LA PHASE DES HOMMES
A (( la phase du diable )) devait succéder (( la phase des hommes ». Nous allons voir se heurter les tempéraments, les tendances, les habitudes d'esprit, les passions humaines.
Tempête il devait y avoir, et pourquoi le cacherions-nous ? Il y a un trait dans l'Evangile qui exprime à merveille la manière dont Dieu fait son œuvre à travers les agitations humaines et les heurts des âmes même les plus vertueuses, celui de la tempête sur le lac.
C'était bien une tempête et, humainement parlant, les disciples avaient des raisons d'avoir peur. Leurs sens ne les trompaient point : le vent soufflait avec fureur, les flots soulevés bondissaient autour de la barque. La Providence veillait. Le Verbe fait homme était là. Mais il ne dit pas à ses disciples : (( Ce n'est qu'un souffle léger qui ride la face de l'eau )). Assurément, la tempête grondait, le lac était bouleversé, la barque, emportée par les flots comme une coquille.
Ainsi en est-il du mouvement des esprits dans l'Eglise. Une foi vive, une charité ardente n'empêchent pas les chocs de se produire, la tempête de se lever.
Faut-il, par crainte de scandale, dire qu'on a pris un souffle pour un tourbillon ? Je ne le crois pas.
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II est temps pour notre esprit de se débarrasser de ces entraves mesquines qui font taire la vérité. Les tumultes humains, pas plus que ceux de la nature, n'ont de quoi surprendre la sagesse et la force du Tout-Puissant.
Dès avant le Concile, il y eut en Allemagne des passes d'armes entre le docteur Dœllinger et le futur cardinal Hergenrother.
La France vit Mgr Maret se lancer dans la lutte avec son livre Du Concile général et de la paix religieuse. Il prétendait ne combattre que ce qu'il appelait l'infaillibilité personnelle et séparée. (( L'infaillibilité pontificale, disait-il, peut être entendue de diverses manières. Celle qui semble prévaloir dans l'école qui appelle de ses vœux la définition conciliaire, est la plus absolue de toutes. Dans ce système, l'infaillibilité dogmatique est un privilège entièrement et exclusivement personnel au pontife ; c'est-à-dire, un privilège du pontife enseignant seul et sans aucun concours nécessaire de l'épiscopat. Ainsi entendue, l'infaillibilité est identique à la monarchie pure, indivisible, absolue, du pontife romain. ))
L'ouvrage de Mgr Maret fut vivement critiqué. « En ayant l'air de n'attaquer que l'infaillibilité personnelle et séparée du Pape, disaient les uns, c'est à son magistère suprême qu'on en veut. ))
(( Singulière façon, disaient les autres, d'honorer la tête de l'Église, que de la séparer de son corps. ))
Les journaux intervinrent. Le chef français de l'école à laquelle s'attaquaient la Civilta et l'Univers n'était pas Mgr Maret; aux yeux de tous, partisans et adversaires, c'était Mgr Dupanloup. C'est alors que le Correspondant publia une espèce de manifeste, le lo septembre 1869. En un langage très élevé, sous des formes prudentes au dire des uns, habiles au jugement des autres, l'auteur exprimait ses espérances. Il ne pouvait se figurer que la convocation des Etats généraux de l'Eglise pût aboutir à la proclamation d'une monarchie despotique. L'auteur espérait que les évêques, bien loin de consacrer certaines propositions absolues, dont le sens mal saisi avait troublé l'Église, s'attacheraient à les expliquer ou à les écarter.
Louis Veuillot l'attaqua dans l' Univers. Ecoutons ici le maître incomparable : (( Quant à la question de l'infaillibilité, nous avons suivi et nous continuerons de suivre le sentiment de la majorité, ou plutôt de l'unanimité des évêques, puisque, jusqu'à présent, le livre de Mgr Maret n'a pas trouvé un seul défenseur, et que Mgr l'évêque d'Orléans lui-même ne le nomme pas. Ce fait est constaté dans la lettre pastorale où nous sommes traités
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avec tant de rigueur : deux évêques particulièrement illustres, Mgr De champs, archevêque de Malines, Mgr Manning, archevêque de Westminster, s'y trouvent nommés et combattus comme nous. Ils sont l'un et l'autre, fussent-ils seuls, assez grands pour nous couvrir. Prétendre que néanmoins nous devions nous taire, c'est trop exiger pour le temps où nous vivons. Quand on ne peut ni ne veut imposer silence à tous les journaux, il n'est ni possible ni nécessaire de l'imposer à une (( certaine presse ».
L'agitation redouble quand, le 1 1 novembre 1869, Mgr Dupanloup, en son propre nom, intervient publiquement dans la polémique, par une brochure sous forme de lettre à son clergé et portant ce titre : Observations sur la controverse soulevée relativement à la définition de V infaillibilité.
Cette publication fut jugée inopportune. « Mgr Dupanloup s'est noyé», disait à M. Icard, le 28 novembre 1869, l'ancien évêque de Luçon, Mgr Baillés. Il perdit à Rome l'ascendant que son talent et sa piété lui eussent pu donner sur ses collègues. L'écrit de Mgr Dupanloup exposait les principales raisons qu'on pouvait faire valoir, selon lui, contre l'opportunité d'une définition de l'infaillibilité pontificale. Or, parmi ces objections, il en était qui portaient sur le fond même de
la question, sur les difficultés que rencontraient certains esprits à concilier l'infaillibilité du Pape avec certains faits historiques.
Le i8 novembre, Louis Veuillot écrivit dans l'Univers : (( Cette lettre donne une tête épiscopale à cette prise d'armes . . . L'opposition a désormais son chef. )) Là fut le malheur. Il ne faut pas oublier pourtant la lettre d'adieux que l'évêque d'Orléans adressait à ses fidèles, avant son départ pour Rome : « D'avance obéissant, et obéissant jusqu'à la mort, j'adhère aux décisions du chef de l'Eglise et du Concile, j'y adhère du fond du cœur et de toute mon âme, quelles que soient ces décisions, conformes ou contraires à ma pensée particulière, qu'elles viennent la confirmer ou la contredire ... La soumission sera notre victoire, et vous nous ferez à tous la grâce, ô mon Dieu, de trouver la paix dans la foi, i( hœc est Victoria... ûdes nostra )), et la nation des justes n'est jamais qu'obéissance et amour, (( natio justorum obedientia et dilectio )),
ouverture du concile
Le 8 décembre 1 869, après une journée d'abstinence et de jeûne que le Saint-Père avait prescrite à l'univers catholique, le XIXe concile général de l'Église catholique s'ouvrit à Rome.
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Plus de sept cents évêques, abbés et généraux d'ordres font leur entrée solennelle dans Saint- Pierre. Ils défilent en chantant le Veni, Creator. La basilique présente un aspect extraordinaire. Les portes sont ouvertes à deux battants. Tandis que la pluie frappe de ses ondes froides et pressées les murs de l'édifice, tout, dans l'intérieur, est mouvement et splendeur. Des lampes sacrées sont suspendues à la voûte. Le canon gronde au dehors. Les cloches des trois cents églises sonnent à pleines volées.
Voici les évêques missionnaires des vastes espaces de la Chine, du Japon, du Thibet. Plusieurs portent les glorieuses traces du martyre. Ils ont souffert l'exil, la proscription. Quel touchant spectacle ! Ces hérauts de l'Évangile, qui reviennent vers Pierre comme les disciples revenaient près du Sauveur, apportent le témoignage des contrées barbares. Le vieil Orient est là. On parle toutes les langues. C'est une Pentecôte vivante.
Voici l'Amérique pleine d'espérance qui s'avance. La gloire d'Occident est là avec sa haute culture. La fille aînée de l'Eglise est présente; tout comme l'Angleterre catholique accourt, joyeuse de la délivrance qu'elle doit à l'immortel O'Connell et fière de la hiérarchie nouvelle que le grand Pie IX lui a donnée. Quels souvenirs s'évoquent dans
l'esprit ! Ces évêques, ce sont les successeurs de saint Athanase, de saint Basile, de saint Chrysostome; ils voisinent avec saint Hilaire et saint Irénée. L'Afrique est la terre des Cyprien, des Tertullien, des Augustin.
Toutes ces églises sont égales.
(( Faciès non omnibus una (( Nec diversa tamen qualem decet esse sororum. ))
Toutes ces églises apportent chacune leur splendeur. Il est difficile de trouver plus noble assemblée de représentants de toutes les civilisations et de toutes les races. Dans la plus grande liberté et dignité, ils viennent étudier la doctrine révélée.
Le règlement du Concile en proclamait hautement le principe dans la phrase suivante : « Integram esse discussionum libertatem quœ Ecclesiœ catholicœ episcopos decet ». L'évêque exerce librement son office de juge et d'interprète dans tout ce qui regarde la foi catholique : (( Episcopum oportet judicare et interpretari ». Sa conscience, pleine de la lumière et de la force de l'Esprit-Saint, est le tribunal intime auquel il demande ses pre;miers conseils.
Tacite raconte qu'un vieux sénateur, épave glorieuse de la république romaine, répondit fièrement à Tibère, qui lui demandait à quelle pression on devait son vote : (( Quand il s'agit des affaires
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de la république, je ne prends conseil que de moimême, dussé-je offenser plus grand que moi ». L'évêque est plus fier que cela; dans le jugement des choses de la foi, qui doit retentir jusque dans l'éternité, il ne prend conseil que de Dieu. Quel pouvoir pourrait l'opprimer, quelles intrigues de partis pourraient lui faire peur, lui dont la devise est le dévouement à l'affirmation de la vérité ?