Le pape et la diplomatie
M. Arthur de La Guéronnière, conseiller d'État, haut inspecteur de la presse, s'ouvre à lui-même la lice qu'il a maintes fois fermée à d'autres. Par licence de ses supérieurs, ayant considéré que « le premier devoir de la vie publique est celui de concourir à éclairer l'opinion de soîî pays, » il publie une brochure oii il traite de la France, de Rome et de l'Italie. Il en traite cavalièrement et fragilement, obscurcissant plus les choses qu'il ne les éclaire. Il paraît ne pas soupçonner que la France , Rome et l'Italie sont trois noms différents d'une même question, et que cette question est un peu plus grosse que le monde, puisqu'elle embrasse toute l'humanité dans tout son avenir.
M. de La Guéronnière s'occupe de l'entreprise du Piémont révolutionnaire qu'il appelle Vltalie, contre la Papauté qu'il appelle Morne, comme s'il s'agissait simplement d'un de ces grands brigandages auxquels le succès donne le nom de conquête. Le souverain victorieux trouve à sa convenance les États et la capitale du souverain vaincu; il tient déjà les États, il veut prendre encore la capitale, l'Italie en a besoin 1 La France ne peut pas s'opposer absolument à ce résultat, qu'elle ne trouve pas absolument injuste, mais qu'une certaine délicatesse de conscience l'empêche d'approuver absolument; elle ne désespère pas néanmoins d'arranger l'affaire. Voilà ce que M. de La Guéronnière a trouvé pour éclairer l'opinion de la France sur Rome et sur l'Italie.
M. de La Guéronnière a dit de lui-même, avec cette élégance que toute la presse admire : « Il y a une boussole qui m'a toujours guidé, c'est la modération. » Il dit vrai, si je me rappelle bien les combats qu'il a eu l'occasion de livrer contre la force, ou présente ou future. A l'égard du Piémont et des maîtres de l'Italie, son style n'est que fleur et douceur. Mais il calomnie assez les catholiques de France, et il n'a pas su se donner le lustre de respecter le Pape. Il ne peut dissimuler que ce souve-
rain, d'ailleurs honnête et bon, a trop mérité ce qui lui arrive. Le Pape ne s'est-il pas refusé à corriger les célèbres abus de son gouvernement ? N'a-t-il pas, avec une égale obstination, repoussé les diverses combinaisons qui lui ont été offertes pour le tirer honorablement d'embarras? C'est ce que M. de La Guéronnière prétend prouver au moyen des dépêches diplomatiques récemment communiquées aux Chambres. Chemin faisant, sa modération s'exerce à jeter le ridicule et même l'odieux sur ce souverain sans finances et sans armée, qui prétend résister à la puissante France et au Piémont vainqueur.
Quant à la conclusion, suivant les uns elle manque, suivant les autres il y en a deux. Après avoir raisonné pour démontrer que la France doit enfin abandonner Rome à Vltalie, M. de La Guéronnière semble annoncer que la France veut continuer à protéger le Pape dans Rome. Certains journaux familiers disent que cela doit s'entendre d'un temps moral, comme à Gaëte; d'autres, plus familiers encore, moins bien informés peut-être, assurent qu'il s'agit d'un temps illimité. L'opinion ne se trouve pas aussi éclairée qu'elle voudrait! Que l'opinion prenne patience : l'obscurité n'est que momentanée.
Tel est cet écrit, dont le bruit remplit l'Europe. Il n'a nul autre mérite que la qualité antifrançaise de ne rien dire. On y escamote sans effort des arguments que la réflexion retrouve sans effort; on y élève facilement de légers brouillards, faciles à dissiper. La phrase se recourbe en replis tortueux ; elle semble cacher quelque chose dans les cavernes sonores de la période : elle ne cache que la contradiction. L'auteur est essentiellement un écrivain de nuit, d'autant plus important lorsqu'il se laisse moins voir. Néanmoins, l'habit de conseiller d'État le rend encore considérable, même en plein jour. La presse qui se hasarde à le contester ne tarit pas sur son éloquence. Qui n'a pas Iules journaux familiers ne sait pas jusqu'où peut ramper la louange. En somme, tout le monde lit et commente M. de La Guéronnière, et il faut le réfuter.
Au moment d'entreprendre cette tâche, je la sens inutile. Pour les lecteurs catholiques, M. de La Guéronnière a certainement beaucoup mieux réussi à les révolter qu'à les séduire. Pour les autres, ceux qui composent la masse de l'opinion libérale et révolutionnaire, il a pris lui-même un soin superflu : ils n'ont plus besoin d'encouragements ni de prétextes, et aucune objec-
— 5 ~ tion ne les atteindra. L'Europe est sur une pente où nulle voix ne peut l'arrêter, où nulle force humaine ne peut la retenir. Elle touchera le fond de l'abîme.
J'écris donc sans espoir de succès, non pour éclairer l'opinion, qui ne verra clair désormais qu'aux lueurs de l'incendie , mais uniquement par honneur, pour ajouter une protestation au petit nombre de celles qui se dresseront devant le cortège triomphal du mensonge. Au temps où nous sommes, tout chrétien doit se souvenir que le traître envers la vérité n'est pas seulement celui qui la transgresse par les feintes de son langage, mais celui-là encore qui ne la proclame pas librement *.
Forcé d'être court et d'arriver vite, je ne m'occuperai point du gouvernement pontifical, iniquement et barbarement renversé. Le but des calomnies dont il a été de tout temps l'objet se déclare avec trop d'évidence. Il s'agissait d'enflammer l'ignorance, d'enhardir la félonie, d'énerver jusqu'cà la fidélité, de justifier le crime. On y a répondu sans réplique et sans profit. Vingt fois terrassées, les accusations les plus folles se renouvelaient avec une obstination plus cynique. M. de La Guéronnière nous dit encore que la diplomatie réclamait « la cessation de nombreux abus. » Le seul abus que les adversaires du gouvernement pontifical voulaient corriger en lui, c'était son existence, et plusieurs ont eu la sincérité d'en convenir '^
M. de La Guéronnière, qui a parcouru tant d'opinions, a demandé toutes les réformes avant que la « boussole de la modération» le conduisît au port du conseil d'Etat. Il a pu savoir ce que les partis ont coutume de désirer en réclamant des réformes; il sait maintenant par combien de raisons les gouvernements doivent y prendre garde. Les réformes peuvent être bonnes quand le souverain les fait dans sa pleine liberté. On a toujours pris soin de les exiger du Pape publiquement, comme pour mettre une arme de plus aux mains des séditieux. Le lendemain de la perte des Romagnes, on le pressait d'accorder des réformes ! Dans le même péril, l'admirable jeune roi de Naples a reçu le même conseil, et l'a suivi. Il a donné des réformes. Mieux eût valu pour son peuple et pour lui qu'il donnât des chefs à ses soldats. De 1851
* Non solum ille proditor est veritatis qui transgrediens veritatem paiam pro veritate mendaciuni loquitur, sed etiam qui non libère verifatem pionuntiat. {Décret Gratian, ^« part.)
^ Dépêche du cardinal Antoncili au Nonce, à Paris, 21) février 1860.
jusqu'à la fin de 18G0, que d'iDSlances pour obtenir de l'Empereur qu'il voulût faire une part plus large à la liberté! Il est resté sourd; bien plus, quelques-uns, même parmi ceux qui ne demandaient rien, ont perdu ce qu'ils avaient. Et lorsque enfin, sentant sa force respectée et incontestée, l'Empereur a fait des concessions, qu'a-t-il concédé? Pour la presse, des circulaires ministérielles peu rassurantes, bientôt suivies du refus d'autoriser les rédacteurs des feuilles supprimées à créer de nouveaux journaux*. Pour les corps délibérants, le droit de parler de tout pendant quelques jours et de voter une adresse; changement qui « n'altère en rien la Constitution ^. » Les réformes que l'on exigeait du Saint-Père, à voix haute, sous la pression de la sédition, sous celle de l'invasion, sous celle de la protection, ces réformes étaient une révolution. Grande difî'érence entre les conseils et les exemples!
Laissant donc toute discussion sur ces prétendus « nombreux abus » qui déshonoraient le gouvernement pontifical, et sur les excellentes réformes qui prétendaient le sauver, je m'attache d'abord à examiner l'attitude des catholiques envers l'empire. Je prouve qu'ils n'ont été ni ingrats ni hostiles, comme M. de La Guéronnière les en accuse pour avoir sujet de leur attribuer la résistance du souverain Pontife et justifier de loin la politique dont il fait, très-maladroitement en ce point, l'apologie. Je pousse cette étude jusqu'au moment de la guerre, époque où l'attitude des catholiques, sans cesser d'être loyale et légale, a dû cependant se modifier.
Abordant ensuite les événements de ces dernières années, j'en retrace l'histoire diplomatique. Je parcours les pièces que M. de La Guéronnière prétend cnalyser, j'y cherche la réalité des offres faites au Saint-Père, les motifs et le caractère de sa résistance. En ce qui regarde Rome, il n'y a guère que les documents émanés du gouvernement français, et la collection n'est pas sans lacunes. Nous y verrons néanmoins combien M. de La Guéronnière expose faussement ce qu'il veut, dit-il, éclairer.
C'est là que sa modération s'oublie devant la majesté et devant la douleur du souverain Pontife, importuné au Vatican par la diplomatie, tandis que ses soldats étaient assassinés à Castelû-
* C'est du moins ce qui est arrivé à l'auteur de ces pages. — Voyez la note p. 64.
* Discours impérial du 4 février.
dardo. Il parle de Castelfidardo en termes que les journaux anglais trouvent «implacables. » Sentiment piémontais ! La victoire ne le satisfait pas; il garde un âpre ressentiment au dévouement et au martyre. Pour se railler de Pie IX, il s'empare de caquets d'ambassade inconsidérément recueillis et où jamais publiciste de complexion un peu fière n'aurait voulu ramasser^de telles armes. Cela humilie. Quel besoin avait-il de cela? Quelle vaine espérance de rabaisser l'augusle victime ? Ah ! le sentiment de la décence publique est perdu ! Lorsque vint la doucereuse brochure intitulée le Pape et le Congrès, elle fut comparée au baiser de Judas. La tragédie a suivi son cours, dès lors prévu. On a passé par le prétoire, on a eu l'assaut des scribes et des soudards, et les huées de la foule savamment provoquées; on a fait la montée du Golgolha; nous sommes présentement au sommet du Calvaire, et la victime est sur la croix, attendant le coup de lance; il fallait l'éponge pleine de fiel : la voilà.
Après ces redressements, je pouvais poser la plume. Que le Pape, devenu simple évèque de Rome, y tienne matériellement plus ou moins d'espace ; qu'un soldat français ou un soldat piémontais garde l'entrée du Vatican, devenue l'entrée des catacombes, ou que le prisonnier habite toute autre prison, peu importe. Mais cette prétendue conclusion, déjà proposée par M. About , M. Cayla et d'autres semblables publicisles , n'est qu'un simple épisode. Ayant posé la vraie question, j'ai cherché la vraie conclusion.
Quand, de manière ou d'autre, le Pape sera dépossédé de Rome, et bientôt après le monde dépossédé du Pape, une question plus grande, la question capitale, que M. de La Guéronnière n'aborde point, restera debout. Que deviendront la France, Rome et l'Iialie, que deviendra le monde veuf de la Papauté?
C'est là l'horizon plein de ténèbres où voudrait lire quiconque a encore l'honneur de penser. M. de La Guéronnière n'a pa§ songé à l'éclairer de ses regards éminents. Il n'avait pas à s'occuper de ce que l'on fera du monde d'ici à quelques mois. Ce sera l'affaire d'une autre brochure, quand le moment viendra.
Je ne trouve pas inutile de considérer les éventualités de demain. Je ne méconnais pas la valeur de M. de La Guéronnière; je sais qu'il m'écrase. Mais se tenir à le réfuter me semblerait frivole. N'ayant rien à faire contre son poids, je suis humilié de lutter contre son esprit. Après avoir dit quel est cet
esprit, que je ne suis pas bien sûr qu'il connaisse lui-même, et sondé l'intime des événemenls dont il a faussement coloré l'écorce, je sors des faits présents. Me plaçant au dernier terme où la Révolution veut arriver, au delà des mesquines combinaisons de M. le comte Cavour , en pleine utopie mazzinienne, je contemple cette situation nouvelle, oij l'humanité ne s'est pas trouvée depuis Néron : le monde sans le Pape!
Ce serait le sujet d'un livre, et je me borne à quelques pages; mais un livre demeurerait plus inutile qu'une brochure en ce temps de perfectionnement de la raison et de la liberté, où il n'y a plus d'attention que pour les articles de journaux, et où tout le monde n'a pas la permission d'écrire dans les journaux. Du reste, les vérités que je rappelle sont vulgaires, et les démonstrations courent les rues.
Cette contemplation d'un avenir sombre et horrible n'est pas pourtant sans douceur. Que les catholiques y portent vaillamment leurs pensées. L'invincible vérité ne saurait apparaître plus vénérable à l'âme humaine et mieux répondre k ses plus nobles aspirations. On se sent fier d'appartenir à l'Église; on est raffermi par la vue de la justice, consolé parl'attente de la miséricorde. Quoique terrible, la justice de Dieu est belle à contempler; elle répare, elle guérit ; et à quiconque accepte la justice la miséricorde est assurée. Prenons soin seulement de confesser la vérité avec plus de fermeté encore que nous ne protestons contre le mensonge. La sagesse de l'heure qui passe a toujours condamné les esprits qui s'attachent trop au vrai; mais toujours aussi, et plus particulièrement dans les grands périls, l'esprit de vérité a condamné cette sagesse, détesté son silence, réprouvé ses accommodements. Certains discours prononcés avec grand applaudissement par des hommes que je révère m'effrayent plus que toutes les débauches de la presse et toutes les erreurs de la diplomatie. La vérité ne rougit que d'être cachée, disait Tertullien ; c'est le seul déshonneur qu'elle connaisse'. A la racine des maux que nous souffrons, on trouve des vérités humiliées et enfouies ; l'erreur y a poussé plus épaisse, comme le gazon sur les tombes. De grands désastres s'annoncent. Si la vérité périt, qui sera sauvé? Les rois perdront l'autorité, les peuples perdront la liberté, tout sera la proie de la
' Niliil Veritas ernbescit, nisi soluirunodo abscondi. {Tertull. adversus Valent.)
force, non de la force qui crée, mais de celle qui détruit. Nous qui sommes chrétiens, n'usons pas du funeste pouvoir de diminuer les vérités ; respectons toute la hauteur de ces phares divins qui bientôt s'élèveront seuls sur le déluge des grandes eaux.