. C'est la droite qui les a établies ; la gauche les applique; peut-on affirmer que l'extrême gauche ne les abolira pas? Une liberté qu'on peut retirer n'est pas une liberté, une indépendance subordonnée à une voix de majorité dans un parlement n'est qu'une dépendance. L'inconsistance des parlements mus le plus souvent par des passions ou des calculs éphémères est si notoire que les législateurs prévoyants ont placé les statuts fondamentaux hors de la portée de ces mains promptes à détruire. Et le Pape pour l'Eglise se montrerait moins exigeant que le législateur pour l'Etat, et la garantie jugée insuffisante à la stabilité d'une constitution nationale suffirait à l'é-

tablissement de la constitution œcuménique du inonde spirituel !

Le gouvernement italien, il est vrai, se défend de songer à l'abolition des garanties. Quelle confiance peuvent inspirer ses engagements ? Cavour n'avait-il pas dit : « Même si la France se trouvait dans une telle situation qu'elle ne pût matériellement s'opposer à l'entrée dans notre capitale, nous ne devrions pas y aller sans être d'accord avec elle (1)?» A la suite de ce discours l'ordre du jour de la Chambre des députés du 27 mars 1861 n'avait-il pas subordonné l'établissement de la capitale à Rome au concert avec la France ? Les successeurs et disciples de Cavour ne s'étaient-ils pas approprié les engagements de leur maître, n'avaient-ils pas signé la convention du 15 septembre 1864 qui les consacrait? Cependant ne sont-ce pas ceux même dont la signature était au bas de cet acte qui l'ont violé ? Ne sont-ce pas les ministres qui avaient promis de défendre et de respecter le territoire pontifical qui l'ont envahi et qui, profitant de nos malheurs, ont, malgré leurs promesses, disposé sans nous de la Papauté dont le sort intéresse la France autant que l'Italie? Les engagements anciens ayant été ainsi tenus, pourquoi nous fierions-nous davantage aux engagements nouveaux? Le manque de foi est resté un des arts de la politique, comme au temps de Machiavel.

(1) Quando anche per eventi, cho credo non siano probabilî e nemmeno possibili, la Francia si trovasse ridotta in condizioni tali da non potere matevialmente opporsi alla nostra andata a Roma, noi non dovremmo tuttavia compiere Tunione di essa al resto d'Italia, se cio dovesse recar grau clanno ai nostri alleati. j

Non seulement ces garanties sont précaires, mais, si ce n'est sur le papier, elles ne sont pas sérieuses. Elles n'ont paru jusqu'ici avoir quelque consistance que parce qu'on ne les a point appliquées. Elles ont empêché les heurts depuis dix ans, parce qu'elles n'ont pas permis les contacts; on n'en est pas venu aux mains parce qu'on ne s'est pas rencontré; il n'y a pas eu de faux pas parce que d'un côté on n'a pas marché ; elles ne valent qu'à la condition .qu'on ne s'en serve pas. Dès que le Pape se risquerait à mettre le pied dans les rues de Rome, elles s'évanouiraient. On peut les comparer à un chemin de fer sur lequel il n'y a pas eu d'accident parce qu'on n'y a pas encore circulé.

La malheureuse expérience faite de la seule des garanties qu'on ait essayé de mettre en activité, démontre le néant de toutes celles qu'on n'a pas expérimentées. La nomination aux évêchés avait été reconnue au Pape au nom de la séparation de l'Eglise ei de l'Etat, en vertu de la célèbre maxime : Chicsa libéra in liber o Stato. L'exequatur administratif, il est vrai, était réservé, mais comme il est réservé au juge après une sentence arbitrale, uniquement pour assurer la force exécutoire, la sentence elle-même restant en dehors de toute appréciation. Qu'est-il arrivé lorsque le Pape, prenant le gouvernement italien au mot, a voulu nommer aux évêchés? la formule Libéra Chiesa in libero Stato a été dans un grand nombre de cas une mystification; toutes les chicanes ont été bonnes pour annuler en pratique par le refus de Yexequatur le droit reconnu en pria*

cipe. La futilité des prétextes invoqués indique le degré de confiance due à ces gardiens de la papauté et présage le sort auquel ils la conduisent.

Ainsi, en échange de faveurs considérables accordées au culte catholique, les Papes, à titre de satisfaction particulière, par des concordats tels que celui de 1818 entre Pie YII et Ferdinand de Naples, avaient transféré à quelques souverains italiens le droit de nommer aux évêchés. Les Etats ont été annexés, les concordats brisés, les faveurs retirées ; néanmoins les ministres italiens veulent encore nommer. En Sicile et dans le royaume de Naples, ils revendiquent le droit de patronage au nom de Charles Y et du traité de paix de 1529 ! — Ils prétendent que le Pape est libre entre leurs mains,- et ils ne cessent de lui contester quotidiennement la liberté du choix des évêques, la plus importante de toutes les libertés chrétiennes, celle d'où dépendent la sûreté de renseignement, l'unité de la foi et la perpétuité de l'apostolat.

Enfin, loin d'équivaloir à l'immunité, les garanties en impliquent la négation. Elles ne supposent pas l'accord entre deux pouvoirs également souverains,, accord qui entraînerait des obligations réciproques. Elles sont l'acte unilatéral de la souveraineté du gouvernement italien, auquel le consentement du chef de l'Eglise a paru aussi inutile que le serait celui d'un sujet italien quelconque à la réglementation du système électoral ou communal. On ne reconnaît pas davantage aux gouvernements étrangers, pas même à ceux dont les sujets sont en

majorité catholiques le droit de participer à des arrangements rattachés à l'ordre intérieur du royaume italien. L'Italie décide seule et sans appel. Pro lege vohmtas. Il faut se soumettre à ce qu'elle a trouvé hon et surtout utile à ses intérêts.

On citerait difficilement un autre exemple d'une prétention aussi osée.

Dans tous les temps, sauf sous le despotisme, le consentement de celui qui doit payer ou de son représentant a été nécessaire à l'établissement de l'impôt le plus exigu : « Il n'y a roi ni seigneur de terre, dit Philippe de Commincs, qui ait pouvoir de mettre un denier sur ses sujets sans octroy et consentement de ceux qui le doivent payer, sinon par tyrannie et violence. » Malgré ce principe, on ne prétend pas seulement taxer à merci le Pape, on dispose sans son consentement de sa personne, de ses biens; d'autorité on règle ses relations avec les fidèles dont il est le pasteur!

Dès qu'il s'agit du moindre intérêt matériel, de la navigation du Danube ou de l'ouverture des détroits, de l'Egypte ou de la Tunisie, petits points sur la carte générale, aucune puissance n'a le pouvoir de décider seule : le concert européen est nécessaire. La Russie, après avoir soutenu une guerre difficile contre la Turquie, a dû soumettre au congrès de Berlin son traité de San Stefano, se résigner à une revision et renoncer à plusieurs des avantages si chèrement achetés. — Quoiqu'il n'y eût en jeu à Tunis qu'un intérêt purement français, les Italiens ont rempli les chancelleries de lamentations et les journaux de fu-

reurs, de ce que le gouvernement français soit allé sans leur permission mettre de l'ordre sur notre frontière algérienne et éteindre un foyer incandescent d'hostilités ! Enmême temps ils trouvent naturel qu'en dehors d'eux, personne n'ait à opiner sur le régime organique d'une institution aussi vaste que la Papauté, et que quelques députés italiens, mandataires d'un peu plus de cent mille électeurs italiens, disposent légitimement et sans qu'on ait mot à dire, du suprême pontificat àl'indépendance duquel desmilliers d'êtres humains répandus dans toutes les contrées du globe attachent la sécurité de leur foi et Ja paix de leur conscience! On n'est pas plus incohérent.

L'honorable Bonghi, qui, en traduisant Platon et en préparant une histoire romaine monumentale, écrit sur les incidents quotidiens avec une sveltesse de plume et d'esprit comparable à celle de notre Benjamin Constant, des hautes sphères d'où il descend pour ses excursions pédestres sur le sol politique, a très bien aperçu cette incohérence, et, comme il se moque des jugements de la secte, il l'a signalée dans un passage d'une ironie socratique : « Elle n'est pas de mince importance,, dit-il, la prétention de régler par un acte intérieur de notre gouvernement le mode d'existence de la Papauté dans la capitale du royaume italien. Ou la Papauté existe, et alors son mode d'existence intéresse tous les États dans lesquels elle a de l'autorité; ou elle n'existe pas, alors qu'on n'en parle plus. En déliant la Papauté de son domaine en Italie, nous lui avons pour ainsi dire enlevé la physionomie italienne qui lui a

été propre pendant tant de siècles, nous avons rendu plus frappant son aspect universel. Vouloir après cela qu'elle reste, comme elle ne Ta jamais été et comme moins que jamais elle peut Fètre, italienne en ceci seulement que son mode d'existence soit soumis aux pouvoirs législatifs du royaume, c'est bien et surtout utile, mais il ne faut pas trop s'étonner que cela paraisse contradictoire aux autres (1). »

Le plébiscite romain de 4870 ne supprime pas une telle contradiction. Le droit incontestable d'un peuple à se constituer comme il J 'entend, droit qu'il exerce par des plébiscites, n'est pas plus absolu que le droit individuel ta la liberté: ayant pour limite, comme celuici, le droit d'autrui,il doit se subordonner aux intérêts généraux de l'Europe et du monde. C'est ce qu'on a répondu aux Russes invoquant le vœu des populations en faveur de leur traité de San Stefano ; c'est ce qu'on répond aux Italiens quand ils tentent de justifier par le plébiscite de 1870 leur confiscation de la Papauté. N'avoir pas disputé aux Romains le pouvoir de débat-

(1) Perciô la nostra pretensione, che il modo d'esistere del papato nella capitale del regno italiano dovesse essere regolato da un atto interno di questo, ftt lasciata passare più facilraente che non sarebbe stato altrimenti. Ma la pretensione, confessiamo lo, non era piccola. 0 il papato è , e il suo modo d'esistere intéressa tutti gli Stati presso i quali ha valore ; o non è, e non se ne discorre. E s'aggiunga altresi, che nello sciogliere il papato da un dominio posseduto in Italia, noi gli diminuiamo, gli leviamo quasi l'aspetto italiano, che gli è stato proprio per tanti secoli; e gli rendiamo più vero, più scolpito l'aspetto suo universale. Ora volere dopo ciô, che esso resti come non è stato mai, come è ora meno che mai, italiano in ciô solo che debba essere il modo suo d'esistenza soggetto a' poteri legislativi del regno, è bene di certo, è utile, ma non bisogna troppo maravigliarsi se paia agli altri contradditorio. (Bonghi, Leone XIII e il governo italia?io, p. 5.)

tre avec le Pape les conditions temporelles de leur régime indépendant et de le modeler sur les principes modernes , n'oblige pas à leur reconnaître la faculté de s'annexer sans le consentement général au royaume d'Italie.

La contradiction subsiste donc et la loi des garanties se résume en ceci : le Pape est un sujet du roi, la Papauté est un département de l'administration intérieure du royaume d'Italie. Ce qui est la négation radicale de l'immunité sans laquelle, au point de vue catholique que les Italiens acceptent, il n'y a pas de Papauté indépendante.

Ainsi, qu'on s'en tienne à l'analyse des incidents quotidiens ou qu'on s'élève à l'étude du droit qui les régit, la conclusion est toujours la même : le Pape n'est pas libre à Rome. Sa prison n'est pas encore une cellule; on lui a laissé de quoi se mouvoir. Les sectaires de la chemise rouge trouvent que c'est trop et ils s'impatientent de cette condescendance. Qu'ils se rassurent! ils peuvent en croire M. Minghetti, un orateur justement admiré, un publiciste de poids et un modéré, les garanties ne sont qu'une affaire de politique et d'opportunité (1). Lorsque sous prétexte de séparation le clergé aura

(1) La legge detta délie guarentigie è legge, se altra fu mai politica e di oppoHunità. Imperocchè si trattava di rassicurare i governi e i popoli cattolici che la fine del poter temporale del Papa non impliea la servilità spirituale délia Chiesa.... Adunque fin a taato che presso aile altre nazioni, che sono cattoliche o hanno sudditi cattolici, avrà vigore il sistema giuridizionale onde la Chiesa è una istituzione connessa allô Stato e il suo capo ha una pot.'stà pubblica uguale e parallela e quella del monarca o che

été spolié partout et partout réduit au silence , on se débarrassera de cet oripeau hypocrite. 11 n'était pas habile de dévaliser du premier coup le Pape jusqu'à l'os. On aie temps devant soi. Il n'est encore qu'au prétoire, et il suffit de le fustiger sans lui arracher tous ses vêtements, ce qui offusquerait les passants. Mais avant de le clouer on le dépouillera et la terre le recevra nu !

Combien de fois j'ai entendu souhaiter sur le siège de Pierre un pontife qui comprît les grandeurs modernes et ne décourageât pas nos tentatives de progrès! Toutes les difficultés entre l'Église et l'Etat s'aplaniraient alors, et un pacte fraternel se renouvellerait entre la raison et la foi séparées depuis le commencement du siècle! Ce Pape est venu, et il occupe le siège de Pierre. Evêquo de Perugïa, le cardinal Pecci, dans d'admirables mandements, a retracé les bienfaits de notre civilisation. « La société, a-t-il dit, étant composée d'hommes essentiellement perfectibles, ne peut demeurer immobile; elle progresse et se perfectionne. Un siècle hérite

'Va loro sono concordati e convenzioni di pubblico dritto, il Papa non si potrà considerare soltanto come. un cittadino suddito de/ lie. Allora solo la legge délie guarentigie cesserebbe di aver ragione e verrebbe meno, quando queste nécessita internazionali lînissero e quando la separazione délia Chiesa dallo Stato avesse avuto qui ed altrove il suo pieno compimento nelle leggi e la sua conferma nella esperienza dei fatti. (Mingiietti,. Chiesa e Stato, p. 204 et 206.)

des inventions, des découvertes, des améliorations réalisées par le précédent, et ainsi la somme des bienfaits physiques, moraux, politiques peut s'accroître merveilleusement. Qui voudrait comparer les misérables cabanes des peuples primitifs, leurs grossiers ustensiles, leurs instruments imparfaits avec tout ce que nous possédons au xixc siècle ? Il n'est pas douteux que les vieilles routes mal tracées, les ponts peu sûrs, les voyages longs et incommodes d'autrefois valaient moins que nos chemins de fer qui attachent en quelque sorte des ailes à nos épaules et qui ont rendu notre planète plus petite, tant les peuples se sont rapprochés. Par la douceur des mœurs publiques et par la convenance des usages, notre époque n'est-elle pas supérieure aux agissements brutaux et grossiers des barbares, et les relations réciproques entre les hommes ne se sont-elles pas améliorées? A certains points de vue, le système politique n'est-il pas devenu meilleur sous l'influence du temps et de l'expérience? On ne voit plus les vengeances particulières tolérées, l'épreuve du feu, la peine du talion, etc. Les petits tyrans féodaux, les communes querelleuses, les bandes errantes de soldats indisciplinés n'ont-ils pas disparu? C'est donc une vérité de fait que l'homme, vivant eu société, va se perfectionnant au triple point de vue du bien-être physique, des relations morales avec ses semblables et des conditions politiques (1). »

Le Pape n'a pas oublié les enseignements de

(1) L'Eglise, et la civilisation, instructions pour le carême de 1877 et de 1878, traduit de l'italien par Paul Lapeyre.

l'évêque: Léon XIII s'est bien gardé de confondre la religion avec l'ancien régime et d'unir la fortune terrestre de la Papauté à celle d'un parti politique quelconque. Il n'a approuvé ni réprouvé aucune forme de gouvernement et il s'est déclaré prêt à s'accommoder de toutes. Si la République écoute les conseils funestes de persécution qu'on lui donne, elle n'aura pas pour excuse que le Pape l'a condamnée ou maudite. Il l'a admise comme tout autre gouvernement monarchique au respect de l'Eglise (1). Néanmoins ce Pape éclairé, ami de la civilisation et du progrès, écrivain de premier ordre autant que pontife irréprochable, sera un de ceux dans l'existence duquel de prétendus amis des lumières, de la civilisation et du progrès auront mis le plus de fiel! Avec lui on pouvait conclure le concordat nouveau qui aurait assuré pendant de longues années la paix religieuse et concilié les exigences démocratiques des sociétés avec les dogmes immua-

(1) Lettre à l'archevêque de Paris :

« Procul dubio nullam Ecclesia catholica reprehendit aut improbat formant civitatis ; et quœ ab ipsa Ecclesia ad communem utilitatera instituta sunt prospère esse possunt, sive unius sire plurium potestate et justifia regatur res publica.

Sedes autem apostolica, qiue in variis vicibus flexibusque rcrum pullicarum negotia expédiât necesse est cum Us qui populo prœsunt, hoc vult, hoc spectat unice rem christianam salvam esse ; lsedere vero jura imperii, cuiuscumque tandem ea sint, nec vult nec velle potest.

In rébus autem non injustis parendum eis esse qui prœsunt, conservandi causa ordinis in quo est publicœ fundamentum incolumitatiS; nemo dubitat; nec tamen est consequens obtemperando approbari si quid quam est aut in constitutione aut in administratione civitatis non justum. » Voir aussi l'encyclique Diuturnum de juin 1881 et la constitution Sollieitudo Ecclesiarum.

blos. Bien éloignés de saisir cette bonne fortune que leur réservait la Providence, des hommes d'État asservis à des préjugés surannés s'occupent à ressuciter les maximes jansénistes de nos vieux gallicans, à jouer aux lois organiques, et ne témoignent pas au Pape modéré plus de déférence qu'ils n'en accorderaient à un Pape réactionnaire.

On raconte que François d'Assise portait gravés sur son corps les stigmates de la Passion de Jésus- Christ. Sur toute la personne de Léon XIII sont visibles les angoisses de la Passion de la Papauté. Son corps maigre, diaphane, presque pathétique, est comme exténué par l'ardeur des sollicitudes qui le pressentde toutes parts. Son regard, malgré la vivacité et l'éclat qu'il ne perd jamais, semble las de contempler tant de douloureux spectacles, et la douceur de sa bouche dont les coins se relèvent avec finesse est voilée légèrement d'un sourire attristé.

Etre prisonnier, bafoué, exposé aux périls, n'est certainement pas le motif de cette mélancolie. Qu'ont d'effrayant la prison, l'exil, la mort pour un vieillard qui tous les jours s'agenouille devant mn crucifix? Aussi, si le corps semble fléchissant, la parole est ferme; elle ignore l'emphase redondante et les déclamations obscures des scribes officiels ; dédaigneuse des vains ornements autant que des lamentations, elle va droit à la pensée, tirant son charme de la noblesse des sentiments qu'elle reflète et sa lumière de la lucidité des idées qu'elle exprime.

A mon avis, la souffrance de Léon XIII a une cause plus haute que ne le serait le sentiment trop vif

d'afflictions purement terrestres. Il a les deux qualités des hommes nés pour Faction, la clarté dans les vues et la décision dans le caractère : Il voit et il veut. Il l'a bien prouvé par la prévision et la vigueur avec lesquelles en sa qualité de camerlingue il a organisé le conclave. Mais la situation qui pèse sur lui depuis son avènement à la Papauté est si écrasante, toutes les conduites offrent de telles difficultés, soulèvent de telles objections que lui, l'esprit résolu, est condamné aux immobilités indécises. De là le tournent dont sa physionomie expressive ne peut complètement cacher le secret.

En effet, à quoi pourrait-il se résoudre?

Les uns lui disent : Quittez Rome en maudissant l'Italie.

Les autres disent : Restez à Rome en vous réconciliant avec Fltalie.

Pesons ce que valent ces deux conseils.

IY

Quitter Rome?

On aurait compris qu'au lendemain de rentrée des Piémontais Pie IX eût dit : « L'envahisseur entre par une porte, je sors par l'autre; je prononce l'excommunication personnelle contre le monarque usurpateur du patrimoine de saint Pierre, et puisque le Seigneur n'a pas envoyé ses anges pour le repousser à coups de verge, puisque ma ville devenue félone ne s'est pas soulevée sous ses

pas, je prends le bâton du voyageur et du mendiant et je vais à travers l'Europe. On trouve partout un tombeau. » J'imagine qu'ainsi eût dit Grégoire VII. Pie IX, qui n'avait pas balancé à quitter Rome après le meurtre de Rossi, ne se décida pas à l'abandonner après l'entrée de Victor-Emmanuel. La situation n'était pas vraiment la même aux deux moments. En 1848, le Pape ne partait que pour aller requérir le gendarme et revenir. Et il ne fut pas trompé dans ses prévisions. A peine était-il arrivé à Gaëte que l'Assemblée nationale de la République française, sur la proposition du républicain Cavaignac, sur le rapport du républicain Jules Favre, décrétait, malgré l'opposition de Ledru-Rollin, la guerre à la République romaine. En 1870, il n'y avait plus de gendarme. Certes, Thiers aurait bien voulu le devenir et recommencer l'expédition qu'il avait jadis si cbaudement conseillée, et Jules Favre, son ministre des affaires étrangères, n'eut pas refusé de rééditer son rapport sous forme de note diplomatique. Mais les circonstances opposaient leur veto à ces bonnes dispositions. Pie IX le savait et il ne s'éloigna pas.

On aurait compris encore, quoique cela fut devenu plus difficile, qu'après la mort de Pie IX les cardinaux réunis en conclave eussent dit : « Rassemblés pour la première fois depuis les attentats sacrilèges, nous élevons une clameur de protestation à la face de Dieu et des hommes au nom des catholiques dont nous sommes les représentants, et pour

?i LE PAPE EST-IL LIBRE A ROME!

donner à nos paroles la consécration d'un acte nous refusons de délibérer gardés à vue dans une prison ; nous ne nous sommes rendus au Vatican que pour décider que nous n'y resterions pas et indiquer ini autre lieu de réunion. » Pie IX, par ses dernières dispositions, avait donné le conseil d'agir de la sorte ; en conséquence, dans une première conférence, les cardinaux, à l'unanimité moins quelques voix, avaient décidé que le conclave ne se tiendrait pas à Rome. Mais Pie IX avait aussi recommandé d'instituer de suite le nouveau pontife afin que l'Église ne restât pas sans chef au milieu de la tempête. Dans une seconde conférence, ce conseil parut incompatible avec celui des' éloigner de Rome, ce qui aurait retardé l'élection au moins d'un mois. On décida alors de confirmer par une note adressée aux puissances les protestations réitérées de Pie IX, puis de tenir le conclave en laissant au nouveau Pape le soin de décider sur la politique à suivre.

Depuis le conclave, aucun fait d'importance n'a obligé de remettre en discussion le parti adopté. Quelque significatives qu'on juge les scènes de la nuit de juillet, elles n'ont été qu'un incident secondaire dans une situation générale et elles n'ont point amené dans les faits un de ces changements substantiels qui motivent une modification correspondante dans la conduite.

Léon XIII, ayant h choisir entre les deux attitudes de Pie IX, n'a pas eu tort de préférer celle de 1870 à celle de 1848. Le délaissement de la Papauté,

au moment de son élévation, était plus général, plus systématique, plus irrémédiable qu'au jour où les Piémontais forcèrent les portes de Rome. Le dernier témoignage de l'intérêt français s'était effacé avec le dernier sillon qu'avait tracé YOrétioque sur la mer en quittant Civita-Vecchia; la persécution sévissait en Prusse ; l'Autriche ne songeait qu'à se rapprocher de l'Italie ; personne en Europe ne parlait de venir au secours du Pape. Un des amis de M. le comte de Chambord lui demandait à Goritza : « Si Votre Altesse était restaurée sur le trône de France, aiderait-elle le Pape? — Moralement, oui, répondit-il; matériellement, non. » Il y avait unanimité pour abandonner Léon XIII à son malheureux destin.

D'ailleurs, rappelons-le, si quelques bons esprits ont blâmé la résolution de Pic IX en 1870, d'autres n'ont pas moins regretté celle de 1849, ; lorsqu'on proposera sa canonisation, dans la congrégation des Rites ce sera une difficulté. « Sans doute, dira-t-on, malgré le devoir de la résidence un évèque peut temporairement quitter son diocèse en cas d'urgente nécessité, urgens nécessitas. L'exception est une des quatre admises par le concile de Trente (1). A plus forte raison le souverain Pontife a-t-il le pouvoir de se dérober par la fuite à un péril instant si l'intérêt de la république chrétienne l'exige. Mais combien il doit être lent à prendre une telle résolution! Pour lui rappeler jusqu'où il doit pousser la constance, la

(1) Sess. 23, cap. 1, de reform.

coutume a jeté sur sou vêtement blanc un camail rouge, emblème du sang qu'il doit être prêt à répandre. Tant qu'il le peut il doit se cramponner à son siège et y braver les périls. »

Quoi qu'il en soit de cette appréciation rétrospective, on comprend combien il serait grave pour un pape de s'éloigner de sa ville tant qu'il y a une possibilité quelconque de s'y maintenir. Est-il sûr d'y rentrer de longtemps? Et lorsqu'il y rentrera sait-il ce qu'il y trouvera? Chaque fois que les Papes ont quitté Rome, ils l'ont retrouvée en ruines.

Un exode ir inquiéterait guère les gallicans et ceux qui en d'autres pays ont soutenu avec eux que la dignité pontificale n'était pas indissolublement attachée au titre d'évêque de Rome et à la résidence dans cette ville ; mais les Italiens, orateurs, poètes, théologiens, ne voulant pas admettre que leur Rome peut être découronnée, ont toujours combattu, maudit cette opinion. Qu'on se rappelle les menaces de sainte Rrigitte contre les Papes avignonnais, les instances de sainte Catherine de Sienne, les lamentations poétiques de Pétrarque sur « Roma che del suo sposo silagna, sur Rome qui se plaint de son époux » , ses lettres aux Papes pour les ramener dans leur siège. « Que répondrez-vous à saint Pierre, écrivaitil à Urbain Y, lorsqu'il vous demandera d'où vous venez et en quel état se trouve son saint temple, son tombeau, son peuple? Ce n'est pas la possession des biens sensibles, c'est l'onction de la piété qui rend

heureux; et en cela Rome, de l'aveu de tous les chrétiens, remporte sur toutes les villes du monde. » Grégoire XI, un des papes avignonnais, disait à un évèque : « Signore vescovo, perché non andate alla vostra residenza? Monsieur l'évêque, pourquoi ne vous rendez-vous pas dans votre résidence? — E voi, Padre santo* perché non andate allasede vostra? Et vous Saint-Père, pourquoi n'allez-vous pas à votre siège? » Grégoire reconnut que l'évêque avait raison, que Rome était le lieu de sa résidence légitime (1) ; et il s'y rendit.

D'après la doctrine catholique, saint Pierre a obéi à l'inspiration divine en venant établir le siège inébranlable de la foi nouvelle dans la ville qui, après avoir été la maîtresse de l'erreur, avait été sanctifiée par le sang des apôtres et des martyrs. C'est par le cœur de l'évêque de Rome que doivent passer les inspirations du pasteur de l'Église universelle. « Je crois l'Eglise catholique, apostolique et romaine», dit Rossuet dans l'abrégé de tout le symbole. La voix des pierres rappellerait aux papes cette doctrine si la voix des hommes était muette.

A l'heure où le soleil au niveatt de l'horizon étend sur le sol l'ombre des édifices épars et des aqueducs à moitié détruits et semble faucher de ses longs rayons horizontaux ce qui reste encore debout sur cet ossuaire des temps, qui parmi les visiteurs de Rome n'est allé parcourir la vieille voie Appienne et ses tombeaux cachés sous l'herbe ou se dressant

l Lettre à Charles V, du 9 janvier 1375.

au-dessus des petites plantes comme des squelettes décharnés? Avant de parvenir à ce lieu de poétique beauté, qui ne s'est arrêté, en face du tombeau circulaire de Pris ci lia, à une petite église presque toujours solitaire qu'on appelle Domine quo vadis ? La légende qui explique ce vocable est significative. Au moment de la persécution saint Pierre s'était enfui par la porte Capène. Arrivé au lieu où s'élève la petite église, il voit tout à coup devant lui Jésus portant sa croix. « Domine, quo vadis ? s'écriet-il tout surpris. Seigneur, où vas-tu ? — « Venio Romani iterùm crucifigi. Je viens à Rome, pour être de nouveau crucifié », répond Jésus, puis il disparaît laissant sur la pierre l'empreinte de ses pieds (1). » Saint Pierre comprit et revint sur ses pas.

Le Pape qui quitterait Rome d'une manière précipitée, sans y être contraint par une nécessité palpable, verrait s'élever devant lui comme un remords la petite église de Domine quo vadis, et peut-être dans ses nuits d'insomnie Jésus lui redirait-il : « Venio Romam iterùm crucifigi. Je viens à Rome pour être crucifié de nouveau, à la place de mon vicaire qui a déserté son siège. »

En dehors de Rome, d'ailleurs, où irait Léon XIII? En quel lieu trouverait-il un asile où il ne serait pas plus humilié et aussi captif? N'est-il pas mieux de souffrir dans la demeure où se retrouvent tous les souvenirs de la Papauté, où depuis tant de siècles viennent la chercher les regards de l'univers chré-

(1) Pietro Natale, Vie de saint Pierre. — Baronius, à l'année 67. — Actes des martyrs Processo et Martinio.

tien, que de se réfugier dans une île anglaise ou espagnole ou dans une vallée autrichienne? Succomber sur le tombeau de Pierre, ne serait-ce pas plus apostolique que de traîner à travers l'Europe distraite un exil sans dignité?

Rester à Rome en se réconciliant avec l'Italie ?

Un Père jésuite, adversaire de Gioberti et ancien rédacteur de la Civilla Cattolica, un des auxiliaires de Pie IX, prédicateur populaire et exégète autorisé, d'un esprit vif et d'une vie irréprochable, le Père Gurci, a donné de l'éclat à cette thèse par ses deux livres retentissants sur le Disidio et sur la Nuova Italia.

Selon réminent théologien, il est vain de se lamenter sur la perte du pouvoir temporel, de soupirer après son retour impossible,* de se consumer dans une attente désastreuse et insensée, il n'y a qu'à dire : Dominas dcdil, Dominus abstulit, sit nomen Domini benedictum ; puis à tourner son application à tirer le meilleur parti du mal que Dieu n'a certainement permis qu'en vue d'un plus grand bien.

Saint Ignace , dit-il, conseille pour faciliter l'obéissance à celui qui doit obéir, au lieu de se révolter contre l'ordre reçu, d'en découvrir la sagesse. Le dessein de Dieu, en permettant la chute d'un pouvoir temporel où tant de mal se mêlait à

quelque bien, a été d'obliger l'Église à chercher dans le détachement des biens de la terre un rajeunissement où ses forces se retremperont. Loin de maudire la nouvelle Italie, instrument de cette régénération indispensable, il faut l'aider et presque Ja remercier (le Père Curci ne prononce pas le mot, mais son raisonnement le dit) de sa spoliation salutaire.

Ce discours est dur à entendre, a-t-on répondu avec colère à l'ancien jésuite, oubliant peut-être un peu trop sa vertu, son courage, les services rendus à ceux qui le condamnent sans miséricorde.

Philosophiquement, on pourrait s'étonner de cette béate résignation à un fait dont on ne conteste pas l'illégitimité, sous prétexte de justifier la volonté impénétrable d'un Dieu qui n'a dit son secret à personne. Les premiers chrétiens proclamaient que la persécution est comme la fournaise qui épure et prépare à la cité future, ils ne pensaient pas néanmoins à se réconcilier avec leurs bourreaux, et par leurs incessantes apologies ils protestaient contre des violences qu'ils savaient subir avec une sainte ferveur.

Du côté politique les objections ne sont pas moindres. S'il n'y avait dans la réalité comme dans les écrits du Père Curci, que deux termes en présence, l'Église et l'Italie, Chiesa e Italia, que la Papauté fût une institution purement italienne, il ne serait pas déraisonnable de prendre au sérieux son projet d'accord et de l'étudier. Mais

l'Italie n'est que la moindre partie delà catholicité, peut-être la plus tiède; la Papauté, quoique fixée à Rome et le plus souvent confiée à un Italien, a un caractère universel, œcuménique. Cette incontestable considération de fait dissipe le rêve d'un rapprochement.

Bien d'autres impossibilités contribuent à l'écarter. Une réconciliation ne saurait aboutir simplement à des visites de cérémonie entre le Quirinal et le Vatican, le Roi et le Pape se mouvant, à côté l'un de l'autre sans avoir connaissance ni souci de leurs mouvements réciproques. Un accord paisible dans l'égalité ne se concevrait que si, s'inspirant de la conception de Dante dans son De Monarchia , de Gioberti dans le Primato, de Napoléon Ier dans sa translation de la Papauté en France, le Roi et le Pape poursuivaient en commun la suprématie universelle par l'union du glaive et du bâton pastoral. Mais contre un tel projet de domination, le plus insupportable dont ils auraient été encore menacés, chefs d'Etat et peuples se lèveraient; et sous cet effort Roi et Pape seraient emportés. D'ailleurs, une telle conception suppose une intrépidité d'audace à laquelle les petits courages de notre temps ne sauraient se hausser.

Il arriverait donc nécessairement, après quelques tiraillements polis, ou que le Roi se subordonnerait et deviendrait le chef de la maréchaussée du Pape, ou que le Pape se soumettrait et se réduirait à n'être que le chapelain du Roi.

Le Roi devenu le commandant de la maréchaussée du Pape, l'Italie qui entend avec raison vivre d'une vie indépendante et laïque se révolterait. Bien plus violente encore serait la répulsion des catholiques si leur pasteur se réduisait à n'être que le chapelain du Roi ; ils lui retireraient un dévouement dont il se serait rendu indigne, se détacheraient, rompraient l'unité par le schisme. Un Pape réconcilié avec l'Italie perdrait le reste du monde ; par la faute du pontife romain la tunique du Christ serait de nouveau déchirée en lambeaux.

De la part du Pape se réconcilier avec le gouvernement italien, c'est-à-dire se soumettre à une loi de garanties faites sans lui, ce ne serait pas simplement renoncer à son pouvoir temporel,, revenir à la vie apostolique des premiers temps , répudier le don de Constantin que Dante a maudit, séparer le bâton pastoral de l'épée ; ce serait pour un plat de lentilles vendre le pouvoir spirituel lui-même, mettre l'office apostolique à la merci d'un Etat et d'un parlement animés d'une hostilité profonde contre les sentiments religieux et chrétiens. La loyauté de M. Bonghi viendra une fois encore à l'appui de nos assertions. « Partout où les influences morales de l'Etat doivent se faire sentir, dit-il, dans les écoles, dans les œuvres pies, on paraît s'inspirer d'une hostilité profonde aux sentiments religieux et chrétiens. Tous les gouvernements, même ceux de l'Orient, accueillent et recherchent l'appui de l'influence religieuse ; notre gouvernement affecte delà repousser.

Nous nous plaignons que le clergé ne soit pas italien, et partout où il existe un prêtre, nous avons soin de détruire par le mépris et par les affronts tout italianisme dans son cœur (1). »

Yos intentions sont droites, ô conciliateur Père Curci; Dieu me garde d'affliger votre solitude laborieuse et votre pauvreté si digne par une parole déplacée, encore moins de méconnaître la vérité de tant de vues justes répandues daus vos écrits! Toutefois, permettez à quelqu'un qui vous respecte de vous le demander : Gomment n'avez-vous pas compris et surtout senti qu'une réconciliation serait, de la part de celui en qui vous vénérez le vicaire de Jésus-Christ, la plus révoltante apostasie de l'histoire ecclésiastique !

YI

Non, le Pape no doit pas quitter Rome : il doit y rester sans essayer une réconciliation qui l'avilirait et qu'au surplus on n'accueillerait pas. Le doute est seulement en ceci :

Quelle attitude doit-il garder à Rome?

(1) Dovunqueleinfluenze morali dello Stato devono essere sentite, nelle scuole, nolle parocchie, nelle opère pie, pare inspirata da una ostilità profonda ai sentimenti religiosi e cristiani. Noi, in effetto, siamo tratti in qnesta via più oltre di nessuno Stato persino in Oriente, dove tutti gli altri Stati accolgono e ricereano l'aiuto dell* influenza religiosa e cattolica, il nostro affetta di respingerla. Ci lagniamo che il clero non sia italiano ; e dovunque è clero col dispetto e col disprezzo, procuriamo che ogni italianità nell'animo suo si spegna. (Bonoiii, Leone XIII e il gôverno italiano, p. 33.)

Les militants pensent qu'il ne saurait plus longtemps persister dans une inertie qui, pour les inattentifs, est un commencement de défaillance et la promesse d'une capitulation prochaine, pour les fidèles une cause de découragement. La torpeur gagne l'Église, ses membres ne se mouvant plus se paralysent. « Elle sent que le Tout-Puissant, qui ne la soutient plus qu'au dedans, l'abandonne aux persécuteurs ; elle ne fait que gémir et le chant de la tourterelle abandonnée est dans sa bouche (1). » Les encycliques et les protestations platoniques ne produisent plus d'effet ; des actes seuls secoueraient les esprits ; on les appelle, on les attend. Que le Pape s'y décide : à l'instant les courages se relèveront.

Il a la basilique de Saint-Pierre : au lieu de la laisser comme une veuve qui a perdu son époux, qu'il y descende; qu'il y convoque les pèlerins; qu'il ouvre la loggia; qu'il s'avance escorté de sa cour, de ses cardinaux, de ses prêtres sous les portiques de Bernin le jour du Corpus Domini; qu'il visite les malades; qu'il se montre au Corso dans son carrosse de gala ; qu'il aille et vienne à travers Borne dans sa majesté de père, d'évêque', de prêtre. La crise éclatera et ce sera un bien. Mieux vaut une crise salutaire qu'une attente énervante. Dans les situations suprêmes on périt par les complaisances ; on se sauve, ou tout au moins on sauvegarde l'honneur par les résistances.

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