‹ Le pape et l'empereur, 1804-1815Chapitre 11 sur 20 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Les instructions écrites et données par le Pape au S^rrt'- CoUège, en quittant Fontainebleau, étaient d\ine clartr et d'une précision absolues. Pie VII enjoignait aux cardinaux de chercher à habiter le même lieu que lui et de vivre les uns près des autres. En cas de schisme^ ils devraient éviter tiiuto communication à propos des affaires religieuses avec les personnes qui auraient pris part à ce schisme. S'ils se trouvaient dans quelque diocèse où un évêque non institué exerçnil 1;^ juridiction épiscopale, ils devaient ne pas assister aux offices et fuir toute occasion où leur présence pourrait être un sujet de scandale pour les fidèles. Il leur était également ordonné de n'assister à aucune cérémonie en l'honneur » du prêtent In roi de Rome » ; d'éviter tout acte qui parût être une reconnaissance ouverte ou tacite de la soi-disant souveraineté de l'Empereur et de ses successeurs sur les domaines de l'Église; de n'accepter, sans la permission du Pape, aucuns emplois, titres, décorations, dignités ou prébendes; de n'assister it aucun acte de réjouissance, comme le Te Deum ou autre cérémonie semblable; enfin de ne point figurer aux cercles, fêtes et réunions de la Cour et de refuser toute indemnité nu toute pension de l'Empereur.

Le 26 janvier 1814, un officier de gendarmerie vint prévenir les seize cardinaux qu'ils devraient quitter Fontainebleau dans quatre jours, sans escorte. Les cardinaux Mattei, Dugnaui et Délia Somaglia partirent les premiers. Le 27, le cardiiitil Pacca sortit de la ville, avec son camérier et un maréchal pies;

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log^s, pour se rendre à Uzès. Le sous-officier de gendarmerie avait ordre d'inviter le sous-préfet d'Dzès à tenir ce cardinal sous la plus étroite surveillance. Le fonctionnaire était chargé de découvrir, au moyen des gens de service et de ses agents, quels étaient les discours et la conduite du cardinal, les personnes qu'il fréquentait. Défense lui serait faite d'officier en public, et de fréquenter les prêtres du diocèse. Le duc de Uovigo, qui avait donné ces ordres, engageait le sous-préfet à prévenir Pacca que le moindre motif de plainte pouvait lui faire perdre entièrement la liberté. D'autre part, le ministre de la Police osait écrire au cardinal Pacca : «J'ai prévenu les autorités d'Uzès de votre arrivée et je suis persuadé qu'elles s'empresseront de concourir à tout ce qui pourra vous en rendre le séjour agréable. » Enfin, chaque cardinal, avant de quitter Fontainebleau, avait reçu du ministre des Cultes la lettre suivante, qui était bien faite pour leur enlever tout espoir de recours auprès de lui : « J'ai l'honneur de vous prévenir que S. Elxc. le ministre de la Police générale est chargé de vous notifier des ordres dont l'exécution ne peut être différée. Je ne pourrai recevoir aucune réclamation; dès lors, il serait inutile de demander un délai pour réclamer auprès de moi. Vous donnerez par votre soumission une nouvelle preuve de votre respect pour les ordres de Votre Souverain. » C'était par cette rigoureuse lettre d'exil que Bigot de Préameneu terminait sa correspondance avec les cardinaux.

Vers la fin de février, le Pape était arrivé à Savone où il avait été reçu avec empressement par le marquis de Brignole, nouveau préfet de Montenotte, qui, lui, ne traitait pas Pie VII en prisonnier, comme Tavait si rudement fait le comte de Chabrol. Le iSaint-Père, à son retour, avait traversé les villes de Limoges, Brive, Montauban, Carcassonne et Montpellier au milieu d'ovations touchantes. Le commandant Lagorse, qui prévoyait maintenant la chute immédiate de l'Empire, avait témoigné les plus grands égards au Pape et avait même soUi-r cité sa bénédiction pour les membres de sa famille. A Beau-

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caire, les acclamations en faveur de Pie VII et les démonstrations de vénération et d'allégresse furent si grandes que Lagorse dit avec colère aux manifestants : « Hé! que feriezvous donc si l'Empereur venait ici? » Et ceux-ci de répondre en lui montrant le Rhône : « Nous le ferions boire (1) ! »

La conduite de Murât préoccupait Napoléon. Il le considérait justement comme un traître, et cependant, sur ses propres instances, il ne se refusait pas à se servir de lui. « Envoyez, disait-il à Eugène le 12 mars, un agent auprès de ce traître extraordinaire et faites avec lui un traité en mon nom. Ne touchez pas au Piémont ni à Gênes, et partagez le reste de ritalie en deux royaumes. Que ce traité reste secret jusqu'à ce qu'on ait chassé les Autrichiens du pays et que, vingt-quatre heures après sa signature, le roi se déclare et tombe sur les Autrichiens. Vous pouvez tout faire dans ce sens; rien ne doit être épargné dans la situation actuelle pour ajouter à nos efforts les efforts des Napolitains. On fera ensuite ce qu'on voudra, car, après une telle ingratitude et dans de telles circonstances, rien ne lie. Voulant l'embarrasser, j'ai donné ordre que le Pape fût envoyé, par Plaisance et Parme, aux avant-postes. J'ai fait savoir au Pape que, ayant demandé comme évèque de Rome, à retourner dans son diocèse, je le lui ai permis. Ayez donc soin de ne vous engager à rien relativement au Pape, soit à le reconnaître, soit à ne pas le reconnaître (2) . >» Nous allons savoir ce qui avait réellement déterminé Napoléon à laisser Pie VII retourner à Rome. Les plénipotentiaires des puissances alliées, après l'échec des négociations du Congrès de Chàtillon, avaient remis au duc de Vicence, le 1 9 mars 1 8 1 4 , une note par laquelle ils disaient qu'en insistant sur l'indépendance de l'Italie les cours alliées avaient l'intention de replacer le Saint-Père à Rome. Ils priaient en outre le gouvernement français de mettre à même le Saint- Père de pourvoir, par ime entière indépendance, aux besoins de l'Église catholique. Les alliés faisaient valoir, au sujet de cet

(1) Mémoires du cardinal Pacca, t. II, p, 269,

(2) Lettres inédites, l. II, p. 318.

acte nécessaire de réparation, des raisons de justice, d'humaniti* et d'équité générales. L'Empereur, qui en fut averti par ses jifjents, résolut alors de devancer le vœu du Congrès et fit proscrire au commandant Lagorse de conduire en toute hâte rit.' VII à Parme, ville où il le remettrait aux avant-postes nn|>Dlitains. Lagorse devait dire au Pape que sur la demande faite par lui de retourner à son siège, Napoléon y avait consenti. L'Empereur cédait tout à coup à une inéluctable nécessité, et il le faisait sans mentionner, ainsi qu'il osa l'affirmer à Eugène, que le Pape avait demandé à s'en retourner comme simple évêque de Rome. Pie VII allait donc rentrer dans sa capitule en qualité de Souverain Pontife, de même qu'il en était sorti près de cinq ans auparavant. Il aurait pu quitter ^Mvone le 17 mars; il préféra ne partir que le 19, après avoir célébré dans l'église métropolitaine la fête de Notre-Dame de la Délivrance, patronne de la ville. Le 23, Pie VU arrivait à Firenzuola occupée par les troupes de Murât et de François II. Là, il était libre. Il voulut cependant aller passer quelque temps dans sa ville natale de Cézène et dans son iincien évèché d'Imola.

J ai dit quels furent les derniers jours de la vie militaire et lïoliïique de Napoléon en 1814. Après une lutte héroïque où il (1 Imputa pied à pied le sol de la France, c'est sous les menaces violentes de quelques misérables et aux cris de « Vivent les allii^s! » poussés par une foule oublieuse et brutale, qu'il prit le ehemin de Porto-Ferrajo en se disant pour toute consolation I tt J'écrirai l'histoire de ce que nous avons fait. Il y a encore là des raisons de vivre. »

Le gouvernement provisoire, si habilement formé par Talleyrand, parut ignorer la mise en liberté de Pie VII et publia, le 2 ;*vril, un arrêté par lequel, déplorant les outrages que Napo- Ivon Bonaparte faisait subir à Sa Sainteté, il ordonnait que tOJIlt retard à son voyage cessât à l'instant même et qu'on lui rendit sur sa route les honneurs qui lui étaient dus. Cet arrêté étnit signé par les membres du gouvernement provisoire et pur son président, M. de Talleyrand, lequel l'avait scellé de

ses armes de prince de Bénévent, oubliant qu'il avait jirit^ part à la spoliation des États pontificaux et que ce titre élnil une usurpation faite sur le domaine du Saint-Siège. A Gésèur, le Pape accorda une audience au roi Murât qui fit semblant <l(* ne point savoir où il se rendait. .» Mais nous allons à Ronio^ dit Pie VII; pouvez-vous Tignorer? Il semble que rien ji i-^t plus naturel. — Comment Votre Sainteté se détermine-L-<*lli* à y aller, malgré les Romains? — Nous ne vous comprenons pas. Que voulez-vous dire? » Alors le roi de Naples présenta au Pape un mémoire des principaux seigneurs et des ridiez particuliers de Rome qui priaient le roi d'obtenir des alliùs qu'ils ne fussent à l'avenir gouvernés que par un prince séculier. Pie VII prit le mémoire, le jeta dans une cheminée <hi brûlait un grand feu, et lorsqu'il fut consumé, dit avec calme : « Actuellement, n'est-ce pas, rien ne s'oppose pln^ à ce que nous allions à Rome?»» Puis sans humeur, sans colcrc. il congédia le roi de Naples, ce même roi qui, en 1809, avrilL envoyé des troupes pour contribuer à son enlèvement et qui^ en ce moment, n'osait plus mettre obstacle à son retour cii ses États. Le 1 1 avril, le Pape reçut de Lucien Bonaparte iiuc lettre très touchante, où celui-ci le félicitait de son heureiisc et tardive délivrance, et disait entre autres : « Quoique persécuté injustement par l'Empereur Napoléon, le coup du (liel qui vient de le frapper ne peut m'étre indifférent. Voici depuis dix ans le seul moment où je me sens encore jf^tm frère. Je lui pardonne et je le plains. »» Lucien faisait tics vœux pour que Napoléon se réconciliât avec l'Église et a% ce celui qu'il appelait « le Père des Miséricordes »» (1).

Le 12 mai, Pie VII retrouva son fidèle Pacca à Sinigafjlin» puis se rendit à Ancône où il fut reçu avec enthousiasme. 1j" route pour Osimo et Lorette, il donna des ordres pour que Madame Mère, qui sollicitait un asile à Rome, y fût bien accueillie. Quant au cardinal Fesch qui réclamait la mcinc faveur : « Qu'il vienne, dit-il, qu'il vienne! Nous voyinis

(1) Artaud, Vie de Pie Vif, t. II, ch. xxvi.

encore ses grands vicaires accourus à Grenoble au-devant de nous. Pie VII ne peut oublier le courage avec lequel on a prêté le serment prescrit par Pie IV (1) . « Vers la même date, le cardinal Consalvi recevait une lettre du prince de Talley- .rand, écrite en sa qualité de ministre des Affaires étrangères, et qui se terminait par ces mots : «Il m*est doux de reprendre, dans un moment devenu plus heureux, une ancienne correspondance avec Votre Éminence. » Cette correspondance, qui datait du Consulat, n'avait pas toujours été fort tendre, et le prince paraissait oublier encore que, plus d'une fois sur les ordres de Bonaparte, il avait traité le Pape et son ministre avec une arrogance et une hauteur étranges. Mais en diplomatie, n'est-ce pas un art que de savoir oublier?

Un peu avant d'entrer dans la Cité sainte. Pie VII rencontra le roi et la reine d'Espagne, la reine d'Étrurie et Tinfant don Ludovico qui, chassés de leurs États, venaient lui rendre hommage. Le cardinal Mattei et le cardinal Pacca étaient montés dans le carrosse du Pape qui fut arrêté sous les murs de Rome par vingt-deux orphelins vêtus de toges blanches et quarante-cinq jeunes filles du Conservatoire de la Providence tenant en main des palmes d'or et chantant ÏHosannah. C'est entouré de ces enfants, traîné dans son carrosse par de jeunes Romains qui avaient détaché les chevaux; c'est au milieu des cris de joie, d'ovations sans fin et des applaudissements d'un peuple en délice; précédé parles prélats et les seigneurs séculiers qui formaient le gouvernement provisoire, que Pie VII alla du pont Milvio à Saint-Pierre, passant par la porte du Peuple, tandis que les troupes qui formaient la haie étaient commandées par le général Pignatelli-Cerchiara, le même qui avait commandé les troupes postées au Chàteau-Saint- Ange et aux ponts du Tibre, dans la funeste journée du 5 juillet 1809. « Partout où passait la voiture qui portait le Saint-Père, dit Pacca, on voyait une multitude de personnes dont les larmes de joie étouffaient les paroles et qui s'effor-

(1) Artaud, Vie de Pie VII^ t. II, ch. xxvi.

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çaient en vain de mêler leurs vœux aux acclamations dont Rome retentissait. Mais leurs gestes et leurs regards étaient bien plus éloquents que n'auraient pu être leurs paroles (1). » Comment dépeindre l'émotion de Pie VII quand il entra dans la basilique de Saint-Pierre et alla s'agenouiller devant le tombeau des Apôtres et devant la statue de Pie VI, son vénérable et infortuné prédécesseur? Au-dessus du Pontife en prière la promesse du Christ Tu es Peirus.,,, tracée en grandes lettres d'or sur la frise de la coupole de Michel-Ange, s'était une fois de plus réalisée.

Pendant que l'Empereur parcourait impatiemment, d'un pied habitué à fouler le sol de l'Europe, les quelques milliers de mètres qui formaient à l'ile d'Elbe sa petite principauté, le Pape rétablissait peu à peu son autorité dans les pays autrefois occupés par le roi Murât, sans pouvoir toutefois ressaisir les Légations que les Autrichiens gardaient maintenant, après en avoir écarté le prince Eugène. Dès le 23 juin 1814, le cardinal Consalvi, qui avait repris ses fonctions de Secrétaire d'État, adressait aux différentes puissances les légitimes réclamations du Saint-Siège. Il savait qu'un Congrès allait prochainement se réunir à Vienne pour rendre aux princes spoliés l'héritage de leurs ancêtres et il réclamait, au nom du Pape, les provinces et les propriétés arrachées à l'Église et qui ne lui avaient pas encore été restituées. Le cardinal Consalvi rappelait que le Saint-Père, en 1806, avait refusé à Napoléon de s'unir exclusivement avec lui, de sortir de la neutralité et d'exclure de ses frontières et de ses ports les nations qui refuseraient d'obéir aux lois impériales. Malgré les menaces et les violences de l'Empereur, Pie VII n'avait pas hésité à rejeter ces propositions contraires aux liens de l'amitié qu'il voulait conserver avec les autres puissances : a Traîné de prison en prison, condamné aux privations les plus cruelles et aux traitements les plus indignes, sans pou-

(1) Mémoires du cardinal Pacca, l. II, p. 338.

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voir en prévoir le terme, le dévouement du Saint-Père à ses principes est toujours resté le même... Éloigné par sa réclusion des événements politiques, le Saint-Père ne doutait pas que rinstant de son retour dans les États ne serait aussi, d'après ses droits, celui de sa rentrée dans la jouissance plénière de tous les domaines du Saint-Siège... Or, c'est avec une surprise égale à sa douleur que Sa Sainteté avait vu que les provinces connues sous le nom des trois Légations, et qui depuis longtemps formaient la plus belle partie de ses États, n'étaient point encore du nombre de celles qui lui avaient été remises. » Aussi, Consalvi protestait-il énergiquement en son nom, faisant valoir la légitimité indiscutable des droits de la Papauté sur tout ce qui formait jadis l'État pontifical et la nécessité d'arranger les affaires de l'Europe d'après le bon droit, sans oublier Bénévent et Ponte-Corvo. « Sa Sainteté, ajoutait Consalvi, ayant eu connaissance du traité de Fontainebleau du 11 avril 1814, tenait à protester contre toute nouvelle dynastie qui voudrait établir des prétentions sur ces domaines de l'Église. >' Pie VII ne réclamait pas ces possessions par esprit de domination, mais comme administrateur du patrimoine de Saint-Pierre, tant pour soutenir sa dignité avec décence que pour subvenir aux immenses dépenses nécessitées par les besoins des fidèles et le bien de la religion (1).

Le cardinal Consalvi paraissait d'autant mieux fondé à élever ces réclamations que les instructions de M. de Talleyrand à M. Cortois de Pressigny, notre ambassadeur à Rome, rappelaient, en les déplorant, les actes qui avaient troublé le pontificat de Pie VII. Le ministre des Affaires étrangères constatait que les orages de T Église avaient commencé sous son prédécesseur. Pie VI avait été contraint à consentir au traité de Tolentino qui le dépouillait de sa souveraineté, et ce même Pie VI, enlevé par le Directoire, était mort en exil. (Talleyrand en devait savoir quelque chose.) Le Pape actuel

(1) Abtaud, t. II, ch. XXVII.

avait, dans ses démarches envers Bonaparte, montré un caractère de timidité qui faisait comprendre combien était déplorable la situation du souverain de Rome. Talleyrand s'était plu à rappeler que Bonaparte, en s'élevant au Consulat, avait fait servir Tautorité du Pape à l'affermissement de son pouvoir et avait obtenu un Concordat en faisant craindre que Taffaiblissement du culte et les maux de TÉglise ne devinssent irréparables. Il disait que le même Bonaparte, en échangée de quelques libertés religieuses, avait forcé le Pape à lui prêter appui et à imposer des prières aux fidèles et des serments aux évèques pour le maintien de son autorité. Abusant de ces concessions, Bonaparte avait relégué dans des Articles organiques, et sans la participation du Saint-Siège, les actes qu'il n'avait pu faire insérer dans le Concordat. Il était enfin parvenu à amener le Pape de Rome à Paris pour la cérémonie du Sacre. Les lignes qui suivent, méritent d'être remarquées, quand on pense qu'elles viennent d'un ministre qui avait conseillé la destruction des Bourbons, prêté serment à l'Empereur et accablé le nouveau monarque de ses adulations. « En se faisant proclamer Empereur, Napoléon Bonaparte relevait à son insu, et par les secrètes vues de la Providence, le trône qu'il devait rendre un jour à la Maison royale. Sous ce titre d'Empereur jusqu'alors inconnu en France, il restait placé hors de la ligne de nos Rois, même en saisissant leur autorité, et l'on reconnut moins le souverain que le général dans le rang auquel il s'élevait, et qui redevenait pour lui le premier grade de l'autorité militaire. Dès ce moment, en effet, il ne se conduisit plus envers le Saint-Siège que comme le chef d'une armée. » Les instructions ministérielles rappelaient ensuite les actes violents de l'Empereur, l'occupation d'Ancône, ses prétentions à la suzeraineté de Rome, la destruction du pouvoir temporel et l'usurpation du patrimoine de Saint- Pierre, a Napoléon parvint à arracher à l'auguste captif une convention qui devait servir de base à un arrangement définitif, mais la date et le lieu de ce contrat le frappaient de nullité... Une seconde année de revers porta Napoléon à

revenir au Saint-Père; trompé par Tabus de la force, il essayait encore d'autres voies. Les persécutions prirent un terme et il fut permis à Sa Sainteté de se mettre en chemin pour rentrer dans ses États; mais cette tardive expiation fut sans fruit pour son auteur. La Providence mènag^eait le rétablissement du Pape par d'autres voies et remettait le sceptre de France aux mains de ses anciens souverains, w

Les instructions données à M. Gortois de Pressigny portaient encore que rinvasion des États du Pape en 1797 étant Torigine de toutes les violences qui lui furent faites par la suite, tout depuis cette époque était à revoir et à réparer. » La revision du Concordat et de tous les actes depuis 1797 eai attendue de TÉglise gallicane; tous les évéques, les anciens, les nouveaux, ceux de toutes les dates la réclament... Il convient que ce retour aux principes soit immédiat et qu'il ne reste en vigueur aucun acte, aucune formule qui retarde et contrarie la cérémonie du Sacre dans la métropole de Ilelms. w 11 ne devait pas plus y avoir de Sacre à lleims que de Concordat nouveau.

Le 26 septembre 1814, Pie Vil réunit auprès de lui tous les i-ardinauxen consistoire et leur adressa un discours émouvant. «< II a brillé enfin, dit-il, le jour si désiré où il nous est donné tie jouir de nouveau de votre présence. La première fois que jiouB sommes entré dans cette Ville sacrée, nous avons été stiisi d'un tel sentiment d'amour et de joie qu'à peine nous avons pu retenir nos larmes. Ils sont donc passés, les temps îK-erbes de nos calamités! Après de si terribles coups, de retour sur le Siège apostolique, nous avons repris avec sérénité et dignité le gouvernail de l'Église. Vous, jetés çà et là, vous qui avez souffert toutes les douleurs, vous voilà rattachés a nos côtés, prêts à nous aider librement et intrépidement i\r votre œuvre et de votre conseil. » Pie VII fit un récit attenflrissant des marques de tendresse, d'amour et de générosité que les provinces de l'Italie et de la France lui avaient spontanément témoignées. Il remerciait Dieu qui, au milieu des

privations et de Texil, l'avait tant consolé et amené la chute de rhomme le plus puissant de la terre (1).

Pie VII attendait de Louis XVIII une politique pratique et sage. Il fut assez surpris de voir son ambassadeur, Tancien évéque de Saint-Malo, Cortois de Pressigny, demander des modifications au Concordat de 1801, telles que le rétablissement de tous les archevêchés et évéchés existant en 1789, sauf à prononcer ensuite la suppression de ceux dont la conservation ne serait pas jugée nécessaire. La Curie romaine répondit que le Saint-Siège ne se prêterait pas à une opération qu'il aurait à modifier après coup, a Son caractère connu, disait Cortois de Pressigny en parlant du Pape, sa fermeté qui a résisté à de longues per3écutions ne laissent pas espérer de le faire revenir sur une opinion qu'il parait avoir longtemps méditée. Il a d'ailleurs voulu le Concordat et, quels que soient aujourd'hui ses sentiments sur cet acte en lui-même, on ne peut s'attendre qu'il consente à le révoquer d'une manière directe et par une bulle qui serait regardée dans le monde entier comme un acte de résipiscence. » Le cabinet des Tuileries insista. Pie VII hésita. Il ne voulait pas se prêter à des modifications qui devaient détruire parle fait une partie de son propre ouvrage. Tout ce qu'il semblait admettre alors, c'était de rétablir les sièges dont on n'avait conservé que le titre en 1 80 1 , et non pas les 1 8 archevêchés et les 121 évéchés qui existaientavantla Révolution. Cortois de Pressigny écrivitle 11 févi'ier 1815 àTalleyrand, redevenu ministre des Affaires étrangères : « Il est plus que temps que le Pape prenne enfin une décision qui puisse convenir au Roi. S'il ne se détermine pas pfomptement, il pourra être exposé à un appel comme d'abus, plus fâcheux que ceux qui étaient autrefois si redoutés à Rome. Il n'y a plus de Parlements en France; mais les maximes et la doctrine de Dumoulin, de Fréret, de Pithou y ont des partisans plus fâcheux pour les prétentions de ce pays-ci que ne l'étaient les magistrats élevés par Rollin dans le

(1) AnTACD, t. II, ch. XXVIII.

respect pour la religion et pour les vraies prérogatives du chef de TÉglise. C'est à quoi ne pensent pas assez ceux qui donnent des conseils au Pape (1). » Quelques jours après, le même ambassadeur disait du cardinal Pacca et cela sur un ton impérieux, fait pour surprendre : a Le cardinal m'a paru hier moins bien disposé; mais qu'ils y soient disposés ou qu'ils ne le soient pas, il faudra bien qu'ils veuillent ce qui est de leur intérêt de vouloir, même aux dépens de leur amour-propre. »» Le comte Jaucourt, chargé par intérim des Affaires étrangères, invite, le 27 février. Cortois de Pressigny à terminer cette négociation avant l'époque du couronnement de Louis XVIII et l'ouverture des Chambres. L'ambassadeur répond que le Pape et son entourage ont des préjugés d'éducation et d'habitudes diamétralement opposés aux prétentions des évêques non démissionnaires. Les relations, à peine rétablies entre Rome et Paris, semblent déjà prendre une tournure fâcheuse. Mais Pie VII, qui ne s'émeut pas plus des prétentions de Louis XVIII qu'il ne s'était ému de celles de Napoléon, s'occupe diligemment de son petit royaume, récompense les sujets fidèles, pardonne aux révoltés, cherche à embellir Rome et à satisfaire aux divers besoins du peuple, envoie des missionnaires dans le monde entier, crée des couvents de Sœurs hospitalières et des œuvres de charité, fait présager en somme une ère nouvelle de paix et de prospérité, et réclame au Congrès de Vienne la réparation des spoliations dont le Saint-Siège a été victime, lorsque le 1" mars il apprend le départ de Napoléon de l'ile d'Elbe. Rome est consternée. Chacun s'attend à de nouveaux malheurs. Le roi Murât demande à passer par les États pontificaux avec un corps de douze mille hommes. Pie VII refuse et sort de la Ville Sainte en laissant derrière lui une junte d'État composée du cardinal Délia Somaglia et des prélats Riganti, San Severino, Falsacappa, Ercolani, Giustiniani et Rivarola. Il se dirige sur Gênes et sa première parole, quand il revoit Cortois de Pres-

(1) Archives des Affaire» clrangères, vol. 946.

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sig^y qui Ta suivi, est celle-ci « Seigneur ambassadeur, n'en doutez pas! Ceci durera trois mois! »>

Mais la pensée immédiate de Napoléon, en rentrant aux Tuileries, est de se remettre en relations avec Pie VII, espérant que si le chef de TÉglise reconnaît son pouvoir, aucune puissance n'hésitera à en faire autant. Donc, le 4 avril 1815, il fait écrire par le duc de Vicence, son nouveau ministre des Affaires étrangères, une lettre très habile au cardinal Pacca. Le ministre disait que, les espérances de la France ayant été trompées, elle avait invoqué pour libérateur celui de qui seul elle pouvait attendre la garantie de ses libertés et de son indépendance. L'Empereur avait paru, le trône royal était tombé, et c'était « sur les bras de ses peuples que Napoléon avait traversé la France depuis la pointe de la côte où il avaittouché le sol jusqu'au milieu de sa capitale »> . Toutes les passions généreuses, toutes les pensées libérales s'étaient ralliées autour de lui dans une solennelle unanimité. Caulaincourt se félicitait d'avoir été chargé d'annoncer cet événement au cardinal Pacca. Il déclarait que l'Empereur ne formait plus qu'un désir, c'était de répondre à l'affection du peuple français, « non plus par des trophées d'une infructueuse grandeur, mais par tous les avantages d'un honorable repos, par tous les bienfaits d'une heureuse tranquillité » . Disposé à respecter les droits des autres nations. Sa Majesté avait la douce confiance « que ceux de la nation française étaient au-dessus de toute atteinte (1) » . Cette missive était suivie d'une lettre de Napoléon à Pie VII, portant la même date du 4 avril. Elle commençait ainsi :

u Très Saint-Père,

« Vous avez appris, dans le cour» du mois dernier, mon retour sur les côtes de France, mon entrée à Paris et le départ de la famille des Bourbons. La véritable nature de ces événements doit être maintenant connue de Votre Sainteté. Ils

(i) Affaires étrangères, vol. 946.

sont l'ouvrage d'une puissance irrésistible : l'ouvrage de la volonté unanime d'une grande nation qui connaît ses devoirs et ses droits. La dynastie que la force avait rendue au peuple français n'était plus faite pour lui. Les Bourbons n'ont voulu s'associer ni à ses sentiments, ni à ses mœurs. La France a dû se séparer d'eux; sa voix appelait un libérateur, w Aussi Napoléon était-il venu, mais avec la pensée de rendre son gouvernement utile à raffermissement de la France et de l'Europe. « Assez de gloire, disait-il, a illustré tour à tour les drapeaux des diverses nations. Les vicissitudes du sort ont assez fait succéder de grands reversa de grands succès. Une plus belle arène est aujourd'hui ouverte aux souverains, et je suis le premier à y descendre. Après avoir présenté au monde le spectacle de grands combats, il sera plus doux de ne connaître d'autre rivalité que celle des avantages de la paix, d'autre lutte que la lutte sainte de la félicité des peuples, w La France n'avait donc d'autre désir que de proclamer son indépendance et de respecter celle des autres nations. « Si tels sont, ajoutait-il, comme j'en ai l'heureuse confiance, les sentiments personnels de Votre Béatitude, le calme général est assuré pour longtemps, etla Justice, assise aux confins des divers États, suffira seule pour en garder les frontières. » La Cour romaine ne répondit rien à ces communications pacifiques. Cependant, Napoléon qui s'était fait remettre, dès son retour, toutes les pièces relatives aux affaires entre le Quirinal et le gouvernement de Louis XVIII, ne désespérait pas encore d'un accommodement.

Le cardinal Fesch, qui avait été accrédité à nouveau comme ambassadeur auprès du Pape, devait insister pour obtenir l'institution canonique des évèques nommés avant le départ de Fontainebleau. Le 8 avril, un créditde 200,000 francs lui avait été ouvert chez les banquiers Perregaux et Laffitte. Fesch avait reçu des instructions de Caulaincourt qui lui avaient été dictées par Napoléon, et où il était dit entre autres : « L'Empereur n'a plus aucune vue sur le temporel de Rome. Dès lors, il n'y a plus aucun sujet de discussion entre Sa Majesté et cette'

Cour. Quant au spirituel, Sa Majesté s'en tient à la Bulle de Savone. Vous savez mieux que personne T importance que le clergé français attache à cette Bulle. Pour le moment, TEmpereur veut s'abstenir de s'occuper d'affaires ecclésiastiques. Il a cependant à cœur que le Saint-Père donne l'institution canonique aux évêques qu'il avait nommés avant son départ; Votre Eminence doit en avoir la liste. Le désir de l'Empereur est d'écarter toutes les difficultés que des démarches mal conçues pourraient faire naître. Il veut bien vivre avec la Cour de Rome; mais, en même temps, il doit mettre du prix à ne point contrarier les justes prétentions du roi de Naples. Votre Eminence sait combien le concours de ce prince est utile à Sa Majesté. Elle emploiera tous ses soins à concilier ce double intérêt. Vous pouvez assurer le Pape de ces bons sentiments de l'Empereur, et l'engager à retourner à Rome, si toutefois le roi de Naples n'y trouve pas d'inconvénient. Sa Majesté a vu avec plaisir, par les correspondances qu'a laissées le comte de Lille, que le Saint-Père n'a point cédé sur les principes du Concordat et qu'il s'est refusé à reconnaître les évêques émigrés. »

La restriction relative à Murât était de nature à blesser singulièrement la Cour romaine. Et ce n'était pas tout. Le ministre des Affaires étrangères, au nom de son maître, se plaignait que Rome eût affiché en 1814 des prétentions contraires aux doctrines de 1682, et regrettait qu'elle se fût servie de l'abbé d'Astros que la prudence de Napoléon avait dû éloigner de Paris. Et Caulaincourt ajoutait : « On doit sentir qu'une telle manière d'agir ne peutpas plaire à l'Empereur. En général, les prêtres se sont mal conduits en France; le peuple est irrité contre eux. Le clergé a ainsi besoin de la protection de l'Empereur. Dans de telles circonstances, il est essentiel que le Pape marche franchement dans la ligne des principes de l'Église gallicane (1). » De telles déclarations étaient en désaccord avec l'affirmation portée plus haut, et par

(1) Affaires étrangères de Rome. Correspondance, vol. 946.

laquelle Napoléon disait vouloir s'abstenir de s'occuper d'affaires ecclésiastiques. Ces exigences surprenantes et les ménagements envers Murât, dont les troupes avaient forcé le Saint-Siège à quitter Rome, n'étaient guère de nature à concilier au gouvernement français le Pape réfugié à Gênes.

On sait que Murât, abandonné à la fin de 1813 par Napo* léon qui lui préférait Eugène, avait rompu avec FEmpereur et, croyant à l'avenir d'une Italie indépendante, avait signé le 1 1 janvier 1814 avec le général de Neipperg, le même qui devait a monter au nid de l'aigle " , un traité d'alliance qui lui assurait, de la part de l'Autriche et de l'Angleterre, l'intégrité de ses États, plus les Marches pontificales et la ville d'Ancône. Il servit la cause des alliés; maispprèsla première abdication, il eut de la peine à conserver son royaume que menaçait la cauteleuse diplomatie du Congrès de Vienne (l). Toujours hanté de l'idée d'assurer l'indépendance de l'Italie, de Naples à Rome et de Rome à Milan, Murât rêvait d'en faire un royaume constitutionnel sous sa protection. Au retour de Napoléon, il fut très gêné et, après avoir promis aux alliés de ne point déserter leur cause, il invita les Italiens à se proclamer indépendants et marcha contre les Autrichiens. Il les battit à Césène et entra triomphant à Bologne. Mais, après des prodiges de valeur, il fut forcé de se replier sur Florence, puis sur Césène et Rimini, puis surTolentino où, malgré une résistance admirable, il fut vaincu. On sait que, rentré à Naples dans la nuit du 19 au 20 mai, il n'eut que le temps de s'enfuir. Le 27, il était à Cannes et offrait son épée à Napoléon qui la

(l) Dans son étude sur le Congrès de Vienne (voir Mémoires île Metternichy 1. II, p. 47V), Gentz avoue cyniquement que « le véritable but du Congrès était le partage entre les vainqueurs des dépouilles du vaincu •> et fait allusion à un article secret d'un arrangement entre Murât, Castlereagh et Metternich, par lequel il avait été stipulé en faveur du roi de Naples un accroissement de territoire montant à 400,000 Ames de population a prendre sur les possessions du Pape. En vertu de cette stipulation le roi de Naples, après avoir rendu au Pape tout le reste de ses États, continuait à occuper les Marches. Au moment du Congrès, Pie VII, soutenu par les Bourbons, déclara à Murât qu'il ne pouvait le reconnaître comme roi avant d'être instruit de l'intention des autres puissances. Castlereagh et Metternich, embarrassés de leur rôle, attendirent les événements pour se prononcer contre Murât.

repoussa. Quelques mois après il rentrait au Pizzo et, le 13 octobre, il était fusillé sur les ordres de Timplacable Ferdinand IV. Ses rêves chimériques l'avaient perdu (l).

Malçré les supplications de Murât qui, au mois d'avril, avait engagé le Pape à rentrer à Rome, celui-ci s'y était refusé, redoutant d'être la dupe de quelque nouvelle intrigue. Le cardinal Fesch n'avait pu se rendre à Gênes, de crainte d'être capturé par la flotte anglaise, et il n'avait d'ailleurs témoigné aucun empressement pour s'acquitter dune mission difficile et délicate entre toutes. Mais Napoléon, qui tenait particulièrement à une réconciliation éclatante entre Rome et l'Empire, avait voulu tout employer pour amener Pie VII à une entente, utile surtout à ses propres intérêts. Il s'était adressé à un auditeur de rote, M. Isoard, pour en faire l'agent accrédité de sa politique. En le conviant à demander une audience particulière à Pie VII, il l'engageait à reconnaitre la position du Saint-Père et celle où il devait lui-même se placer, h Dans cet entretien, M. Isoard fera connaître au Pape les vœux de Sa Majesté, la véritable situation de la France, la manière dont l'opinion publique s'y prononce, soit pour son gouvernement actuel, soit pour le défenseur de son territoire et de son indépendance. » Les instructions impériales ajoutaient que si la Cour de Rome reconnaissait M. Isoard « comme chargé d'affaires, alors l'auditeur prendrait ostensiblement ce caractère. Que si elle ne se déterminait pas encore à cette

^l) Napolcoa savait ce qu'il fallait penser de la faiblesse de Murât et il le lui avait fait coonaitre sans ambages, trois mois auparavant : m Je ne vous dis rien du uiérontentement «jue je ressens de votre conduite qui a él<* diamëtralement opposde à votre devoir, lui mandait-il en février 1814. Vous avez cédé à la faiblesse de votre nature. Vous êtes un bcm soldat sur le champ de bataille; mais, hors de là, vous êtes sans vigueur et sans caraclt'^re î Prohtez d'un acte de trahison que je n'attribue qu'à la crainte, pour me servir plus utilement. Je compte sur vous, sur votre repentir, sur vos promesses. S il en était autrement, souvenez-vous que vous vous en repentirez. Je suppose que vous n'êtes pas de ceux qui s'imaginent que le lion est mort et qu'on peut lui pisser dessus !... n Et le 5 mars : « Souvenez-vous que votre royaume, qui a coûté tant de sang à la France, est à vous uniquement pour l'utilité de ceux qui vous l'ont donné... Souvenez-vous que je ne vous ai foit roi que pour l'utilité de mon système ! » (^Extraits des Documents lus par Casticreaqh à la Chambre des Communes le 2 mai 1815.)

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reconnaissance dans la crainte d'exposer au ressentiment des autres puissances la sûreté de ses États, M. Isoard devait se borner à reprendre ses fonctions d'auditeur à la Rote et à faire usage de l'accèf^ qu'elles pouvaient lui donner, soit auprès des ministres de Sa Sainteté, soit auprès du Pape lui-même «pour rétablir par deçrés l'influence de la France, pour éclairer l'opinion sur sa situation intérieure, pour détruire l'effet des démarches que ferait dans un sens contraire la Légation du dernier gouvernement (1). » Ainsi Napoléon, six jours avant la bataille de Waterloo, croyait pouvoir s'entendre encore avec le Saint-Siège, et l'employer peut-être à sa propre réconciliation avec TEurope, au cas où ses armes auraient été victorieuses. Les Mémoires de M. de Norvins nous ont appris un fait peu connu jusqu'ici, et qui explique la singulière attitude de Murât. A la naissance du roi de Rome, Napoléon avait arrêté un dessein imaginé pendant la grossesse de Marie-Louise et dont il fit la confidence au roi de Naples, appelé à Paris pour les couches de l'Impératrice. 11 lui dit qu'il voulait faire de Rome la capitale de toute la péninsule italienne dont ses États faisaient partie intégrante, et ajouta qu'il lui donnerait en compensation le duché de Berg. a On peut juger, remarque Norvins, de la violence de la réponse que fit Joachim à cette déclaration de Napoléon, par le parti qu'il prit sur-le-champ de ne pas assister au baptême de celui qui le détrônait et de repartir pour ses États... Arrivé à Naples, il pressa tellement ses préparatifs guerriers que Napoléon se crut obligé de l'avertir sévèrement de son imprudence ; et c'est à cette époque de la naissance du roi de Rome qu'il faut placer le commencement des intrigues que Joachim provoqua auprès du gouvernement anglais... Cette résolution de l'Empereur sur l'unité de l'Italie me fut connue officiellement par les instructions du ministre de la Police générale et par les ins-

(1) Affaires étrangère» de Rome, vol. 946. — Isoard devait féliciter le Pape de son retour à Rome, ainsi que de sa volonté à maintenir le Concordai. îl devait aussi le prier de protéger les étal)lissements frani;nis et de reprendre ses relaliona avec le gouvernement impcrjal plein de déférence et d'amitié pour lui.

tructions du gouverneur des États romains, mon supérieur direct. Il avait été autorisé, ainsi que moi, à laisser entrevoir à la ville de Rome la possibilité de devenir la capitale de toute l'Italie (I). » Ainsi, dans la pensée de Napoléon, le titre de Roi de Rome, donné par lui à son héritier, n^était pas '^ seulement un titre honorifique. Il comptait mettre son fils, et plus tard le second fils dont il escomptait la naissance, à la tête du royaume d Italie qui eût eu Rome pour capitale. Les événements en décidèrent aulrement.

Aux Cent Jours, M. de Norvins, dans une audience qu'il eut à l'Elysée avec l'Empereur, le harangua ainsi : « Sire, Rome vous attendait avec sa gloire et avec la vôtre. Quelle impression n'eussiez-vous pas ressentie, l'un et l'autre, si enfin vous vous étiez vus? Ce téte-à-téte de vos deux immortalités aurait donné au monde un spectacle tout nouveau. Il eût peut-être changé ses destins et le vôtre ! » Devant un éloge aussi ridicule, Napoléon eut peine à garder son sang-froid. Il répondit à l'emphatique orateur qu'il avait toujours regretté de n'avoir point été à Rome; « et ce peu de mots fut encadré dans un de ces sourires significatifs qui refusait comme un objet de luxe, relativement à la situation présente, tout regard sur le passé (2) » .

Pourquoi ne releverais-je pas, ici, le fait curieux que voici. Napoléon qui, dans sa course infatigable, avait marqué sa présence à Milan, au Caire, à Madrid, à Berlin, à Vienne, à Moscou, n'est jamais entré à Rome. Il avait cru qu'il aurait le temps d y installer sou fils. Il y rêvait une entrée triomphale comme Km[>ereur d'Occident et maître du monde. Or, il advient que le Pa|)e qu'il en avait enlevé, retourne à Rome et y reste,

(1) Mémoires de M. de Norvins, t. ÎÎI, p. 331. — Murat De s'attendait fjuère à être d<'|)088é(lé de »oii royainnc de Naples, lorsqiril écrivait à Napoléon la curieuse lettre Huivante, le 12 septcndire 1810 : a Porinettez-moi, Sire, «l'offrir à Votre Majet*té nies félicitalions sur la (^ronsesse de rinipératrice. Puisse-t-elle vous donner un prince diyne île vous! Il le sera. Il fera votre bonheur et celui de vos peuples. // fait déjà le mien. J'espère encore êlre assez jeune pour trouver l'occasion de le servir avec le ntéme zèle que je vous ai servi ! i» Souve^ nirs et Mémoires publiés par M. Bonnkfox; n" 6. (15 décembre 1898.)

(2) Ihid., p. 333.

quand lui-même, après Texil momentané de Tîle d'Elbe, va pour jamais disparaître dans Texil éternel de Sainte-Hélène! II avait, on s'en souvient, dit superbement à Pie VII : « Votre Sainteté est souverain de Rome, mais j'en suis l'Empereur n , et Pie VII lui avait répondu : « Il n'existe pas d'Empereur à Rome; il ne peut en exister sans que le Souverain Pontife soit dépouillé de l'autorité souveraine qu'il exerce à Rome. » Le Pape avait été privé pendant cinq ans de cette autorité; mais à Tétonnement de ceux qui le croyaient dépouillé et exilé pour toujours, il était revenu dans les États romains, sans accepter ce qui aurait restreint son pouvoir.

On aurait pu croire qu'à sa rentrée aux Tuileries Napoléon ne se souviendrait plus de ceux qui lui avaient courageusement tenu tête. Il n'eut pas ce généreux oubli. C'est ainsi que, le 31 mars, il constatait que le «nommé d'Astros »» avait continué à s'immiscer dans les affaires de Rome contre les intérêts du roi Louis XVIII, comme il Tavait fait contre ceux de l'Empereur. Aussi, ordonnait-il à Fouché de placer «cet ultramontain enragé » dans une petite ville de la Bourgogne. « Signifiez-lui, ajoutait-il, de ne se mêler d'aucune affaire ecclésiastique! Qu'il se contente de dire sa me^se! Recommandez-le à la gendarmerie pour que s'il quittait la résidence que vous lui aurez assignée, il soit remis en prison (l) ! » Le 15 mai, il prescrivait encore au ministre de la Police d'envoyer en surveillance, à quarante lieues de Paris, les curés de Meudon et de Saint-Gloud. « Ce sont des individus très dangereux et qui ne doivent pas être soufferts dans les lieux où je demeure. » Puis il disait, à propos de trois autres curés de Paris : «* Voyez Bigot de Préameneu pour que, dans la journée de demain, ils soient changés et remplacés par de bons ecclésiastiques (2). " Le 23, il invitait le directeur général des Cultes à obliger Tévêque de Soissons à démissionner et à retourner dans son pays.

Au moment de se rendre en Belgique, l'Empereur reçut

(1) Lettres inédites, t. ÎI, p. 327.

(2) Ibid., p. 344, 345.

de Caulaincourt un rapport où le ministre des Affaires étrangères rinformait de la rentrée du Pape à Rome. « Les événements qui l'en avaient éloigné, disait le duc de Vicence, sont étrangers à Votre Majesté. Elle a témoigné, dès son retour, le désir d'entretenir avec lui des relations, et la position du Pape doit le porter lui-même à s'y prêter. Le Saint-Siège est essentiellement neutre. Il ne peut, quels que soient les troubles politiques, renoncera ses communications avec une puissance chrétienne, et ses devoirs, comme chef de l'Église, peuvent l'empêcher d'entrer dans les passions des autres puissances. » Comme on était loin du temps où Napoléon voulait obliger Pie Vil à faire alliance avec lui seul, à chasser les étrangers de Rome et à fermer les ports italiens aux Anglais! « Il convient à la France, ajoutait le ministre, comme à la cour de Rome, que les relations des deux puissances ne soient pas interrompues. Elles peuvent influer sur le maintien de la tranquillité publique et avoir un salutaire ascendant sur l'opinion. Enfin, Votre Majesté doit désirer de contre-balancer, par la présence d'un chargé d'affaires à Rome, l'influence que la légation du dernier gouvernement pourrait y avoir encore et dont elle chercherait à se servir pour obtenir des Bulles ou d'autres actes contraires aux di spositions du Concordat (1). M

Cette tentative allait être la dernière. L'immense désastre de Waterloo devait porter un coup mortel à l'Empire. C'est en vain que, le 19 juin, Napoléon écrit au roi Joseph que tout n'est point perdu, qu'il lui reste 150,000 hommes, qu'il attellera l'artillerie avec des chevaux de luxe, qu'il lèvera cent mille conscrits; qu'il soulèvera le Dauphiné, le Lyonnais, la Bourgogne, la Lorraine, la Champagne, et qu'il accablera l'ennemi... Tout est fini. Les généraux, les soldats, les représentants, les fonctionnaires, les citoyens ont perdu toute espérance de victoire; c'est la paix, la paix que chacun réclame à grands cris. Trois jours après, Napoléon s'offre en sacrifice

(1) Artaud, t. II, ch. ixix, et Affaires étrangères, Rome, vol. 946.

à la haine des ennemis de la France et exprime le vœu qu'ils soient sincères dans la déclaration faite par eux de n'en vouloir qu'à sa personne. Pour lui, sa vie politique est terminée, et il proclame son fils, sous le nom de Napoléon II, empereur des Français. La Chambre ratifie cette proclamation; mais Fouché, qui est l'agent perfide de la seconde Restauration, comme Talleyrand a été celui de la première, ne tient pas compte du vote des représentants. Les Prussiens et les Cosaques entrent à Paris. Le Corps législatif est fermé. Louis XVIII remonte péniblement sur le trône. Six semaines après, Napoléon se rend de son plein çré, à bord du Bellérophon, où il fait appel à l'hospitalité anglaise. Mais celle-ci dispose par la force de sa personne et de sa liberté. L'Empereur dénonce cette violation à l'histoire qui répétera avec lui que le gouvernement anglais a, ce jour-là, forfait à Thonneur et flétri son pavillon.

Le 9 juin, l'Europe, après l'écrasement de celui qui l'avait si longtemps piétinée, se décidait enfin à faire quelque chose pour le Pape, qu'elle avait laissé spolier, enlever, emprisonner. Elle décrétait, par l'acte final du Congrès de Vienne, que les Marches avec Camerino et leurs dépendances, le duché de Bénévent et la principauté de Ponte-Corvo, les légations de Ravenne, de Bologne et de Ferrare seraient rendus au Saint-Siège, à l'exception de la partie du Ferrarois située sur la rive gauche du Pô. M. de Talleyrand était chargé, au nom du Roi, d'aviser le chargé d'affaires, M. de Pressigny, de cette restitution tardive. Ce qui ne manquait pas de piquant en cette affaire, c'est que le prince de Bénévent était obligé de mentionner, dans la restitution, le duché dont il portait le titre. Il redevenait de Talleyrand-Périgord et, après avoir joui pendant huit ans d'un bien et d'un titre usurpés, il lui fallait s'associer aux excuses de l'Europe (1). C'était à ladiplo-

(i) Ce ne fut pas, il est vrai, sans une forte compensation pécuniaire. En effet, grâce à «es intrigues et à un article secret signé à Vienne le 12 juin 1815, Talleyrand se fit donner deux millions d'indemnité. (Voir Uimeri, Corr. inédite de Consul vi et Parvoy p. 574 et 739.)

LE RETOUR A ROME 44a

matie prudente et ferme du cardinal Consalvi que Pie VII devait ce résultat inespéré. Le cardinal avait obtenu le retour des provinces et des domaines que Ton croyait perdus, le droit pour le nonce de primer les autres ambassadeurs dans toutes les cérémonies et de haranguer les souverains au nom du Corps diplomatique. Consalvi, en rentrant à Rome, pouvait dire à son maitre « que les États pontificaux allaient devenir plus florissants et plus assurés qu'ils ne l'avaient été depuis Charlemaçnc" (1). Cependant, il crut devoir protester encore contre certaines dispositions maintenues par le Congrès de Vienne au préjudice des droits et intérêts des Églises germaniques et aussi du Saint-Siège ; mais c'était une protestation pro forma, La partie la plus sérieuse de cette note était celle qui avait trait à la garnison autrichienne de Ferrare et de Comachio.

Quant au Concordat nouveau, connu sous le nom de Concordat de 1817, qui abrogeait celui de 1801 et les Articles organiques en ce qu'ils avaient de contraire aux lois et à la doclrine de l'Église, et rétablissait les sièges épiscopaux supprimés en 1801, il souleva de telles difficultés qu'il ne put jamais devenir loi de l'État. Le Concordat de 1801 continua à régir les rapports de l'État et de l'Église, ce qui prouve que, malgré ses défauts, c'était encore ce qui avait été fait de meilleur et de plus utile (2) .

Au mois de mai de l'année 1818, le cardinal Fesch était venu demander au cardinal Consalvi, de la part de Napoléon, l'envoi à Sainte-Hélène d'un prêtre qui, jusque-là, lui avait été refusé. Dès la première année de sa captivité', l'Empereur s'était plaint ainsi à Montholon de n'avoir pas d'aumônier : tt Entendre la messe me reposerait l'âme. J'ai toujours trouvé un charme infini ù me rappeler la piété de mon enfance et ces bonnes prières que je faisais sur les genoux de notre vieil oncle, quand il nous enseignait la religion. » Le Pape, informé de cette demande si naturelle, s'empressa aussitôt de supplier

(1) AnTAUD, Vie fie Pie VII, t. II.

(2) Ibid. — Archives des Affaires étrangère». RomCy vol. 946.

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%kk' LE PAPE ET L'EMPEREUR

le {jouvernement britannique de donner à l'illustre captif les consolations spirituelles qu'il réclamait. A ce propos, Pie VII prononça des paroles de bonté et d'intérêt qui dénotaient toute l'affection qu'il avait gardée à Napoléon, malgré les pénibles souvenirs de Savone et de Fontainebleau.

Le 20 avril 1821, l'Empereur avait manifesté à Montholon le désir de s'entretenir en particulier avec l'abbé Viçnali qui lui servait d'aumônier à Sainte-Hélène. L'entretien dura une heure. Le lendemain, il 6t rappeler l'abbé et lui dit en propres termes : « Je suis né dans la religion catholique. Je veux remplir les devoirs qu'elle impose et recevoir les secours qu'elle administre. » On se rappelle ses affirmations précises À ce moment même au docteur Antomarchi sur sa croyance en Dieu. Quant à l'autre médecin, O'Meara, qui lui avait demandé un jour s'il était catholique romain : a EbbenCy répondit l'Empereur. Credo tutto quel che crede la Chiesa, Parfaitement, je crois tout ce que croit l'Église. (1) » . Et au même qui s'étonnait de le voir lire souvent des livres religieux et disait que plusieurs personnes lui avaient affirmé qu'il ne <;royait à rien, Napoléon avait fait cette autre réponse : « Cela n'est pas vrai, je suis loin d'être athée. J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour rétablir la religion... Elle est une grande consolation et une grande ressource pour ceux qui en ont, et personne ne peut dire ce qu'il fera dans ses derniers jnoments (2) . »

Il lisait à haute voix l'Ancien Testament, les Évangiles, les Actes des Apôtres et professait une haute admiration pour saint Paul. Que de fois n'a-t-il pas dit à ses compagnons d'exil : « Il y a un sentiment inné dans le cœur de l'homme qui le porte à croire. Il est impossible qu'il ne se dise pas sans cesse : D'où suis-je venu? Qui suis-je?Où vais-je?... Questions mystérieuses qui le précipitent vers la religion... Nous courons tous au-devant d'elle; noire penchant naturel nous y porte. Nous croyons à Dieu, parce que tout le proclame

ri; Mémoires (VO'Mcara, t. I", p. 189.

(2) Ibid., p. 421.

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autour de nous. Les plus grands esprits y ont cru. Non seulement Bossuet, mais Newton, mais Leibniz. On a besoin de croire. On croit (1). » A tout instant, à Sainte-Hélène, alors que, loin des intrigues de la politique, des orages de la guerre et du tumulte des passions, il pouvait librement méditer sur lui-même, il se plaisait à aborder ces graves sujets; son esprit apaisé les traitait maintenant avec la hauteur et la dignité qui leur conviennent. Il remarquait que la plupart des hommes, en avançant en âge, revenaient aux idées religieuses. A ceux qui objectaient que, quand le corps s'aFfaiblit, la raison perd de sa force, il répondait : « On a tort. On devrait dire : la croyance vient avec l'étude,, avec la méditation sur les merveilles de la Création. Il faut avoir étudié Tœuvre de Dieu pour en comprendre Timmensité... » (2) Et un autre jour : a La religion est une partie de la destinée. Elle forme avec le sol, les lois et les mœurs un tout sacré qu'on appelle la patrie et qu'il ne faut jamais déserter. »

Plus d'une fois évidemment des doutes sérieux avaient traversé son esprit. Il s'était même plaint que la vraie religion eût été défigurée par les imperfections des hommes et que certains prêtres se fussent plus occupés de la terre que du ciel. Il avait même paru redouter que l'indépendance de sa pensée et de ses mouvements ne fût compromise par les suggestions d'un confesseur « qui l'eût gouverné par les craintes de l'enfer » et il déclarait que les dernières années de Louis XIV eussent été bien différentes avec un autre confesseur (3) . Toutefois, il répétait que c'était un grand et véritable bonheur de croire et que, malgré les tempêtes qu'avait subies son esprit, il n'avait jamais douté de Dieu.

Dans les entretiens suprêmes qu'il avait eus avec Bertrand et Montholon, il admirait le Christ et, en termes éloquents et superbes, il célébrait la pureté, la beauté et la sublimité de

(i) Voir Becits de Montholon, l. I", p. 354 et t. II, p. 285, et Souvenirs de lu comtesse de Montholon, p. 65. — Mémorial, t. V, p. 383.

(2) Bécils de Montholon, t. II, p. i73.

(3) Mémorial, t. IV, p. 209.

sa morale. Le Christ avait toujours des adorateurs; quanta lui, — et il remarquait cela sans se comparer à un Dieu, mais amené à cette réflexion par un mouvement d'amertume — où étaient ses courtisans, où étaient ses admirateurs?

Maintenant qu'il était prisonnier à Sainte-Hélène, qui songeait à ses infortunes? Qui bataillait et conquérait des empires pour lui? Qui pensait encore à lui? « Telle est, disait-il mélancoliquement, la destinée des fjrands hommes ! Celle de César et d'Alexandre, et Ton nous oublie ! Et le nom d'un conquérant, comme celui d'un Empereur, n'est plus qu'un thèm'e de collège! Nos exploits tombent sous la férule d'un pédant qui nous loue ou nous insulte!... (1) « Aussi, instruit par une cruelle expérience, il cherchait à s'appuyer sur des soutiens moins fragiles et, dans les conseils qu'il laissait à son fils, il tenait à dire : « Les idées religieuses ont plus d'empire ^ue ne le croient certains philosophes bornés. Elles peuvent rendre de grands services à riiumanité. » Et reconnaissant loyalement les erreurs de sa politique, il engageait son fils à s'entendre avec le Pape. Tl parlait maintenant avec justice de celui qu'il avait traité avec tant d'arbitraire et de violence : « C'est un vieillard plein de tolérance et de lumière. De fatales circonstances ont brouillé nos cabinets. Je le regrette vivement (2). »

Telles étaient les dernières paroles, tels étaient les regrets de l'homme qui, en 1801, avait officiellement relevé les autels et rendu à un peuple égaré par les fantaisies des idéologues, accablé de misères morales plus encore que de misères physiques, les consolations certaines et incomparables de la religion. Aussi celle-ci venait-elle, à l'heure suprême, se pencher sur le lit de camp où agonisait loin des siens, loin de ses soldats, loin de la France, le génie qui, un moment, avait été le maître du monde. A peine avait-il jeté son dernier souffle que des mains pieuses plaçaient sur son corps, avec l'image •du Christ, le manteau bleu de Marengo qui rappelait l'une

(1) Ut pueris ptaccas et dcclamatio fias (Juvénal — Satire X). {%) Récits (le Montholon, t. II, p. 527.

•de ses plus radieuses victoires et le jour où il avait résolu, malgré les athées de Paris, de rendre à un pays divisé et déchiré la paix religieuse et de rasseoir sur la pierre angulaire la société ébranlée.

Quoi qu'en ait pensé lord Roseberry (1) , qui a paru attacher à cerUiins propos rapportés par le général Gourgaud une importance exagérée, Napoléon n'avait pas sérieusement affirmé que la religion musulmane lui semblait la plus belle de toutes. 11 avait au contraire déclaré que Fislamisme était la religion d'un peuple dans l'enfance, et que Mahomet n'eût point été entendu s'il n'eût parlé qu'à l'esprit. Quant à la religion chrétienne, il la considérait comme la religion d'un peuple civilisé où tout était fait pour amortir les sens et non pour les exciter. Aussi, disait-il que dès qu'il avait eu le pouvoir, il s'était empressé de la rétablir, parce qu'elle lui paraissait « l'appui de la bonne morale, des vrais principes, des bonnes mœurs (2) » . Cette préférence, que lord Roseberry lui attribue pour l'islamisme, n'est pas plus vraie que celle qu'il aurait eue pour le protestantisme et même pour le matérialisme. Ce n'est pas sérieusement non plus que l'Empereur aurait reproché au christianisme de n'être pas assez ancien et d'avoir eu le tort insigne de damner Platon et Socrate. Il ne convient pas de s'arrêter à des propos qui ne sont en réalité que des boutades. Les graves paroles que j'ai citées, et j'aurais pu en citer bien d'autres, forment une discordance absolue avec ces dires, émis la plupart du temps pour taquiner et exciter Gourgaud qui les a tous recueillis avec une étonnante crédulité. (3) C'est ce que le comte de Monthôlon a constaté lui-même dans ses a Récits de Sainte- Hélène » . Faisant allusion aux bizarres paradoxes que l'Empereur s'était plu à lancer dans une conversation qui avait eu

(i) La Dernière Phase de Napoléon, ch. xiii.

(2) Mémorial de Sainte- Hélène, t. IV, p. 205.

(3) 1^8 éditeurs du Journal de Gourgaud, MM. le vicomte de Grouchy et Antoine Guillois, ont eu soin d'ailleurs de mettre leurs lecteurs en garde contre certaines exagérations évidentes de ce journal.

448 LE PAPE ET L'EMPEnEDR

pour thème principal la religion, il rappelle que Napoléon lui ayant demandé son avis sur ses déclarations, il lui répondit franchement : »< Je crois que Votre Majesté ne pense pas un mot de ce qu'elle vient de dire. — Ah! monsieur le coquin, repartit l'Empereur, vous croyez cela?... Eh bien, vous avez raison. C'esJL toujours une heure de passée (1). » Lord Roseberry a donc eu tort de croire que sur la fin de sa vie Napoléon, dans l'amertume de son cœur, était devenu hostile au christianisme.

Le testament de l'Empereur, en date du 15 avril 1821, et qui contient ses intentions suprêmes, dit au début : « Je meurs dans la religion apostolique et romaine, dans le sein de laquelle je suis né il y a plus de cinquante ans » , et rien, avec les dernières paroles dites à l'abbé Vignali, ne prévaudra contre cette solennelle et dernière affirmation. 11 ne convient donc pas d'attribuer à un homme qui, malgré des erreurs et des fautes énormes, était et a su rester grand, la versatilité et la médiocrité des petits esprits. C'est sur un rocher perdu dans le vaste désert des flots, loin des courtisans sceptiques et des détestables flatteurs; c'est en pleine et libre possession de lui-même que Napoléon a compris l'immense leçon que la fortune lui donnait et qu'il apparaît à nos yeux plus grand qu'il ne le fut jamais, même à l'apogée de sa gloire. C'est à Sainte-Hélène, en effet, qu'il mit en action cette parole inoubliable : « Un roi ne doit jamais descendre au-dessous du malheur! »

Le récit des derniers instants de l'Empereur émut profondément le Pape. Il avait conservé pour Napoléon, malgré les, injustices et les excès de sa politique à son égard, une sincère et profonde sympathie. Il justifiait ainsi ce que l'Empereur avait dit au comte de Las Cases : « Pie VII est vraiment un agneau, un véritable homme de bien que j'estime, que j'aime beaucoup et qui, de son côté, me le rend un peu, j'en suis sûr. Vous ne le verrez pas trop se plaindre de moi, ni porter

(1) Récits de Moutholon, t. II, p. 234.

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surtout une accusation directe et personnelle... » Le Pnpe fit célébrer à Rome un service funèbre par le cardinal Fesith et il joignit avec une sincère compassion ses prières çénéreust^s aux prières de TÉglise pour celui qu'il avait sacré au nom du Dieu qui juge les peuples et les rois. Deux ans après, le 20 nnùl 1823, la mort Frappait Pie VII en pleine vieillesse, à l'âge de quatre-vingt-un ans, tandis que son terrible adversaire avîiit succombé dans la maturité de Tàge, à la veille de sa cinquantedeuxième année. Les derniers mots de Napoéon avaient élé : « Tète... Armée! » Les derniers mots de Pie VII furent : « Savone... Fontainebleau! » L'Empereur résumait ainsi ttnrt ce que son puissant génie avait voulu faire par lui-même i*t par .<îes soldats pour la. gloire de la France. Le Pape, dauK les noms des deux villes où il avait été retenu prisonnier lui défendant les droits du Saint-Siège, résumait les douloureuses angoisses du chef de l'Église dont la puissance humaine, la plus formidable qui ait jamais existé, n'avait cependant \t\\ venir à bout.

Après avoir examiné les vicissitudes de la politique impériale en matière religieuse, après avoir montré, à l'aide des documents authentiques et des faits, comment d'une heureuse entente avec le Saint-Siège et d'une restauration intelligente du Culte catholique. Napoléon en était venu à la vit»lation du Concordat et à une intolérance absolue, il reste à examiner comment cet homme qui, dans un sentiment tic haute politique, avait paru, dès son arrivée au pouvoir, sali.^faire aux besoins primordiaux de la nation, a pu se jeter tout à coup dans une lutte pleine de périls pour la paix publique et la prospérité de son Empire. Si l'on en chenlie les raisons dans l'Empereur lui-même, on découvre bientôt que ce qui Ta conduit à changer de front et à devenir un despote farouche, c'est une ambition insatiable, c'est la coii* science de sa personnalité et de sa toute-puissance, c'est un immense orgueil accru encore par les flatteries intéressées de ses conseillers et par la servilité de ses courtisans qui rrm-

plissaient la France et TEurope. Napoléon croyait pouvoir tout oser et ce qui le prouve, c'est Taveu qu'il fit un jour à Sainte-Hélène : a Je ne désespérais pas, tôt ou tard, par un moyen ou par un autre, de finir par avoir à moi la direction du Pape et, dès lors, quelle influence, quel levier d'opinion !... J'aurais dirigé le monde religieux ainsi que le monde politique. J'aurais eu mes sessions religieuses comme mes sessions législatives. Mes conciles eussent été la représentation de la chrétienté. J'eusse ouvert et clos ces assemblées, approuvé et publié leurs décisions comme l'avaient fait Constantin et Charlemagne. » Développant ensuite ce plan extraordinaire, Napoléon essayait de justifier habilement les mesures arbitraires qu'il avait été forcé de prendre : « Mais pour en arriver là j'avais dû manœuvrer avec beaucoup d'adresse, déguiser surtout ma véritable pensée et donner tout à fait le change à l'opinion, présenter à la pâture publique des petitesses vulgaires afin de mieux leur dérober l'importance et la profondeur du but secret. « Ceci parait tout d'abord bien subtil, bien étrange. Mais l'Empereur, qui ne cherche en somme qu'à diminuer sa responsabilité, veut que l'on croie à son machiavélisme et il ajoute : « Aussi, était-ce avec une espèce de satisfaction que je me voyais accusé de barbarie envers le Pape et de tyrannie en matière religieuse. Les étrangers surtout me servaient à leur gré en remplissant leurs mauvais libelles de ma mesquine ambition qui, selon eux, avait eu besoin de dévorer le misérable patrimoine de Saint- Pierre (l). M

Malgré tant d'adresse. Napoléon ne parvient pas à donner le change sur la portée réelle de ses procédés tyranniques. Le titre de Sumnius Pontifex qu'il avait lu un jour sur une médaille de César; ce titre pompeux, il le voulait, comme je l'ai dit, pour compléter sa puissance. Les triomphes de ses armées, ses exploits et ses victoires, les adulations dont il était l'objet universel, l'avaient ébloui et presque égaré. Entre le

(1) Mémorial, t. V, p. 401.

plus haut, p. 345.

Cf. avec les déclarations de >'apolcon citées

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génie et la folie, il n'y a souvent, on Ta dit, que répaisseiir d'un cheveu. Empereur des Français, Roi d'Italie, Protechnr de la Confédération du Rhin, Médiateur de la Confédératinii helvétique, il n'admettait pas qu'il yeùt, endehorsde lui seul» un souverain quelconque. «J'ai voulu l'empire du monilr, disait-il à Benjamin Constant aux Cent-Jours. Eh! qui ne l'aurait voulu à ma place? Le monde m'invitait à le réfpi ! ^i 11 acceptait bien un évéque de Rome; mais il entendait élie empereur de Rome et avoir la direction politique des affaires religieuses, comme l'avait son frère l'Empereur de toutes les Russies sur la religion orthodoxe. S'il eût triomphé, aprCfn son entrée à Moscou, il eût osé l'aventure. N'avait-il pas dit un jour au Conseil d'État : « Je puis me regarder comme chef <les ministres catholiques, puisque j'ai été sacré par le Pape (1; ^' Un autre jour, il se comparait à la Providence qui remédie îhlv maux des mortels par des moyens à son gré, parfois violents, et sans s'inquiéter d'aucun jugement. Il voulait, comme on l'a vu, faire cadrer à ses plans les choses spirituelles et â sa pratique par l'influence des choses temporelles. Maître <ln Pape qu'il avait traîné de Savone à Fontainebleau, maître du Sacré Collège dont les deux tiers s'étaient rendus ou vendus A lui et l'autre tiers était relégué en exil; maître de la Datei ie. de la Pénitencerie et des Archives du Vatican transportée^ à Paris; maître de la grande majorité du corps épiscopal et d'une partie du clergé séculier qui tremblaient sous son épce ; débarrassé des religieux qu'il avait chassés de son empire, il eût vraiment essayé d'être Souverain Pontife comme il clniL Souverain Empereur. Il n'admettait plus de partagea ceté(jnnl et il l'avait avoué avec une amertume jalouse à M. de Fcjiitanes, dans une discussion où était tout à coup intervenu le nom d'Alexandre le Grand : " Il a pu se déclarer le fil^ île Jupiter sans contredit. Moi, je trouve dans mon siècle m» prêtre plus puissant que moi, car il règne sur les esprit> el moi je ne règne que sur la matière! »

(1) Opinions de Mapoie'on recueillies par Pklkt dk la Lozkrk, p. 210.

Donc, 8ans Taction prépondérante d'un orgueil et d'un éçoïsme absolus, on ne s'expliquerait guère les changements survenus si subitement dans la politique impériale à Tégard de la Papauté et de TÉglise catholique. Du jour où Napoléon mit la main sur les États pontificaux et fit enlever le Pape, il se crut de force à gouverner l'Église comme il gouvernait TEmpire. On se souvient de ses aveux au comte de Narbonne et de la stupéfaction qu'ils causèrent à ce prudent conseiller. L'Empereur avait la prétention de trancher toutes les difficultés avec son épée. Il s'aperçut trop tard que l'épée la plus forte devait s'y briser. Il avait dit que l'importance politique était d'arriver au but et que les moyens ne faisaient rien à l'affaire. Ce sont au contraire les moyens arbitraires, si grandement employés par lui, qui l'empêchèrent d'arriver à son but. Il croyait avoir créé ce siècle pour lui, comme il avait été créé lui-même pour ce siècle; mais encore une fois, c'est l'orgueil qui ne lui permit pas d'en comprendre les légitimes exigences. Quelques audacieux lui parlaient de logique, et il répondait superbement : « Il s'agit bien de logique quand on organise le monde avec des baïonnettes ! La raison ne consiste pas alors à être juste, mais à être fort. »> Cependant, c'est parce qu'il a méconnu la justice qu'il a été contraint de descendre du pouvoir, et cela au moment même où il surprenait encore le monde par la hardiesse et la nouveauté admirables de ses conceptions et de ses manœuvres guerrières. Il avait pris le silence de ses peuples pour une approbation de sa politique, lui qui avait dit : « Quand les peuples cessent de se plaindre, ils cessent de penser. »» Et les mêmes qui se taisaient le laissèrent partir sans le regretter, sans chercher à le défendre. Quant au Pape dont il croyait avoir brisé la frêle puissance, il le vit avec stupeur refuser d'être le vassal de l'Empire. Il l'entendit lui dire : « Grandes ou petites, les souverainetés conservent toujours entre elles le même rapport d'indépendance. Autrement, on met la force à la place de la raison. «

En défendant la Papauté contre les entreprises violentes

de l'Empereur, Pie VII soutint les droits du faible contre les attaques du fort et laissa à un siècle épris de la force matérielle le souvenir impérissable de ce que peut la force morale. En vain le despote ruse, çronde, menace, frappe. Rien ne vient à bout de Topiniàtreté héroïque de Pie VII spolié, arraché à sa capitale, emmené durement en captivité et suivant ainsi l'exemple du pape Libérius qui refusa d'obéir aux injonctions de l'empereur Constance et se laissa enlever de son siège plutôt que de consentir à condamner un évêque innocent (1). Comme le même Libérius qui rentra à Rome sans avoir prévariqué, Pie VII a donné l'exemple de ce que valent des principes et des convictions. Sans doute, à Savone et à Fontainebleau, entouré de perfides conseillers, il a paru pendant quelques heures montrer une certaine faiblesse devant le rude adversaire qui employait aussi bien l'astuce que la violence pour vaincre ses refus. Mais avec quel repentir et quel courage il s'est repris presque aussitôt, et comme il a triomphé de tous ceux qui l'avaient trompé et de celui qui croyait l'avoir enfin abattu! « L'Europe et le monde, dit Villemain, n'oublièrent jamais ce qui suivit. Le captif de Fontainebleau revit sa capitale avant même la chute de l'Empire et par le consentement de l'adversaire qu'il avait autrefois consacré sur le premier trône d'Occident. . . Le Pontificat romain se retrouva dans son droit essentiel et dans sa faiblesse matérielle tant de fois éprouvée, sans qu'elle eût jamais servi d'argument contre ce droit même (2) . »

Un des hommes d'État qui ont servi et le plus desservi l'Empereur s'est ainsi exprimé sur sa politique religieuse : « Lorsqu'en 1801 Napoléon rétablit le culte en France, il avait fait non seulement un acte de justice, mais aussi un acte de grande habileté, car il avait immédiatement rallié à lui par ce seul fait les sympathies des catholiques du monde entier. »

Qui a dit cela? M. de Talleyrand. Et il faut d'autant

(1) Voir Ammieh Marcellir, liv. XV, ch. vu.

(2) La France, l* Empire et la Papauto, p. 21.

mieux le croire qu'il n'avait pas lui-même en 1801 facilité cet acte politique, car ses rancunes d'évêque apostat l'avaient porté, comme le prouvent des documents authentiques, à tenter de faire commettre au Premier Consul une faute irréparable en le dissuadant de signer le Concordat. Mais, volontairement oublieux de ses détestables conseils, il s'indignait dans ses Mémoires des violences commises par Napoléon envers le Saint-Siège et l'Église : u Quelles sont, disait-il, les^ forces principales du catholicisme comme de toute puissance, si ce n'est l'unité et l'indépendance? Et ce sont précisément ces deux forces que Napoléon voulut saper et détruire le jour où, poussé par l'ambition la plus insensée, il entra en lutte avec la cour de Rome. Il s'attaqua à l'unité de TÉglise catholique en voulant priver le Pape du droit d'instituer les évêques, et à son indépendance en arrachant au Saint-Siège le pouvoir temporel. L'institution des évêques par le Pape est le seul véritable lien qui rattache toutes les Églises catholiques du monde à celle de Rome. C'est celle qui maintient l'uniformité des doctrines et des règles de l'Église en ne laissant arriver à l'épiscopat que ceux reconnus capables par le Saint- Père de les soutenir et de les défendre. Supposez un moment ce lien rompu, vous tombez dans le schisme. Napoléon était d'autant plus coupable à cet égard qu'il avait été éclairé par les erreurs de l'Assemblée Constituante. Je ne crains pas de reconnaître ici, quelque part que j'ai eue dans cette œuvre, que la Constitution civile du clergé, décrétée par l'Assemblée Constituante, a été peut-être la plus grande faute politique de cette Assemblée, indépendamment des crimes affreux qui en ont été la conséquence (l) . » C'est l'un des auteurs de cette Constitution, c'est le père de TÉglise constitutionnelle qui parle ainsi, et l'on ne peut contester ici la franchise de ses aveux. Talley^ rand concluaitqu'après un pareil précédentl'Empereur n'aurait pas dû recommencer contre Pie VII les persécutions du Direc toire contre Pie VI. Quant à l'excuse motivée par l'exemple

(1) Mémoires, t. II, p. 123-124.

de Papes turbulents qui auraient abusé de leur droit d'instituer les évêques, Talleyrand répondait que les gouvernements habiles s'étaient tirés de cet embarras et que d'ailleurs «c'était une mauvaise politique pour prévenir un abus possible que de créer un danger réel.» Mais Napoléon ne pouvait invoquer cet abus, puisqu'il avait rencontré dans Pie VII un Pontife prêt à lui accorder les facilités les plus complètes pour régler les affaires de l'Église, se cantonnant résolument dans le domaine religieux, évitant de pénétrer dans le domaine civil et rendant volontiers à César ce qui appartenait à César.

Du Concordat qui était en principe une œuvre d'apaisement et de réconciliation. Napoléon avait tenté peu à peu de faire un instrument de domination personnelle, et comme l'a spirituellement écrit Henri Heine : « Les grenadiers qui marchaient le fusil en main, à côté de la procession, semblaient moins être la garde d'honneur que l'escorte de la captivité de la religion. Le puissant César au sceptre de fer, voulait régner seul; il ne voulait pas, même avec le Ciel, partager son pouvoir (1). » Celui qui avait cherché à incarner en lui tous les despotismes et à imiter Frédéric II, Philippe le Bel, Louis XIV, eut beau multiplier ses assauts contre Rome « cette grande dépouille de l'univers n , il dut à la longue reconnaître l'impuissance de ses efforts. A la fin du même siècle, un homme d'État qui fut la gloire de sa patrie et qui lui donna une place prépondérante en Europe, grâce à une volonté de fer et une science profonde du gouvernement, fut, lui aussi, enivré par le succès des guerres qui avaient agrandi 1» Crusse et assuré l'unité de l'Allemagne. Un orgueil altier l'amena à traiter brutalement l'Église catholique, et c'est au nom de la culture de l'esprit qu'il entreprit une guerre religieuse. Il la mena avec une âpreté et une violence arrogantes pendant de longues années; il la mena avec l'espoir certain d'abaisser le Saint-Siège et de réduire à jamais l'Église. Il prononça, comme je l'ai rappelé ailleurs (2), des

(1) Lutèce, p. 350.

(t) M. fie Bismarck. (Librairie Alcan.)

paroles qui constituaient un solennel défi. Ces paroles, gravées sur le granit, existent encore, et cependant le prince de Bismarck a été le premier à les désavouer en proposant lui-même, dans rintérét de sa politique et dans l'intérêt de son pays, une trêve à Léon Xlll, puis, bientôt après, la paix. La justice et le droit l'ont emporté. Le plus précieux des domaines, la conscience, est demeuré inviolé. C'est ce que nous a péremptoirement montré l'issue définitive de la lutte de l'Empire et de la Papauté, lutte dont je viens de retracer la dramatique histoire.

Celui qui, visitant à Rome la vieille et majestueuse basilique de Saint-Pierre, s'arrête devant le tombeau de Pie VII, y voit une œuvre admirable de Thorwaldsen, consacrée par les soins du cardinal Consalvi à la mémoire de son maître bien-aimé. Le Pape est assis sur la chaire de Pierre, levant la main pour bénir, et sa douce figure est empreinte de cette bonté inaltérable qui charmait ses contemporains. A ses côtés, deux statues représentent le Temps et l'Histoire, et deux autres, la Force et la Modération. Le Temps rappelle la patience héroïque d'un pape qui supporta sans se plaindre toutes les épreuves et tous les périls; l'Histoire enregistre les mémorables événements d'un long et pénible Pontificat; la Force s'incline devant la Modération qui trouve dans la lecture de l'Ancien et du Nouveau Testament le secret de sa vertu. Si l'esprit du lecteur qui a étudié les relations et les différends de Pie VII et de Napoléon se reporte alors vers les rives de la Seine, qu'y trouve-t-il? Le tombeau gigantesque de César qui occupe à lui seul toute une église, et que des statues pensives et des drapeaux noircis entourent comme une somptueuse garde d'honneur. Le Pape et l'Empereur ont tous deux le monument qu'ils ont mérité. Si, dans la capitale de la France, les étendards conquis sur le champ de bataille d'Austerlitz, les noms grandioses de victoires inoubliables et ceux de fidèles serviteurs rappellent la gloire d'un incomparable soldat, ainsi que le dévouement de ses derniers

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LE RETOUR A ROME ho7

compagnons d'armes, le mausolée de Pie VII, enlourii desi nobles tombeaux de ses prédécesseurs, se dresse souî^ le$ voûtes de la haute basilique au milieu d'emblèmes oii a|*pf*raissent les signes distinctifs de la Papauté, et sur les rirmc^^ de Pie VII éclate ce mot Pax qui, à lui seul, résume et TU Huit sa vie tout entière.

Ici, dans la crypte profonde de l'église des Invalides, ] irumense bloc de porphyre abrite les restes du coloss** «jui ttt trembler l'Europe, et donne l'image et l'idée menu* <)r la force. Là-bas, sous les grands piliers de l'édifice couru par le génie de Michel-Ange, le marbre, en sa radieuse Maricheur reproduisant les traits purs et calmes de rah;;usit' Pontife, rappelle la confiance d'une àme inébranlablr linn^^ le triomphe du droit.

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