CHAPITRE VIII
Après le départ de Napoléon pour Mayence, il y eut un moment d'accalmie à Fontainebleau. Délivrés pour un certain temps de la présence fatiguante du despote, le Pape et les cardinaux respirèrent. Pie VII, accoutumé à une vie dénuée de ioiil faste, dînait seul. Mattei, Di Pietro, Consalvi et Pacca diiuiicnt ensemble sous la surveillance de Tofficier de carde du rhàteau et du commandant Lagorse. Ils se réunissaient le Soir avec leurs confrères dans la maison du cardinal Pignatflli, ou dans celle du cardinal Scotti, et là s'entretenaient <ies événements du jour, mais en tenant leurs portes bien cloï^es. Les cardinaux s'étaient partagé les heures de la journée jMiiir tenir compagnie au Pape et essayer de l'arracher à sa ])io fonde mélancoHe. Pas une fois Pie VII ne consentit à sortir de ses appartements et, comme à Savone, il fit constater à tous qu'il était réellement prisonnier. Sauf les moments où il paraissait nécessaire de parler des articles préliminaires du 2.> janvier, Pacca — et c'est lui-même qui l'atteste dans ses Jîêmoires (1) — évitait les questions trop graves et amenait le î'ape à traiter de sujets familiers qui lui rappelaient sa vie à Tivoli et à Imola. Pie VII, se souvenant qu'il avait éiv bénédictin, menait ude existence de moine et ne s'en [j!ai{jnait pas. Le duc de Rovigo ne comprenait pas la grande m r que révélait cette simplicité. Il considérait le Saint- Pôre comme un esprit faible et ne se gênait pas pour le dire.
.1 Tome II, p. 206.
a Le Pape, rapporte-t-il, n'ouvrait pas un livre dans foute la journée. Il s'occupait à des choses qu'on aurait de la peine à croire, si on ne l'avait vu. Il cousait et raccommodait luimême quelques petites déchirures qui se disaient à ses vêtements; par exemple, il remettait lui-même un bouton à sa culotte ; il lavait le devant de ses simarres sur lesquelles il avait l'habitude de laisser tomber beaucoup de tabac dont il faisait un g^rand usagée. Il feUait avoir une bonne dose d'illusion pour croire à l'infaillibilité d'un Souverain Pontife que l'on voyait si près des misères humaines. Il avait à Fontainebleau une bibliothèque superbe; mais il n'y toucha pas. » Rovigo se trompe ; le Pape lisait, mais des livres qu'il avait fait demander à M. Garnier, supérieur du séminaire de Saint- Sulpice et homme d'une grande érudition. C'est ainsi qu'il se procura les œuvres de saint Léon, la Bibliothèque de Ferrari, le droit canonique de Perringre, certains ouvrages de Fénelon et autres écrits religieux et théologiques. Quanta sa tenue si modeste et aux petits soins qu'il y donnait lui-même, en quoi cela pouvait-il faire sourire et compromettre l'infaillibilité? Le Pape consacrait encore de longs instants à la prière, et Pacca était fondé à répondre à Rovigo : « Ignorez-vous donc qu'une personne pieuse n'est jamais oisive en présence d'un crucifix et d'une image de la Sainte Vierge et que ces deux objets sacrés sont pour elle comme une vaste et précieuse bibliothèque, où elle peut puiser à toutes les heures du jour et de la nuit (1)? »
Malgré la défense de l'Empereur et les ordres du ministre des Cultes, les cardinaux trouvaient le moyen d'entretenir le Saint-Père des instructions que réclamaient, de toutes parts, des prêtres français ou étrangers, ainsi que des demandes de dispenses et autres requêtes.
Le succès de la bataille de Lutzen fit revivre les espérances de Napoléon. Il voulut que l'Empire tout entier connût cette victoire et appréciât les efforts héroïques de son armée. Il
^i) Mémoires de Pacca , t. II, p. Î07.
envoya de Colditz à rimpératrice Marie-Louise une circulaire à transmettre aux évêques et où il était dit : « La victoire rem- [)orlèe par TEmpereur et Roi, notre très cher époux et souveraui, aux champs de Lutzen, ne doit être considérée que coniHif une marque spéciale de la protection divine. Nous désirons que, au reçu de la présente, vous vous concertiez avec qui de droit pour faire chanter un Te Deum et adresser des actions de grâces au Dieu des armées, et que vous y ajoutiez les prières que vous croirez les plus convenables pour aUirer la protection divine sur nos armes, surtout pour la conservation de la personne sacrée de l'Empereur, que Dieu pré- -^erve de tout danger! Sa conservation est aussi nécessaire au boiitiotir de l'Europe et à celui de TEmpire qu'à celui de la relifjiiMi qu'il a relevée et qu'il est appelé à raffermir. Il en est le plus sincère et le plus vrai protecteur (1). »
Ainsi, au lendemain de ces nouveaux dissentiments avec le Pape et des mesures arbitraires dirigées contre le cardinal Di ï^ietro et d'autres prélats, l'Empereur promet de raffermir la rtlioion et ose s'en déclarer le protecteur le plus sincère! Ce n t'sl pas tout. Il veut que le Pape soit instruit de sa violoire: il la lui fait annoncer par l'Impératrice comme un événement qui ne pouvait que lui être agréable, «< parce qu'elle ronnnlssait les sentiments d'amitié que Sa Sainteté nourrissait pour lEmpereur» . Certes, Pie VII ne souhaitait aucun revers i\ In France ni à son chef; mais il savait que le triomphe définitif de Napoléon était, dans la pensée même du vainqueur, la certitude d'un avenir peu favorable à la Papauté. Pour montrer <[n il (Tétait pas dupe d'une apparente cordialité et pour empêcher {|ue le public ne crût à un accommodement facile entre hi\ el l'Empereur en passant sous silence les derniers et regrettables événements. Pie VII répondit à Marie-Louise par la lettre suivante dont chaque terme avait été pesé avec un soin ri(fouroux : « Tout en remerciant Votre Majesté de l'attention filiale qu'elle a eue de nous faire part de sa joie, à l'occasion
l /rlhes inédites, t. II, p. 236.
de la victoire éclatante remportée par son aug^uste époux, TEmpereur et Roi, le 2 de ce mois, à la tête de ses puissantes armées, nous ne devons pas dissimuler à Sa Majesté, en sa qualité de fille dévouée et respectueuse de la Sainte Égalise, qu'en recevant cette dépêche nous crûmes qu'elle contenait la révocation des mesures excessivement dures qui, depuis plus d'un mois, sont dirigées contre notre personne et contre celle des cardinaux. Si Votre Majesté n'en est pas instruite, qu'EUe daigne s'en informer et rechercher comment on a pu donner des ordres si contraires aux droits de l'Église catholique, au droit des gens même et, par conséquent, en opposition, nous ne voulons pas en douter, à l'intention de l'Empereur auquel nous souhaitons les sentiments d'une paix solide qui est le meilleur fruit de la victoire. Nous prions Dieu qu'il lui inspire la salutaire pensée de protéger véritablement l'Église catholique, de nous rendre la liberté à nous et aux membres du Sacré-Collège et de pacifier au plus tôt le monde ébranlé et déchiré depuis tant d'années. Nous terminons en priant le Dispensateur de tous biens de répandre sur Votre Majesté ses bénédictions célestes (1) . » Cette lettre arrêta radicalement une correspondance que Napoléon aurait voulu rétablir avec le Pape pour égarer l'opinion publique et faire croire à une réconciliation. On sait qu'avant de partir pour Mayence FEmpereur avait nommé trois nouveaux évêques au siège de Troyes, de Tournai et de Gand, dont il avait forcé les titulaires à démissionner (2) . Il avait recommandé au ministre des Cultes de faire instituer les trois nouveaux prélats, sans tenir compte de ce fait capital qu'un siège épiscopal n'est vacant que si le Souverain Pontife a accepté la démission du titulaire. Les exigences de Napoléon allaient amener de nouveaux troubles au moment même où l'Empire, livré aux hasards d'une guerre décisive, avait plus que jamais besoin de tout son calme. Le Chapitre de la cathédrale de Troyes invité à donner à
^'1) Mémoires du cardinal Pucca, t. Il, p. 346.
(2) A Troyes, Napoléon avait nommé M. de Cussy; à Tournai, l'abbé de Saint- Mcdard, et à Gand, l'abbé de La Brue (16 avril 1813).
M. de Cussy, qui succédait à M. de Boulogne, les pouvoirs d^administrateur du diocèse, avait d'abord obéi, puis s'était rétracté. Le 25 avril 1813, il écrivit au ministre des Cultes pour savoir si la démission de M. de Boulogne avait été agréée par le l*ape. Bigot de Préameneu répondit que le Chapitre n'avait pas le droit de faire cette question au gouvernement, puisqu'il ne s agissait pas encore du caractère épiscopal dont M. de CusHv ne serait revêtu que par l'institution canonique. Il devait jàe contenter de savoir que, dans l'état actuel des affaires générales avec la Cour pontificale et pour l'exécution même du Ijonrordat de Fontainebleau, la mesure provisoire, dont il s'agissait, n'était pas moins nécessaire. Quant aux pouvoirs ca]nhilaires, il suffisait que le Chapitre connût officiellement la di^inission pour qu'il fût de son devoir de pourvoir aussitôt a Tadministration du diocèse. Or, M. de Boulogne avait, outre sa (It mission, signé un acte où il prenait l'engagement d'honiH'iir de n'entretenir aucune correspondance, aucune relation d'affaires ecclésiastiques avec son ancien diocèse. A défaut de Tévcque, c'était donc dans le Chapitre seul que résidait maintenant le principe de la juridiction spirituelle, et nul ne pouvait lui tontester d'en déléguer l'exercice à M. de Cussy.
Ll'S chanoines de Troyes, persistant à considérer le nouvel évt-que comme un intrus, ce fut le ministre de la Police qui intervint. Il fit inviter par le préfet du Calvados M. de Boulogne, alors exilé à Falaise, à signer une nouvelle déclaration qui lèverait toutes les difficultés. M. de Boulogne refusa. Deux mois après, il était conduit à Vincennes. C'est là qu'il rencontra NU officier hongrois, le baron de Géramb, un aventurier arrêté par la police impériale pour avoir conspiré contre TEmpt^rt'iir Napoléon. Cet officier fut mené avec le vieil évêque à la prison de la Force d'où ils ne sortirent qu'à l'arrivée des alliés. Géramb, qui ne connaissait pas M. de Boulogne, avait pris pour un fou ce prisonnier blanchi et courbé par l'âge qui Be disait évêque de Troyes et chapelain de l'Empereur (1).
(1) G, Lehotrk^ Vieilles maisons. Vieux papiers. — Temps du 15 août Î903L
Les chanoines de Troyes, redoutant la colère de Napoléon, passèrent outre. Quant à M. Hirn, évéque de Tournai, il sig^na la nouvelle déclaration qu'avait refusée M. de Boulogne. Mais son Chapitre ne Timita point. Il désig^na deux chanoines pour être les mandataires de Tévêque proscrit et ne voulut pas conférer des pouvoirs au nouvel évèque nommé, Tabbé de Saint-Médard, avant que Pie VII n'eût accepté la démission de M. Hirn. Les mesures arbitraires prises par Napoléon troublaient tous les esprits en Belgique et rappelaient Témotion causée jadis dans ce pays par les violences de la Révolution. Cependant, voici ce qu'écrivait avec une présomptueuse confiance, à la date du 14 mai, le ministre des Cultes à l'Empereur au sujet de la situation religieuse : «Tout est dans le plus grand calme, et il ne parait même pas qu'à Fontainebleau, d'après les rapports que j'ai demandés chaque semaine, il y ait intention de troubles par des correspondances. Les cardinaux sont divisés entre eux de principes et même de société. Ceux qui ne logent pas dans ce palais ne mettent même pas beaucoup d'empressement à feire leur cour au Pape: ils n'y vont guère qu'une demi-heure tous les cinq ou six jours. Ce sont les cardinaux Pacca, Litta etConsalvi qui semblent avoir le plus la confiance du Saint-Père. Il fait peu de cas des autres et ne le dissimule pas. Les prêtres de Boulogne et de Corse ont presque tous persisté dans le refus de serment, sous le même prétexte qu'ils attendent des instructions du Pape. Je me suis occupé de mettre en possession les évêques nommés en remplacement des trois démissionnaires. Cela va tout seul pour les autres. J'ai présumé qu'il y aurait moins d'opposition à Troyes où M. de Boulogne n'était pas aimé. J'ai pressé très vivement le Chapitre qui a hésité, mais aujourd'hui même je reçois une lettre du préfet qui m'annonce la délibération par laquelle les pouvoirs spirituels sont conférés à M. de Cussy. Il doit avec M. de la Brue, évèque de Gand, prêter serment dimanche prochain. Je l'enverrai aussitôt après dans son diocèse. Je ne suis pas aussi avancé pour lesévèchés de Gand et de Tournai. Les Chapitres consentent à recevoir les nouveaux
évoques, à leur rendre les honneurs accoutumés; mais ils demandent avec instance à ne point conférer les pouvoirs jusqu'à ce que les démissions soient acceptées par le Pape. Il est vrai que les évêques ne peuvent être sacrés qu'au moyen d'une bulle d'institution, bulle qui sera la conséquence de Tacceptation des démissions; mais il n'est point question de l'exercice de la pleine juridiction qu'emporte le caractère épiscopal, et il serait déraisonnable de regarder le .titre d'évéques nommés, comme un obstacle à ce que les Chapitres leur conférassent les pouvoirs spirituels, comme ils Tont fait une première fois à l'époque des démissions. Les évèques de Nantes et de Trêves sont de cet avis. Les deux Chapitres de Gand et de Tournai m'opposent encore l'exemple de Malines, dont l'archevêque n'a pas cru convenable d'exiger les pouvoirs du Chapitre, et qui se borne à l'administration temporelle et à veiller sur l'administration spirituelle. Cet exemple ne peut être objecté. La nomination de M. de Pradt avait été préconisée à Rome ; il a mieux aimé le parti qu'il a pris; il eût encore été plus facile, s'il eût voulu, de contraindre le Chapitre à lui donner des pouvoirs. A Gand, un chanoine est mort depuis peu. J'ai présenté M. Bast, de cette ville, dont les principes sont éprouvés. On m'annonce la démission d'un autre canonicat. Je présenterai M. de Pazzis qui était au nombre des candidats pour Troyes et que M. de la Brue désire avoir avec lui. Lorsqu'ils seront sur les lieux, je donnerai au Chapitre des ordres si motivés et si pressants que je ne saurais croire qu'ils s'y refusent, surtout après l'exemple de Troyes. Le préfet de Gand m'instruit, par une lettre reçue ce jour, que les habitants lui ont paru regretter très peu l'ancien évéque et qu'il n'y a aucun trouble à craindre. Si Votre Majesté daignait maintenant accorder aux trois évêques démissionnaires une pension de retraite qui est du tiers du traitement, elle n'entendrait plus parler d'eux (1). »
Ce n'était pas seulement le diocèse de Tournai qui allait
(1) Archives nalionalcs, AF" 1048.
soulever de grandes ag^itations, mais encore celui de Gand. L'ancien évêque, relégué à Beaune, avait reçu la visite du préfet de la Gôte-d'Or qui lui demanda de signer la même déclaration que venait d'accepter M. Hirn. Accablé par la fatigue que suivait une longue maladie et craignant d'être renvoyé aux îles Sainte-Marguerite dont le climat avait épuisé sa santé, M. de Broglie signa la déclaration. Le Chapitre de Gand, qui connaissait la noble conduite que le prélat avait tenue précédemment, n'y voulut pas croire et consulta secrètement le cardinal Gabrielli qui fit savoir de Fontainebleau que le nouvel évêque ne devait être considéré que comme un intrus. Ce fut le signal de la révolte. A l'arrivée à Gand de M. de la Brue, le dimanche 25 juillet, le chœur de la cathédrale resta vide, les professeurs et les élèves du séminaire ayant refusé de s'y rendre. Cette protestation fit un bruit énorme. Le ministre des Cultes dut en référer à l'Empereur qui, de Dresde, le 6 août, envoya l'ordre de faire arrêter le directeur du séminaire, l'abbé Van Hemme, et de l'enfermer secrètement dans une prison d'État; de faire prendre tous les séminaristes qui avaient plus de dix-huit ans et de les envoyer à Magdebourg où ils seraient enrégimentés et feraient le service de soldats. Les autres, qui avaient moins de dix-huit ans, devaient être versés dans les meilleurs séminaires de l'ancienne France avec recommandation aux directeurs « de leur montrer les bons principes » . Les séminaristes de Gand seraient remplacés à Gand par un nombre égal de sujets « tirés des bons séminaires de France et assez instruits dans les principes de l'Église gallicane » . Il fallait ensuite aviser à avoir un bon directeur de séminaire et chasser de la ville les béguines qui se comportaient mal (l). On devait enfin arrêter le professeur Ryckerwaert et les frères De Volder, les conduire à Fenestrelles ou au fort de Joux « et les serrer de manière qu'ils ne donnent plus de leurs nouvelles et qu'ils n'aient plus de communication (2) » . Quant à Tournai, qui avait protesté
(1) LtUrcs inédites, t. II, p. 278.
\%] Ibid., p. 279.
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aussi^ l'Empereur mandait au duc de Roviço que si cette affaire n'était pas finie, il devait « sur-le-champ séquestrer le séminaire, arrêter les professeurs, envoyer à Magdebourg les élèves âgés de plus de dix-huit ans et répartir les autres dans les lycées en France » . Il concluait ainsi : « Le diocèse n'aura plus de séminaire (1). » L'Empereur était mécontent que le préfet de la Lys eût fait imprimer un arrêté à cet égard et donné prétexte à des manifestations. « Soyez très ferme contre cette prétraille, recommandait-il à Rovigo, mais que ce soit sans éclat. Je suis fâché que le préfet ait pris un arrêté qu'il a fait imprimer. Qu'avait-il besoin de cela? Il fellait frapper et ne rien dire. » Ainsi agissait celui qui, tout récemment, mandait aux évêques qu'il était le plus sincère et le plus vrai prolecteur de la religion !
Ne trouvant pas ces mesures encore assez sévères, Napoléon avertit, le 14 août. Bigot de Préameneu qu'il fallait donner ordre de faire arrêter tous les chanoines de Tournai, de faire prêter aux supérieurs du séminaire le serment d'enseigner les quatre propositions de l'Église gallicane et, sur leur refus, de les arrêter. Il prescrivait au ministre des Cultes de suspendre le traitement des chanoines et les bourses du séminaire de Tournai et de faire dire, par le préfet, aux principaux prêtres du diocèse qu'au premier mouvement de rébellion il supprimerait l'évêché et réunirait le diocèse de Tournai à un autre diocèse. Puis, s'adressant à Rovigo, il lui ordonnait d'envoyer les délinquants dans une prison d'État, d'arrêter avant tout les sieurs Goes, président, et Constant, qui avaient signé la délibération du Chapitre. « Quant aux autres que je suppose être des vieillards et des imbéciles, placez-les dans des séminaires, mais au sein de l'ancienne France! Envoyez, s'il est nécessaire, dans le département de Jemmapes deux cent cinquante gendarmes à pied et à cheval! » Des envois de gendarmes et de policiers, des suppressions de bourses et de traitements, des incorporations de séminaristes
(l) Lettres inédites, t. II, p. 279.
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dans les régiments éloignés; des arrestations, des emprisonnements, des mises au secret ; en un mot les mesures les plus arbitraires et les plus brutales, tout cela parce que deux diocèses refusaient de recevoir des évêques intrus!... Comprend-on maintenant ce que Napoléon aurait réservé à l'Église et à la Papauté si la fortune eût favorisé ses efforts et s'il fut venu à bout des alliés (1)? Mais ces violences n'abattent point le courage des braves habitants et des ecclésiastiques de Gand et de Tournai. C'est en vain qu'on leur montre le triste spectacle de voitures cellulaires emmenant, entre des escadrons de gendarmes, des centaines de prêtres ou de séminaristes, l'indignation l'emporte sur la terreur (2). Napoléon croit avoir affermi son empire parles victoires de Lutzen et de Bautzen. Mais huit mois encore et l'Empire s'écroulera, malgré l'héroïsme de ses soldats et le génie de leur chef. Un dernier conseil lui était arrivé trop tard de la part d'un évêque, son plus intime conseiller. M. Duvoisin, frappé d'un mal mortel, lui avait écrit de son lit d'agonie ces mots qui étaient l'expression d'un juste remords : «Je vous supplie de rendre la liberté au Saint-Père... Le retour de Sa Sainteté à Rome serait, je crois, nécessaire à votre bonheur! » Napoléon n'écoute rien et, comme frappé de folie, court au-devant des désastres.
A l'annonce du Congrès qui devait se tenir à Prague pendant un armistice entre l'armée française et les alliés, Pie VII, sur le conseil de Pacca et de Consalvi, adressa, le 24 juillet, une lettre à l'Empereur d'Autriche qui jouait en cette circonstance le rôle de médiateur. « Nous avons appris, disait le Pape, qu'un Congrès va s'assembler à Prague sous la média-
(1) Les prisons d'Etat de Saumur, Vincennes, Hain, Landskame, Picirc-Châtel, Fenestrelles et Campiano regorgeaient de prêtres et de civils enfermes pour leur résistance à la politique antireligieuse de l'Empereur. On parlait déjà d'en créer de nouvelles.
(2) Tandis que M. de Pradt à Malines s'associait aux gens de police pour surveiller et malmener son clergë, et M. Léjëas, à Liège, se montrait zélé impérialiste, l'évêque de Naraur, M. Pisani de la Gaude, faisait preuve d'une noble fermette (Voir la Domination française en Belgique, par L. de Laborie, t. II, ch. VI et ch. vil.)
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tion de Votre Majesté Impériale et Royale dans le but d établir la pmx générale et d'assurer les intérêts de tous les États. La piétc et la religion de Votre Majesté, son amour de la justice, son dévouement filial à notre personne, l'intérêt qu'elle nous a témoigné par l'organe de M. le comte de Metternich dans le temps de notre détention à Savone, la part qu'elle a paru prendre à nos malheurs, sont autant de motifs puissants qui nous déterminent à nous adresser en cette occasion à Votre Majesté... » En conséquence. Pie VII réclamait nettement la restitution de TÉtat pontifical, dont on levait privé |j<mr avoir refusé d'entrer dans une ligue purement offensive el cherché à conserver une neutralité que lui imposaient sa qualité de Père commun des fidèles et les intérêts de la religion catholique. « Loin d'avoir jamais renoncé, ajoutait-il, à notre souveraineté temporelle, nous avons au contraire, en t<nit temps et en tous lieux, proclamé hautement nos droits, d .uiiant plus légitimes qu'ils sont fondés sur une possession de plus de dix siècles, la plus longue peut-être que Ton puisse citer. Nous les réclamons encore aujourd'hui; la justice de notre cause; les intérêts sacrés de la religion, qui veulent le libre et impartial exercice de la puissance spirituelle dans l'univers catholique, nous font espérer que nous ne ferons pas entendre en vain cette réclamation. » Pie VII faisait observer que l'exercice de cette autorité intéressait tous les Étals; ce qui lui était arrivé à lui-même démontrait plus quo jamais la nécessité de l'indépendance du chef visible i\p 1 Église : « Qu'on juge, par ce seul exemple, si un Pape, ]>iacé entre les exigences d'un souverain dont il est sujet et les jalousies des princes étrangers, peut exercer librement son ministère apostolique, soit dans les États du premier prince, soit dans les États de ces derniers? Depuis trop longtemps, hélas! TÉglise universelle n'entend même plus la voix de son premier Pasteur! » Le Pape réclamait donc pour le Silînt-Siège l'indépendance et la restitution du patrimoine de Saint Pierre. Il se serait empressé d'envoyer un représentant a Prague; mais telle était sa situation qu'il n'était pas même
sur que cette lettre parvînt à l'empereur d'Autriche. Cepen^ dant, si ce prince la recevait, il le priait, en qualité de médiateur de la paix, d'obtenir du Congrès qu'il fût permis au Pape de se foire représenter et il l'invitait en même temps à défendre sa cause qui était celle de la Relig^ion.
Il s'agissait maintenant de faire parvenir cette lettre à François II. Qui chargerait-on d'une mission aussi périlleuse? Consalvi et Pacca pensèrent aussitôt au comte Paul Van der Vrecken, issu de l'une des familles les plus considérées de Maëstricht et qui avait dû émigrer en 1798, lors de la persécution religieuse déchaînée en Belgique. Van der Vrecken, qui avait été forcé d'interrompre ses études ecclésiastiques, se fixa provisoirement à Erfurt, puis se rendit à Venise où il fut attaché aux bureaux du secrétaire de la Propagande, Mgr Brancadoro, qu'il suivit à Rome. En 1801, Van der Vrecken renonça à l'idée d'entrer dans la sacerdoce et s'adonna à l'étude du droit. Il rentra à Maëstricht en 1803 et servit désormais, grâce à sa connaissance des langues étrangères et à son érudition, d'intermédiaire entre la Belgique et le Vatican. Il fut de ceux qui transmettaient en secret aux intéressés les instructions du Pape et des cardinaux fidèles, ne craignant pas d'y risquer leur vie, ou tout au moins leur liberté. Déguisé en marchand, il visitait les exilés et encourageait avec son ami, le vicaire général Barret, le clergé fidèle à résister à l'évéque intrus Léjéas. C'est lui qui, en 1811, apprit au cardinal Di Pietro qu'il était devenu doyen du Sacré-Collège. Au mois d'avril 1813, il s'était rendu secrètement à Fontainebleau pour exposer à Pie VII diverses requêtes du clergé belge, et c'est là qu'il fut chargé de faire répandre en Belgique la rétractation du Pape (1).
Gomme le dit fort bien M. Paul Verhaegen, l'érudit qui a consacré à la mission de Van den Vrecken une étude des plus complètes, a il feUait une abnégation et un courage absolus pour rendre à la religion ces divers services » . M. Verhae-
(1) Voir P. Verhaegen, Publications de la Société historique et archéologique de Limbourg (Maëstricht, 1893, 30* année).
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(joii résume ainsi le tableau de l'Église belge en ces tristes jours : o Les évéques de Gand et de Tournai sont en exil; riiiihevêché de Malines est dirigé par les vicaires généraux; à Lii'(jej l'évécbé est vacant. A Gand, Tournai et Liège, Napoloim veut imposer aux vicaires généraux et au clergé des t'iu la dont la nomination est contraire aux règles ecclésiastiques. Depuis les violences commises contre Pie VII et ton Ire MM. de Broglie et Hirn, une partie du clergé belge rotule de chanter le Domine salvum fac Impei-aiorem. Déjà certîiiiis prêtres en ont fait autant lors du Concordat et des ArtK-les organiques, et d'autres lors du Catéchisme impérial. A i'ûi^ protestations des consciences, le pouvoir répond par un ail 11^ de la force. La tête du chanoine Stevens, réputé chef (les opposants, qui publiait de violents pamphlets contre la politique impériale, est mise à prix pour 30,000 francs. Dr[Hu8 1810, nombre d'ecclésiastiques belges sont traînés en exil par les gendarmes et ils traversent la Belgique et la France pour se rendre aux forts lointains de Pierre-Chàtel, C;is;il et Ham, dans l'appareil infamant des voleurs. La citadilk' de Bouillon est pleine de prêtres emprisonnés ; le fort (le llamen est également rempli... » Les abbés Du vivier et \ ail de Velde sont mis au secret à Vincennes, puis internés à lie ri ici et à Verviers; l'abbé de Berghem, de Bruxelles, est i iilorné à Versailles, et l'abbé de Lantsheere conduit de Malines vw Italie; l'abbé Barret, de Liège, àBesançon;MM.VanAlphen, \iîi Gils,Maser, Moors, du diocèse de Bois-le-Duc, sont succes- ^i\i.'[nent arrêtés et menés en France à pied, entre des gen- <l.iniies. A Ath, le doyen Lefebvre est emmené à Mons et y îneurt. Son remplaçant, M. Defrenne, est incarcéré par mesure de haute police jusqu'en 1814. a Innombrables sont Ic^ prêtres, les religieux, les laïques emprisonnés de la même manière. Près de Sierre, en une nuit, la gendarmerie en ciilcvc soixante et un (1). « Malgré une surveillance rigourcn^e et la violation du secret des lettres, les défenseurs du
I Voir Van der Vrechen par Paul Veruakces, et les ouvrages de Claessers^ I>I.?5U t, Var der Mocre, Davis et autres écrivains belges sur cette persécutioa.
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Pape étaient nombreux et continuaient sans crainte à secourir les victimes du despotisme impérial. Van der Vrecken, comme ses compatriotes d'Oultremont, de Warfusée, Dumortier- Williaumez, Van den Hecke, de Villers et nombre d'autres, consentait donc à se charger de la correspondance du Souverain Pontife et défiait tous les espions. Ce fut au mois d'août 1813 que Van der Vrecken reçut à Liège la lettre de Pie VII à François II et deux autres lettres du Pape destinées au nonce de Vienne. Ses instructions lui prescrivaient de garder l'incognito le plus absolu. S'il eût été arrêté, sa vie eût été en danger, et les rigueurs de Napoléon contre Pie VII et les cardinaux eussent redoublé de violence. L'armistice du 4 juin 1813 avait suspendu les hostilités en Allemagne. Mais dans la nuit du 10 au 11 août l'armistice fut rompu et la guerre déclarée par l'Autriche à la France.
Van der Vrecken coud ses papiers dans le large col de son manteau, franchit non sans peine la frontière à Mayence, est arrêté à Scharding, puis emmené comme prisonnier de guerre à Vienne où il arrive le 22 août. Là, il se réclame de son oncle, le colonel de Gorron, qui répond de lui et lui facilite l'accès de la nonciature. Mgr Severoli le reçoit froidement et lui demande son nom. Van der Vrecken répond que son nom ne lui dira rien et ajoute : u Ayez la bonté de lire cette lettre. L'écriture de l'adresse vous en indiquera peut-être déjà l'auteur. » Severoli y jette un coup d'œil et, dans le moment même, tombe évanoui. Van der Vrecken appelle au secours. Un domestique arrive, croit à un attentat et veut le foire arrêter comme criminel. Le jeune homme se disculpe facilement et donne, avec l'assistance du domestique, des soins au nonce qui revient à lui. Seul avec Van der Vrecken, le nonce s'excuse de son trouble; puis, pris de défiance soudaine, menace le messager de le dénoncer comme escroc ou comme espion. Sur les protestations de Van der Vrecken, il lit la lettre papale et en reconnaît l'authenticité. Mais, quelques instants après, de nouveaux doutes assiègent son esprit et il parle encore d'arrestation. Van der Vrecken expose nettement sa
mission et remet à Severoli une lettre personnelle du Pape ainsi conçue :
» Monseigneur le Nonce,
^1 Informé que le Congrès pour la paix générale doit enfin avoir lieu et s'assembler sous peu de jours à Prague, nous nous empressons, autant que notre situation le permet, de remplir les devoirs rigoureux auxquels nous sommes tenu dan^ cette circonstance. Une personne, qui a toute notre confiance, vous remettra cette dépèche qui renferme une lettre sans cachet pour Sa Majesté TEmpereur François, médiateur de la paix. Vous en prendrez connaissance et, après Tavoir cachetée, vous la ferez parvenir sans retard entre les mains de Sa >[iijesté par la voie que vous jugerez la plus sûre. Si vous ave/ Toccasion de parler vous-même à Sa Majesté, vous aurez soin de donner au contenu de notre lettre tous les développeluetits convenables. La crainte de fatiguer Sa Majesté, mais phis encore notre position, nous ont forcé d'être court. Le porteur de la dépèche vous informera de notre état et de la situation des affaires. Vous pouvez lui accorder une foi entière. Vous pourrez également, par son entremise, nous loriimuniquer tout ce que vous pouvez avoir à nous dire. Ne nous oubliez pas dans vos prières, afin que Dieu nous soutienne dan?^ les hésitations par lesquelles il lui plait de nous visiter depuis plusieurs années. » Cette lettre était signée parle Pape et datée de Fontainebleau, le 24 juillet 1813.
Severoli est enfin convaincu. Il se rend chez le vice-chancelier, baron de Hudelist, pour concerter avec lui la remise de la lettre papale à TEmpereur. Mais le vice-chancelier est encore plus défiant que ne Ta été le nonce et menace de faire a r ré 1er Van der Vrecken. Celui-ci parvient à le voir et, après un lung entretien, persuade enfin l'obstiné ministre de Tauihenlicité des pièces et de la réalité de sa mission. On convient ilfiivoyer à Dresde, où se trouvaient l'Empereur et MetternivU, un courrier porteur de la lettre du Pape, et Van der \ icckcn reste à Vienne avec une carte de séjour. Il n'obtient
une réponse que le 15 septembre et quitte Vienne, après avoir cousu les dépêches du nonce entre le drap et la doublure de son habit de voyage. A Passau, il ne put éviter les soupçons de la police qu'à condition de se rendre avec un agent à Munich où, grâce à l'assistance du comte de Mercy- Argenteau, son compatriote, il se dirigea sur Bàle et de là sur Goblentz. Là, il fut fouillé par des gendarmes; mais au milieu d'une tempête le vent dispersa ses papiers. Se dérobant aux sbires par une sorte de prodige, il sortit des remparts de Goblentz et trouva une voiture qui le conduisit à Bonn, puis une autre qui l'amena à Cologne. Quelques heures après, il revoyait à Houthem sa famille qui l'avait cru perdu. Au commencement de novembre, le comte Van derVrecken repart pour Paris et retrouve dans les galeries du Palais-Royal son ami, le comte Bernetti, qui était en rapports constants avec Fontainebleau. Il lui remet les dépêches de Vienne qui étaient restées cousues dans son habit, et lui confie les instructions verbales du nonce et de la chancellerie autrichienne. Bernetti va porter lui-même à Fontainebleau ces pièces et ces nouvelles si importantes, tandis que Van der Vrecken repart pour la Belgique, après s'être acquitté habilement et courageusement de sa très difficile mission. Il devait avoir l'honneur, en août 1814, d'être reçu et félicité à Rome par le Pape qui le remercia avec effusion de son noble dévouement. La mission de Van der Vrecken avait eu surtout pour objet de faire comprendre au Congrès de Prague que le Pape rejetait absolument les articles préliminaires du 25 janvier 1813, et spécialement ceux qui auraient pu faire croire de sa part à une renonciation aux États pontificaux. C'est pourquoi il feUait y insister. Mais tandis que Pie VII croyait pouvoir compter sur le dévouement filial de François II à sa personne et aux intérêts du Saint-Siège, celui-ci faisait peu de cas des droits du Pape sur les États de l'Église, si l'on en croit un traité secret du 27 juillet 1813 signé à Prague. En effet, unenotedeMetternich, adressée à Castlereagh le 26 mai 1814, vise l'article 12 de ce traité établissant aie droit incontestable
de l'Empereur d'Autriche comme roi de Rome, aussi bien en qualité d'Empereur héréditaire et chef du Corps germanique » . Ainsi, Pie VII n'avait pas plus à compter sur la générosité de l'Autriche que sur celle de la France. Il retrouvait en 1813 les prétentions qu'il avait eu à combattre en 1800 (1).
Napoléon se faisait adresser, au cours de la campagne, par son ministre des Cultes, des nouvelles fréquentes sur la situation religieuse. Voici l'une des dernières lettres que Bigot de Préameneului envoya le 4 novembre 1813 : «Depuis le départ de Votre Majesté, l'état des affaires du clergé n'a présenté aucun événement remarquable. Les rapports sur Fontainebleau sont toujours les mêmes. D'une part, une grande surveillance que je recommande à M. Lagorse, surtout dans les circonstances actuelles, et, de l'autre, même silence du Pape et des cardinaux ainsi que du public à leur égard. Les évêques nommés par Votre Majesté, lors de son départ, sont tous en exercice. L'évéque de Tournai a fini par avoir des pouvoirs que lui ont donné deux chanoines qui sont venus à résipiscence, et qui ont rempli, pour la convocation des autres, les formalités d'usage. Les évêques de Troyes et de Gand sont ceux qui éprouvent maintenant le plus de difficultés dans leur administration, en raison d'un parti qu'ont toujours dans les diocèses les évêques démissionnaires. Le mal ne s'aggravant point et, le service du culte n'en souffrant pas, j'ai cru qu'en temporisant on pourrait venir à bout des obstacles. Les évêques d'Osnabruck et de Munster, dont les dépêches sont arrivées ces jours derniers comme à l'ordinaire, se montrent toujours dans les meilleurs sentiments. J'ai soumis depuis peu à Sa Majesté l'Impératrice la nomination des membres du chapitre d'Osnabruck organisé par décret du 27 septembre dernier comme ceux de l'Empire.
(1) La note de Metternicb a été reproduite par Bianchi (Storia documentata tfelle diplomazia europea in Italia) et par Oncken (Oetterreich und Preussen in Befreiungskriege y t. II). Le P. Van Duerni (Un peu de lumière sur le Conclave de Venise, p. 551-552) cite à la date du 19 juin 1800 une lettre de Ghisilîeri où celui-ci rappela à Thugut u les droits incontestables » de TEmpercur sur la ville de Home. — Cf. Sorël, l'Europe et la Révolution, t. VIII, p. 162 (note).
Ma correspondance au delà des Alpes, et notamment dans les États romains, ne présente rien de nouveau.
« L'intendant du gouverneur général me témoigne une grande satisfaction du décret de Votre Majesté qui rétablit à Corne to l'ancienne maison de détention des prêtres. Il a ordonné d'y transporter sur-le-champ ceux qui étaient à Givita- Vecchia où leur présence avait un très mauvais effet. « (I) Le rétablissement d'une ancienne prison, c'était l'un des bienfaits suprêmes laissés par Napoléon au clergé italien qui, comme le clergé français, était ainsi récompensé de son dévouement à l'Église et à la Papauté. A ce moment, le bruit courut que Napoléon, se voyant dans la nécessité prochaine de traiter définitivement avec les alliés et craignant d'être réduit à restituer à Pie VII tout le patrimoine de saint Pierre, était disposé à faire quelques concessions sur les territoires qu'il avait spoliés. Pacca affirme qu'alors les cardinaux, réunis à Fontainebleau, conseillèrent énergiquement au Pape de repousser toute négociation et tout compromis. « Ce ne serait, direntils, qu'à Rome, lorsqu'il s'y trouverait en pleine liberté et entouré du Sacré-Collège, qu'il pourrait accueillir les demandes qui lui seraient faites. » Cependant, l'Empereur n'hésita pas à essayer quelques ouvertures pacifiques. La marquise Anna de Brignole, dame d'honneur de Marie-Louise, se présenta un jour chez le cardinal Consaivi dont elle était connue. Elle dit au cardinal que le prince de Bénévent, après une longue conférence avec l'Empereur, l'avait chargée de se rendre à Fontainebleau pour lui faire savoir que si le Saint-Père consentait à se prêter à un accommodement, il aurait la faculté d'expédier auprès de Napoléon un négociateur muni de ses pouvoirs. Consaivi communiqua à Pie VII, puis à plusieurs de ses collègues, cette proposition faite par un messager aussi extraordinaire. La réponse fut que ni le temps ni le lieu n'étaient convenables pour négocier un nouveau traité. Napoléon ne se découragea pas.
(1) Archives nationales, AF'» 1048,
Le 18 décembre 1813, le ministre des Cultes fit appeler M. de Beaumont, évêquede Plaisance nommé archevêque de Bourges, qui s'était sifjnalé par son zèle impérialiste au Concile national. C'était de plus un g^allican déterminé. Bigot de iVéîiîiieneu lui proposa d'aller à Fontainebleau pour s'informer ai Sa Sainteté était disposé à conclure une sorte de traite (le paix avec l'Empire. Si Pie VII répondait favorableinnit, M. de Beaumont était autorisé à déclarer qu'il recevrait siir-lr-<.liamp les pouvoirs nécessaires poiur s'entendre avec un délégué du Pape. Le 19 décembre, M. de Beaumont fit deinau lier une audience pontificale par l'archevêque d'Édesse el Pie VII daigna la lui accorder immédiatement. Après lui avoir offert ses vœux pour la fête de Noël, le prélat lui téino([|uasa douleur de le voir éloigné de Rome et de ses États, el ajouta qu'il n'était pas impossible de lever les obstacles qui !< opposaient à son retour. Pie VII répondit qu'il avait pesé devant Dieu les motifs de sa conduite et que rien ne pouvait changer ses sentiments. Il conclut en déclarant qu'il iivait défendu aux cardinaux de lui parler d'aucune négocialion. Puis, après quelques mots indifférents, ilcongédiaM. de Beaumont (l) Ce fut alors que le commandant Lagorse, dont j'ai cité déjà plus d'un rapport bizarre, eut l'idée de se présenter comme le seul capable d'amener un accommodement. Il avait vu M. de Beaumont et il lui avait dit familièrement : .4 Viii^âiez-vous offrir Rome et les États de l'Église, moins restreints qu'ils ne l'étaient avant le traité de Tolentino, je doiiti^ que des propositions aussi séduisantes tirassent le Pape lie sa paisible et trop chère indolence? » Lagorse le considérait comme une sorte d'illuminé qui n'attendait son salut que d'iiij miracle. Suivant lui. Pie VII tenait beaucoup plus à conquérir la réputation d'un martyr que celle d'un grand prince, *t parce qu'il lui était plus facile de faire des prières que des traité;^ » . La meilleure tactique avec Pie VII était de faire répQjidre le bruit qu'on allait quitter Fontainebleau pour un
1^1^ Mémoires du cardinal Pacca, t. Il, p. 230.
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LES DERNIERS JOURS A FOlNTAIiNEBLEAU 413
autre séjour. Alors, de peur de déranger ses habitudes et « son oisive incapacité » , le Pape se prêterait à un traité. C^était, d'après Laçorse, le seul moyen « de rompre la glace et de le faire sortir de sa léthargie » . Le ministre des Cultes ne tint naturellement pas compte de telles divagations.
Le 2 janvier 1814, Pacca et Consalvi eurent un grave entretien avec M. de Beaumont. Cet entretien faisait suite à une conversation que les deux cardinaux avaient eue avec l'ancien évêque de Plaisance, et où il avait été question de rintérét pour la Papauté de se prêter à des arrangements que les circonstances pourraient rendre avantageux, a Nous avons communiqué, dirent Pacca et Consalvi à M. de Beaumont, notre conversation avec vous. Elle a été méditée et soumise à une longue et sérieuse délibération. Dans l'état actuel des affaires de l'Europe, voici ce que nos lumières et notre sagesse nous conseillent : Par les regrets que le Bref de Savone et le Concordat de Fontainebleau ont causés au Pape et par les résultats qu'ils ont produits, il est facile de voir que des arrangements sur les affaires spirituelles ne seront immuables et certains que lorsqu'ils seront déterminés dans un état de parfaite indépendance. Le traité, que nous ferions aujourd'hui, si avantageux qu'il fût, ne porterait pas ce caractère et serait pour les autres puissances un prétexte à chicanes et un véhicule aux prétentions. Il vaut mieux l'ajourner à une époque plus favorable. L'Empereur sera alors satisfait de la justice et de la modération de la Cour de Rome. Dans son discours au Sénat il annonce la volonté de renoncer à une partie de ses conquêtes. La restitution de Rome, que nous avons toujours réclamée comme un acte de justice, et qui pourrait être aujourd'hui considérée comme un acte de nécessité, n'en serait pas moins, à nos yeux, un trait de magnificence et de bonté. Nous la recevrons avec reconnaissance et sans restrictions. En rentrant en Italie, fidèles à nos principes de neutralité, nous nous déclarerions contre toute puissance qui voudrait nous en éloigner, ou mettre des conditions à notre souveraineté. Les négociations qui ont existé entre
M. de Champaçny et le cardinal Caprara, mais plus encore la lettre de l'Empereur datée de Munich le 7 janvier de Van 1806, sont une preuve des sacrifices que le Pape a faits à la neutralité. Père commun des fidèles, il ne se départira pas de son système et dans aucun cas. Peut-il négliger sa fille aînée, la France, si belle, si catholique, au profit d'une confédération composée de tant d'éléments hétérogènes? Par un décret qui serait un véritable titre de gloire, l'Empereur peut nous rendre Rome. Hommes d*État, nous n'entrevoyons que la paix de l'Europe. Prêtres, nous ne recherchons que la tranquillité de l'Église et nos cœurs adoptent sans peine des sentiments que notre état commande. »
A ces nobles déclarations, M. de Beaumont répondit par l'utilité qu'il y aurait d'entamer sans retard quelques négociations et de fixer certaines conditions préliminaires. Ainsi, il y avait lieu de s'occuper des sièges vacants et des besoins de l'Église. Il fallait compter avec les avantages que l'alliance de la France avait toujours offerts au Pape. Était-il impossible d'ailleurs que diverses puissances n'eussent des vues «ur les États romains et ne cherchassent pas à profiter de la situation pour s'agrandir à leurs dépens?... La conversation finit par un échange d'observations courtoises et l'on se sépara sans rien conclure. Les alliés venaient de franchir le Rhin. Murât, après une défection honteuse, s'était emparé d'une partie des États romains. La situation s'aggravait d'heure en heure, et Napoléon, sans la dissimuler, écrivait au roi Joseph, le 7 janvier 1814, ces lignes qui en disaient assez : a La France est envahie. L'Europe est toute en armes contre la France, mais surtout contre moi. » Aussi va-t-il tenter une dernière démarche à Fontainebleau. M. de Beaumont s'apprêtait à partir pour Bourges, le 18 janvier, quand il reçut du duc de Bassano une lettre qui l'invitait à se rendre auprès de lui. Après une longue conférence, le ministre lui confia un projet de traité et la minute d'une lettre à écrire à Sa Sainteté. Le 19, M. de Beaumont se rendit au château de Fontainebleau. Le 20, il eut une audience de Pie VII. Il
remit au Pape une lettre où il était dit que le roi de Naples, ayant conclu avec les alliés un traité dont Tun des objets était la réunion éventuelle de Rome à ses États, l'Empereur des Français jugeait conforme à la politique de son Empire de rendre les États romains à Sa Sainteté. M. de Beaumont se disait autorisé à signer un arrangement par lequel la paix serait rétablie entre le Pape et TEmpereur. «Votre Sainteté, déclarait-il, serait reconnue dans sa souveraineté temporelle, et les États romains, tels qu'ils ont été réunis à l'Empire français, seraient remis, ainsi que les forteresses, entre les mains de Votre Sainteté et de ses agents. » Ainsi, celui-là même qui avait pris les États pontificaux et enlevé le Pape, donné le nom de roi de Rome à son fils et voulu faire de Pie VII le premier de ses évéques en lui retirant sa capitale et son pouvoir temporel, se disait prêt à reconnaitre sa souveraineté et à lui restituer ses États. Quelques années, quelques revers avaient suffi pour opérer une si extraordinaire conversion.
Voici le projet de traité que M. de Beaumont, jadis si empressé à réduire l'autorité et les prérogatives papales, s'estimait heureux de présenter au Saint-Père en remerciant la Providence de daigner se servir de lui pour procurer à Pie VII la consolation de retourner dans ses États et pour rendre à l'Église le grand bien d'être conduite par son chef suprême :
« Article premier. — S. M. l'Empereur et Roi reconnaît Sa Sainteté le Pape Pie VII comme souverain temporel de Rome et des pays formant les ci-devant États romains et actuellement annexés à l'Empire français.
« Art. II. — En conséquence, S. M. l'Empereur et Roi fera remettre le plus tôt possible entre les mains de Sa Sainteté le Pape Pie VII, ou de ses agents, les pays et leurs forteresses.
« Art. III. — Il y aura paix perpétuelle et amitié entre Sa Majesté l'Empereur et Roi, ses héritiers et successeurs, et Sa Sainteté le Pape Pie VII et ses successeurs.
« Art. IV. — Toutes les transactions publiques et privées, les aliénations de biens et autres actes de même nature qui ont eu lieu dans les États romains en exécution des lois fran-
çaises, sont confirmés par le Pape Pie VII, comme s'ils avaient eu lieu sous son autorité.
« Art. V. — Les habitants des États romains qui, d'ici le délai d'un an, auront déclaré vouloir s'établir en France, en auront la faculté. Ils pourront également disposer, par vente ou autrement, de leurs immeubles, objets d'art, etc., ou continuera en jouir dans lesdits États, sans être soumis à aucune imposition ou restriction auxquelles ne serait pas obligée l'universalité des citoyens.
« Art. VI. — La France continuera à jouir, dans les États du Pape, des églises, palais, hospices ou autres établissements et en général des biens, droits et prérogatives dont elle jouissait avant la réunion des États romains à l'Empire français. Elle sera, à cet égard, rétablie dans les mêmes droits qu'avant la réunion.
« Art. VII. — Le présent traité sera ratifié et les ratifications en seront échangées dans le délai de cinq jours, ou plus tôt si faire se peut. »
Donc, moyennant quelques concessions acceptables, la Papauté pouvait immédiatement rentrer dans ses droits. Mais Pie VII, qui reçoit avec bonté M. de Beaumont, lui dit qu'il ne peut se prêter à aucune négociation, parce que la restitution de ses États, étant un acte de justice, ne peut devenir l'objet d'aucun traité. D'ailleurs, tout ce qu'il ferait hors de ses États, semblerait l'effet de la violence et serait une occasion de scandale pour le monde catholique. Il ne demandait qu'à retourner à Rome le plus tôt possible; mais il était sur que la Providence l'y conduirait elle-même. M. de Beaumont, à bout d'arguments, se permit de lui faire quelques observations sur la rigueur de la saison. Pie VII dit simplement qu'aucun obstacle ne l'arrêterait; puis il reprit gravement : « Il est possible que mes péchés me rendent indigne de revoir Rome, mais soyez sur que mes successeurs recouvreront tous les États qui leur appartiennent! » Telles étaient l'humilité et la confiance du Saint-Père. Il n'avait jamais, au milieu des épreuves les plus terribles, désespéré de la Providence. Sa
confiance allait être exaucée. Montrant jusqu'à la fin autant de générosité que de fermeté d'àme, il disait à M. de Beaumont, venu le 21 au matin solliciter sa bénédiction : u Assurez FEmpereur que je ne suis pas son ennemi. La Religion ne me le permettrait pas. J'aime la France, et lorsque je serai à Rome, on verra que je ferai tout ce qui sera convenable (1) ! » Quelques heures après, l'Empereur mandait au duc de Rovigo : « Faites partir cette nuit (du 21 au 22 janvier), et avant cinq heures du matin, le Pape pour se rendre à Savone. Il aura dans sa voiture Tarchevêque d'Edesse. L'adjudant du palais le mènera à Savone. Une autre voiture transportera les domestiques, en ayant soin de se tenir à une distance suffisante pour que le voyage soit déguisé. Les voilures passeront le Rhône au Pont Saint-Esprit et se dirigeront sur Savone par Nice, sous prétexte d'éviter les montagnes. L'adjudant du Palais dira qu'il le mène à Rome où il a l'ordre de le faire arriver comme une bombe. Arrivé à Savone, le Pape y sera traité comme précédemment. » (2) Quant aux cardinaux, le ministre de la Police devait se concerter avec le ministre des Cultes pour lui faire savoir où il serait nécessaire de placer chacun d'eux. La liste aussitôt arrêtée, il follait prendre des mesures pour les faire partir de Fontainebleau, dans la nuit du 22 au 23, par des routes différentes. Ce n'était pas encore la mise en liberté du Pape et du Sacré-Collège; mais c'était, malgré des précautions pour la retarder, l'acheminement vers la délivrance. Napoléon voyait les alliés se rapprocher de Paris et menacer la capitale que son admirable stratégie ne pouvait sauver, et il craignait que le Pape ne fût soustrait à sa surveillance. 11 aurait pu à cette heure, il aurait dû lui rendre une liberté immédiate. Mais son orgueil s'y oppose et le Pape sera forcé d'attendre le résultat des événements. Évidemment, si Napoléon triomphe, la lutte entre le Pape et l'Empereur recommencera avec une nouvelle violence. Si Napoléon est battu. Pie VII sera délivré de force. Mais
(1) Mémoires du cardinal Pacca, t. Il, p. 233-234.
(2) Lettres inédites, t. II, p. 310.
ki% LE PAPE ET L'EMPEREUR
TEmpereur nourrit encore l'espoir de vaincre et de contraindre les alliés à déposer les armes.
Le 22 janvier, deux voitures de poste arrivent de Paris. Elles s'arrêtent dans la cour du château de Fontainebleau. Le commandant Lagorse se rend aussitôt chez les cardinaux. Il s'adresse directement au cardinal Mattei et lui annonce une grande nouvelle : a J'ai reçu, dit-il. Tordre de faire partir demain le Pape et de le ramener à Rome. » Les cardinaux se rfïjouissent d'une surprise aussi agréable; mais Lagorse ajoute : « Pour vous, il n'y a rien de nouveau. Si vous aviez montré plus* de prudence et plus de modération, toutes les affaires seraient terminées à la satisfaction des deux parties. » Mattei se borna à lui répondre que la conduite des cardinaux ne méritait pas de tels reproches ; puis Pacca courut annoncer la nouvelle au Saint-Père en lui conseillant de demander à être accompagné d'un cardinal au moins. Quelques moments après, Lagorse se présente chez Pie VII et lui notifie l'ordre du départ pour le lendemain. Il l'avertit qu'il aura dans sa voiture Mgr Bertazzoli. Lagorse le suivra avec le docteur Porta et deux camériers. Le lendemain matin, 23 janvier, le Pape, après sa messe, fit appeler tous les cardinaux et leur dit, avec une douceur presque souriante, ces paroles que son fidèle Pacca nous a conservées : « Sur le point d'être séparé de vous sans connaitre le lieu de notre destination, sans savoir même si nous aurons la consolation de vous voir une seconde fois réunis autour de nous, nous avons voulu vous assembler ici pour vous manifester nos sentiments et nos intentions. Mous avons la ferme persuasion que votre conduite, soit que voua restiez réunis, soit que vous soyiez de nouveau frappés de dispersion, sera conforme à votre dignité et à votre caractère. iï Puis il leur recommanda de faire en sorte que, partout où ils seraient transportés, ils montrassent par leur attitude et leurs actes la juste douleur que leur causaient les maux de rÉ||lise et la captivité de son chef. Il laissait d'ailleurs au cardinal doyen des instructions écrites de sa main qui leur serviraient de règle. Il les adjurait avec instance de fermer l'oreille
à toute proposition relative à un traité quelconque sur les affaires spirituelles ou temporelles. Telle était son absolue volonté.
L'émotion des assistants était grande. Tous les cardinaux jurèrent à Pie VII fidélité et obéissance. Puis le Pape se rendit à la chapelle et, après une ardente prière, bénit les fidèles qui, dès la nouvelle de son départ, s'y étaient en tonte hâte rassemblés. Il descendit ensuite dans la cour et monUi dans une voiture avec Mg^rBertazzoli, donnant aux cardinaii.v, qui s'étaient agenouillés et pleuraient, une suprême bénédiction.
Au lendemain des héroïques efforts de Ghampaubert, <lc Montmirail, de Château-Thierry, de Vauchamps, de Nanfps, de Montereau et d'Arcis-sur-Aube, derniers éclairs d'un fou qui avait ébloui le monde, c'est dans cette même cour que Napoléon, trois mois après les touchants adieux du Pape à se:? cardinaux, fera lui-même ses adieux solennels aux soldats Je sa vieille Garde et, ne pouvant les presser tous sur son cœur, donnera au drapeau qu'il avait tant de fois conduit à la victoire un embrassement qui a retenti dans la postérité. Dans ce même château où il a maintenu le Pape enfermé pendant dix-neuf mois et où il a cru avoir fait du Saint-Siège un instrument docile de son règne, il signera son abdication, cé(hnit aux objurgations de ses maréchaux impatients d'en finir nvcv la guerre et avec lui... Comment l'historien méconnaîtrai l-il les leçons qui se dégaffent de ces prodigieux événements? Gomment ne verrait-il pas ici, à la lumière éclatante des fnits, que le droit méconnu, vilipendé, foulé aux pieds, finit par se redresser et par se délivrer des étreintes de la force? Qui aurait jamais cru qu'un Pontife, qui n'avait plus du souverain que le titre presque dérisoire, séquestré et dépouillé de tout. abandonné ou trahi, accablé sous le poids des plus écrasantes responsabilités, placé à toute heure entre ses devoirs inélnc* tables de Pape et les intérêts primordiaux de l'Église, faible jouet de la violence et de la perfidie, affaibli par la malatiie et les inquiétudes, sortirait cependant vainqueur des mains
d'un despote dont la France, dont TEurope avaient subi les caprices et les volontés? Enfin, qui aurait cru que ce même despote, flatté, adulé, encensé à l'égal d'un dieu, se verrait l'objet des reniements, des trahisons, des apostasies les plus méprisables et entendrait ses propres courtisans le dénoncer ainsi aux Français : « Vous avez choisi pour chef un homme qui paraissait sur la scène du monde avec les caractères de la {jrandeur. Vous aviez mis en lui toutes vos espérances. Ces espérances ont été trompées. Sur les ruines de Tanarchie, il n'a fondé que le despotisme... Il ne croyait qu'à la force, et la force Taccable aujourd'hui ! »> Écœuré par tant de lâchetés, blessé par tant d'outrages; délaissé par ceux qui, la veille encore, lui juraient fidélité et qui maintenant ne veulent plus sous ses ordres marcher une dernière fois à l'ennemi et lui crient : « Nous en avons assez ! » , Napoléon songe à en finir avec une vie insupportable... Quel spectacle que celui de ce grand homme déprimé par le poison, le col découvert, la tête entre les deux mains, les coudes sur les genoux, répondant par des paroles incohérentes au duc de Bassano, au duc de Viccnce, au duc de Tarente qui le contemplent avec stupeur! Mais bientôt il se reprend, se redresse et s'écrie : « Dieu ne Va pas voulu. . . » et il signe le dernier traité par lequel lui, hier encore le maître de cent cinquante millions d'hommes, renonce à tout droit de souveraineté en France et en Europe pour accepter la petite principauté de l'ile d'Elbe. C'est là qu'il consent à vivre, près de la Corse, son pays natal où il ne rentrera plus; près de l'Italie, l'une de ses plus glorieuses conquêtes où il a pris le grand nom de Rome pour le donner à sou fils, qui le perdra par le même traité de Fontainebleau, pour devenir prince de Parme, de Plaisance et de Guastalla, en attendant que la pitié de P>ançois II cherche à en foire, sous le nom de duc de Reichstadt, un archiduc autrichien.