‹ Le pape et la diplomatieChapitre 4 sur 11 · LA VRAIE QUESTION · texte numérisé non relu

LA VRAIE QUESTION

La diplomatie qui n'est pas ou ne veut pas se déclarer franchement révolutionnaire se sent troublée et embarrassée devant le Pape; d'autant plus troublée et embarrassée qu'elle ignore en partie et sincèrement les causes de son trouble et de ses embarras. Elle se targue d'être parfaitement au-dessus des préjugés populaires et ne voit rien dans le Pape qui le distingue d'un autre souverain, sinon que l'on doit garder envers lui une certaine étiquette, et qu'il est matériellement le plus faible des souverains. Napoléon I" se proposait d'accorder au Pape, en traitant avec lui, le degré de considération auquel peut donner droit une armée de 200,000 hommes. Mais qu'est-ce que c'est aujourd'hui que 200,000 hommes? Et, d'ailleurs, la diplomatie voit trop

que le Pape ne les a point. De l'existence manifeste et incontestée de la faiblesse matérielle, la diplomatie infère aisément la nécessité, l'obligation de la faiblesse morale, seule vertu que permette alors la sagesse politique. Elle va donc, pousse en avant et s'inquiète fort peu des angoisses et des réprobations qu'elle excite. Elle a la force. Contre la force, que pourra ce petit souverain qui ne porte point l'épée , ce prêtre qui n'a pas même d'épée et dont la couronne n'est plus qu'un objet d'aichéologic? Si la première communion apparaît au diplomate, comme elle apparut à ce général qui fut chargé d'arrêter Pie YII, le diplomate imite le général et se souvient que son affaire est de contraindre le Pape, et nullement de contempler sa première communion.

Mais voilà qu'au lieu de la faiblesse attendue, on se heurte à une force morale invincible ! Alors la diplomatie n'est pas seulement déconcertée, elle est véritablement indignée. D'où vient cette force morale, cette résistance insensée? Elle l'attribue à l'étroitesie d'esprit, elle s'en plaint d'un ton qui ne garde plus aucune mesure, elle écrit publiquement que le Saint-Siège n'a pas l'intelligence de sa situation, qu'il doit, sous peine de perdre tout appui, quitter les régioris îmjstiqiies et descendre sur le terrain des intérêts matériels, seuls engagés dans le débat.

Une proposition qui implique immédiatement un changement dans l'assiette morale du monde, et qui prochainement doit réduire le Catholicisme à l'état de secte sans existence officielle; une telle proposition ramenée à de tels termes, et présentée en ces mêmes termes au souverain Pontife! Et quel comique amer se mêle à l'effroi de la pensée, lorsque la diplomatie qui formule des ingénuités si fortes, vient accuser à' ingratitude la raison désarmée à qui elle veut imposer son aveuglement !

Chargé de faire admirer cette diplomatie qui consterne le sens catholique et qui blesse le bon sens, M. de La Guéronnière ne parvient pas à l'admirer lui-même. Il semble ne rien comprendre aux déconvenues qu'elle a essuyées, et les embarras qui font à tout moment gauchir son apologie ne l'éclairent point. Jaloux de parler encatholique sincère, forcé de raisonner en catholique indépendant, vainement il ourdit. Sa trame ne se tient point; elle provoque partout ces deux mots terribles, qui ont naguère déchiré un autre chef-d'œuvre de la même navette : Hypocrisie, contradiction. Il croit peut-être que c'est par habileté qu'il n'a pas concl u ; c'est encore plus par nécessité. Il n'existe point de conclusion

<jù se puissent trouver d'accord le catholique sincère et le catholique indépendant. A la conclusion, il faut de toute nécessité que le masque tombe, que le sincère expulse l'indépendant, ou que l'indépendant fasse voir que le sincère n'est pas sincère.

Le Pape conclut parce qu'il est sincère ; le Piémont conclut parce qu'il est indépendant. M. de La Guéronnière, sincère et indépendant, ne peut pas conclure; et c'est à quoi n'a pu arriver non plus la diplomatie.

La diplomatie et M. de La Guéronnière semblent croire que le Pape est ici-bas pour traiter avec un représentant de la France du dix-neuvième siècle, sur une lutte /oc«/e entre leRoi de Rome et les volontés supposées de l'Iîalie; lutte dont les conséquences matérielles seules, et non le principe, peuvent intéresser et le Pape, et la France, et le reste du monde. Mais les angoisses du monde et les propres perplexités du négociateur, visibles en dépit de toutes les industries diplomatiques, proclament qu'il s'agit de tout autre chose, d'une chose plus grave même que le sort d'une nation.

Le Pape est porteur de ce que l'humanité désire, honore, croit depuis soixante siècles. Le monde chrétien le sent et l'affinne; le monde révolutionnaire le sent et le nie. Le monde chrétien veut maintenir le Pape à Rome, parce que Dieu l'a placé là, pour être la tête de Ihumanilé. Le monde révolutionnaire veut ôter le Pape de Rome, parce que la Révolution, qui est satanique, dit .Joseph de Maislre, et par conséquent ennemie de l'humanité, aspire à décapiter l'humanilé. La Révolution veut reprendre Rome sur le Christ et sur Pierre , comme le Christ et Pierre l'ont prise, il y a dix-huit siècles, sur Satan et sur Néron. Telle est la question romaine. M. de La Guéronnière paraît ne pas le soupçonner, M. de Cavour en a quelque idée, peut-être; M. Mazzini le sait bien.

Avant de développer ce vrai terrain de la question que M. de La Guéronnière a cru traiter, je dois à cet auteur un rapide aperçu de Xintention fondamentale (je ne dis pas de l'idée) de son écrit.

En homme d'État, très-sûr de son coup d'œil, il part de ce point acquis, que le temps des guerres de religion est passé.... , attendu, probablement, qu'il n'y a plus de schismes, plus d'hérésies, et que Dieu, se mettant au pas de la saine philosophie, est devenu éclectique. Ayant constaté ce progrès consolant, M. de La

GuéroDTiière passe à un autre tableau, non moins flatteur. Il nous montre l'Église calme et puissante « au milieu des sectes dissidentés (ne dites plus hérésies) librement exercées. » Il nous montre la France donnant au Pape plus d'àmes qu'il ne ]}o\\vv^. jamais perdre de sujets ; délicate insinuation ! Il fait voir aux catholiques combien ils doivent peu s'alarmer de la situation présente, puisqu'il ne s'agit nullement de s'attaquer à la suprématie spirituelle du Pape, loin de là ! mais tout simplement de lui prendre un simple petit morceau de terrain auquel on s'afflige de le voir scandaleusement attaché, et que sa piété plus éclairée devrait enfin sacrifier au bonheur de l'Italie et à la paix de l'univers.

A qui la faute, se demande ensuite notre brillant auteur, si le Pape se trouve aujourd'hui isolé , séparé du mouvement italien dont il serait le chef naturel? Gardons-nous de répondre que, lÉglise n'ayant pas encore aboli le septième commanilemcnt, le Pape ne saurait s'associer au mouvement italien, qui est essentiellement une entreprise contre le bien d'aulrai. Le monde est devenu sérieux-, le septième commandement ne peut plus servir de raison ! Si le Pape est isolé, abandonné, captif dans sa capitale, c'est à cause des abus de son gouvernement. Le gouvernement pontifical fait une tache trop criante au milieu des reluisantes perfections de tous les autres gouvernements de la terre. .Vssurément, le Pape n'en est pas coupable; mais son entourage! Quel entourage pour un Pape, quand les autres souverains sont si bien entourés! Tableau de Pie IX, victime et jouet d'une poignée d'intrigants pleins de haine contre la France, et tous Autrichiens. 0 lumières du siècle, à qui l'on ne craint pas d'offrir de pareilles conceptions ! Dans ce pittoresque tableau de l'incapacité absolue du Pape, le pinceau pieux de M. de La Guéronnière n'a rien tant soigné que les présentations de volontaires, qu'il qualifie de « scènes ridicules, « de « parodies de Coblentz , d'imitations puériles de Grégoire VII. » Âpres quoi, reprenant « la boussole de la modération, « il exhorte les catholiques à ne point se laisser entraîner par ce délire d'un pontife très- vénérable et très-bon, mais qui, pour son malheur et le nôtre, ne cherche et n'admet que de détestables conseils.

Lorsqu'il expose ainsi les faits, M. de La Guéronnière devrait se demander pourquoi il continue de protester de son respect et de son dévouement envers le Saint-Siège? Est-ce qu'il croit sincèrement que le Pape est le représentant de Dieu sur la terre?

Non, car il croirait en même temps que Dieu, ne pouvant pas ignorer absolument la science politique, devrait en ^;ommuniquer • quelque chose à celui qui le représente ; assez du moins pour ne pas tomber tout à fait dans le mépris. Est-ce pour ne pas trop froisser les catholiques sincères sans indépendance? Non. M. de la Guéronnière a talé le pouls des catholiques. Il a vu leur indifférence ou tout au moins leur apathie pour la défense du pouvoir temporel; il constate avec allégresse le petit nombre et la prompte défaite de ces pauvres jeunes fous qui sont venus périr à Castelfîdardo, se croyant des croisés, comme si le temps des croisades, des « guerres de religion » n'était pas fini, et qu'il fallût désormais autre chose qu'un guet-apens pour se débarrasser des croisés et delà croisade ! El toutefois, même dans ce moment de mépris sublime que lui inspire le triomphe de l'esprit philosophique à Castelfîdardo, M. de La Guéronnière ne se déprend pas de respecter le Pape. Il se hàle d'ajouter que la voix du Pape, s'élevant de la chaire de Saint-Pierre pour défendre une vérité divine, remuerait encore le monde. Sans doute, alors, il serait capable de se lever lui-même, capable d'écrire une brochure au profit de la vérité !

On ne croit pas que le Pape représente la Divinité, on méprise les tièdes fanatiques qui conservent celte erreur, on fait assez peu de cas du clergé pour le complimenter sur le sens éclairé qui le rendrait insensible aux gémissements du Vicaire de Jésus-Chrisl ; on méprise enfin le Pape q li, seul dans le monde, ne s;iil pas voir ce que réclame le salut de l'Église; et l'on se met à genoux pour dire ces choses! Et au lieu de déclarer nettement que la Papauté, telle que dix-huit siècles l'ont faite et reconnue, est une imposture de dix-huit siècles et qui doit être traitée en conséquence, on prétend n'èlre occupé que des moyens de la maintenir et d'augmenter sa splendeur.

La clef de ces hypocrisies, de ces contradictions, de ces mystères de la conscience, la voici. Malgré tout, derrière les catholiques défaillants, derrière le clergé sans force, derrière le Pape sans défense, dans cette obscurité épaisse où l'on s'est engagé avant d'en avoir pu sonder les al/imes, on craint de se heurter à la main du Dieu vivant.

Et nous qui tremblons aussi, et qui devons trembler, nous ne savons pas si jamais, depuis le Calvaire, le caractère divin de la Papauté est apparu plus évident. D'un bout de la terre à l'autre,

la plupart de ceux qui ont présentement la puissance ne font entendre qu'un seul cri : Crucifige! A bas le Pape! On prodigue les dérisions et les outrages, on donne toute licence à d'odieux insulteurs, mais l'on relient encore la main sauvage qui s'offre pour porter le dernier coup.

Frappera-t-elle enfin? La laissera-t-on faire? Le délire du mal est monté assez haut, et Dieu garde un silence assez terrible pour que le monde ait tout à redouter, excepté pourtant celte chose que la folie humaine désire par-dessus tout : la disparition de l'Eglise de Jésus-Christ. Non prœvalebimt^ a dit de ces entreprises Celui qui peut rouler la terre comme un manteau. Les cieux disparaîtront, cette parole est stable à jamais.

La question italienne n'est pas la question de l'indépendance politique d'une nation. Si le Pape n'était point là, peuples, sectes et gouvernements ne se montreraient pas plus touchés du destin de l'Italie autrichienne qu'ils ne le sont des malheurs bien autrement réels de l'Irlande et de la Pologne. La question italienne met le feu sur la terre parce qu'elle est le dernier acte de la révolte du Protestantisme contre l'Eglise de Dieu.

Le mot de liberté des peuples couvre la révolte contre la vérité divine, exactement comme cet autre mot, liberté des consciences, la couvrait au temps de Luther. Et quand je dis le Protestantisme, je n'entends point la forme religieuse qui a pris cet étrange nom. Le Protestantisme comme religion n'était que le premier masque du monstre. Il avait besoin de ce déguisement, les peuples ne voulant pas encore se passer de Dieu ni reprendre le dieu de chair et d'os des païens, le dieu César. Mais les peuples ont fait du chemin ! Le Protestantisme l'a compris, il a progressé luimême : de la liberté des consciences il a passé à la liberté des peuples, au suffrage universel déclaré maître absolu des institutions et des âmes, et c'est par là qu'il espère enfin frapper de mort l'œuvre immortelle de Jésus-Christ. SonMfe^u^ous offre le triple caractère qu'elle avait au seizi^^^e^ siècle 4o^ractère social, caractère politique, caractère rel

Luther attaque l'état social dans sa rasjj^eréB ëbraiïFiâî^\la solidité du mariage, base de la société chréMfîSèr^JjJbpblla^^^ politique dans sa racine parle déplacemeiî|^e^%3^onS'aC l'abolition de la hiérarchie, développement de la s»H^|tfiï^éfienne; il attaque l'état religieux dans sa racine par l'abolition du culte extérieur, expression nécessaire du culte intérieur, co^</•o;^7^eme;^^

-sodé la société chrétienne. Cette triple attaque se fait an nom de la liberté : pour la liberté de la chair, le divorce; pour la liberté de l'àme, le pontificat des princes; pour la liberté de l'esprit humain, au nom de la dignité de Dieu, la déchéance de tout culte extérieur.

La Révolution noas présente le développement régulier et logique de ces trois libertés protestantes.

La Révolution, tout le monde le voit, traîne à sa suite le socialisme; et le socialisme, tout le monde le sait, proclame au nom de la liberté de la chair l'abolition totale du mariage, ruine absolue de la famille, dernière et logique conséquence du divorce.

De même que Luther avait proclamé pontifes les rois, au nom de la liberté de conscience religieuse , de même la Révolution proclame les peuples rois, au nom de la liberté de conscience politique. D'un côté, le droit de l'individu au choix d'une forme de religion; de l'autre côté, le droit de l'individu au choix d'une forme de gouvernement. Une fois sortis de la théorie, les deux droits sont devenus des réalités exactement de la même manière. Là où existe encore le pur Protestantisme, celui qui n'a pas protesté contre lui-même, la législation punit de l'exil, elle a puni de mort tout individu saisi dans l'exercice du droit sacré de choisir saforme de religion : la Révolution, partout où elle peut travailler en liberté , punit d'exil , punit d'emprisonnement, punit de mort tout individu qui veut exercer le droit sacré de choisir sa forme de gouvernement. Mais la Révolution se soucie bien de la justice, de la logique, de la raison, et des dogmes même qu'elle enfante ! Elle aime à broyer sous ses pieds et l'homme et toute puissance intellectuelle et morale dans l'homme; et tout lui est bon contre l'homme, pourvu qu'elle le sépare de la vérité.

Les peuples-rois sont la conséquence rigoureuse, inévitable, du principe qui avait créé les rois papes; c'est-à-dire du principe qui veut que l'autorité s'exerce de bas en haut; c'est-à-dire encore du principe qui veut, en les divisant, tuer d'un même coup et l'autorité et la liberté, lesquelles n'existent pas si elles ne sont indissolublement unies.

Enfin la Révolution proclame au nom de la liberté de l'esprit humain, au nom de la dignité de Dieu, la déchéance du Pape- Roi; en d'autres termes , l'abolition absolue et sans retour d'un culte extérieur, image et expression du culte intérieur. Et ici,

l'idenlilé du principe de Luther et du principe de la Révolution se manifeste dans les termes mêmes. Luther jurait aux peuples qu'il n'en voulait pas à leur foi : tout au contraire, dans rinlérêt même de leur foi, il voulait la dégager de ces formes extérieures qui ne font que l'obscurcir. Pourquoi ce culte, ces cérémonies, ces richesses dans les temples? Dieu n'a pas besoin de ces choses, et elles nuisent à la pureté de la foi. Le vrai chrélieu redoute de s'attacher à la forme extérieure, il veut adorer en esprit et en vérité! Et il en a été de l'adoration en esprit et en vérité comme du droit de se choisir une forme de religion, comme du droit de se choisir une forme de gouvernement. L'esprit de secte a multiplié sans fin les mensonges^ il a fait pulluler des docteurs pour inventer et accréditer toutes les folies; il n'enfantera jamais une sœur de charité! Toutes les folies, mais pas la folie héroïque, la folie de l'amour, la folie de la croix !

En face du pouvoir temporel du Pape, la Révolution répète mot à mot les serments de Luther en face du culte extérieur. Loin d'en vouloir au pouvoir spirituel du Pape, son unique dessein est de l'affermir, et c'est pourquoi elle aspire à le dégager des entraves de ce monde. Les préoccupations du Roi nuisent trop aux obligations du Pontife ; soulageons donc le Pape du fardeau de la royauté : qu'il n'ait plus qu'à vaquer aux besoins des âmes î

Une partie du monde est tombée dans le piège de Luther ; le monde entier tombera-t-il dans le piège de la Révolution? Le monde entier adoptera-t-il cette absurdité suprême de croire que l'idée ne se développe souverainement qu'à condition de s'interdire toute expression? Je sais seulement que le jour où l'on obtindrait de la Papauté sa renonciation à la Royauté temporelle, ce jour-là le Catholicisme serait protestant, et produirait les fruits du Protestantisme. La Révolution ne l'ignore pas; de là, peutêtre, ses hésitations à frapper le dernier coup , ses instances et ses ruses pour obtenir celte renonciation qui lui donnerait ce que ses ancêtres ont en vain demandé à la mort. Depuis dix-huit siècles qu'il fait effort pour anéantir l'Église, l'esprit du mal a pu apprendre que la Papauté ne périt pas dans les supplices : il voudrait la faire apostasier.

Ceux qui, de bonne foi, demandent au Pape d'abjurer son pouvoir temporel (et je ne dis pas que M. de La Guéronnière luimême ne puisse être du nombre) ceux-là non-seulement ne

savent pas ce que c'est que la religion catholique, mais ils ne savent pas même ce que c'est qu'une religion.

Une religion quelle qu'elle soit n'embrasse pas une partie de riiomme; eile embrasse l'homme tout entier, elle embrasse la société tout entière. Les mœurs, la législation, la vie sociale et la vie politique de toutes les nations, à toutes les époques, n'ont été que le miroir fidèle de leur vie religieuse. Et voici la question dans les termes les plus clairs : Le Catholicisme est-il, oui ou non, la vérité religieuse? S'il n'est pas la vérité religieuse, rien n'empêche d'en finir. Que Cialdini marche sur Rome avec le canon et le couteau qui ont régénéré Gaële ! Seulement, oii est alors la vérité religieuse ? Oii trouvcra-t-on un système capable de contenir et de régler les forces débordantes de l'espèce humaine ? On peut douter qu'il suffise pour cela d'une brochure, même anonyme !

Mais si cependant le Catholicisme est la vérité religieuse, il est Itar cela imhne la vérité sociale et politique ; et alors il n'y a pas de salut en dehors de lui, pas de salut pour les âmes, pas de salut pour les sociétés; et la chute du Catholicisme entraînerait également et nécessairement la perle des âmes et la perte des sociétés.

Eh bien, le Pape sait que le Catholicisme est la vérité religieuse, la vérité sociale, la vérité politique ; et il sait aussi que la renonciation du Pape à la royauté temporelle (non pas sa dépossession, non pas son martyre), serait pour le Catholicisme le coup de la mort. Il sait qu'on a infructueusement tué beaucoup de Papes, il voit qu'on lui demande de tuer la Papauté. Il ne le fera pas. Il ne léguera pas à son successeur la Papauté moins grande, moins royale que saint Pierre ne l'a reçue et ne l'a exercée. Saint Pierre était roi temporel, administrateur souverain des biens de TÉglise, magistrat suprême des chrétiens.

Cette renonciation que l'on attend de Pie IX une fois faite, une fois pour toutes^ signée, accomplie, passée au rang d'un principe, de quelle manière le Catholicisme pourrait-il désormais se manifester aux yeux du monde, dans son ensemble religieux, social, politique? Sans parler de V Italie et de la piété filiale de son roi envers l'Eglise, la Papauté ne trouverait pas en ce moment sur la surface du globe un arpent de terrain oi^i la religion catholique soit pleinement libre et en assurance de n'être pas encore plus asservie demain.

Et c'est ce moment que Von choisit ponr demander à la Papauté le sacrifice de sa souveraineté temporelle ! C'est en présence de ce qui se passe à Naples et dans les Etals mêmes de l'Eglise, au point de vue religieux, social et politique, c'est quand on se joue des biens, de la vie et de l'àme des peuples, quand on les plonge et quand on les étouffe à plaisir dans cette boue sanglante, c'est alors qu'on demande au Roi-Pontife d'abandonner ses sujets, au Pontife-père délivrer ses enfants, de les vendre, corps et biens et âmes, pour des renies ! de les rayer du livre de vie pour se faire inscrire lui-même au grand livre !

Si la diplomatie et ses apologistes s'étaient donné la peine de réfléchir sur ces réalités de la situation, je crois qu'au moins la main leur eût davantage tremblé, lorsqu'ils ont cru bon à leur cause de jeter quelque dérision sur la victime.

Il y a quatre-vingts ans, dans le temps que l'ancienne monarchie allait finir et mal finir, la diplomatie des nations catholiques persécutait aussi le Pape. Ils étaient trois ambassadeurs de la maison de Bourbon qui exigeaient du Pape Clément XIII une chose qu'il ne voulait pas accorder; une bien petite chose, en comparaison des exigences d'aujourd'hui! Et le ministre Choiseul écrivait à son agent : A cette tête de fei\ opposez une verge de fer. Mais il n'y avait point d'injures ni de railleries publiques; la foule n'était pas convoquée à venir s'assouvir de ces humiliations du père de la famille chrétienne; on ne la provoquait pas à rire de sa douleur !

Avant de finir sur les plans de l'esprit révolutionnaire, et pour les éclairer par un abrégé de sa généalogie, je ferai remarquer que cet esprit, qui déjà dans les cieux avait dit : Non serviam^ est né sur la terre le jour où Adam fit acte de désobéissance envers son Créateur. L'orgueil souffla ce premier péché, et ce fut la révolte, l'attentat contre l'autorité. Il fut suivi de près d'un attentat contre la liberté , commis par la sensualité et par l'égoïsme du cœur. L'auteur de ce nouvel attentat s'appelait Caïn. L'acte de Caïn est la pensée même du Protestantisme et de la Révolution : refus de rendre à Dieu un culte extérieur, parfaite image du culte intérieur. Caïn, comme Luther, comme la Révolution, trouva que Dieu n'a pas besoin de ce culte abondant et parfait, et que l'homme peut bien prendre la meilleure part pour lui; et c'était un attentat contre la liberté, parce que l'homme n'est libre qu'en triomphant des sens. Le lendemain, l'homicide ensanglanta

la terrn. Ni le Protoslanlisme ni la Révolution n'ont dégénéré de Gain.

Le péché contre l'autorité crie : A bas les rois ! Le péché contre la liberté crie : A bas les prêtres! Et ces deux cris répétés sous mille formes accompagnent infailliblement chaque crime du genre humain. En ce moment , ils se combinent pour ne former plus qu'une seule clameur : Mort an Prêtre-Roi!

Et c'est le cri suprême du crime suprême.

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