‹ Le pape est-il libre à Rome?Chapitre 3 sur 3 · BOSSUET · texte numérisé non relu

BOSSUET

A quoi ont servi les complaisances? Il en est que Ton a peine à comprendre. On a peine à comprendre que la messe soit célébrée au Quirinal avec l'autorisation pontificale ! Sans doute les rois de Savoie, comme tous les souverains catholiques, ont le droit de faire célébrer partout la messe devant eux sur un autel portatif. Mais ce ne sont pas les rois de Savoie qui dorment au Quirinal dans le lit des Papes, ce sont les usurpateurs des domaines de l'Eglise, et quoiqu'ils n'aient pas été atteints d'une excommunication personnelle l'interdit pèse sur le lieu et paralyse tous les privilèges. En échange de cette concession, il est vrai, les intermédiaires de l'arrangement ont été maintenus en possession d'un noviciat dont ils allaient être expulsés. Cet avantage contre-balancet-il le trouble apporté au cœur des catholiques par la nouvelle qu'on dit la messe au Quirinal?

Du reste, tout est sujet d'étonnement dans la longanimité qu'on conserve à l'égard des hommes d'Etat italiens et dans la facilité avec laquelle on se prête à la comédie sacrilège qu'ils jouent. Leur vie durant ils insultent et spolient l'Eglise, persécutent ses ministres et méconnaissent ses lois. Quand la mort s'approche, leurs parents et leurs amis guettent le moment où l'agonie commence, où le mourant ne peut plus ni voir, ni entendre, ni parler et ils appellent le prêtre. Celui-ci accourt, accomplit la plupart du temps son office en présence de témoins afin qu'on pi lisse lui donner un démenti s'il prétendait avoir reçu une rétractation matériellement impossible; puis il absout, bénit, accompagne. Après quoi

les journaux de s'écrier : « Vous voyez que nous ne sommes pas les ennemis de la religion. Entrer dans la ville du Pape à coups de canon, confisquer les biens ecclésiastiques, bafouer le prêtre et la Papauté, cela ne tire pas à conséquence. Les sacrements ne manquent pas pour si peu, et le Paradis reste ouvert. N'ayez plus de scrupules, âmes timorées qui hésitiez; associez-vous à notre œuvre en toute sûreté de conscience. »

Et l'on s'étonne de la tiédeur grandissante des catholiques, de la diminution du denier de saint Pierre, du trouble des esprits, de la promptitude avec laquelle sont accueillies les nouvelles les plus invraisemblables ! Il est temps de mettre un terme à ces mollesses compromettantes. Les Papes italiens se trouvant empêchés par leur nationalité d'adopter une politique où est la lutte mais aussi la victoire, persisteront-ils dans une résignation passive qui perd tout? Les catholiques sans les subsides desquels la Papauté serait réduite à la famine obtiendront, au nom du salut commun, d'un prochain conclave un Pape étranger qui, dégagé des considérations nationales, livrera sans hésiter le grand combat et obtiendra la grande délivrance!

Pour déconcerter ces vaillants on leur dit : « Etesw-vous sûrs que le Pape sortant du Vatican, vos prévisions de malheur ne soient pas déjouées? Au lieu d'être bafoué et sifflé, d'être menacé dans son existence, il serait peut-être accueilli avec respect, à genoux. Ainsi l'épreuve que vous espériez

fatale au gouvernement italien tournerait à son profit. »

Quel mal y aurait-il, ripostent-ils, à ce que les mauvais cauchemars, si en réalité ils sont une fantaisie de l'imagination, soient dissipés par une réalité consolante? Nous serions trop heureux de trouver l'amour où nous supposions la haine, et la vénération où nous attendions le blasphème. Aucune erreur ne nous serait plus douce à confesser. Que les démagogues italiens nous réservent cette surprise, nous ne leur marchanderons pas les remerciements. Toutefois, qu'ils ne s'illusionnent pas jusqu'à croire que le conflit ouvert par la violence de 1870 se terminerait ainsi à leur profit.

A la nouvelle que la vie pontificale a recommencé à Saint-Pierre et dans les basiliques, que les cérémonies depuis tant d'années interrompues ont été reprises, que le Pape se montre de nouveau, les foules catholiques reprendraient plus nombreuses qu'autrefois le chemin devenu plus accessible du Vatican, et leur acclamation non interrompue, semblable à un Alléluia, ne cesserait de retentir autour du Pape délivré. La ville royale et parlementaire serait submergée sous cette marée montante. De même qu'une petite lueur disparaît dans une lumière plus vive, le roi et sa cour, le parlement et ses députés seraient noyés dans l'éclat de la cour auguste delà chrétienté. Ils devraient alors ou se résoudre à reprendre la persécution, ce que l'accalmie triomphante rendrait malaisé, ou demander grâce et prier qu'on les laisse partir et gagner un lieu dans lequel,

délivrés d'un voisinage écrasant, ils pourraient paraître encore quelque chose. Lorsque Constantin converti eut établi le pape Melchiade dans son palais du Lateran, il n'avait pas tardé à comprendre que devant la majesté de celui qui représentait Dieu sur la terre, pâlissait le prestige de celui qui n'était qu'un César : laissant Rome au Pape, il était allé fonder à Byzance une nouvelle Rome. Où l'empereur du monde n'avait pu se tenir debout, quelle figure pourrait faire un roi d'Italie?

YII

Les prudents estiment ces conseils excessifs ou du moins prématurés. A leur avis, on doit attendre la crise et ne pas la provoquer. Sous couleur d'énergie, en réalité, on recommande le pessimisme, c'està-dire cette méthode perverse qui consiste à souhaiter, à provoquer l'excès du mal afin d'en obtenir le bien par réaction. Or, si cette méthode peut convenir à l'immoralité politique, elle est inconciliable avec le respect des préceptes évangéliques. A Dieu seul il appartient de tirer le bien du mal : aux hommes, dont la vue est bornée et qui ne sauraient répondre de la justesse de leurs combinaisons, il n'est licite de vouloir que le bien ; ils doivent le chercher uniquement et combattre de toutes leurs forces ce qui y met obstacle, laissant à Celui dans la main souveraine duquel reposent choses et hommes, de tourner les événements à l'accomplisse-

ment de ses desseins supérieurs. Un grand bien dut-il en résulter, le mal ne s'opère pas sans pervertir celui qui en est l'instrument. Y pousser dans un but même saint est donc une prévarication contre la foi aux yeux de laquelle toute âme rachetée par le sang de Jésus-Christ est d'un prix inestimable.

On attache une signification trop accentuée à des faits d'ailleurs incontestables. On s'afflige de ce que . la messe soit dite au Quirinal. C'est une confusion. Il ne s'agit pas de l'ancienne chapelle des Papes : aucune cérémonie du culte ne s'y accomplit; les étrangers là visitent comme une antiquité quand elle ne sert pas de supplément au gardemeuble royal. La messe n'est dite que dans un bâtiment de fabrication récente annexé au vieux Quirinal, seulement pour la reine à laquelle cette facilité a été accordée lorsque son esprit était terrorisé par le souvenir de l'attentat de Passanante. Cette condescendance a été une indulgence dont il faut louer Léon XIII, non une faiblesse qu'on ait le droit de lui reprocher.

Il est vrai aussi qu'à la mort de Lanza, quoiqu'il eût été le ministre de l'entrée à Rome, le prêtre a assisté, absous, accompagné, toutefois après une rétractation : le témoignage du confesseur est formel et ne peut être infirmé par nul autre. D'ailleurs, le seul recours à l'assistance de l'Eglise implique le repentir des actes commis contre ses droits. Il serait cruel de ne se satisfaire que d'une déclaration formelle parfois impossible. Quel prêtre au pied du lit

d'un homme aux prises avec l'agonie pourrait rester impitoyable par asservissement à un formalisme étroit? De ce cœur qui va s'arrêter est peut-êtreparti vers le juge des miséricordes un acte de repentir que les lèvres glacées n'ont pu articuler. L'Église ne permet à personne, dans aucun cas, de désespérer du salut d'un homme. Un personnage dont la vie avait été remplie de sainteté assistait un condamné à mort qui à ses exhortations s'obstinait à répondre par des blasphèmes. Alors, se retournant vers les assistants, il avait dit : « Yoilà l'image d'un damné. » Cette seule parole empêcha sa canonisation, car il avait témérairement préjugé ce qui dans les profondeurs de la conscience avait pu à la dernière seconde se passer entre le criminel et son juge.

De même qu'on grossit les faits, ajoute-t-on, on exagère le découragement des catholiques. Ils sont moins bruyants qu'autrefois sans être moins dévoués et moins résolus dans leur fidélité. S'ils parlent un peu plus bas, c'est que comprenant les angoisses de leur Père ils ne veulent pas les accroître par des impatiences irresponsables. Le vrai courage chrétien est de supporter sans fléchir la persécution lorsqu'elle s'appesantit, non de l'appeler par une confiance présomptueuse que l'épreuve pourrait démentir. Tel est le sens du traité écrit par Tertullien sur la nécessité de fuir les persécutions, en réponse aux imprudents affamés du martyre.

Le conflit n'éclatera que trop sûrement, terrible,

fécond en calamités et en larmes, long- et douloureux. Il ne serait pas bon que le Saint-Père parût l'avoir cherché et que l'on pût l'accuser avec vraisemblance de- l'avoir déchaîné. Mieux vaut qu'il continue à être doux, patient, circonspect. Jésus autem tacebat, dit l'Evangile en racontant la comparution de Jésus devant ses accusateurs. Jésus se taisait. Est-il donc si regrettable que l'histoire future parlant du pontife prisonnier dise aussi, après avoir raconté les outrages de ses ennemis : Tacebat, il se taisait ! S'il avait parlé, il n'eût pu que maudire : tacebat. S'il avait parlé, il eût fait appel au glaive : tacebat. S'il avait parlé, il aurait déchaîné les tempêtes : tacebat. Mais que ce silence est persuasif et combien un jour il sera entendu!

A ne considérer la situation qu'humainement, il n'existe pas d'espoir. Bien que les hommes d'Etat italiens regrettent de n'être pas à Florence, un faux point d'honneur, la pression comminatoire de la secte, ne leur permettront pas d'en convenir et, malgré que chaque jour ils sentent mieux l'impossibilité de gouverner à Rome, ils s'obstineront à y rester. Mais le cœur d'un peuple est plus mobile que celui d'un homme, déjà si mobile, et il a parfois des soubresauts auxquels nul propos délibéré ne résiste. Des éléments nouveaux vont s'introduire dans la politique italienne. Le suffrage électoral a été largement étendu; désormais on passera de quelques centaines de mille électeurs à plus de deux millions. En même temps s'opère dans la masse une sourde propagande républicaine et socialiste. Elle

est peu redoutable encore; le sera-t-elle toujours? Sous sa menace lorsqu'elle deviendra sensible, estil interdit de prévoir des revirements qu'il semble insensé d'espérer actuellement? L'Italie est restée étrangère dans son immense majorité aux entreprises consommées contre l'Eglise depuis 1870; elle ne les a pas empêchées, mais elle ne s'y est pas associée, souvent elle les a maudites. Elle aime sa religion, elle est fière de sa Papauté, elle ne croit guère aux billevesées que lui content ses dominateurs. L'approche visible des subversions lui imprimera peut-être une secousse qui la mettra debout, lui donnera ce dont elle manque, la vigueur de la volonté, et rendra plus actif son catholicisme apathique.

Le même mouvement n'est pas impossible en Frauce, en Espagne, en Belgique. En Allemagne, il commence. De même que depuis 1870 il y a eu un accord moral de toutes les forces de l'Europe pour autoriser l'anéantissement provisoire de la Papauté, il se produira peut-être en sens contraire une coalition également morale de toutes ces forces pour travailler à sa résurrection.

Tant que cette lueur existe, quelque faible qu'elle soit, la Papauté a raison, sans rien abandonner de ses droits, de ne pas pousserla situation au conflit et de persister dans la conduite qui a valu à Léon XIII la sympathie, l'admiration, le respect, même des communions dissidentes.

Il est une attente molle et découragée dont il se faut garder. lien est une autre virile où se mêle

l'espérance, dans laquelle entre souvent plus d'héroïsme que dans un mouvement déréglé, et qui finit par avoir raison de la violence.

« C'est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaye d'opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité et ne servent qu'à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence et ne font que l'irriter encore plus. Quand la force combat la force,, la plus puissante détruit la moindre : quand on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n'ont que la vanité et le mensonge ; mais la violence et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre. Qu'on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales ; car il y a cette extrême différence que la violence n'a qu'un cours borné par l'ordre de Dieu qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu'elle attaque ; au lieu que la vérité subsiste éternellement et triomphe enfin de ses ennemis, parce qu'elle est éternelle et puissante comme Dieu même (1). »

Il serait imprudent d'approuver ou de repousser absolument l'une de ces deux opinions, car toutes les deux ont de la grandeur et le choix entre elles est

(1) Pascal.

affaire de circonstancesplus que de principes. Le Pape a trouvé la seconde mieuxadaptéeaux nécessités temporisatrices qui sont actuellement dans les convenances générales. En cela il a marqué une fois de plus la hauteur de son esprit. Une passion très allumée s'enflamme encore plus par la contradiction. Léon XIII, en ne brusquant rien, essaie d'épargner à l'Italie les folies où la pourrait conduire l'excitation présente. Il veut, je le suppose du moins, lui laisser le temps de se retrouver, de reprendre le sang-froid, de redevenir accessible aux conseils de la sagesse, miséricordieux ainsi jusqu'au bout, môme envers ceux qui le frappent et foulent aux pieds sa parole.

Jusqu'à quand devra se prolonger cette trêve de la charité? Nul n'en est meilleur juge que celui sur la tête duquel pèsent les responsabilités. On a raison de le dire, il y a plus de décision dans certains atermoiements que dans une facilité étourdie à brusquer les solutions à contre-temps . Toutefois , en des époques de mollesse où l'on se croit quitte envers sa foi par quelques coups de langue dans les salons ou dans les sacristies, l'inconvénient de la patience est de favoriser la tiédeur des volontés et de permettre aux égoïstes ou aux poltrons de se pavaner en sages.

Aussi, sans être téméraire, il est permis de prévoir que finalement, poussé à bout, sous peine de s'anéantir dans un non-être commode à l'adversaire, on sera contraint de faire appel à la puissance de remuement et d'explosion que contient l'action reli-

gieuse affranchie des gênes contingentes. Thiers, défendant devant moi l'existence du pouvoir temporel, invoquait en sa faveur moins la nécessité de sauvegarder l'indépendance du pape que celle de refréner sa puissance : « Imaginez, disait-il, un capucin pape, sans pouvoir temporel, prêt au martyr; il mettrait le monde en feu. » Qui sait si un jour la ressource suprême de Ja papauté ne sera pas dans ce capucin prêt au martyre et criant au loin : « Tenez-vous fermes dans le Seigneur, ô bien-aimés ! » Pourrait-on alors flétrir comme une manœuvre pessimiste cette sainte intrépidité?

Après avoir suspendu pour un temps les fonctions extérieures par crainte de pousser au mal des esprits hors d'eux-mêmes, les reprendre malgré cette crainte lorsqu'une condescendance temporaire a été vaine, cela ne constituerait pas la transgression des préceptes évangéliques. Si le désordre éclatait lorsque le Pape jugera opportun de se montrer de nouveau à Saint-Pierre ou dans les rues de Rome, les pessimistesetles provocateurs seraient les sectaires qui troubleraient les rites religieux par l'irrévérence ou la brutalité : le Pontife qui les accomplirait conformément à la coutume séculaire, ne serait qu'un apôtre se dévouant à un devoir.

Au surplus, pour le politique regardant au loin, peu importe que la Papauté persiste dans sa tactique de prudence ou qu'elle devienne entreprenante. Par une route plus ou moins longue les deux conduites aboutiront au même résultat.

Que le Pape reste renfermé au Vatican ou qu'il en sorte, qu'il aille sur la place publique au-devant du dénouement ou qu'il l'attende derrière des murs, tôt ou tard, par suite de circonstances que, n'ayant pas le don de prophétie, nous ne saurions déterminer, qui toutefois sont certaines, on arrivera fatalement à Tune ou à l'autre des situations suivantes :

Ou le gouvernement italien vaincu par un mouvement d'opinion du peuple italien et des catholiques de tout pays, renoncera à sa prétention insoutenable de régler seulles destinées de la Papauté, de considérer la loi des garanties comme son dernier mot, et il reconnaîtra enfin que les conditions d'existence du chef de la catholicité doivent être débattues, d'abord avec le Pape lui-même, puis avec lesnations catholiques ;

Ou bien, grâce à l'apathie des peuples, à leur aveuglement ou à leur adhésion, il persistera dans son usurpation de 1870, et il continuera à refuser même l'échange diplomatique d'idées sur ce sujet.

Dans la première hypothèse une détente se produira aussitôt; à l'ère des conflits succédera celle

des négociations. Il s'agira de concilier l'immunité et l'affranchissement de toute juridiction séculière quelconque, condition nécessaire de l'indépendance pontificale, avec le droit des Romains de jouir des bienfaits d'un bon gouvernement.

La restauration du pouvoir temporel dans l'étendue et dans la forme anciennes donnerait pleine satisfaction à l'immunité pontificale : elle serait incompatible avec le bien-être des Romains. Des personnages d'autorité, tels que l'auteur de la remarquable histoire du Pape Zacharie, le cardinal Rartolini, pensent néanmoins qu'aucune autre solution n'est admissible.

Dans leur thèse le peuple romain ayant comme tout autre peuple, selon la doctrine de Thomas d'Aquin et de Grotius, le droit de détrôner un prince devenu tyran, a légitimement rompu les liens qui l'attachaient aux empereurs de Ryzance et s'est donné pour prince et souverain saint Pierre dans la personne du pape Grégoire. Telle est la véritable origine du pouvoir temporel, et l'on méconnaît la vérité historique en la rattachant aux donations de Pépin et de Gharlemagnc. Ceuxci ont réprimé les usurpations des Longobards et remis les Pontifes en possession de provinces injustement ravies, ils n'ont pas constitué le patrimoine de l'Eglise. Le peuple romain en est le véritable créateur. Par cet acte de dédition volontaire à la Papauté, le duché de Rome est devenu un patrimoine sacré au même titre que tous les objets consacrés

au culte; après cette dédicace à Dieu, il ne peut plus, selon les lois même de la Rome païenne, rentrer dans l'usage civil et commun. En se soustrayant à la souveraineté du Vicaire de Jésus-Christ il s'est souillé d'une horrible et sacrilège rébellion (1).

Cette opinion, quelle que soit la force qu'elle emprunte aux docteurs qui la soutiennent , n'est cependant pas une vérité dogmatique à laquelle l'intégrité de la foi soit attachée. Le pouvoir temporel a été institué par les hommes et non par Dieu. Il relève du droit humain, non du droit divin. On blesse la doctrine catholique en soutenant qu'il doit de toute nécessité être séparé du pouvoir spirituel; on ne s'en écarte pas moins en professant qu'il doit absolument y être uni (2).

Pie IX et l'épiscopat ont à la vérité solennellement déclaré en 1862 (3) « que la souveraineté temporelle du Saint-Siège a été instituée par un dessein particulier de la divine Providence et qu'elle est nécessaire afin que le Pontife romain n'étant sujet d'aucun prince ou d'aucun pouvoir civil exerce dans toute l'Eglise, avec la plénitude de sa liberté, sa suprême puissance et l'autorité dont il a été divinement invesli par Notre-Seigneur Jésus-Christ. »

(1) Cardinal Bartolini, Di S. Zaccharia Papa. Ragionamento preliminare shI l'origine del dominio temporale dei Papi. Voir aussi De Angelis, Prœlectiones juris canonici, t. II, liv. III, titre V, 12°.

(2) Suarez, Dcfenno, lib. IV, cap. IV, n° 1. — De legibus, lib. IV, cap. X, nos 1 et 4. — Emile Ollivier, l Église et l'État au Concile du Vatican, 1. 1, p. 371.

(3) Allocution Maxima quidem, 9 juin 1862.

Tout cela- constitue un enseignement de l'Eglise dont un catholique ne peut s'écarter sans témérité et sans scandale; ce n'est pas une définition dogmatique. L'Église aurait pu faire cette définition, car sa compétence s'étend aux vérités de l'ordre moral aussi bien qu'aux vérités dogmatiques, et la compatibilité du principat de la Papauté avec son gouvernement temporel peut à la rigueur être comprise dans les vérités morales. En réalité l'Eglise n'a point fait ce qu'elle aurait pu faire (1) et en cela elle a été bien inspirée. Elle ne peut définir infailliblement que ce qui a été toujours cru : or n'est-il pas évident que pendant plusieurs siècles l'Eglise n'a pas cru à la nécessité d'un pouvoir temporel qu'elle ne possédait pas? En second lieu, une vérité définie doit être de telle nature que, quoi qu'il arrive dans la suite des siècles, on ne soit pas conduit à l'abandonner : or existe-t-il quelqu'un assez maître des secrets de la Providence pour se risquer à prétendre que le pouvoir temporel sera jusque dans les siècles les plus reculés l'unique moyen d'assurer l'indépendance spirituelle du Saint-Siège ?

Le pouvoir temporel, d'ailleurs, est susceptible de plus et de moins, il peut embrasser un royaume, une province ou être réduit à une ville, ou même

(1) Je me contente de citer le dernier et le plus autorisé des traités de droit canonique, celui de de Angelis, publié à Rome en 1878 et que Léon XIII a honoré d'un encouragement : Hanc scilicet Ecclesise definitionem non fuisse dogmaticam, quia non fuit formulata in articulum. — Quod si contradictor non faciat in fi.de naufragium, hoc est ex eo, quod Ecclesia non processit ad statuendum a?'ticulum,nonvero quia judicis Ecclesise non sub^'acent. Pvselectiones juris canonici, t. II, lib. III titre V, 15°.

au rione, au quartier d'une ville. Le prince Napoléon, reconnaissant que le chef de la catholicité ne doit pas être le sujet d'un souverain quel qu'il soit, a jadis proposé de cantonner le Pape sur la rive droite du Tibre; il aurait la propriété de toutes les maisons qui sont dans cette partie de la ville ; la catholicité lui assurerait un budget propre à la splendeur de la religion et lui fournirait une garnison (1).

Le pouvoir temporel est sujet à des transformations dans son mode d'exercice non moins que dans son étendue.

Le gouvernement pontifical a toujours été digne d'admiration par la sollicitude avec laquelle il a préservé ses sujets des atteintes de la misère. Un témoin non suspect, Lamennais, a reconnu que, dans les Etats pontificaux, il n'a jamais existé de souffrance à laquelle il n'ait été largement pourvu. On n'y connaissait pas cette sorte de dénuement total, effrayant en d'autres contrées où l'indigence c'est la faim qui tue et la charité le morceau de pain qui empêche de mourir (2). L'initiative personnelle des Papes suppléait toujours à ce qu'il pouvait y avoir de manque dans les institutions. Benoît XIII (Orsini) s'était logé au dernier étage de son palais. Chaque soir, à l'heure de Y Ave Maria, il promenait son regard sur la ville. Quand il découvrait une cheminée d'où ne sortait pas de fumée, i] pensait :

(1) Discours au Sé?iat du 1er mars 1861.

(2) Affaires de Rome, édit. Perrotin, p. 220.

(( La misère n'a pas permis d'allumer le feu pour le repas du soir, » et le lendemain il envoyait un de ses serviteurs avec des secours dans la pauvre demeure afin que le soir suivant la cheminée ne restât plus sans fumée.

L'administration des Papes sous d'autres rapports a été moins habile et l'un des hommes d'Etat qui se sont le plus énergiquement consacrés à sa défense, Metternich, gémissait sur ses imperfections au moment même où il la protégeait. « Le gouvernement pontifical, écrivait-il à Apponyi à Paris, appartient malheureusement à la catégorie de ceux qui sont les moins capables de gouverner; le désordre qui règne dans quelques-unes de ses provinces est en majeure partie sa faute et plus encore celle de l'incapacité de ses agents (1). » Plus tard encore : « Le gouvernement pontifical ne sait pas gouverner, il ne sait pas même administrer une ville gâtée comme l'est Bologne (2). »

Les ecclésiastiques éclairés avaient eux-mêmes compris depuis longtemps l'urgence d'une réforme radicale. Parmi les projets suggérés par cette conviction, celui du cardinal Antonio Sala est le plus remarquable. Ce prélat, secrétaire de légation auprès du cardinal Caprara, légat a latere en France pour assurer l'exécution du Concordat, avait déployé des qualités aimables dans la société et une habileté éprouvée dans les affaires : il unissait une science très variée et très sûre à une expérience consom-

(1) Mémoires de Metternich, t. V, 1077, p. 314.

(2) Ibid., 1087, p. 343.

mée; Grégoire XVI l'appelait l'archive ambulante du Saint-Siège. Une partie de son projet de réforme n'a jamais été imprimée et Léon XIII est la seule personne vivante qui en ait eu connaissance. Etant élève de l'académie ecclésiastique, il reçut communication du manuscrit de la main du cardinal qui lui témoignait une bienveillance particulière. Le jeune abbé fut tellement frappé de ce travail, qu'il le copia en entier lui-même. Depuis ce manuscrit a disparu. Quant au volume publié en 1814 et dans lequel se trouvait exposée la première partie du projet de réforme, il fut supprimé avec tant de diligence par le cardinal Consalvi, qu'un érudit italien, M. Cugnoni, n'a pas employé moins de vingtcinq ans de rechercbes à en retrouver un exemplaire (1).

Le Cardinal dit dès lors tout ce qu'ont répété depuis les réformateurs libéraux et le Père Curci. Les épreuves auxquelles la Révolution et l'Empire ont soumis la Papauté sont un avertissement du ciel d'établir une solide et sincère réforme (sincera e stabile emenda) et des maux plus terribles la frapperont si elle dédaigne l'avertissement.

Les maux de la Papauté se rattachent à quatre causes : 1° la confusion du sacré et du profane; 2° l'entêtement à ne rien innover par la maigre raison qu'on a toujours fait ainsi (si è fatto sempre cosi) ; 3° le respect fanatique de la maxime dont on pourrait dire qu'elle constitue l'hérésie moderne :

(1) Cugnoni, Memorie délia vitae degli scritti del Cavd. Giuseppe- Antonio Sala. Nuova Antologia, 15 settembre 1880.

Prenons garde de ne pas faire pire (badiamo di non far peggio) ; 4° l'insouciance à connaître les hommes.

Des maux découlent les remèdes : 1° la séparation du temporel et du spirituel; 2° la réformation courageuse nonobstant toute coutume contraire; 3° le dédain de toute fausse timidité; 4° le soin de pourvoir les charges et non les hommes.

Le Cardinal insiste surtout sur la séparation du temporel et du spirituel, car il craint que dans l'illusion de soutenir l'un par l'autre on ne les perde tous les deux. Il veut qu'on confère aux laïques les emplois temporels de leur nature et qu'on n'emploie pas le même protocole dans les actes relatifs au temporel et dans ceux de l'ordre spirituel. Pourquoi, par exemple, à propos de l'établissement d'un droit d'octroi invoquer l'indignation du Très Haut et des bienheureux apôtres Pierre et Paul (indignationem omnipotentis Dei ac beatorum Pétri et Pciuli apostolorum)l Quand le souverain Pontife agit en qualité de chef de l'Eglise, qu'il parle en Pape; que son langage soit celui d'un prince quand il exerce un acte de souveraineté.

Les idées du cardinal Sala dont Consalvi avait pris tant d'ombrage sont devenues des lieux communs; il reste bien peu d'ecclésiastiques qui conçoivent la restauration d'un pouvoir temporel étendu ou restreint sans une organisation nouvelle adaptée aux nécessités du temps (1).

(1) De Angelis, loco citato, 15°, p. 121 : « At non sunt copulandi i\\i pauci et non acutœ mentis catholici, qui restaurationem médita-

En dehors des restrictions et des réformes du pouvoir temporel, d'autres .combinaisons permettraient d'assurer au Pape l'indépendance de son ministère sans affaiblir l'unité italienne et sans ramener les Romains à un gouvernement théocratique dont le rétablissement serait irréalisable. On connaît le système que Massimo d'Azeglio professa d'accord avec Manzoni et Gino Capponi. Le Pape aurait le nom, l'indépendance, la grande et exceptionnelle situation d'un souverain ; il résiderait seul à Rome sur les ruines de deux autiquités que protège et qu'illumine la majesté de la tiare, et resterait en communication libre et directe avec le monde entier. Mais à Rome le Pape régnerait, selon l'expression de Gino Capponi, sans gouverner : la souveraineté politique se transformerait en une suzeraineté nominale et honorifique comme elle l'était au moyen âge avant la concentration commencée par Alexandre VI et Jules II. Audessous du pouvoir du Pape planant dans une sphère élevée au-dessus des intérêts secondaires, un municipio administrerait librement les affaires temporelles. L'indépendance financière de la Papauté serait assurée non par des subsides qui sont aléatoires, mais par des immeubles déclarés inviolables, donnés au Pape en Italie et dans les divers pays catholiques (1).

buntur dominii temporalis eodem prorsùs modo ac erat ante amissionem, nempe nullis inductis innovationibus seu variationibus, cum illis, qui ratioîiab Mores adnrittunt mutationes in modo regiminis quse videntur requisitae a modérais temporum exigentiis. (1) Correspondance publique de Massimo d'Azeglio , publiée par

Proudhon s'était rangé à cette conception. Il voulait aussi « que le souverain pontife devînt une sorte de roi constitutionnel, tout-puissant, absolu, indiscutable dans son ministère religieux et son vicariat divin, pour le surplus exerçant le pouvoir collectivement avec les délégués de la nation (1) ».

D'autres systèmes ont été proposés, d'autres le seraient. Les Romains pourraient avoir à la fois des droits municipaux seulement à Rome et des droits politiques dans le royaume.

On débattrait ces propositions et entre elles on choisirait la meilleure. Aucune toutefois ne serait prise en considération si elle n'admettait comme point de départ que la même ville ne contiendra pas à la fois un pape et un roi . Un roi a pu vivre à Rome à côté d'un pape captif; il ne pourrait y rester à côté d'un pape délivré. Pour se soustraire à cette impossibilité il n'aurait pas à fonder au loin une ville nouvelle : Florence est prête à le recevoir.

L'hypothèse des négociations étant la plus pacifique est la plus désirable. Les catholiques italiens ont le devoir d'y travailler par leurs votes autant que par leurs prières et leurs écrits, et pour conquérir le plus grand nombre des nouveaux électeurs ils devraient sortir d'une abstention électorale, protestation explicable au lendemain de la conquête,

M. Eugène Rendu, notamment lettres du 22 août 1861, des 7 et 22 mars 1862, du 28 janvier 1863. Voir aussi de Massimo d'Azeglio Questioni urgenti etdiscours au Sénat piémontais du 4 décembre 1864. (1) La Confédération et l'Unité en Italie, p. 100.

qui aujourd'hui serait l'entêtement dans un anachronisme.

Il serait vil d'accepter la faveur octroyée par celui qui vous a dépouillé. Mais il n'y a rien de pareil dans un vote : c'est l'exercice d'un droit presque naturel, reconnu et non octroyé, qui n'implique aucune ratification du fait accompli contre la justice, car ce qu'on subit comme un moindre mal n'est pas un acquiescement, et la revendication contre le possesseur violent est éternelle. Adversus hostem œterna auctoritasl

Toutefois, ce qui est désirable n'est pas probable. Le probable est que le gouvernement des révolutionnaires modérés ou violents s'obstinera, et, persistant dans l'usurpation de 1870, ne se prêtera à aucun accommodement équitable. Ayant tant de peine à ne pas rêver de Carthage, comment abandonneraientils Rome? Les catholiques de leur côté n'auront ni la volonté ni la force de les renverser et d'imposer une administration dévouée à leurs principes et prête à entrer dans des voies de réparation ; la seconde hypothèse, la moins souhaitable, se réalisera.

N'allez pas conclure de ce fait à la prolongation indéfinie de ce qui existe. Il y a dans les choses un mouvement interne qui les pousse, quoi qu'en aient les hommes, à la maturité des conséquences logiques. Les habiles politiques voudraient bien en opprimant le Pape ne pas se priver du secours des influences religieuses qui dispensent de

beaucoup de carabiniers; ils tiendraient à conserver les églises ouvertes à côté du Vatican fermé. Les gens de la chemise rouge ne leur permettront pas toujours cette hypocrisie. Eux sont logiques et sincères. Ils ne visaient pas seulement au pouvoir temporel en poussant à la conquête de Rome; ils entendaient atteindre le pouvoir spirituel lui-même, ils ne l'ont pas dissimulé. Maintenant qu'ils ont terminé leurs travaux d'approche ils sonnent pour l'assaut. Le gouvernement fait mine do leur résister ; mais étant les plus résolus ils deviendront les plus forts, et on les suivra. Le roi leur obéira-t-il? ils le mettront en avant, sauf à le congédier plus tard; leur résistera-t-il? ils s'en débarasseront incontinent. Dans l'une ou l'autre supposition, à leur remorque on rejettera un jour la défroque religieuse dans laquelle on se cache et le programme officiel deviendra ouvertement celui de Garibaldi : abattre le christianisme, purger la terre du prêtre, en finir avec le pouvoir spirituel comme on en a fini avec le pouvoir temporel. Alors, selon l'expression de Manzoni, deux ultimatums également inflexibles seront aux prises; la lutte sans ménagements commencera entre les envahisseurs de Rome et la Religion; le reste du monde ne tardera pas à s'y mêler. Les spiritualistos à un degré quelconque, et à plus forte raison les chrétiens séparés, puis tous les penseurs tournés aux spéculations métaphysiques, seront très vite compris dans la même réprobation que les catholiques. Du côté des garibaldiens se rangeront les esprits nombreux, on ce moment,

persuadés que les religions sont à bout, que la matière seule existe, que les directions de la science positive suffisent comme guide et comme frein à l'homme émancipé. La Papauté sera soutenue par les croyants dans l'opinion desquels détruire le catholicisme, c'est, à n'envisager que les effets sociaux, tout mettre en ruines dans les mœurs et dans les lois, déchaîner les cataclysmes sur des sociétés assez insensées pour enlever les espérances du ciel à des malheureux auxquels on ne sait pas donner les jouissances de la terre. A ces croyants se joindront les philosophes fidèles aux systèmes spiritualistes, les membres des diverses sectes évangéliques, même les libres penseurs sachant comme Proudhon « que la religion est encore pour l'immense majorité des mortels le fondement de la morale, la forteresse des consciences (1) ». Les uns soutiendront que toute croyance au surnaturel est l'abêtissement de la raison ; les autres répondront que c'est la condition de son équilibre. D'un côté on invoquera l'omnipotence de l'Etat, Y obligatoire sous toutes les formes; de l'autre on réclamera le droit individuel, les franchises imprescriptibles de la conscience. Soumettez-vous, diront les incrédules, nous sommes la force; nous bravons votre force, répondront les hommes de foi; qui peut mourir n'est jamais faible; nec timemus. A la tête d'un camp se placeront les docteurs les plus résolus de la négation athée ; à la tête de l'autre surgira du

(1) La Confédération et l'Unité de l'Italie, p. 50.

fond d'un couvent un nouvel Hildebrand, quelque moine au cœur de lion. Finalement, il faudra que l'unité italienne soit brisée ou que l'unité catholique soit anéantie.

Nous verrons lequel des deux l'emportera !

Toute parole française sur un sujet dans lequel est en jeu un intérêt ou une passion italienne est de grave importance. Certainement l'Italie ne songe pas en ce moment à nous déclarer la guerre, pas plus que nous n'y songeons nous-mêmes. Avec cette différence pourtant qu'en Italie il est un parti dont le programme est Dclenda Gallia, tandis que chez nous personne ne nourrit d'aussi noirs desseins contre nos voisins. Néanmoins, il serait puéril de le méconnaître, dans les relations politiques entre les deux pays règne un malaise où se mêle quelque hostilité.

Cette situation n'est pas le résultat du démêlé tunisien ; en d'autres temps il ne se serait pas même produit une difficulté de ce côté, et, si quelque malentendu avait été amené par la maladresse d'un agent, il eût été aussitôt effacé. L'affaire de Tunis a rendu visibles des dispositions préexistantes, elle ne les a pas créées. A défaut de cette occasion elles se fussent manifestées de toute autre manière. Il n'y a eu froissement dans les actes que parce qu'il y en avait eu déjà dans les sentiments.

L'Italie nous doit sa résurrection comme nation indépendante. En 1 859, nos armes ont délié ses liens . De 1859 à 1866, pendant qu'elle se constituait, nous avons écarté l'Autriche par le principe de non-intervention. En 1866, nous avons mis sa main dans celle de la Prusse. Sans l'assentiment, c'est dire trop peu, sans l'insistance de Napoléon III le traité d'alliance entre l'Italie et la Prusse n'eût pas été signé; sans ce traité le roi Guillaume n'eût pas provoqué la guerre de 1866; sans cette guerre l'Italie attendrait encore la Vénétie à côté de la France intacte.

Nous avons, il est vrai, résisté ensuite à Rome capitale, non toutefois dans une pensée ennemie, puisque nous étions avec Manzoni, Gino Gapponi, Massimo d'Azeglio, Alfieri, Ferrari et tant d'autres patriotes. En essayant de sauver l'Italie de Rome, suivant l'expression de Massimo d'Azeglio (1), nous voulions écarter d'elle un péril, la préserver de la folie dans laquelle peut à tout moment s'e*hgloutir son unité.

Ge n'est pas en étrangers que nous avons occupé Rome. « Etranger! a dit Massimo d'Azeglio au Sénat piémontais (4 décembre 1864), écartant noblement de nous cette qualification. Etranger! en Italie c'est un mot sinistre. Qui a lu notre histoire

(1) Lettre du 22 août 1861 à M. Rendu. Dans une lettre au même, du 13 août 1862, il dit : « Si l'Empereur nous délivre de Rome capitale, ce sera un aussi grand service que Solférino. » — Gino Capponi écrivait à M. Rendu, le 19 mars 1863 : «Le Pape doit avoir une ville où personne ne soit au-dessus de lui ; cette ville doit être Rome, Rome ferait une mauvaise capitale pour l'Italie. »

depuis Odoacre jusqu'à nos jours en sait la raison. C'est pourquoi il ne me plaît pas d'appliquer ce mot au corps d'occupation français, fraction de cette noble armée à laquelle, ainsi qu'à son chef, l'Italie doit une reconnaissance éternelle ! »

Ne nous sommes-nous imposé tant de sacrifices qu'en vue d'obtenir Nice et la Savoie? Malgré le prix de ces deux beaux pays la compensation eût été bien maigre. Nous avons accueilli avec empressement des populations françaises qui depuis de longues années nous appelaient; ce n'est pas cependant en considération de ce gain dérisoire, si l'on compare ce que nous procurions à ce que nous recevions, que nous sommes entrés dans l'action pour l'indépendance italienne. La France, ce soldat du Droit, ne cache jamais un calcul au fond de ses entreprises magnanimes. Elle a aidé l'Italie par un élan de son cœur, comme elle avait secouru l'Amérique, la Grèce, la Belgique, la Roumanie et plaidé en faveur de la Pologne. Seulement elle espérait s'être ainsi assuré une amie fidèle dans les mauvais comme dans les bons jours. Les mauvais jours sont venus, et nous n'avons pas trouvé auprès de nous l'amie que nous avions nous-mêmes édiliée et sur laquelle nous comptions. Qu'elle ne nous ait pas secourus, ce n'est pas le plus amer, elle peut alléguer qu'elle n'était pas prête, mais elle n'a pas saigné de notre défaite, — je ne parle pas de ceux qui s'en sont réjouis (1), — elle

(1) PetuucelLi dkli.a Gattina, Stovia dcllu klca italiana dalVanno 665 di Rama al 1870 ; « Sedan était arrivé. Il y a eu à ce moment

nous a tourné le dos et s'est joyeusement précipitée vers de nouvelles amitiés ; sa reconnaissance, suivant une expression trop prophétique de Thiers, a duré autant que sa faiblesse. L'ayant beaucoup aimée, nous avons souffert de cet abandon ; l'ayant intrépidement servie, nous avons été blessés de cette indépendance de cœur.

En 1871, Garibaldi écrivait : « Nice est une question brûlante... Je suis sur qu'il ne serait pas difficile d'arranger l'affaire avec la population honnête de France, en lui prouvant combien a été menteur le plébiscite bonapartiste. Mais faites comprendre cela aux chauvins! Yoilà où la question devient fulminante, et je crois que l'arrangement sera bien difficile sans verser des torrents de sang. » Admirez en passant la débilité de ce pauvre cerveau. Le Piémont entre à Rome à coups de canon ; au lendemain même de son acte de force, il obtient un plébiscite : ce plébiscite est inattaquable. La France n'introduit pas un seul soldat à Nice et dans la Savoie, sa main

une ombre dans la carrière de Victor-Emmanuel. Ce fut la neutralité entre les belligérants. Le roi perdit ainsi l'occasion suprême de reconquérir, à l'aide de l'alliance prussienne de 1870, les deux provinces que les Français nous avaient extorquées en 1860. » — Les dernières paroles adressées par Garibaldi à Palerme à un Allemand ne sont pas moins claires : « Je ne puis pas beaucoup parler, mais prêtez l'oreille à ce que je vais vous dire : l'Allemagne a rendu un grand service à l'humanité en abaissant ce peuple. C'est aujourd'hui mon opinion. La G-ermania ha fatto un gran servizio ail' umanità abassando questo popolo. Questa è oggi la mia opinione. » C'était son opinion depuis longtemps, dès le 6 septembre 1870, il écrivait : « J'ai désiré le triomphe des armées prussiennes. » Quand il est venu en France après le 4 septembre, ce n'est certainement pas pour nous servir.

ne tient pas les urnes, elle obtient un plébiscite : ce plébiscite est menteur. Je ne m'arrêterai pas aux autres insanités de cette lettre; je n'en veux retenir que la menace de verser des torrents de sang. Pourtant il n'y -avait pas alors d'affaire tunisienne !

L'illustre Ferrari écrivait à M. Darimon le 1er novembre 1875 : « Je dois vous confirmer que notre gauche pousse vers la Prusse et que si les Prussiens n'étaient pas les incurables Teutons qu'ils sont, raides et empesés, inaccessibles au bon sens latin, s'ils ne restaient encloués dans leur morgue traditionnellement automatique et repoussante, toute l'Italie serait aujourd'hui aux pieds de l'empereur d'Allemagne comme aux beaux temps d'Othon Ier et de la maison de Souabe. — Chose singulière! Tant de reconnaissance pour ces buffles d'Allemagne qui ont fait comme dix et tant de haine, de dénigrement, de déclamations, contre les Français qui ont fait comme mille, qui ont créé le royaume d'Italie et dont on copie tous les jours les lois, les vêtements, les modes, les livres, tout. Razza nmana! Gardez-vous de la razza nmana (1). » Pourtant il n'y avait pas alors d'affaire tunisienne !

Malheureusement, de même qu'on s'attache à quelqu'un par le bien qu'on lui fait, on s'en détache par les torts qu'on se donne. L'Italie, voulant s'excuser devant sa propre conscience, a cherché des griefs ; elle en a fait des moindres incidents. Les violences

(1) Communiquée par M. Darimon.

commises à Marseille par quelques vauriens réprouvés par la ville entière ont été converties en une manifestation politique de haine; la moindre rixe après boire entre un ouvrier piémontais et un ouvrier français devient un événement que le télégraphe raconte à l'Europe; peu à peu, s'animant au bruit do ses paroles injustes, elle a oublié un pas,sé d'hier et une véritable campagne historique, littéraire, politique a commencé contre la France (1).

La gauche nous était antipathique par haine de la droite que nos diplomates avaient paru soutenir; la droite à son tour nous est devenue contraire par terreur de la République, dont elle craint l'action sur ses institutions monarchiques. Les voilà maintenant, gauche et droite unies, occupés aux armements et à la recherche des alliances.

Contre qui ces armements? Est-ce que, par hasard, l'Autriche, en réponse au voyage de Vienne, songerait à une descente prochaine dans ses domaines perdus?

Contre qui ces alliances? Il ne s'agit que d'assurer le maintien de la paix, disent-ils. — Et qui donc la menace? Ce n'est certainement pas la France.

Parmi les anciens défenseurs de la cause italienne, combienqui en étudiant ces faits, en parcourant tant de livres et tant de journaux dans lesquels notre gloire est conspuée, nos malheurs approuvés, nos services niés, notre science dédaignée, notre décadence prédite, et dans lesquels retentissent les me-

(1) Voir les témoignages dans le livre de M. Armand Brachet, L'Italie qu'on voit, et l'Italie qu'on ne voit pas.

naccs et les accents de la haine; combien qui se sont demandé avec désespoir s'ils n'avaient pas été coupables envers leur patrie en travaillant comme des aveugles au relèvement d'une nation qui paraît surtout occupée à essayer contre nous ses forces renaissantes !

Certes, les avertissements ne manquèrent pas. Lamartine notamment, dont le génie poétique s'était formé sur les rivages italiens, qui connair.rvrt très bien la littérature, l'histoire, les coutumes, la constitution morale de l'Italie, avait montré recueil quand il en était temps encore, avant même que Thiers eût prononcé ses discours au Corps législatif. Dans quelques-uns des admirables entretiens de ce cours de littérature qu'on ne lit plus assez, il avait annoncé les mécomptes de l'avenir. Nous ne l'avons pas écouté; nous avons pris pour les désenchantements chagrins d'un vieillard ce qui était l'intuition d'un prophète (1).

Tant que les sentiments de l'Italie ne se seront pas rectifiés et qu'elle n'aura pas retrouvé des souvenirs qu'elle n'aurait jamais dû oublier, les relations politiques avec elle seront difficiles. Gardonsnous de les rendre impossibles.

Une rupture entre deuxpeuples de mêmerace,que tant d'intérêts rapprochent, serait une rupture fratricide ; une guerre entre eux deviendrait une guerre ci-

(1) Un homme d'État éminent par la perspicacité et par l'éloquence, M. de Falloux, a écrit aussi quelques belles pages, poignantes à relire après l'événement. (Voir le volume second des Mélanges et

discours politiques.)

vile . Tel Italien l'a dit afin de mieux couvrir sa marche dans l'ombre; je le dis avec une profonde conviction, sans pensée de derrière. Nous ne saurions nous montrer trop attentifs à éviter les froissements, trop appliqués à dissiper les malentendus, trop patients à supporter les procédés douteux, trop empressés à prévenir les conflits ou à les étouffer.

Toutefois, le désir de ne pas créer des difficultés, de ne pas convertir en antagonisme déclaré une froideur malveillante, ne saurait être poussé jusqu'à la suppression des débats nécessaires. Dans une telle réserve il y aurait quelque pusillanimité et beaucoup de péril. On ne supprime pas les questions vivantes en s'appliquant à n'en point discourir ; elles mûrissent dans le silence et parfois s'y enveniment. Il est mieux de s'en entretenir librement et même d'en discuter à voix haute. Les luttes d'idées amènent des éclaircissements, parfois des rapprochements qui préviennent des chocs plus terribles. Telle est la raison pourquoi, malgré la tension des rapports entre la France et l'Italie et ma volonté de ne pas l'augmenter, je ne me suis pas cru interdit de traiter de la liberté du Pape, d'autant plus que mes pensées sur ce sujet sont d'accord avec celles d'un très grand nombre d'Italiens.

J'ai eu déplus pour m'y décider un motif tout personnel tiré d'un passé sur lequel je reviendrai un instant pour accroître l'autorité de mes raisonnements,, nullement par complaisance envers moi-même.

J'ai toujours passionnément aimé l'Italie. Les torts

qu'elle s'est donnés à notre égard, en me désolant, ne m'ont pas détaché d'elle. Trop de souvenirs indestructibles me le défendent. Comment n'éprouveraiton pas une prédilection particulière pour cette terre de la lumière et de la beauté? Nulle part l'individu n'est plus généralement doué des dons aimables ou des facultés brillantes; nulle part le génie humain ne s'est déployé dans des voies différentes avec plus de variété, de constance et de splendeur. Parmi les cités célèbres laquelle pourrait-on comparer à Rome, la ville unique, où la mort même est vivante, et où le passé de notre race siège imposant, au milieu du large amphithéâtre des montagnes d'Albe, de la Sabine et de l'Etrurie, sur les vagues pétrifiées de la vaste et silencieuse campagne?

On sert qui on aime. De très bonne heure je me suis employé de toute ma force à l'affranchissement d'un pays alors di dolore ostello, asile de douleur, suivant en celal'exemple de mon père, l'ami de Mazzini, de mon oncle de Livourne, l'ami deGuerrazzi. Dans l'ardeur de ma passion et par respect de mes traditions de famille, j'aurais été excusable d'avoir dépassé la mesure et ne tenant pas un compte suffisant du juste d'avoir favorisé les exagérations emportées autant que les légitimes revendications. Heureusement je ne l'ai point fait, sinon toujours, du moins sur la plupart des points fondamentaux. J'ai contesté que Rome fut un fief inaliénable de la Catholicité, mais je n'ai pas admis qu'elle appartînt à l'Italie seule en vertu d'un prétendu droit des nationalités. J'ai signalé les erreurs du gouvernement tem-

porel des papes, et je n'ai pas cru que sa chute dût entraîner nécessairementla fin du pouvoir spirituel, mais je n'ai pas méconnu la légitimité de son existence. J'ai demandé que la souveraineté pontificale fut placée dans la condition ordinaire de toutes les souverainetés humaines, mais je ne l'ai pas voulu à la merci d'un envahissement de l'armée italienne ou d'une irruption des bandes révolutionnaires. C'est parce qu'elle consacrait ses principes que j'ai défendu comme député et comme ministre la convention du lo septembre 1864. Dans les discussions que cet acte amena, prévoyant qu'après la perte delà souveraineté temporelle les droits légitimes de la Papauté pourraient être méconnus, j'ai dit : « Alors il ne sera pas « au monde un esprit libéral, quelles que soient sa « foi, sa nature, sa communion religieuse, qui ne « soit disposé à devenir un défenseur du Pontife « auguste et désarmé qui représentera alors vérita- « blement pour la conscience humaine la liberté « dans sa plus haute expression (1). »

Je me tiens comme obligé par ces paroles de mon discours du 13 avril 1865; c'est le motif personnel de la publication de cet écrit.

La vie est impitoyable : elle se plaît à saisir dans ses mains dures nos idées les plus hautes, nos sentiments les plus généreux et après les avoir effeuillés à les jeter en pièces le long de nos routes ! Malheur surtout à ceux qui partis la tête pleine ont

(1) Discours au Corps législatif du 13 avril 1865.

laissé entendre au dehors le chant idéal qui résonnait dans leur âme : la cruelle ne les abandonne plus, elle s'acharne à les briser, elle les secoue jusqu'à ce qu'affaiblis, dépouillés, vides et reniant les belles divinités auxquelles ils s'étaient consacrés, ils aient laissé tomber de leurs lèvres découragées le credo sceptique dans lequel notre temps paraît avoir mis sa dernière poésie : N'aimons plus rien! « Le malheureux! il n'aime pas », disait sainte Thérèse de Satan. Ne plus rien aimer, même en politique, c'est véritablement la damnation. Soyons donc fidèles jusqu'au bout, malgré l'étreinte des événements, à ce que nous avons aimé étant jeunes, et si quelque doute involontaire se mêle à nos fortes confiances d'autrefois, qu'il en advienne en nous de ce sentiment comme dans le ciel de ces vapeurs de l'heure chaude du jour, qui jettent quelques ombres sur les lignes lointaines de l'horizon et n'amènent cependant pas la nuit.

Pour ma part, élevé dans le culte des idées de 89, je ne désavouerai pas mes premières ferveurs. Au contraire, plus j'observe les faits avec désintéressement, plus je comprends les bienfaits de la Révolution française, plus je l'admire et plus je m'attache à sa cause. Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, elle restera une des dates heureuses de l'humanité, le frontispice d'un de ses plus beaux siècles; jamais la contre-Révolution ne prévaudra contre elle.

Pourtant, si l'on n'y prenait pas garde, elle pourrait d'un bon commencement arrive? à une triste fin, et après avoir été glorieuse devenir misérable, comme

ces fleuves célèbres auxquels Montesquieu pense en comparant les commencements de Rome avec sa décadence, qui, après s'être avancés longtemps en flots majestueux, se perdent dans des marécages. Les deux marécages qui menacent d'engloutir la Révolution sont : le Césarisme et la Démagogie, cette forme anonyme du Césarisme. Elle ne restera digne de son origine que si elle ne se sépare à aucun prix de la liberté qui elle-même ne se conçoit pas sans la justice. La vraie manière de la servir n'est pas de se plier aux caprices d'une foule conduite le plus souvent par des mots vides, ou de s'associer aux calculs fallacieux des partis, c'est de se porter sous son invocation au secours de quiconque en France ou ailleurs est frappé dans sa liberté contre la justice. On lui appartient aussi bien lorsqu'on défend en Allemagne et en Russie les Juifs, objet d'une agression barbare, outrage révoltant à la civilisation (1), que lorsqu'on élève la voix en faveur du

(1) Il n'est pas intempestif de rappeler que les Papes, même à des époques où il y avait quelque mérite à le faire, n'ont jamais manqué de s'opposer à des atrocités comme celles qui affligent certains pays.

Au xive siècle, la peste envahit l'Europe.

« Par suite des anciennes aversions qu'on avait contre les Juifs, on s'avisa presque partout de les regarder comme la cause de tous les malheurs qu'entraînait la contagion. On répandit dans le public qu'ils avaient empesté l'air et les eaux. On en fit périr des milliers. Le Pape Clément VI, bien loin d'approuver une persécution si injuste et si capable de rendre le christianisme odieux, fit entendre promptement sa voix pour arrêter le désordre. Il publia deux bulles, dont la première, datée du 4 juillet 1348, défend expressément à tout chrétien de forcer les Juifs à se faire baptiser, à leur imputer des" crimes dont ils ne sont pas coupables ; d'attenter à leur vie ou à leurs biens, ni d'exercer contre eux aucune violence sans l'ordre et la sentence des juges légitimes. Ce premier décret

Pontife catholique, victime à Rome d'une ambition sans scrupules.

n'ayant pu calmer la fureur insensée de la populace, Clément fit une nouvelle ordonnance plus forte que la première, où, rappelant les exemples de ses prédécesseurs, toujours attentifs à justifier les innocents, il décharge les Juifs de toute accusation; il déteste avec horreur le massacre qu'on en fait en divers lieux, et il ordonne en finissant, à tous les évéques, de publier dans les églises une sentence d'excommunication, de la part du Saint-Siège, contre ceux qui oseraient inquiéter les Juifs de quelque manière que ce fût, sauf à les traduire devant les tribunaux, si l'on avait quelque différend avec eux. » Roiir.ba.cher, Histoire universelle de l'Église catholique, liv. LXX1X.

La Moutte, mai 1882.

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