LA DISCUSSION
Les débats conciliaires commencent sur le pre- .■ mier schéma dogmatique « De Doctrina Catholica ». Ce qui domine tous les débats, c'est l'infaillibilité pontificale.
Cette doctrine fut également discutée en dehors du Concile dans des journaux et des brochures. Vous plairait-il d'arrêter votre attention sur deux figures extérieures du Concile : celle du Père Gra- TRY, qui écrit des lettres contre (( l'infaillibilité absorbante », et celle de dom Guéranger, qui lui répond, ou plutôt l'écrase, dans sa brochure La monarchie pontificale. Emile Ollivier pronostique heureusement (( le résultat d'une rencontre théologique entre ces deux esprits si différemment distingués : le premier serait agréable, spécieux, éloquent, mais téméraire, étourdi et inexact; le second, beaucoup moins littéraire et entraînant, se montrerait en revanche instructif, pressant, solide; et l'on pouvait craindre que, si l'oratorien, ouvrant ses ailes de séraphin, ne se dérobait à propos, il ne succombât, poète léger et charmant,
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sous un coup de massue du puissant bénédictin. )) Le poète succomba. Mgr Epivent, évêque d'Aire, ne put s'empêcher de le constater : (( Si le Père Gr-ATRY n'a pas numéroté ses os, il ne les retrouvera pas au jugement dernier )).
Les délibérations du Concile du Vatican commencèrent. On peut y distinguer trois périodes : i) la période des discussions engagées sur les questions dogmatiques ayant trait à la foi, et qui ont abouti à la Constitution (( De Fide Catholica )) ou Constitution (( Dei Filius )); 2) la période des discussions sur un certain nombre de questions disciplinaires; 3) la période des discussions sur l'Église, qui se sont terminées par le vote et la Constitution (( De Ecdesia Christi )) ou Constitution (( Pastor /Eternus )). C'est de cette dernière seulement que je dois vous entretenir.
C'est ici qu'on vit entrer en scène le grand évêque Pie, de Poitiers. Il fit un remarquable rapport, et tout de suite il s'empara de l'attention, qui lui demeura fidèle. L'évêque exposa et expliqua l'un après l'autre les quatre chapitres concernant le pouvoir pontifical : son origine, sa perpétuité, son objet et son étendue. Parmi les autorités qu'il cite, il prend soin d'insister sur les témoignages des docteurs français, depuis saint Bernard jusqu'à Bossuet. Quand tout est ainsi expliqué, il aborde
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le chapitre IV sur l'infaillibilité, qui, placé à la suite des autres, n'en apparaît plus que comme le corollaire logique et obligé. Et, en effet, le juge suprême et universel institué par Dieu peut-il être faillible ? Mgr Pie le nie au nom de tous les siècles, dont il apporte le témoignage. Enfin, le caractère de l'infaillibilité, son objet, ses conditions, sont déterminés très exactement dans le lumineux rapport dont je voudrais citer la conclusion :
« Telles sont, nos Révérendissimes Pères, les choses qui vont être soumises à vos plus graves délibérations. Sans doute, le schéma qui vous est proposé n'est pas arrivé à sa perfection : c'est pourquoi la Commission que vous en avez chargée n'a pas de plus grand désir que de voir le travail qu'elle n'a fait qu'ébaucher, perfectionné par vos soins. Ainsi sera-t-il tellement marqué de votre empreinte, qu'après l'œuvre achevée, chacun, considérant la Constitution qui en sera sortie, ne pourra s'empêcher d'y reconnaître son propre ouvrage. »
Les dernières paroles expliquaient la doctrine de l'union du Pape avec l'Église par une comparaison empruntée au pape saint Léon. L'évêque la présentait, non comme un argument, mais comme une figure d'une grandeur originale. (( Avant de desdescendre de cet ambon, qu'on me permette une prière. Trop de fois, dans ces derniers temps, on
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nous a reproché de vouloir faire je ne sais quelle infaillibilité séparée, qui ne serait autre chose que la séparation de l'Eglise d'avec le tronc qui la porte. Je viens, au nom de notre dignité commune, vous conjurer, mes Pères, qu'on ne parle plus ainsi. Loin de nous cette gratuite, fantastique et injurieuse image d'une tête séparée de son corps. Cette décollation de Pierre n'est pas plus conforme à la doctrine ecclésiastique qu'à l'histoire de sa vie. Ce n'est pas de ce supplice que mourut Pierre, lui qui, dans tous les siècles, devait être la tête de l'Eglise du Dieu vivant. Non, Pères Révérendissimes, on ne trouvera pas de séparation dans celui qui, un jour, à la fin des temps, se lèvera de cette catacombe vaticane, où, comme dit notre Hilaire, (( il est couché et porte la construction de toute l'Eglise », et, soulevant tous les membres du corps mystique du Christ attachés à son cou puissant et nerveux, montera les incorporer à leur tête divine, en les faisant entrer dans l'éternité. »
Les débats généreux sur le schéma se prolongèrent pendant trois semaines. Ils eurent le très appréciable avantage de faire disparaître certains malentendus regrettables.