LES CATHOLIQUES ET L'EMPIRE
On sait que les catholiques montrèrent de l'empressement pour l'Empire. M. de La Guéronnière signale ce mouvement, mais il n'en indique pas toutes les causes et il en méconnaît la durée. IWeut trouver parmi les catholiques un parti hostile à l'Empire, sur lequel le souverain Pontife aurait appuyé sa résistance. Il ne voit pas le ridicule de supposer que dans les conjonctures où se trouve l'Église, le Saint-Père puisse être ou le patron, ou l'instrument d'un parti. Nous verrons qu'il ignore essentiellement ce que c'est que le Pape.
« Il y avait des hommes, dit-il, des catholiques insensibles aux intérêts de leur foi, qui, après avoir été mêlés à nos anciennes luttes politiques, gardaient le sentiment amer de leur défaite. Ils profitèrent de la liberté que l'Empire apportait à la religion, non point en vue des œuvres divines qui sont la mission de l'Église, mais au profit de passions, d'espérances et de desseins que la France venait de condamner dans un vote solennel. »
Quels étaient ces hommes, et comment les avantages faits à la religion pouvaient -ils être exploités contre l'Empire? M. de La Guéronnière poursuit -, sa phrase féminine multiplie les contours et les cachettes, et bientôt ces hommes, insensibles aux intérêts de leur foi, sont assez puissants en France sur les catholiques, à Rome sur le Pape, pour faire échouer toutes les bienfaisantes intentions de la politique française, et mettre l'Empire dans le cas de se défendre contre le Pape et ses amis, — de faux amis ! Le clergé cependant n'est pas dans la conspiration, et M. de La Guéronnière ne trouve aucun reproche <à lui adresser. « C'est le « clergé, dit-il, le plus éclairé, le plus pieux, le plus désinté- « ressé qui soit dans le monde. Il a montré successivement sou « indépendance, son courage, son amour de Dieu et de la patrie. « Son patriotisme est inséparable de sa foi, et s'il est toujours
« prêt à mourir, comme à une époque néfaste, au pied de ses « autels, il est également prêt à remplir tous ses devoirs envers « le pays et le souverain. » Justes éloges ! Et ce clergé dont M. de La Guéronnière, écrivain, parle avec cette pompe de respect, est le même clergé qu'insultent tous les jours abominablement et impunément les journaux surveillés par M. de La Guéronnière, conseiller d'État ! Mais voici une autre contradiction : ce clergé, dont la vertu doit nécessairement exercer une grande influence sur les fidèles, s'il est confiant en vous, que craignezvous? Si, au contraire, il est blessé et eff'rayé ; si sa foi «inséparable de son palriolisine » l'enlrelient de préférence dans les pensées qui font braver les persécutions, comment en rendezvous compte? Quoi ! pour abuser à ce point le clergé le plus éclairé qui soit au monde, il suffit des intrigues de quelques hommes notoirement insensibles aux intérêts de la foi!
Quelques faits et quelques noms renverseront les fragiles inventions de M. de La Guéronnière.
En 1851, trois ans après le grand vote du 10 décembre, vingt ans après la chute des Bourbons, trente-cinq ans après la chute des Napoléons, soixante ans après la chute de la vieille constitution française, la France lout entière était fille de la Révolution. Sa maturité datait de 1789, sa virilité de 1830. Tout ce que la Révolution a d'acceptable était accepté, généralement et largement. Partout et ardemment on désirait la paix. Les hommes de parti « irrités de leurs défaites récentes, » n'étaient guère nombreux, étaient encore moins menaçants. Les plus pressés ont pris aisément le parti du repos. Mais parmi les catholiques actifs, ces hommes-là n'existaient pas.
Sous Louis-Philippe, les catholiques engagés dans la vie publique avaient accepté la Charte. Ils comptaient y trouver la conciliation de la religion et de la liberté moderne. A leur tête marchait M. de Mûutalembert; ce nom dit tout.
Le clergé, tout entier renouvelé, fils du peuple par le sang, fils des martyrs par la foi, n'avait reçu de son origine naturelle qu'une indifîerence respectueuse pour les choses périssables, de son origine spirituelle que le pardon, et l'amour des choses qui ne périssent point. Là où il conservait des sentiments politiques, ces sentiments, parfaitement subordonnés au devoir religieux, étaient plus que tempérés par cet air ambiant qui ne laisse, en dehors des vérités de la foi, rien de bien vivant dans les cœurs. Le clergé
presque en masse encourageait le petit noyau d'orateurs et d'écrivains qui se formait autour de M. de Montalembert. Pour se distinguer et se séparer des partis, ces hommes se proclamaient catholiques avant tout. S'ils avaient voulu se donner un nom politique, ils auraient pu s'appeler le parti de la Charte. Les évéques avaient sanctionné leurs efforts, et c'était une sorte d'adoption de cette Charte, lille, non la dernière, de toutes les constitutions par lesquelles la Révolution a essayé de se satisfaire et de se contenir. M. de La Guéronnière doit nous avoir combattus en ce temps-là dans quelque feuille légitimiste de province.
Sous la République, les catholiques avaient continué de chercher la solution de leur beau problème, l'accord de la liberté moderne et de la religion. Le difticile n'était pas de savoir ce que la religion pouvait donner à la liberté, mais ce que la liberté voulait donner à la religion. Nous étions dans le parti de l'ordre, non du parti de l'ordre. Triste parti, triste mélange où dominaient la passion, les rancunes, l'effroi de la liberté; où la religion, acceptée comme un rempart de guerre, non comme une demeure, était dès lors menacée d'expier plus tard le concours qu'il fallait bien lui demander. J'ignore où se trouvait alors M. de La Guéronnière, s'il était encore du parti de l'ordre, ou déjà républicain.
M. de Montalembert avait eu prompteraent confiance au nom de Bonaparte. Il fut l'un des patrons de la candidature du prince Louis contre le général Cavaignac, candidature généralement adoptée des catholiques, dès que le prince Louis eut pris publiquement parti pour la souveraineté temporelle du Pape. Je crois avoir en ce temps-là aperçu M. de La Guéronnière dans la rédaction de l'Ère nouvelle, journal religieux et Cavaignacquiste... à moins pourtant qu'il n'y soit venu plus tard, avec M. le marquis de J-ia Rochejaquelein. M. de Montalembert célébra dans l'Univers la victoire du prince Louis Napoléon, et M. de Falloux devint ministre du nouveau Président. On voit qu'au lendemain du 10 décembre les catholiques anciennement mêlés à nos luttes politiques n'essayaient pas encore de tromper le clergé, en semant habilement des doutes sur les intentions du chef de l'État.
Cependant, dès .1849, les doutes naquirent. Ils furent semés par la lettre fameuse du Prince-Président au colonel EdgardNey. Je ne serais pas fâché d'avoir aujourd'hui l'article que M. de La
Guéronnière dut écrire sur ce document. S'il fournissait encoie rÈre nouvelle^ j'imagine que nos opinions durent se rapprocher. Néanmoins, tout en exprimant leur opposition, les catholiques ne rompirent pas. Le Président ayant laissé la Chambre et le ministère déchirer bientôt ce programme inquiétant, on oublia « les souvenirs douloureux de Savone et de Fontainebleau, » qui, comme le dit M. de La Guéronnière, venaient de traverser les esprits, mais non par l'effet de la perfidie catholique. D'autres souvenirs, sans cesse évoqués, se pressaient pour couvrir ceux-là. Les socialistes menaçaient la propriété, menaçaient la religion, menaçaient la civilisation. A la tribune et dans les journaux, ils invoquaient leurs pères de 93 et paraissaient dignes de les imiter. Savone et Fontainebleau étaient apparus dans un éclair, au plus loin de l'horizon ; la terreur apparaissait en permanence pour un avenir prochain. On se disait : La société en a pour deux ans, pour an, pour un mois, pour quelques jours! Et ainsi les glorieux enfants des pères de 93 faisaient l'Empire. La France avait peur. Louis-Napoléon était l'espérance secrète de beaucoup de ceux qui le combattaient. Là même où l'on repoussait encore la pensée de l'Empire, on acceptait, on souhaitait l'expédient de la dictature. M. de La Guéronnière, alors rédacteur du Pays^ feuille de nuance incertaine, s'écriait : Empereur^ jamais^ \ Président rééligible et un peu plus que décennal, il voulait bien. Le clergé contemplait l'effrayant progrès de l'anarchie, et il n'ignorait pas que la solution des difficultés humaines se fait entre le Pape et l'Empereur, par le concert de la force matérielle et de la force morale. L'heure était venue; l'on vit la facile révolution du 2 décembre 1851.
Il n'existait à Paris qu'un seul journal exclusivement catholique. En présence des barricades un moment dressées, ce journal adhéra pleinement au coup d'État. Il n'avait pas demandé l'Empire, il ne le demandait pas : il acceptait comme naturel, légitime et heureux, le moyen qui arrachait la France à l'imminence d'une révolution sauvage, et il pressait les catholiques de donner leur concours au pouvoir nouveau. M. de La Guéronnière avait des scrupules. Dans ces occurrences si graves, il sut
' M. de La Guéronnière s'appuyait de la prédiction d'une négresse somnambule, mais il l'adoptait comme l'exjjression de ses convictions personnelles. Voyez : Portrait de Louis- Napoléon Bonaparte, dans h Pays, 12 septembre 1851. Ce portrait a subi des retouches.
divertir la France en donnant la démission d'un sien jeune frère qui venait d'être nommé sous-préfet. Bientôt, sinon tout de suite après cet éclat, M. de La Guéronnière trouva dans les fonctions publiques la stabilité qu'il avait cherchée par tant de courses à travers les opinions.... Je dois avouer que V Univers reçut aussi sa récompense très-appréciée : le Président accorda au rédacteur en chef de cette feuille la grâce d'un déporté républicain.
L'attitude de ï Univers était celle de la grande majorité du parti cathoUque. Je désire et j'espère ne point désobliger M. le comte de Montalembert en alléguant ici son témoignage, si précieux contre les frauduleuses allégations que je combats.
Le 12 décembre, dans une lettre parfaitement digne de sa signature, M. de Montalembert disait :
« Louis-Napoléon sera, en 1852 comme en 1848, l'élu de la « nation. Cela étant, j'estime qu'il n'y a rien de plus imprudent, « je dirai même rien de plus insensé pour les hommes religieux (( et pour les amis de l'ordre, dans un pays comme le nôtre, que <( de se mettre en travers ou à côté du vœu populaire, lorsque ce « vœu n'a rien de contraire à la loi de Dieu ni aux conditions « fondamentales de la société....
(( Sans entrer dans l'appréciation de sa politique depuis trois (( ans, je me souviens des grands faits religieux qui ont signalé « son gouvernement tant que l'accord entre les deux pouvoirs a «duré : la liberté de l'enseignement garantie; le Pape rétabli « par les armes françaises ; l'Église remise en possession de ses « conciles, de ses synodes, de la plénitude de sa dignité, et voyant « graduellement s'accroître le nombre de ses collèges, de ses com- « munautés, de ses œuvres de salut et de charité. »
On voit que les catholiques n'étaient pas ingrats. Leur reconnaissance n'oubliait que la lettre à M. Edgard Ney et les douloureux souvenirs de Savone et de Fontainebleau.
M. de Montalembert ajoutait :
c( Je cherche en vain hors de Louis-Napoléon un système , une « force qui puisse nous garantir la conservation et le développe- « ment de semblables bienfaits. Je ne vois que le gouffre béant du « socialisme vainqueur. Mon choix est fait. Je suis pour l'autorité « contre la révolte, pour la conservation contre la destruction, (( pour la société contre le socialisme, pour la liberté possible du « bien contre la liberté certaine du mal; et dans la grande lutte
« entre les deux forces qui se partagent le monde, je crois, en « agissant airisi, être encore, aujourd'hui comme toujours, pour « le catholicisme contre la révolution'. )■>
En même tomps, M. do Falloux hii-même et ses amis les plus autorisés conseillaient à leur parti de ne pas déposer un seul vote négatif dans le scrutin destiné à légitimer l'acte du 2 décemhre ^
Quels étaient donc ces hommes du passé, catholiques insensihles aux victoires de la foi, qui mëlRÏeni perfidement de douloureux souvenirs aux espérances de l'Église?
M. de La Guéronnière nommera précisément M. de Montalembert, qui bientôt, en elTct, passa dans l'opposition.
Mais, premièrement, ^.\. de Montalembert n'a rien fait de perfide, cela n'est pas dans sa nature; secondement, son opposition a été politique plutôt que religieuse; troisièmement, M. de Montalembert, en prenant cette voie d'opposition , s'est séparé de ses anciens amis. C'est un point parfaitement connu qu'il n'a pas été suivi par les catholiques et que son influence sur eux a considérablement diminué. Lui-même s'en est plaint souvent et trèshaut. J'ai quelque souvenance d'avoir été fort injurié dans la Patrie par un certain Brémond, qui me reprochait d'être séparé de M. de Montalembert.
La vérité est que le parti catholique, rangé sous ses premiers et véritables chefs, les évêques, restait en masse du côté du gouvernement, ne lui demandant autre chose que de protéger la liberté de l'Eglise, mère féconde et sage éducatrice de toutes les libertés. On se rappelle le long voyage du Président à travers le midi de la France, et ses beaux discours, partout admis comme le programme de l'Empire. Le prince donnant l'exemple des sentiments religieux, saluant partout les autels," partout salué par les évêques, bâtissant partout des églises, tenait le langage d'un Constantin. Quels sujets d'alarmes avaient alors les catholiques, et que pouvaient, contre leur confiance si justement excitée, de vaines et rares paroles inspirées par des regrets qu'ils ne partageaient point? On leur disait de se défier de la force, ils répondaient qu'il fallait attendre que la force se défiât de la foi. D'autres périls les inquiétaient davantage : la Révolution, moins hardie, ne se montrait pas moins hostile aux principes les plus
' Lettre pulilique au rédacteur en chef de l'Univers.
' Lettre de M. de Montalembert au Constitutionnel, 16 décembre 1831.
sacrés et aux œuvres les plus saintes. Le Président était toujours le seul rempart matériel contre ce péril permanent.
La confiance des catholiques ne cessa point lorsque pins tard, sans trop de surprise, ils s'aperçurent que la protection promise et d'ailleurs accordée à la religion ne la mettait pas à couvert des attaques de la presse. Ils acceptèrent cette lutte, tandis que les catholiques de l'opposition faisaient de légers efforts en faveur des libertés politiques. Ainsi, véritablement , le gouvernement était, en un certain sens, secondé par les deux fractions catholiques. La première, composée des ultramontains, le soutenait par principe ; la seconde, composée de la petite école libérale, le combattait dans la mesure constitutionnelle, mais en même temps donnait quelque assistance à quelques-uns de ses penchants libéraux. Elle disait volontiers, par exemple, qu'il fallait marcher avec le temps , ne pas irriter l'esprit moderne^ que l'Église avait besoin de se rajeunir et Rome besoin de se réformer. Dans les affaires romaines, aucun conseil de résistance à l'esprit moderne n'est venu de ce côté. C'est de ce côté que nous autres ultramontains et gouvernementaux, nous étions traités d'absolulistes, d'adulateurs, de théoriciens du bon plaisir qui voudraient « étouffer la liberté entre le corps de garde et la sacristie. » En même temps, au mois d'août 1854, l'Empereur écrivait de l'un des nôtres, aujourd'hui fort mal noté : « Son talent s'inspire tou- « jours de ce que le patriotisme a de plus pur et la foi de plus « élevé -, dites-lui combien je suis fier des sentiments qu'il me « porte. »
Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé ?
Comment les catholiques ont-ils pu mériter les analhèmes dont M. de La Guéronnière les écrase aujourd'hui? Les catholiques sont ce qu'ils étaient, mais les événements ont pris un cours qu'ils ne prévoyaient pas.
Les premières inquiétudes sérieuses leur furent données peu de temps après le voyage de Bretagne , qui avait semblé annoncer tout autre chose. Là, l'Empereur, au milieu de ce peuple « monarchique, catholique et soldat, » avait senti battre le cœur de la France catholique; il y avait senti la confiance et l'amour. Le voyage de Bretagne eut lieu en septembre 1858. Au mois de féfrier 1859 parut la brochure intitulée Napoléon III et l'Italie. Cet écrit révéla une modification profonde dans la politique de
l'Empire : la balance, jusque-là tenue dans un équilibre si parfait, penchait décidément vers la Révolution. Orsini avait lancé son testament comme une bombe destinée à faire plus de victimes que celles qui avaient éclaté sous le péristyle de l'Opéra, et la guerre se préparait en Italie.
Quoique les catholiques eussent en général désiré une alliance avec l'Autriche, parce qu'ils y voyaient l'affranchissement prochain de l'alliance anglaise et de l'alliance russe, et le meilleur moyen de faire de grandes choses dans le monde, ce n'était pas cette espérance écartée qui les affligeait ni le sort de l'Autriche qui les inquiétait. La guerre en Italie les effrayait pour la Papauté. Des bruits alarmants circulaient sur les résultats de l'entrevue de Plombières; l'on disait que les Romagnes seraient enlevées au Pape. Sans ces prévisions, la guerre ne nous eût pas inspiré plus d'alarmes que n'en peuvent éprouver des Français. Il ne nous semblait pas nécessaire à la religion que l'Autriche gardât la Lombardie.
La guerre fut déclarée , et en même temps des assurances officielles tranquillisèrent les catholiques sur la neutralité de l'État pontifical. Les évêques avaient ordonné des prières pour l'Empereur et pour son armée ; il ne restait plus qu'à souhaiter la prompte et heureuse fin d'une si redoutable aventure. Il y eut en France des détails pénibles. A califourchon sur le canon de Magenta, quelques hérauts d'écritoire se mirent à chanter des marseillaises de mauvais aloi, poussant d'insolentes clameurs contre quiconque ne leur semblait pas allumer assez de lampions. Ces messieurs aidant, nos soldats triomphèrent à Solferino, et la victoire négocia la paix.
Cependant les Romagnes restaient aux mains du Piémont, enlevées non par la guerre, mais par la Révolution. La prise du Milanais était la noble conquête des armes; le rapt des trois duchés, et surtout celui de Bologne, constatait la chute du droit dans les pièges de la fourberie révolutionnaire. Juste sujet de deuil au milieu des joies du triomphe! La Lombardie arrachée à l'Autriche, c'était une victoire; les ducs détrônés et le Saint- Père spolié, c'était une défaite. Tel fut le sentiment des catholiques; je ne pense pas que l'éloquence de M. de La Guéronnière les en fasse rougir jamais.
Les paroles et les apparences de Villafranca consolèrent leur loyauté. Un horizon inespéré parut s'ouvrir. Jurée entre lesEm-
pereurs, sans aucun concours du Piémont ni des puissances neutres, qui s'étaient targuées d'intervenir souverainement en temps opportun, la paix promettait la restitution de Bologne et la réintégration des princes dépossédés. On ne connaissait pas bien alors l'élasticité et la rigidité alternatives du principe de non-intervention. Nous crûmes à ces promesses, au retour de l'ordre légitime, à la confédération. La difficulté d'organiser la confédération ne pouvait être au-dessus de la bonne foi et de la bonne volonté de la France.
Je ne fais aucune difficulté d'avouer que nos espérances allaient plus loin encore. Pendant un instant, l'alliance avec l'Autriche, celte alliance catholique si longtemps désirée, nous parut une des conséquences probables de Yillafranca.
Est-ce une chose antipatriotique et coupable d'avoir sur les alliances d'autres vues que celles des écrivains d'État qui font des brochures anonymes dans toute leur dépendance, ou des brochures signées dans toute leur liberté ? Il serait loyal alors d'interdire franchement la manifestation d'une opinion contraire, afin que la liberté d'opinion n'eût pas pour unique résultat de créer des catégories de suspects.
Quant à nous, citoyens français , catholiques par la grâce de Dieu, par le droit de notre naissance, par la volonté sainte de nos pères et par notre propre volonté, nous croyons avoir encore le droit de désirera la France catholique des alliances catholiques. Une alliance généreuse avec rAutriche, dans laquelle entreraient les autres nations catholiques , y compris l'Italie reconstituée, nous semblait devoir dominer promptement l'Europe, arracher le monde au joug anglais, le préserver du joug russe, le donner tout entier àla civilisation , àla liberté et à l'unité de l'Évangile. Bien loin d'anéantir les nationalités existantes pour créer sur leurs débris un de ces monstrueux empires dont le christianisme a délivré la race humaine, nous rêvions que cette alliance affranchirait, ressusciterait, exalterait toutes les^^^d'^r^aTî^^s; et la France, initiatrice de ce grand mouvemea% dêyiendrait\insi la patronne des peuples, conviant les uns à li[;plus;sainé activia, portant aux autres la plus pure et la plusHéconde lumièreqll n'y avait plus de nation mutilée, ni mourante, m morte, ni ^e division irrémédiable et éternelle entre les fils''d'Adam. ^j^ologne, vivante et entière, surgissait k la fois de ses (rSisTsepulcres; la liberté réchauffait les membres nus de l'Irlande et fécondait son
sein désolé; le Portugal déchirait enfin son ignoble linceul de cotonnade anglaise; VEspagne, sortant de sa honteuse léthargie, s'agrandissait sur le Maroc, nous aidait à donner au Christ toute l'Afrique encore endormie dans le néant; l'Orient voyait revenir le jour jusque dans ses extrémités les plus reculées; des monarchies européennes et chrétiennes détruisaient l'esclavage et la barbarie. Si des remaniements étaient nécessaires en Europe, ils devenaient faciles par l'abondance des compensations qu'offrait ce vaste Orient à partager, et sur lequel toutes les nations pouvaient avoir des sorties. La France aurait obtenu des peuples reconnaissants plus que son ambition ne peut désirer : une marine et des colonies pour l'Allemagne seraient- elles un prix indigne des provinces du Rhin ?
Si c'est un rêve que j'expose là, du moins je ne le fais pas d'aujourd'hui et il ne témoigne pas que les catholiques attendissent peu du génie de l'Empereur et formassent de mauvais desseins contre la gloire et la sécurité de son règne. Pour mon compte, j'ose dire que j'ai souhaité à l'Empereur tout l'amour de la France, toutes les bénédictions de Dieu, tout ce qu'un homme peut porter de grandeur dans le temps et dans l'éternité.
Je me reporte à cette situation qui suivit le 2 décembre. Quel moment incomparable! Tous les ressentiments apaisés, toutes les illusions dissipées, toutes les espérances ajournées et ne demandant qu'à s'éteindre, tous les éléments de l'ordre vrai, épars, mais réels et puissants, attendant de la même main le lien qui de?ait leur donner la cohésion et la fécondité! La France, n'ayant rien à redouter de l'Europe en désarroi, excitant plutôt la confiance et l'admiration universelles , rencontrait dans un seul homme ce qu'il fallait pour écarter toutr-s ses appréhensions et satisfaire toutes ses aspirations. Qm n'offrait pas déjà son concours, et qui du moins pouvait et voulait le refuser longtemps? Il semblait que la vie nationale pût recommencer sur le terrain de toutes les traditions, agrandi pour toutes les innovations. Ainsi nous apparaissait l'avenir, plein de nobles conquêtes, de grandes œuvres et de paix; ainsi nous le montrions au petit nombre de ceux qui accusaient notre confiance obstinée à le poursuivre. Et maintenant que les souffles ennemis ont dissipé cette belle espérance, il nous suffît d'en évoquer les éléments encore visibles devant quiconque dirait que nous les avons nous-mêmes répudiés. Certes, il s'en faut de peu que je ne sois maintenant aussi
épouvanté de Taveniriiue j'en étais naguère séduit! Mais il me semble tout à la fois que ma douleur serait moins grande sans cet amer sentiment de tant de belles choses manquées et dédaignées, et que pourtant je garderais moins de consolations au fond de lame si je n'avais pas vu les magnificences de la route abandonnée, ou que, les ayant vues, et aussi longtemps que l'on pouvait s'y engager, j'eusse parlé un autre langage que celui d'un ami.
Tels étaient, d'ailleurs, les sentiments du cierge et des catholiques, à peu d'exceptions près. Et qu'avons-nous à souhaiter, sinon que l'Église soit libre et la France grande et tranquille! Ceux qui croyaient moins que nous ne demandaient qu'à espérer autant et n'ont pas manqué de patience. Ceux qui, d'accord en ce point avec des oppositions aujourd'hui fort bien traitées, désiraient un accroissement de liberté politique, ne conspiraient pas pour cela. A qui croit-on persuader que MM. de Montalembert, de Falloux, Albert de Brogiie, etc., sont des citoyens moins pacifiques, moins religieux observateurs des lois, moins respectueux des conditions de l'ordre que tous les écrivains de la presse autorisée et favorisée ?
Quand les catholiques se trouvèrent enfin dans l'obligation de montrer que s'ils voulaient donner beaucoup à César, ils ne voulaient cependant rien refuser à Dieu, alors on les a vus tout au moins modérés, pour ne pas dire timides. Dans la crainte de compromettre tant d'œuvres nécessaires à l'humanité, qu'un seul acte de bon plaisir peut renverser instantanément, ils ont moins agi que protesté, moins protesté par leurs paroles que par leur silence. M. de La Guéronnière ose répéter les dénonciations favorites du Siècle ; il ne rougit pas d'accuser les associations de charité : « La charité elle-même, dit-il, était un piège tendu aux « âmes généreuses, et trop souvent la tolérance de la loi n'était « que la complicité de mauvais desseins qu'elle couvrait sans les « absoudre. » Quelle manie de voir partout des conspirateurs I quelle tendance de triste augure à avancer toujours la main pour écarter les difficultés avec le tranchant de la loi! La vérité est que les conférences de Saint- Yincent-de-Paul se sont généralement abstenues de concourir à l'œuvre du denier de saint •Pierre, afin justement de ne pas irriter la tolérance qui leur permet de nourrir les pauvres.
Pour finir sur ce sujet et le rattacher plus étroitement à la
question générale, personne n'ignore que les catholiques à qui l'on reprochait leurs dispositions trop confiantes s'autorisaient des sentiments souvent manifestés par le Saint-Père lui-même. Jamais nous n'aurions prévu que Pie IX serait un jour accusé d'ingratitude envers la France ! L'un de ses traits les plus marqués est la reconnaissance pour le bien que les souverains et tous les autres hommes ont fait ou voulu faire à la religion. Il n'a jamais laissé croire qu'il ignorât ce que la religion avait pu devoir au gouvernement impérial. Il a loué hautement l'Empereur d'avoir respecté la liberté de l'Église, d'avoir laissé les communications libres entre le Saint-Siège et les évêques, entre les évêques et les fidèles confiés à leurs soins; il l'a maintes fois remercié de la protection dont il couvrait Rome. Nul doute qu'aujourd'hui encore il ne lui sache gré de toutes ces choses, aussi sincèrement qu'il lui souhaite de ne pas dévier d'une route où se maintiendront ses prospérités et sa gloire. Arrivons aux propositions de la diplomatie.
La question romaine s'est posée au Congrès de 1856 par la bouche de la France. Depuis cette époque, tout le travail politique a eu pour objet, suivant nous, de détruire la puissance temporelle du Saint-Père, d'amener le Pape à se dépouiller lui-même, de préparer les peuples à voir tranquillement cet événement s'accomplir par la force.
Quelles que fussent les intentions qui avaient fait publier le manifeste intitulé Napoléon III et l'Italie, cet écrit ne pouvait manquer de jeter dans la Péninsule une longue et terrible semence de sédition. La semence leva immédiatement ; la proclamation de l'Empereur, lors de son entrée à Milan, ne pouvait l'empêcher de croître. Cette proclamation ne s'adressait pas aux Piémontais, dont on comblait l'ambition séculaire en les instituant les soldats et les libérateurs, c'est-à-dire les maîtres de l'Italie; elle ne s'adressait pas aux Lombards, à qui l'on annonçait leur affranchissement; elle s'adressait aux Italiens. On leur disait
qu'on ne venait pas déposséder les souverains, mais combattre les ennemis de l'Italie et maintenir l'ordre intérieur, sans vouloir mettre aucun obstacle aux vœux légitimes des populations. On ajoutait : «La Providence favorise quelquefois les peuples en leur
« donnant l'occasion de grandir tout à coup Profitez de la
« fortune... Organisez -vous militairement, volez sous le drapeau
« du roi Victor-Emmanuel Animés du feu sacré de la patrie,
« ne soyez aujourd'hui que soldats, demain vous serez citoyens » libres d'un grand paijs. )i Les Italiens qui n'auraient pas vu dans ces paroles la promesse de l'unité future de l'Italie sous la couronne du roi subalpin, n'auraient pas compris le français. Il était clair que si l'Empereur ne voulait pas lui-même déposséder les souverains, il n'empêchait pas les peuples de le faire. Tels pouvaient être, dans les États de l'Église comme ailleurs, ces vœux légitimes des populations assurées de ne rencontrer aucun obstacle. C'est ce qui fut commencé bientôt et ce qui est maintenant accompli partout, non, il est vrai, par les peuples, très-médiocrement empressés d'accourir sous les drapeaux de Victor-Emmanuel et de Garibaldi, mais par le gouvernement piémontais, fondé de pouvoir général des Italiens et légitime interprèle de leurs « vœux légitimes. »
M. de LaGuéronnière signale Rome comme un centre d'ingrates et injurieuses alarmes envers la France. C'est l'un des principaux objets de son écrit. A Rome, cependant, la proclamation aux Italiens n'avait pas abattu la confiance. Le Pape croyait que la neutralité serait respectée par les parties belligérantes. Leur loyauté gardant son territoire sur deux points, il avait lieu de penser que la sédition n'y entreprendrait et n'y pourrait rien nulle part. L'on se rend compte des promesses du gouvernement français et de la sécurité qu'elles inspiraient au gouvernement pontifical lorsque l'on entend le langage du cardinal Milesi, légat de Bologne, s'adressant aux gouverneurs et maires des Légations :
« Le gouvernement français s'est empressé d'assurer dans les « termes les plus formels le gouvernement pontifical que dans le « cours de la présente guerre, S. M. l'Empereur ne permettra pas « que l'on tente impunément aucune chose au détriment des « égards dus à l'auguste personne du Saint-Père ou ayant pour « but de ruiner sa puissance temporelle'. »
• Cette pièce est citée avec beaucoup d'autres dans le curieux et instructif
Peu de temps après, néanmoins, une manœuvre du 5^ corps de l'armée française, trop secondée par la promple démoralisation de l'armée autrichienne, fait tomber Bologne et les Romaines au pouvoir des révolutionnaires, qui ne cachent pas leur dessein de les remettre promplemenl au Piémont. El Von voit aussitôt la diplomatie ouvrir à Rome une S''rie d'instances plus ou moins habiles, tendant toutes à obtenir du Saint-Père qu'il commence lui-même et sanctionne en quelque sorte la destruction de sa puissance temporelle. Il résiste, on revient, la ténacité ne s'épuise pas plus que la patience; mais, d'un côté, la menace ne cesse pas, les coups les plus accablants suivent de près la menace, la dérision s'ajoute aux coups : de l'autre, la même perspicacité tranquille refuse tout sans se laisser surprendre; la mêine douceur invincible souffre tout sans se laisser accabler; la mêaie confiance en l'éternité du droit, laissant passer les dérisions 'comme elle a déjoué les astuces et supporté les sévices, espère inébranlablement au milieu du dénûment absolu de toute force humaine.
Les Docîime7its sur lesquels M. deLaGuéronnière prétend s'appuyer pour éclairer l'opinion, et dont il cite à peine et inexactement quelques courts paragraphes, auraient besoin d'être complétés en ce qui regarde les affaires de Rome. Les pièces réunies sous ce titre, au nombre de trente-deux, émanent toutes du gouvernement français, sauf une note du cardinal Anlonelli relative à nos troupes et o\x les questions débattues ne sont pas abordées. On n'entend le gouvernement romain que par la bouche de notre ambassadeur; exclusion d'autant plus significative que l'on n'a pas craint, sur d'autres questions, de donner la parole aux ministres étrangers. De plus, dans cette collection exclusive, il y a des lacunes. Ou y cherche vainement, par exemple, la fameuse dépêche au consul de France à Ancône, lors de l'invasion des Marches et de l'Ombrie. M. le Conseiller ne persuadera pas partout qu'il a été chargé de faire la lumière, lorsqu'on a préalablement posé l'éteignoir sur tant de flambeaux. Néanmoins, malgré ces éleignoirs et malgré les élucidations de M. le Conseiller, l'on voit encore assez clair. Tâchons de peindre la scène et de reconstituer le dialogue entre le Pape et la diplomatie.
ouvrage de M. Eugène Veuillot : Le Piémont dans les États de r Église-, documents et commentaires, l.vol. in- 12, Paris^ 1861.
Lorsque la guerre éclate, on promet au Saint-Père que sa neutralité sera respectée complètement, que l'Empereur ne permettra pas qu'aucune chose soit tentée impunément contre sa personne ou contre sa domination temporelle. Le Saint-Père exprime s» reconnaissance et sa confiance.
Après la perte des Romagnes, à la suite des préliminaires de Villafranca, on lui conseille ou plutôt on le somme d'accepter le= fait accompli, en reconnaissant aux provinces détachées par la sédition un gouvernement laïque séparé. On ajoute qu'il devra donner des réformes aux provinces qui lui restent. C'était le moment où l'on stipulait k réintégration des ducs de Toscane et de Modène. Dans ce même moment, on demandait au Pape de ratifier Ja révolîe triomphante, et d'encourager ailleurs la révolte imminente ! — Quant à la cession des Romagnes, le Pape maintient son droit. Quant aux réformes , il ne trouve pas que le moment permette de les faire avec fruit et avec dignité ; il ajourne.
Remarquons que le Piémont, déjà ferme sur le droit nouveau, n'adhérait pas non plus au gouvernement séparé. On le savait sans doute, et l'on proposait au Pape une faiblesse dont il n'aurait pas le prix.
L'idée d'un congrès pour régler les affaires de l'Italie, qui semblent plus embrouillées depuis la paix de Zurich, est mise en avant. Le gouvernement pontifical accepte l'idée du congrès. Il veut bien, lui, le chef spirituel des peuples catholiques, débattre sa cause dans le conseil de ses enfants. Il n'a plus lieu de compter sur leur amour ni même sur leur déférence , mais il compte encore sur leur esprit de justice. Le cardinal Antonelli fait cherchor un logemeit à Paris, et le bâtiment delà marine pontificale qui doit l'amener en France est préparé. Tout à coup surgit la brochure intitulée : Le Pape et le Congres, destinée à éclairer l'opinion sur les excellents résultats que l'on pouvait espérer du congrès. Le premier résultat de la brochure fut de faire ajourner le congrès. Elle en eut encore un autre, moins immédiatement prévu du public , et qui toutefois ne se fit pas attendre : a Nous (( ne pouvons pas oublier, écrit plus tard lord John Russell, « que la brochure Le Pape et le Congrès a fait perdre au Pape « plus de la moitié de ses domaines, et a empêché la réunion « d'un congrès '. «
» A lord Cowley, 24 décembre 1860.
A. l'occasion de celte brochure, on observa dans la presse affidée un jeu qui se renouvelle aujourd'hui. Le Constitutionnel^ représenté par M. Grandguillot « dans la plénitude de son indépendance », fit ou annonça quelques réserves ; le Pays déclara « qu'on aurait tort de vouloir rattacher cette publication à une « pensée gouvernementale ou à de hautes influences »; le Siècle donna une approbation enthousiaste, et rOpiîiion nationale revendiqua l'honneur d'avoir dès longtemps imaginé la solution proposée par l'auteur anonyme. De même aujourd'hui. Le Siècle proclame joyeusement que, par la nouvelle brochure, Rome est enfin arrachée au Saint-Père; le Constitutionnel et le Pays répondent avec insistance qu'il ne s'agit point de cela, bien au contraire, et que le Siècle ne comprend pas la conclusion de M. le Conseiller.
Pendant quelques jours le public ignora que la brochure intitulée Le Pape et le Congrès, lancée le 22 décembre 1858, répondait à une lettre privée du Pape, écrite le 2 du même mois, et par laquelle Sa Sainteté faisait appel à la loyauté de S. M. I. sur la question des Romagnes. L'Empereur écrivit bien de sa main, mais tardivement, le 31 décembre. Dans l'intervalle , le Pape, que le bruit de la brochure et le silence de l'Empereur avaient dû surprendre , eut l'occasion de donner publiquement son avis sur cet écrit retentissant. Il le fit avec une vigueur ' qui scandalisa fort MM. Limayrac et Grandguillot, et un peu le Moniteur. Divulguant alors la lettre impériale, le Moniteur fit remarquer que peut-être le Pape n'aurait pas dit ce que l'on venait d'entendre s'il avait reçu plus tôt cette lettre, datée de la veille du jour où il parlait. Sans doute, le Pape ne se serait jamais exprimé sur une lettre de l'Empereur, même publique , comme il avait sujet de le faire sur une brochure anonyme, et le Moniteur tombait dans une distraction trop forte en mettant sur le même pied deux documents si distincts par l'ordre hiérarchique.
Du reste, la lettre impériale résumait les arguments et adoptait les conclusions de la brochure. Après avoir dit au Pape que sa lettre l'avait vivement touché, et qu'il répondrait avec entière franchise à l'appel fait à sa loyauté, l'Empereur pressait le
' ...Un opusculo che puo definirsi un monumento insigne d'ipocrisia ed un ignobile quadro di conlradizioni. (Allocution de Sa Sainteté à M. le génénéral de Goyon, 1" janvier 1859.)
Saint- Père de faire le sacrifice des provinces révoltées , pour faciliter les délibérations du congrès. Il ne voyait qu'à ce prix la possibilité d'obtenir la garantie du reste ; c'est-à-dire, qu'en refusant d'abandonner les Romagnes, le Pape risquait de perdre tout.
Le Pape refusa, comme il avait refusé le gouvernement laïque séparé. Les mêmes raisons de refuser subsistaient. Elles sont rappelées dans l'Encyclique du 19 janvier 1860, qui n'a trouvé place ni dans les Documents, ni dans les éclaircissements de M. de La Guéronnière:
« Nous avons déclaré à l'Empereur clairement et ouvertement « que nous ne pouvions en aucune manière adhérer à son con- « seil, parce qu'il porte avec lui d'insurmontables difficultés, « vu Notre dignité et celle du Saint-Siège^ vu Notre sacré carac- « tère et les droits de ce même siège ^ qui n appartiennent pas à « la dyîiastie de quelque famille royale, mais à tous les catho- « liques. Et en même temps Nous avons déclaré que Nous ne « pouvons pas céder ce qui n'est point à Nous , et que Nous comité prenions parfaitement que la victoire qui serait accordée aux « révoltés de l'Emilie serait un stimulant à commettre les « mêmes attentats pour les perturbateurs indigènes et étrangers « des autres provinces^ lorsqu'ils verraient l'heureux succès des « rebelles. Et entre autres choses, Nous avons fait connaître au « même Empereur que Nous ne pouvons pas abdiquer Notre « droit de souveraineté sur les susdites provinces de Notre domi- « nation pontificale ^ sans violer les serments solennels qui « Nous lie?it, sans exciter des plaintes et des soulèvements dans « le reste de Nos Etats , saiis faire tort à tous les catholiques^ « enfin sans affaiblir les droits non-seulemetit des princes de « l'Italie, qui ont été dépouillés injuste7nent de leurs domaines, « mais encore de tous les priiices de l'univers chrétie?î, qui ne « pourraient voir avec indifférence l'introduction de certains « principes très-pernicieux. Nous n'avons pas omis d'observer « que Sa Majesté n'ignore pas par quels hommes, avec quel « argent et quel secours les récents attentats de rébellion ont a été excités et accomplis à Bologne, à Ravenne, et dans d'au- « très villes, tandis que la très-grande majorité des peuples de- « meurait frappée de stupeur sous le coup de ces soulèvements « quelle n'attendait aucunement, et qu'elle ne se montre nullea ment disposée à suivre. »
La réponse de la diplomatie à celte Encyclique se trouve dans
\e& Documents, C'est une dépêche de notre ministre des affaires étrangères, M. Tliouvenel, à notre ambassadeur à Rome, M. de Gramont, en date du 12 février, et rendue publique avant même que le gouvernement pontifical en eût reçu communication. Ellea pour but de faire peser sur le Pape la responsabilité de tous les événements arrivés dans les États de l'Église pcn lant la dernière guerre, et ceux qui pourront survenir. Le procédé^ les idées, le langage, sentent également la colère et difïèrent singulièrement à cet égard des formes toujours calmes et respectueuses de l'Empereur. «Si le Saint-Siège, dit M. Thouvenel, se décidait enfin h « descendre des régions mystiques, où la question n'est pas réel- « lement placée, pour revenir sur le terrain des intérêts terapo- « rels, seuls engagés dans le débat; si à Y intelligence de la situa- « tion il joignait de la inodération dans les procédés, ^^ew^-e^re « apporteraiî-il, quoiqu'il soit bien tard, un changement favo- « rable à sa cause. »
Ainsi le Saint-Siège, perdu dansles régions mystiques, n'a ni intelligence, ni modération, et ces qualités lui ont manqué si essentiellement, que quand mê,ne il viendrait à les acquérir, sa cause n'en serait que diflicileinent améliorée. Yoilà ce qu'un ambassadeur de la fdle aînée de l'Église est chargé de notifier au chef de l'Église. Que Dieu nous fasse miséricorde! ces paroles retentissent comme le soufflet de N ogaret sur le visage trois fois sacré de Boniface Yill, dépouillé et captif.
Trois mois après que M. Thouvenel faisait ainsi le commentaire de l'Encyclique, on avait le commentaire du Piémont sur la lettre de l'Empereur, a Celte lettre, disait le comte de Cavour (26 mai 1860), nous a donné plus que nous n'avons obtenu à Palestro et à San Marlino (combats où les Piémontais eurent l'avantage sur les Autrichiens; Magenta et Solferino ne comptent pas dans l'histoire du Piémont). » Et, pour prouver l'esprit de conciliation qui l'anime, le ministre piémontais ajoute .* « La domi- « nation sacerdotale était pour nous plus préjudiciable même que « la domination autrichienne. »
Cependant, après le refus si motivé rappelé dans l'Encyclique, après la dépêche si courroucée de M. Thouvenel, et selon toute apparence sans ignorer les dispositions altières de Turin, la diplomatie ne juge pas encore à propos d'épargner au Pape ses suggestions. L'on vient d'entendre M. Thouvenel à la date du 12 février 5 le 24, il écrit au ministre de France, à Turin : Que le
moment est venu de s'expliquer « avec une entière franchise, » que le Piémont doit veiller à ne pas s'agranilir trop et trop vite, que les annexions doivent être arrangées d'une certaine manière qui ne blesse pas trop tout le monde. En conséquence, pour ce qui regarde les Romagnes, M. Thouvenel propose cette combinaison qui excita tant d'élonnement, l'institution du roi de Piémont comme vicaire du Saint-P''re ! M. de Cavour ne délibère pas longtemps. La proposition lui avait été portée le 29 février-, le 1" mars, il la repousse. Il répond que c'est trop lard; que les Romagnols ayant goûté depuis neuf mois les bienfaits d'un gouvernement national (exercé par M. Farini, de Parme ou de Modène), ne voudront certainement pas reconnaître au Saint-Père « un titre qui impliquerait une ingéren!:'e directe dans le gouvernement intérieur.
Le Saint-Père, à qui la proposition fut néanmoins portée, la repoussa également; et probablement son refus n'étonna pas plus que celui de M. de Cavour, qui l'avait précédé. Le refus de M. de Cavour n'eut pour le Piémont aucune des conséquences fâcheuses que la dépêche le priait de redouter de la part de l'Europe et de la part de la France. Celui du Saint-Père lui est amèrement reproché, et c'est un des arguments sérieux de la diplomatie, pour prouver que le Saint-Père s'est obstiné à tout perdre.
La France ensuite parle de rappeler ses troupes de Rome, et propose de les faire remplacer par une garnison napolitaine. Dans Le Pape et le Congrès on avait remarqué en passant que le roi de Naples ne pouvait donner aucun secours militaire au souverain Pontife sans s'exposer lui-même aux coups de la Révolution, qui ne manquerait pas de regarder ce secours comme une intervention contre l" Italie.
La France, que d'ailleurs les brochures n'engagent pas, oublie cette considération lointaine et ne voit plus aucun danger pour le roi de Naples à protéger le Saint-Père. Le roi de Sardaigne, consulté et rassuré par la France, non-seulement consent, mais même « s'engage à faire tout ce qui dépendra de lui pour pré- « venir des troubles dans les Etais romains. » (M. Thouvenel à M. Brenier, 25 mars 1860.)
L'expédition de Garibal Ji était imminente. Le roi de Naples se souvient de la brochure, doute peut-être de la sincérité piémontaise, répond qu'il a peu de troupes, qu'il doit se défendre avant tout sur la frontière et en Sicile, et enfin que certainement les
troupes françaises ne quitteront pas Rome pour livrer le Saint- Père aux entreprises du parti piémontais. (Dépêche de M. Brenier au ministre des affaires étrangères.) M. Thouvenel observe que le roi de Naples, ayant si peu de confiance dans le système sur lequel il fonde sa sécurité, devrait alors faire des réformes qui lui rendissent les sympathies des populations. (Dépêche du 31 mars.)
Dans ce débat, l'attitude du Saint-Père est passive. Il ne s'oppose pas à la retraite des Français, il accepte le secours des Napolitains. Seulement, par réserve, et vu la gravité des circonstances, il se défend d'insister auprès de S. M. sicilienne. Les Français restent à Rome.
C'est alors que le Saint-Père demande (4 avril) si l'Empereur pense devoir s'opposer à la nomination de M. de La Moricière comme général de l'armée romaine. Avant de transmettre cette demande, l'ambassadeur exige que la commission du général, déjà signée par le Pape, soit révoquée, attendu que le gouvernement romain aurait dû préalablement s'assurer de l'agrément de Sa Majesté. Le Saint-Père subit celte humiliation, révoquela nomination du général, et le gouvernement français donne son consentement. « Disons-le franchement ^ s'écrie M. de La Guéronnière, « lorsqu'un prélat romain connu par son hostilité personnelle à «'- la politique française y<àWd\\ jusqu au fond de r Anjou (tant de fiel entre-t-il dans l'àme des dévots!) faire appel au courage et <'. au dévouement de M. de La Moricière, il choisissait moins le V. héros de Constantine que l'homme politique séparé du gou- « Yernement de son pays. » M. de La Guéronnière laisse échapper souvent de ces petites choses. A qui faut-il apprendre que M. de La Moricière est aussi fervent chrétien que vaillant soldat, et que ses sentiments religieux ne le désignaient pas moins que sa capacité pour porter le drapeau de l'Église? Si le souverain Pontife avait offert le commandement de ses troupes à quelque général en activité de service, il eût pu premièrement essuyer un refus, et qui sait s'il ne serait pas accusé d'avoir tenté la fidélité de nos généraux? On le connaît déjà si ingrat!
Ce qui suit, dans la brochure, sur les scènes ridicules qui se seraient passées au Vatican après l'arrivée de M. de La Moricière, est pénible à lire et ne mérite pas de réfutation. M. le duc de Gramout, notre ambassadeur, qui a eu l'honneur de faire sa première communion avec M. le duc de Bordeaux, a dû s'affliger
de répéter des bruits qui ne rapportent rien de vrai ni de vraisemblable. Les ramasser, pour tacher de ridiculiser le Pape, et cela au moment de la dernière catastrophe et lorsqu'on se charge de la préparer, n'est pas digne d'un conseiller d'État. Si cette partie comique est nécessaire et qu'il faille absolument un bouffon dans ce drame, on a les jolis talents de MM. John Lemoinne et About. Je me permets de rappeler à M. le Conseiller qu'il est né pour le genre sérieux.
Voyons les dernières propositions de la diplomatie.
Garibaldi est en Sicile. La France et la Sardaigne le désavouent et, surprises au dernier point de celte expédition de forban, elles sont encore sans inquiétude surle résultat. Rome, plus prévoyante, n'ignore pas que le dénoùment approche. C'est eiî ce moment qu'on lui propose une combinaison en trois points principaux, déjà soumise au cabinet de Vienne : ce Organisation, « en dehors d'une intervention soit française soit autrichienne, « d'un corps d'armée destiné à veiller au maintien de l'ordre d « Borne; subside oil'ert au souverain Pontife par les puissances « catholiques; enfin promulgation dans les États romains des « réformes déjà approuvées par Sa Sainteté. »
Voici la réponse du cardinal Antonelli , résumée dans une dépêche de M. de Gramont, M. de La Guéronnière la trouve curieuse et ne la reproduit pas tout entière :
« Le Saint-Siège n'adhérera à aucun protocole qui contiendrait une réserv-e « concernant la question des Romagnes. Admettre une réserve à cet égard « lui parait une concession au fait accompli. Si les puissances catholiques « se réunissent pour traiter des alTaiies du Saint-Siège, la première ques- « tion qui doit les occuper est celle des Romagnes. Ou bien ces puissances « adhèrent à la spoliation, ou bien elles la désapprouvent. Dans le premier « cas, le Saint-Siège ne peut conférer avec elles. Dans le second, il ne peul « admettre que tous les États catholiques, formant une force aussi impo- « santé dans le monde, en soient réduits à souffrir en silence et à cacher « leur mécontentement par crainte de déplaire à la Sardaigne. Qu'ils dècîa- « rent leur volonté et leur résolution, et le spoliateur rendra à la victime de « son usurpation ce qu'il lui a ravi.
« Le Saint-Siège regarde la question des réformes comme résolue en prin- « cipe, mais il persiste à différer la publication de celles qu'il a consenties
« jusqu'à ce qu'il soit remis en possession des provinces annexées à la Sar-
« daigne.
« 11 n'acceptera jamais une garantie pour les États restes sous sa dom.ina- « lion, parce que, à ses yeux, ce serait reionnaître une différence entre -ses « États et ceux qui lui ont été ravis. Sous ce rappoit sa résolution est iné- « branlable.
a Le Pape s'est déjà ex[.rimé sur la question des subsides et il n'accepte " pas le systèn.e d'une rente infcrile au grand-livre des États. Il ne se prête- » rait qu'à une combii aison qui r.urait la l'orme d'une compensation des « anciens droits canoniques perçus sur les bénéllces vacants et qui, par cela « même, seraient très- difficiles à concilier avec les institutions actuelles de « la plupart des États contribuants.
« Quant au secours des troupes à fournir par les puissances catholiques « autres que la France et l'Autriche, le Saint-Siège préfère avoir la liberté « de recruter lui-même son armée et acceptera avec plus de reconnaissance « toutes les facilités que les gouvernements lui donneront à cet effet. »
Ce qui me semble curieux^ je l'avoue, c'est la sincérité et la sécurité avec lesquelles M. de La Guéronnière livre ce noble lan- ^gage à la risée publique. Ou nous fait sagement admirer, dans les clauses, la majesté de ces anciens de Rome, qui, fermes sur leur chaise cui ule, subissaient patiemment les insultes des Gaulois vainqueurs et préféraient la mort à l'impiété de trahir la patrie. J'avoue humblement que le souverain Pontife, refusant de transiger sur son droit, ne me semble nullement inférieur à ces héros, qui eurent raison de ne pas fuir et de ne pas désespérer.
M. de La Guéronnière ne se contente pas pourtant de son beau sourire. Il essaye quelques arguments. Il demande avec quelles forces le gouvernement pontifical eût rétabli son autorité sur les Romagnes. Il avait la réponse du cardinal Antonelli dans les documents : « Nous ne réclamons ni l'intervention française ni l'intervention autrichienne. Que l'on fasse sortir les Piémontais et les étrangers, et qu'on nous laisse en présence des provinces, ainsi ramenées à l'élat oi^i elles étaient le jour où les Autrichiens les ont quittées. Qu'on ne s'oppose pas à ce que le Pape fasse appel aux puissances catholiques autres que la France el 1" Autriche pour qu'elles lui envoient un conling nt, et nous nous chargeons de rétablir l'autorité pontificale dans tout le territoire insurgé. » On dira que le gouvernement pontifical n'aurait pas réussi. Pourquoi ne l'avoir pas laissé essayer?
Sur le refus des subsides à payer par les puissances en forme de rente inscrite au grand-livre, M. de La Guéronnièrc se contente de supprimer l'observation du cardinal Ânlonelli touchant la difficulté de concilier la forme canonique, qu'il indique en passant, avec les institutions actuelles de la plupart des États modernes. ïC'est rea:/)05e prrsenléaux Chambres qui a prononcé le mot (ïannaies, lequel a fait tant rire M. John Lemoinne, du Journal des Débats. M. Lemoinne, très-joli écrivain, presque aussi joli que M. About, n'est pas forcé de savoir ce qu'étaient les annates. Le rédacteur de l'e^iposé aurait pu s'en enquérir, et il aurait vu qu'on a souvent demandé aux peuples des impôts plus onéreux et plus déshonorants. Hélas! un de nos malheurs est d'avoir beaucoup d'écrivains qui ne savent pas la langue, pour endoctriner un public qui ne sait pas l'histoire '.
Quant à la résolution de former lui-même son armée et de la composer de contingents empruntés aux divers pays catholiques, le souverain Pontife, en cela encore, a montré sa sagesse. Malgré de beaux exemples, trop volontiers passés sous silence, on a malheureusement pu voir à Castelfidardo ce qu'aurait valu celte armée exclusivement nationale à laquelle la diplom.alie voulait que le gouvernement pontifical confiât sa sécurité. D'un côté, la trahison n'y aurait pas trouvé moins de facilités qu'à Naples; de l'autre, le Saint-Père ne doit pas consentir à prendre le caractère laïque et militaire des autres souverains. Il n'es! pas, il ne peut pas consentir à devenir un prince politique et exclusivement italien. Ni l'un ni l'autre de ces titres ne répond à sa dignité. Il
^ A propos du subside et de l'indication du cardinal Antonelli, M. le baron Brenier, notre ambassadeur à Naples, rapporte une réflexion douloureusement remarquable de M. CarafTa, alors ministre de François II, alors roi : « 11 a souri à la proposition, émise par le cardinal, qui ravivait indirecte- « ment la prétention du Saiiit-Siége à la suppression des régales et modifie- « rait ainsi l'antique droit de la monarchie française relativement à l'absorp- « tion par l'État des produits résultant des vacances de bénéfices. En voyant, « m'a-t-il dit, l'inflexible persistance du Saint-Siège à revendiquer des privi- « léges [)rescrits par les siècles et par les droits des couronnes, nous devons « nous féliciter d'autant plus d'avoir obtenu du gouvernement pontifical la « suppression du tribut de la haquenée, qui tenait le royaume de Naples « dans une sorte de vassalité morale à l'égard du Saint-Siège. » M. Caraffa et tout le gouvernement napolitain étaient fort régalistes. Que pensent-ils du droit des couronnes, aujourd'hui que le Saint-Siège ne les opprime plus? Il me semble que Naples, délivrée de celte sorte de vassalité morale envers le Saint-Siège, paye au Piémont un peu plus que le tribut de la haquenée.
est le père commun des catholiques; il occupe un territoire qui, en réalité, leur appartient à tous. Tous le doivent défendre, et, dans l'état normal, cette défense n'exige qu'une force de police qu'aucune raison n'empêche, et qu'au contraire toutes les raisons conseillent de recruter partout. Il convient, de plus, que ce service soit essentiellement volontaire. Étrange politique, qui presse le Saint-Père de faire des réformes, et qui lui impose de commencer par établir la conscription !
La garantie du reste des États de l'Église, promise en retour de l'adhésion du Saint-Père aux trois dernières propositions de la diplomatie, n'a jamais été qu'une proposition de la France. Personne n'y a jamais adhéré ; l'Angleterre et le Piémont l'ont repoussée. Donc, en acceptant cette proposition , le Pape aliénait son droit et n'obtenait rien. Il y a plus : l'office de l'armée fournie par les diverses puissances devant, suivant le texte, se limiter à la garde de Rome, il en résulte que le Pape, acceptant cette condition, abandonnait moralement le reste de ses États. Yoilà où portait et ce que comportait cette dernière suggestion de la diplomatie, où M. de La Guéronnière veut voir le comble et l'entêtement de la générosité française faisant contraste avec la faiblesse, l'impéritie et l'ingratitude du Saint-Père.
Un dernier point à noter pour en finir avec ces dernières propositions, c'est que les Documents ne produisent aucune pièce directement émanée des cabinets étrangers. Nos agents seuls ont la parole et résument les réponses des ministres d'Autriche, d'Espagne et de Portugal. Sans accuser, leur bonne foi, nous pouvons dire que de telles pièces ne permettent pas de juger sûrement la question. Je fais cette remarque à la décharge de M. Collantes, ministre des affaires étrangères d'Espagne, dont la réponse, transmise par M. Barrot, porte un regrettable cachet d'inconvenance. Du reste, la dépêche de M. Thouvenel sur la réponse de l'Autriche prouve que cette puissance n'a pas pris la proposition au sérieux. M. de La (luéronnière insinue le contraire. M. deRechberg, dit-il, « fit une réponse sympathique.» Des dépèches subséquentes de M. Thouvenel, il résulte que cette réponse sympathique démontrait la convenance de remanier le plan français.
Résumons ce fidèle exposé : Toujours on a proposé au Pape des conditions inacceptables et injurieuses, car toujours on lui a
demandé de sacrifier les principes, son droit, sa dignité, et de précipiter la ruine de son pouvoir.
On lui a toujours proposé : T de reconnaître l'insurrection ; T de se laisser imposer un système gouvernemental qui semblait imaginé pour détruire également son autorité morale et son autorité matérielle. En d'autres termes, de laisser au Piémont ce qu'il avait pris et de consentira ce qu'il prît le reste.
Accepter l'insurrection à Bologne, c'était la provoquer partout, la ratifier partout; c'était abdiquer.
Accepter un gouvernement laïque pour certaines provinces, c'était condamner partout le gouvernement pontifical, l'avouer incapable, indigne; c'était abdiquer.
Accepter et appliquer immédiatement les réformes, sur l'ordre de la France, c'était abaisser l'autorité du Pape, l'annuler, encourager et justifier toutes les exigences ; c'était abdiquer.
Combien la scène change et combien notre diplomatie, que nous venons de voir si pressante et si impérieuse à Rome, paraît plus patiente, disons le mot, plus docile, dans ses rapports avec le Piémont !
Les Documents font connaître positivement le refus du Piémont d'adhérer à quelques-unes des propositions françaises au sujet des États de l'Église; ils ne mentionnent son adhésion à aucune, et c'est avouer assez clairement un refus absolu, qu'établissent d'ailleurs tous les actes du gouvernement piémontais. M. de Cavour en a fait la confession officielle par cette parole bizarre, adressée aux Chambres : « Notre étoile à l'égard «de Rome.... c'est qu'elle devienne la splendide capitale du c( royaume italien. » Le Piémont n'a pas tout de suite parlé si haut, mais personne n'oserait contester qu'il a toujours pensé ainsi.
L'on dira que la volonté de la France lui aurait fait accepter les propositions qu'il a rejetées, si Rome ne les avait pas rejetées comme lui. Les faits démentent péremptoirement cette allégation. Le Piémont n'a jamais paru prendre en considération la volonté de la France telle qu'elle a été officiellement connue. Il a passé outre, même lorsqu'il rencontrait la parole de l'Empereur ou sa signature.
La France, au début de la guerre, avait difc=tiU Pftpe et déclaré au monde, que le Chef de l'Église serait yfs^etédaris tous ses droits de souverain. Le Piémont n'en .■y^as'^ai^j^^SHS "IH main
sur les Légations, el s'y est toujours conduit de manière à montrer qu'il ne songeait nullement à les rendre.
L'Empereur avait signé à Yillafranca, et a fait maintenir à Zurich, la rentrée des princes dépossédés. Jamais le Piémont n'a paru prendre au sérieux cet engagement, aujourd'hui radicalement et détînitivement violé.
La France a réclamé contre les premières expéditions garibaldiennes en Sicile. Ces expéditions, d'abord désavouées par la Gazette piémontaise^ n'en ont pas moins continué, et plus tard, Victor-Emmanuel s'est fait un honneur d'y avoir consenti : «La « Sicile, a-t-il dit, combattait pour sa liberté, quand un preux «guerrier (un soldat heureux, dit M. de La Guéronjiière), dé- « voué à rilalie et à moi, courut à son aide. Ils étaient Italiens; «je ne pouvais, je ne devais pas les retenir, m
La France conseille au Piémont de faire alliance avec Naples. Le Piémont y met des conditions que la France reconnaît inacceptables; le Piémont continue d'expédier des volontaires.
Des troupes piémonlaises sont concentrées sur la frontière des États de l'Église. Rome s'inquiète; elle interroge l'ambassadeur de France. Il répond au nom du Piémont, dans les premiers jours de septembre que, loin de songer à envahir le territoire pontifical , celte puissance s'opposerait même à ce quil fût envahi par les bandes de volontaires^ \ Il y a mieux, il y a pire. Le 2Q août, le général Cialdini et M. Farini se présentent à Chambéry devant l'Empereur. Ils lui déclarent que le gouvernement piémontais redoute une invasion immédiate de Garibaldi dans les États romains, et que si l'approche du condottiere troublait les Marches et rOmbrie, le cabinet de Turin croirait nécessaire d'entrer dans ces provinces pour y rétablir l'ordre sans toucher à r autorité du Pope, et se trouver en mesure de livrer bataille à la révolution sur le territoire napolitai7i. M. Thouvenel ajoute que l'Empereur, tout en déplorant que la tolérance ou la faiblesse du gouvernement sarde eût amené les choses à ce point, ne désapprouva pas la résolution ainsi motivée et ainsi limitée du cabinet de Turin [Documents, p. 162). On sait ce que faisait huit jours après toute l'armée piémontaise, ce Cialdini en tête; comment furent traités Spolète et Pérouse; comment fut écrasée Ancône , sans qu'une barque française se soit avancée dans le port de cette ville pour sauver un vaincu ni protéger un mourant.
• Rapport du général La.Moricière.
€et(e explication de M. Thouvenel fait voir dans le Piémont une aivlace inouïe. Le mensonge tient ici au plus haut degré de l'insolence. Jamais, certes, souverain d'un puissant État n'a été trompé de la sorte par l'impudence d'un allié qui ne serait rien sans lui.
Le Piémont envahit, pille, rançonne, bombarde, tue, trahit, viole tous les droits, méprise toutes les libertés, renverse toutes les institutions. Il ne reçoit aucun conseil de réforme. On garde ces sortes de conseils pour les tyrans de Rome et de Naples. 11 faut que le Piémont /asse l'Italie, et que le principe de non-intervention, posé par l'intervention de la France, soit respecté.
Le Piémont, qui avait pris les Romagnes comme par un tour de gobelet, a pu, par un guet-apens, prendre encore les Marches et rOmbrie. La France a protesté, elle a retiré son ambassadeur ; mais, toujours en bonnes relations avec Turin, elle a maintenu le principe de non-intervcnlion, qui doit nécessairement livrer aux subalpins toute la péninsule, sauf la Vénétie, gardée par des forteresses qu'on ne peut pas broyer comme Ancône, faire sauter comme Gaëte.
Ainsi le Piémont a pu annuler la parole de l'Emperei.r au Pape et sa signature à YiUafranca; il a repoussé ses conseils, rejeté ses propositions, bravé ses protestations 5 il s'est enfin joué de lui à Ghambéry : et M. de La Guéronnière loue et admire le Piémont, et s'indigne contre l'ingratitude du Pape !
Dieu, dit le prophète, réserve d'immenses joies à ceux qui le craigneut. La moindre de ces joies n'est pas de sentir, lorsque l'iniquité nous écrase, qu'au moins nous sommes à l'abri du malheur de la seconder, de lui applaudir, ou seu^ement d'abaisser en silence notre conscience devant ses succès.
Ce succès de l'iniquité, dont les affaires de l'Italie nous offrent jusqu'à présent le spectacle hideux, n'a rien d'ailleurs qui puisse flaller notre orgueil national. Ceux qu'il réjouit en France font voir qu'ils aiment le mal pour lui-même, dans une complète abnégation de tout patriotisme comme de toute idée de justice. Que nous apprennent les Documents? La diplomaiie française y paraît en lutte réglée sur les affaires de l'Italie contre trois adversaires, Rome, le Piémont et l'ÀDgltteire. Tous les trois ont des vues contraires aux siennes ; par tous les trois elle est battue.
A Rome, elie ne fait fléchir aucun principe, elle ne fait réussir aucune combinaisou ; tout ce qu'elle prétend vouloir sauver suc-
combe, tout ce qu'elle veut manifestement abattre reste debout. Le Pape n'a plus, en fait, ce domaine temporel qui était garanti par la France 5 par une constance invincible, il maintient le droit que la France voulait lui faire abjurer. Insaisissable dans les régions mystiques, dans ces régions du droit et du devoir d'où la diplomatie le somme en vain de descendre, le Pape est plus grand et plus souverain qu'avant d'être dépouillé. C'est bien ce que la diplomatie annonçait, mais non pas ce qu'elle voulait : elle est battue.
En Piémont, la France, par une inconséquence étrange, se tient à son tour volontiers dans les régions mystiques. Elle allègue des engagements dont on ne tient pas compte; elle étale des sentiments et des attendrissements religieux dont on se rit; elle propose des idées qu'on rejette toujours, elle intime des volontés qui ne prévalent jamais. Confédération, restauration des princes, autonomie des peuples, gouvernement laïque et séparé, vicariat, garantie, etc., aucune proposition française n'est admise, et la France subit tous les refus. Elle ne tient ferme qu'au principe de non-intervention, au moyen duquel seul le Piémont peut faire ce qu'elle ne veut pas qu'il fasse, du moins comme il le fait, l'unité de l'Italie. Le Piémont met tout en feu, en sang, en ruines, fait sa main dans cet incendie, et la diplomatie française n'empêche rien : elle est battue.
Contre l'Angleterre, peu visible en Italie et dans les Documents, partout présente néanmoins, la conduite du Piémont nous vaut un troisième échec. Le programme officiel français, posé avant la guerre et à Yillafranca, c'était la confédération : il n'est pas même honoré d'un essai de réalisation. Le programme anglais, l'absorption piémontaise, a gain de cause. L'absorption piémontaise, c'est dans l'avenir, pour la Sicile au moins, l'annexion anglaise déguisée. Ainsi, avec l'intérêt révolutionnaire et anti-catholique, l'intérêt anglais triomphe en Italie par le fait même de nos victoires. Notre diplomatie, qui n'a pas pu ne point prévoir ce résultat, n'a pas su l'empêcher. Là encore elle est sensiblement battue.
Dans les Documents, et jusque dans la brochure de M. de La Guéronnièrc, à ti avers les félicitations que les diplomates ont coutume de s'accorder à eux-mêmes et de recevoir de leurs amis sur la belle conception et l'heureuse fortune de leurs plans, on rencontre cependant des aveux d'embarras, d'impuissance même,
presque des cris de détresse. Nous n'en sommes pas étonnés! Ou l'on ne veut pas avouer entièrement le dessein que l'on poursuit, parce que la conscience humaine, tout endurcie qu'elle est, ne le pourrait soutenir; ou déjà, emportés par les forces fatales qu'il a fallu déchaîner^ on prévoit l'heure où les cataractes révolutionnaires, tombant toujours avec plus d'abondance et de furie, submergeront tout.
Ne demandons pas, — il est trop tard, — si les situations étaient si fatales il y a deux ans qu'il fallût absolument se jeter dans ce péril. On y est, et rien ne peut faire qu'on n'y soit pas. Ce qu'il faut chercher, c'est le moyen d'en ?ortir.
Je crois que ce moyen existe, qu'il serait glorieux, et même facile.
On allègue deux devoirs qui pèseraient également sur lEmpereur, et dont la diplomatie prétend chercher la conciliation jusqu'ici introuvable. On dit que, souverain issu du suffrage universel et fils aîné de l'Église, l'Empereur se trouve en présence de deux ordres d'idées, de deux ordres de faits, qui se contrarient et qu'il doit respecter également. Il doit respecter le vœu des peuples italiens qui aspirent à l'unité; il doit respecter, et ses propres sentiments l'y obhgent, les droits de l'Église de Jésus-Christ. Celte aspiration des Italiens à l'unité, je n'y crois guère, je l'avoue; et ce devoir de l'Empereur envers un prétendu suffrage universel italien gouverné par des Cialdini, devoir qui le lierait envers l'Italie plus qu'envers la France, je n'y crois pas du tout, et la France ne le lui a pas imposé. Mais soit. Au moins peut-on trouver que ce devoir est rempli. Il a coûté assez d'or et de sang. Le suffrage univeisel français se croirait probablement tout à fait quitte de la dette qu'il a contractée sans aucunement le savoir, le 20 décembre, envers le suffrage universel italien. Reste l'autre devoir assumé par l'Empereur, le devoir très-évident de donner au Vicaire de Jésus-Christ la protection que lui doit cette France, l'aînée des nations clyétiennes, formée par les évêques sous la protection du Pontife romain.
Le plein et entier accomplissement de ce devoir serait aujourd'hui encore la plus forte garantie d'avenir pour la nouvelle Italie. Voyons ce qu'il demande, et s'il y faut renoncer.