‹ Le pape et la diplomatieChapitre 5 sur 11 · LE MONDE SANS LE PAPE · texte numérisé non relu

LE MONDE SANS LE PAPE

Et si le crime était accompli, si le Pape était chassé du monde, que se passerait-il dans le monde ?

Pour le savoir, il suffit de contempler le monde à l'époque florissante où le Pape n'y était pas.

Le monde avant le Pape, le monde sans le Pape, c'est le paganisme.

En quatre mille ans, le paganisme avait enfanté la puissance et la civilisation de Rome, et la puissance et la civilisation de Rome se nommaient Néron. Elles allaient périr, elles entraient dans une agonie de trois siècles, durant lesquels l'humanité devait subir une récapitulation et une concentration de toutes les misères qui l'avaient précédemment dévorée. Rome, le dernier maître de la terre avant le Christ, fut le plus cruel de tous et le plus savant. Il allait devenir le plus infamant. Mais déjà une étoile se levait et répandait sur le front de l'homme des rayons de gloire jusqu'alors inconnus; car la primitive innocence elle-même ne parut pas avec cette triple et éclatante beauté de la rédemption, du repentir et de l'amour.

Rome, où de si fortes maximes et tant de grandes vertus naturelles avaient longtemps régné; Rome sobre, patriarcale et pieuse, cette Rome-là, que Dieu, dit Bossuet, avait récompensée en lui donnant le monde, n'existait plus. Elle s'était laissé vaincre au torrent de ses prospérités. Un de ses écrivains a dit qu'elle avait pris les vices du monde conquis, et qu'ainsi les vaincus s'étaient

vengés d'elle.Et d'où venaient à ses vaincus eux-mêmes leurs vices? Comme toutes les choses naturelles, les vertus naturelles vieillissent et s'épuisent; il leur faut une culture et un principe surnaturel de rajeunissement. Ce principe, Rome ne le possédait point, Dieu ne l'avait pas encore donné aux hommes. Rome s'était détachée de ses vertus, de ses maximes et de ses dieux; elle passa naturellement delà république à l'empire, et l'empire d'Auguste devint naturellement celui de Tibère, de Caligula, de Claude et de Néron. Les professeurs ont coutume de pleurer la République. Il n'est guère de citoyens en Europe, parmi ceux qu'épouvantent les entreprises garibaldiennes, qui n'ait composé quelque pièce de rhétorique en l'honneur de la tribune muette et du forum asservi. Mais une république où se produisaient des citoyens tels que Catilina et César, et entre eux un Cicéron pour garder les lois, cette république Rêvait se transformer en empire, aussi infailliblement que les rudes freins du pouvoir seront établis et serrés sur tout peuple où peut s'élever un Garibaldi.

La Providence ne fait pas d'œuvres incohérentes, et n'en permet pas même à l'humanité. Des principes qu elle a posés et des négations que l'homme y oppose découlent inévitablement les conséquences qu'elle a voulues. L'homme se trompe souvent à cet égard; l'amour qu'il a pour ses œuvres limite encore le champ borné de sa vue, et quelques instants d'équilibre pénible suffisent pour lui faire croire à la durée de ce qu'il a bâti sur la contradiction. Mais le principe C[u'il s'est flatté de comprimer développe bientôt ses conséquences ; elles se pressent, elles se précipitent et rien ne peut les maîtriser à jamais ni longtemps. Au moment où, par la main encore invisible de l'Église, elle allait changer la face du monde et construire un ordre tout nouveau, la Providence voulut prouver qu'il n'existe pour les sociétés humaines ni dignité, ni liberté, ni prospérité véritable en dehors des conditions qu'elle met à ces biens. Lorsque Rome affamée de paix civile se réfugiait nécessairement dans le despotisme, Dieu lui fil le plus rare présent, peut-être, que jamais, avant l'avènement du Christ, civilisation en péril ait reçu : il lui donna un maître patient, qui aimait sa beauté, son génie, sa gloire et môme sa liberté.

Je sais ce que fut Octave : il valait les autres Romains du temps de sa jeunesse, les derniers Romains de la république; je ne le mets ni au-dessus ni au-dessous de ceux qui l'entouraient

et l'avaient formé, de ceux qu'il proscrivit, de ceux qui le voulurent proscrire. Mais je n'oublie pas qu'Octave était païen, et qu'il devint Auguste, c'est-à-dire un homme qui s'amenda et s'améliora, qui devint plus sage, plus clément, plus pacifique, plus désintéressé dans l'exercice de l'absolu pouvoir. L'histoire même des peuples chrétiens n'offre pas beaucoup de pareils exemples. A bien meilleur titre que Brutus, Cicéron et les autres meurtriers et ennemis de César, Auguste mérite d'être appelé le dernier des Romains. Esprit vraiment libéral, il ne fit pas, comme le commun des maîtres nouveaux, une guerre stupide à la splendeur du passé. Il n'exigeait point que Rome datât de lui et de l'empire; et tout au contraire, il honorait de sa faveur le pompéien Tite- Live, qui écrivait l'histoire de la République avec des couleurs si brillantes et si complaisantes. Amant passionné de Rome et de sa gloire, que ne rêva-t-il pas, que n'essaya-t-il pas pour lui rendre des vertus? Rome lui décerna des autels, se plia sous sa main plus même qu'il ne semblait le demander, mais ne lui donna point la joie de mépriser moins les vertus qu'il lui proposait, ni de la voir moins attachée aux vices qui la faisaient périr.

Sans secousse, sans heurt, presque sans alarmes, Rome passa de la domination d'Auguste à celle de Tibère, qui pourtant ne lui était pas inconnu; et Tibère, réfugié dans une île d'où il ne sortit qu'une fois, transi de peur lui-même, gouverna sans péril Rome tremblante et le monde soumis, et les légua plus avilis à Caligula, un fou, qui les avilit encore, jusqu'au jour où Claude, un savanlas, les reçut comme par force d'une sédition devant laquelle il avait fui; et après Claude, Rome et l'empire étaient assez vils pour devenir l'héritage de Néron.

Nous ne vivons pas dans un siècle où tout le monde ait le droit de mépriser ces maîtres de Piome, ni' les peuples qui leur obéissaient. Quant à la cruauté, la journée où Tibère fit couler le plus de sang sous la hache n'eût été qu'une des journées médiocres de la Convention, et l'Italie a des libérateurs de qui Tibère aurait pu apprendre quelque chose sur l'art de pacifier les peuples. Le roi Yictor-Emmanuel, permettant à ses généraux de bombarder des cités qui négocient leur capitulation , promet à rilalie des maîtres près de qui les empereurs païens sembleront scrupuleux. Caligula n'était bien à craindre que pour ses amis et quelques hautes têtes qui restaient encore; il obtint la complaisance de l'armée, comme plus tard Néron celle du

peuple. Claude était bonhomme, et ce n'était pas sa faute si on l'avait fait maître du monde. Néron aimait la gloire de l'esprit et les spectacles rares, il encourageait les arts, il embellissait Rome, il détestait les chrétiens et se proposait d'abolir leur superstition et d'en délivrer l'empire. Enfin, quoiqu'il méprisât la divinité, ce qui est le caractère commun des tyrans,

Contemptor Divum Mezentius,

il ne se donnait pas pour impie.

Néron, cet infâme, ce parricide, cet histrion, c'était un maître tel que le paganisme pouvait l'enfanter. Il était souverain pontife, dieu lui-même comme Auguste et tous les empereurs; il avait des temples, des prêtres, des sacrifices; et c'était le plus respecté des dieux, même des dieux empereurs.

Et l'époque qui voyait de tels dieux n'était point la barbarie. On jouissait, au contraire, de la civilisation la plus parfaite où le monde se fût encore trouvé; civilisation savante, recherchée, raffinée, pleine de toutes les jouissances du luxe et des arts, dotée d'une administration si diligente, qu'il n'y avait nal moyen d'échapper à la police. Le Romain accusé de lèse-majesté, quand même il aurait pu sortir de l'empire, trouvait meilleur de sortir delà vie. César faisait dire à un personnage gênant ou déplaisant de se tuer, et cet homme se tuait, après avoir fait son testament en faveur de César. Que peut-on rêver de mieux en fait de sécurité publique? Il est vrai qu'on se tuait encore sans que César l'eût demaiTtié, simplement pour ne pas vivre. Et pourtant les amusements ne manquaient pas. Sous Néron, il y eut de grands progrès de l'art culinaire; il devint possible de dépenser 600,000 francs en un seul festin. On avait le goût des curiosités. Des amateurs payaient 1,200 fr. deux petits gobelets d'un verre nouveau, 336,000 francs un seul vase de myrrhe. Pacuvius avait mangé la Syrie, et quand ses esclaves l'emportaient de la table, ivre, ses convives chantaient : Il a vécu ! On appréciait les acteurs; ils devenaient des gens considérables; le tragédien jEsopus laissa une fortune de quatre millions, après avoir toute sa vie scandalisé le peuple par ses prodigalités. Ces quelques traits ne constatent-ils pas une civilisation brillante?

La culture intellectuelle et littéraire était à son plus haut niveau. Les empereurs donnaient l'exemple. Ces belles-lettres, dont la connaissance et l'habitude, nous dit-on, font Thomme meil-

leur, en quels temps furent-elles mieux connues que sous ces. premiers Césars, et trouvèrent-elles des disciples plus assidus qu'eux-mêmes? Auguste écrivait noblement en prose et en vers, il avait composé des tragédies, il avait eu même l'esprit de ne les point réciter; Tibère était puriste et le premier grammairien de l'empire; Caligula faisait des vaudevilles, Claude était archéologue, érudit, homme de lettres, fin helléniste. Néron, artiste universel, chanteur, mime, architecte, poëte, mourut en récitant un vers d'Homère. Humaniores lilterœ I

Avec cela, les conséquences infaillibles de l'ignorance et le mépris de la vérité se développaient , écrasaient l'individu et la société. Rome est morte de peur et d'ennui. Le suicide la dévorait. On se tuait par peur de vivre. César était le plus craint des dieux, la mort le plus invoquée. Toties invocata morte, ut nullum frequentiùs sit votum^ dit Pline; et Lucain plaignait les dieux de ne pouvoir mourir.

Quant aux mœurs, les matrones descendaient dans le cirque et conduisaient chez César les prostituées qui pouvaient lui plaire. Quant à la famille, Tertullien disait aux magistrats : Quel est celui d'entre vous qui n'a pas donné la mort à son propre enfant?

Remarquez-le : cette civilisation si forte, si asservie, si éclairée, si corrompue, qui se donnait de si prodigieux divertissements et qui mourait d'un si prodigieux ennui , qui avait souffert un Caligula, qui s'était laissé donner un Claude, qui portait un Néron, qui ne se dissimulait point sa honte, et qui, lorsque de tels chefs mouraient, s'avouait qu'elle les pourrait regretter, cette civilisation parvenue à tous les perfectionnements, à toutes les ignominies et à toutes les détresses, elle jouissait des trois libertés de Luther. Liberté de la chair : qui l'eut pareille? où les liens de la famille furent-ils moins gênants? Liberté de la conscience : l'empereur était pontife et dieu, en réalité seul pontife et seul dieu, aussi peu gênant pour la conscience comme dieu que comme pontife. Liberté de l'esprit : certes, le Romain qui se voulait contenter d'adorer a en esprit et en vérité » n'était pas gêné par l'obligation du culte extérieur! Entre les centaines de divinités que Varron comptait dans l'Olympe rom.ain, l'homme avait de quoi choisir, de quoi répandre son amour ou son mépris.

Telle était Rome , lorsque le premier Pape y apporta Jésus- Christ, c'est-à-dire la foi, l'espérance et l'amour. Telle était la

descendance d'Auguste, de Cicéron, de Virgile et d'Horace. Depuis longtemps la Grèce était morte sous le brillant pavillon d'Homère. Ni Homère, ni Cicéron, ni Virgile, ni Horace ne firent pour Rome ce que n'avait pu faire Auguste, son maître le plus longtemps et le plus docilement obéi : ils ne purent lui donner des gens de cœur; et jamais l'on ne vit pareille puissance dans cet esprit destructeur de l'Humanité que porte en soi l'Humanité. Si le Christ avait tardé quelques siècles, nonseulement les arts, non-seulement la civilisation, mais l'homme lui-même, la bête humaine, aurait péri. La guerre, la tyrannie, le cirque, le suicide, la débauche épuisaient rapidement le genre humain. Jésus-Christ, par les mains de son Église, a sauvé l'âme et le corps.

Tous les biens que poursuit aujourd'hui l'envie insensée et basse de l'Europe, la civilisation païenne les a possédés plus amplement que l'Europe ne les peut rêver. L'Europe copie honteusement les lois, les arts, la littérature du monde romain, aspire à l'unité matérielle dans laquelle il a croupi, par laquelle il a péri. L'Église avait fait oublier tout cela, ou l'avait purifié et mis dans l'ordre. Le Protestantisme est venu : il a violé les tombeaux des saints et des martyrs et jeté au vent leurs cendres victorieuses afin de retrouver la pure matière païenne et de lui restituer le pur esprit païen. Et maintenant, pressée d'accomplir l'œuvre, pressée de ressusciter la mort, la Révolution, fille du Protestantisme, propose à la folie humaine d'arracher cet arbre de salut planté de la main de Dieu sur la terre pour porter perpétuellement le fruit de rajeunissement qui seul empêche la société de crouler et l'individu de périr.

Si Dieu permettait que l'humanité prononçât cette abjuration stupidement ingrate et sacrilège, si le Pape sortait de ce monde où il est entré sous Néron, ce jour-là le mal absolu reprendrait la conduite et l'histoire du monde au point oii il les a laissées sous Néron, n referait un maître du monde, dieu du monde; il lui bâtirait des temples et lui donnerait un sacerdoce tels qu'en avait Néron ; et le genre humain mis en coupe réglée, plongé dans le sang et dans l'ordure au pied de ces autels infâmes, se plaindrait de périr trop lentement.

La conséquence infaillible et prompte de la destruction de la royauté pontificale sera la restauration du sacerdoce ou plutôt de la divinité impériale ; et ce sacerdoce et cette divinité voudront

être universels, comme la grandeur suprême que la folie humaine viendra de renverser et qu'elle s'efforcera d'abolir à jamais, de bannir du dernier coin de la terre, d'extirper de son dernier refuge dans les consciences.

Ce petit espace de la domination temporelle du vicaire de Jésus-Christ, consacré à figurer humblement sur la terre la royauté du chef du corps de l'Église, prince des rois et rédempteur de l'humanité \ ce n'est pas uniquement le trône du Maître, c'est encore la prison de l'ennemi. Là le Prince des Apôtres tient captif un géant, le redoutable ennemi de l'homme et de sa liberté, l'esprit qui conseille à l'homme de se faire dieu, et qui peut plier l'homme devant cette idole.

Un Pape relégué dans quelque maison d'une ville d'Italie ou d'ailleurs, sujet d'un prince qui sera aujourd'hui Victor- Emmanuel, demain Garibaldiou Mazzini ou quelque autre, et qui pourra être de plus noble taille sans valoir mieux ; ce Pape tributaire ou errant, sujet de tous les rois ou étranger à tous les rois, n'aura pas la main assez forte pour tenir à la chaîne le formidable vaincu, ni la Yoix assez puissante pour mettre le genre humain en garde contre ses séductions; et Dieu, dont la justice doit aussi s'accomplir en ce monde, ne le voudra pas. La terre pourra s'attendre à voir bientôt apparaître une incarnation de l'Antéchrist, terrible entre toutes celles qui l'ont épouvantée et flagellée.

Le monde est mûr pour un despotisme incomparable , pire peut-être que le despotisme ancien. On voit de tous les côtés les patries se dissoudre, les frontières tomber et niveler le sol pour laisser passer le char d'un triomphateur. Quel obstacle y feront les rois? Il n'y a plus de rois, et ceux qui en portent encore le nom ne travaillent qu'à se livrer les uns les autres. L'Église avait institué les rois pour confesser et défendre la vérité et protéger les pauvres. Dans ce devoir était leur droit. La Révolution, en leur faisant abjurer le devoir , leur a ôté le sentiment de leur droit. Où est aujourd'hui le roi qui se montre entièrement et pleinement assuré de son droit royal; qui honore et maintienne le droit des autres au risque de se mettre lui-même en péril ? Ce roi, je le vois à Rome, et nulle part ailleurs. Dernièrement, trois grands souverains s'étaient rassemblés pour délibérer sur

1 Et ipse ost cnput corporis Ecclesiœ [Col. 1-18). Princeps rcgiim lerrao, qui dilexit nos, et lavit nos a peccalis nostris in sanguine suo (/Ipoc, I, 5).

la gravité des circonstances. Ils se sont trouvés, dès le premier soir, tous ensemble à la représentation théâtrale. Ils ont vu jouer un vaudeville et un ballet. Les voilà bien, et voilà bien l'époque ! En effet, ces rois qui se piquaient d'organiser la paix du monde et de conjurer le commun danger des couronnes n'avaient d'autre édifice que le théâtre où ils se pussent trouver d'accord. Ils ne pouvaient se réunir dans la maison de Dieu : chacun d'eux a son Christ. Autre est celui du Prussien , autre celui du Russe, autre celui de l'Autrichien. Le théâtre, voilà leur point de jonction , et si la pièce était de M. Scribe, alors ils se sont reconnus du même monde , ils ont pu applaudir du même cœur. Mais ce monde dont ils sont tous est un monde divisé contre luimême. Après quelques conférences , ces grands souverains ont pu s'accorder sur le mérite dé tel ou tel bouffon , de telle ou telle danseuse; nul autre accord ne s'est fait. Il y avait peutêtre dans le parterre un homme, (peut-être! un homme, cela n'est guère moins rare qu'un roi). Cet homme a pu lire comme dans un livre l'avenir des couronnes et l'avenir du monde lorsqu'il a vu ces grands rois se donner le noble plaisir du vaudeville pour se distraire de délibérer si le Prince des rois serait dépouillé, si le frère des rois serait jeté sans sépulture au pied de son dernier rempart; puis, tout à coup, distraits de leur distraction, se passer avec inquiétude quelques lignes d'impression

hâtive signées Boniface ou Grandguillot Quelle monnaie de

Charlemagne, quand l'œuvre de Charlemagne menace de crouler!

Dieu a fait les patries, et nous avons légitimement l'amour de la patrie. C'est un noble sentiment, mais qui peut dégénérer en orgueil , en dureté, en inimitié contre l'étranger. Grâce au Catholicisme, les patries étaient sœurs. Le Protestantisme a restitué la dure patrie antique, et chaque nation s'est isolée au milieu du genre humain. L'Angleterre est le type de ce nationalisme barbare. Comme Ismaël, elle dresse fièrement sa tente contre tous les peuples , en parlant sans cesse de les délivrer.

La Révolution vient parodier la fraternité chrétienne. Bâtissant partout des casernes, elle demande partout la destruction des frontières. Pour créer l'unité, elle veut abolir la patrie, comme pour créer la liberté elle veut abolir la famille. Garibaldi s'est fait le héraut de cette pensée. Remarquant que les guerres sont fort préjudiciables aux pauvres peuples, Garibaldi propose aux rois de fondre tous les peuples en un. Contre qui

un peuple fera-l-il la guerre, s'il n'y a plus de peuple ennemi? Ebloui de la beauté de sa pensée, Garibaldi oublie la possibililé des guerres civiles. Or pour éviter la guerre civile, le peuple unique ne manquera pas de se donner un maître unique, et la force de ce maître sera proportionnée à l'étendue de l'empire. Il aura des dents, des muscles et des ongles capables de tenir en repos et en respect le genre humain. Qui lui dira : Non Ucetl

Sans doute, Garibaldi parle ridiculement ; mais ce que dit Garibaldi, il ne faut pas en rire! Cent monstruosités mortelles, aujourd'hui dominantes, étaient, il y a vingt ans, de justes sujets de moquerie. Que sera-ce quand la lumière du vrai aura subi de nouveaux affaiblissements, ou ne luira plus que dans les catacombes? Otez le Pape, éteignez ce flambeau, faites crouler cette fontière; vous saurez ce que pourra la raison, ce que deviendront les remparts des peuples ! Le despotisme universel les percera comme un char lancé à fond de train passe à travers des amas de poussière. Il n'y aura plus de patriotisme, il n'y aura plus de patries, plus d'asile pour la liberté.

Mais, grâce à Dieu, qui daignera, dans sa miséricorde, ne point se laisser vaincre, la Papauté survivra. Cachée au milieu du monde retombé aux temps et aux œuvres de Néron, elle recommencera le temps et l'œuvre de saint Pierre. Lorsque les puissants et les heureux de la terre ne distingueront plus le mal du bien et l'erreur de la vérité, ou se plairont à dire que le mal est le bien et que la vérité est l'erreur, en présence de la force brutale organisée et maîtresse de tout, le cœur de la Papauté ne défaudra pas. Elle annoncera l'Evangile aux ignorants et aux pauvres, qui seront sans nombre j elle consolera les vaincus et maintiendra la vérité jusque sous la hache et les insultes des vainqueurs. Elle parlera encore de la justice, de la miséricorde et de l'amour; elle enseignera que la liberté sans l'autorité est aussi impossible que l'autorité sans la liberté, et que l'une et l'autre naissent dans l'ordre qui met chaque chose et chaque individu à sa place, et Dieu au sommet de tout. Elle enseignera que l'unité ne résulte' pas d'un stupide anéantissement des différentes parties dont on veut la former, ni la liberté individuelle de la confusion des hiérarchies. Elle enseignera que si le genre humain est redescendu dans l'abîme d'où le Christianisme l'avait lire, c'est parce qu'il a séparé entre eux les différents membres du corps social, en dissolvant les

liens dont la sagesse et la douceur de la chanté de Jésus les avaient unis.

Certes, la famille humaine souffre d'une grande souffrance ! Elle souffre de l'unité brisée, et chacun des actes de son délire en rend témoignage. La Révolution comprend parfaitement la nature de ce mal dont' elle est l'auteur; elle l'exploite avec son habileté ordinaire, l'habileté du démon. En 1793, elle soulevait les peuples et tuait les hommes au nom de la liberté individuelle. Aujourd'hui elle soulève, elle divise et tue au nom de l'unité. Ayant perdu la vraie notion de l'unité, qui ne peut se réaliser dans le monde matériel en dehors des idées, les peuples, sur la foi de la Révolution, s'imaginent qu'ils s'affranchiront des souffrances du désordre individuel en nivelant les positions et en unissant les terrains ! Ils ne feront que préparer le terrain et les hommes pour les aises du despotisme. Mais cette grossière ignorance révèle l'erreur déjà barbare où sont tombés les gouvernements. Ils oublient tout simplement que l'homme a une âme. De là leur impuissance absolue à concilier l'ordre et la liberté, le développement individuel et le développement collectif et social. Leur science traite l'homme comme s'il n'avait qu'un corps et des appétits ; elle ne lient pas compte de son âme immortelle et de ses devoirs envers Dieu. Yoilà pourquoi cette science qui veut sincèrement réaliser Tordre n'engendre que des révolutions, etbien- - tôt ne verra plus et ne laissera plus voir de remède à l'engrenage infernal des révolutions que par le seul despotisme, devenu aussi dur et aussi méprisant pour les droits de l'humanité que l'a toujours été la révolution.

Les lois qui régissent les sociétés comme les lois qui régissent les individus ne peuvent être justes, et par conséquent stables, qu'à la condition d'être modelées sur les rapports de l'homme avec Dieu.

Le jour, moins éloigné qu'on ne croit peut-être, où les nations auront compris de nouveau ces enseignements de la Papauté, ce jour-là elles comprendront aussi que les vérités qui sont la sauvegarde de la liberté de tous n'ont d'abri contre les passions et l'aveuglement des hommes que sous le sceptre du Prêtre-Roi.

Et la Papauté reprendra dans le monde sa place agrandie par les pontifes martyrs.

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