LÉON III ET CHARLEMAGNE — LE SAINT-EMPIRE
Un moment, la Papauté semble avoir voulu restaurer, sans ses vices et ses abus fonciers, l'Empire universel. Elle fit et tint dans sa main le plus grand empereur de tous les temps, Charlemagne.
Il n'est pas dans l'histoire du monde une heure plus glorieuse, plus chargée d'espérances fécondes
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et grandioses — espoirs d'unité, de force, de grandeur, et aussi de paix, de liberté et d'épanouissement, — que ce jour de Noël de l'an 800, où le pape LÉON III ceignit du diadème impérial le front de Charles le Grand. Vainqueur des Lombards, des Sarrasins et des Saxons, libérateur de l'Eglise et de l'Europe, restaurateur de l'ordre et des lois, protecteur des arts, des lettres et des sciences, impartial justicier, redoutable aux puissants et miséricordieux aux faibles, Charles était venu à Rome apaiser un tumulte. Il priait à genoux sur la tombe du premier des papes, de l'obscur pêcheur d'âmes assassiné par le toutpuissant César des Romains dans un coin de son jardin. C'est dans cette humble posture que le pape le surprit et le releva empereur, aux acclamations de la ville et du monde.
Cette couronne, emiblème de la suprême souveraineté temporelle, Charles ne l'avait pas réclamée. Léon ne l'avait pas promise. Le roi des Francs avait libéré la Papauté parce qu'il la savait nécessaire à l'ordre et à la liberté du monde; il n'avait pas demandé au Pape un salaire qui eût rabaissé la grandeur de son geste. Le Pape reconstituait l'Empire parce qu'il le croyait utile à la paix de l'Eglise et au bonheur des peuples; il ne sacrifiait à l'Empereur aucun des droits de l'Église, aucune
des prérogatives de la Papauté. Ce n'était pas un compromis imposé à l'Eglise par le malheur des temps; c'était le libre accord de deux autorités souveraines, indépendantes dans leur sphère respective, mais dont l'une, purement temporelle, reconnaissait à l'autre la suprématie inhérente à son caractère surnaturel.
Ce n'était plus, comme aux jours de Constantin, la régénération partielle d'un vieil empire, païen dans son origine, ses lois, ses traditions. C'était la création d'un empire nouveau, chrétien dès sa naissance, n'empruntant à l'antiquité païenne que des fragments déjà purifiés par une canonisation séculaire. Toute l'ordonnance politique et sociale du nouvel empire était chrétienne de droit et de fait.
La conscience des peuples ratifia avec joie le geste créateur du Pape. Les deux grandes puissances étrangères à l'Eglise semblèrent y acquiescer. Déjà l'impératrice d'Orient avait sollicité pour son fils l'alliance d'une fille du puissant roi des Francs. Le calife de Bagdad lui fit offrir les clefs du Saint-Sépulcre et la suzeraineté de la Terre-Sainte. Un moment, l'on put croire que le César catholique tiendrait dans sa main le sceptre du monde.
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Le rêve était-il trop grand ? Ou plutôt, ne s'écartait-il pas du plan ordinaire de la Providence ? Depuis la dispersion des peuples, Dieu semble vouloir que le monde se développe par un juste équilibre des nations et une féconde émulation des divers types de société, avec leur tempérament propre, leur génie particulier, leur langue, leur culture.
Quoi qu'il en soit, l'oeuvre de saint Léon III et l'empire de Charlemagne finirent avec eux. Sans doute, le Saint-Empire germanique en prolongea, durant plusieurs siècles, la fonction de plus en plus réduite, de moins en moins bienfaisante. Dès avant le partage de Verdun, il paraissait destiné à n'être que l'une des puissances de l'Europe, avec une sorte de suprématie honorifique. Sous Othon leGrand, sous saint Henri, il connut de beaux jours et rendit de précieux services à l'Eglise, à l'Europe et à la civilisation. Mais il ne tarda pas, aux mains des despotes et des tyranneaux débauchés dont Henri IV et Frédéric II sont restés les types les plus marqués, à devenir un danger pour l'Église et pour la chrétienté.
Les papes soutinrent la lutte. Ils usèrent par leur patience, plus encore qu'ils ne vainquirent par leur courage, les empereurs d'Allemagne comme ils avaient usé les empereurs de Rome et de Byzance.
Ils délivrèrent l'Église et l'Europe de cette nouvelle tyrannie et s'appliquèrent sans relâche à refaire l'assiette sociale et politique de la chrétienté en favorisant le développement de plusieurs états chrétiens, à peu près d'égale force, maintenus dans un juste équilibre et dans les bornes de la charité internationale par l'exercice pondérateur de l'autorité du Saint-Siège.
LA PAPAUTÉ ET l'oRDRE SOCIAL CHRÉTIEN
Les Papes, on ne saurait trop le redire à l'heure actuelle, sont les initiateurs de la seule société des nations qui ait jamais duré, les créateurs du seul Droit international qui ait reçu une application pratique, prolongée et bienfaisante. Pourquoi ? Parce que cette société était chrétienne, parce que ce droit s'inspirait de la morale chrétienne, parce que les nations associées et leurs chefs reconnaissaient l'autorité suprême d'un arbitre qui, n'ambitionnant ni les empires, ni les colonies, ni la prépondérance militaire et économique, les départageait en toute sérénité, au nom de Dieu.
Cette action bienfaisante se fit sentir jusqu'aux pires époques, et sous les papes les plus discutables. J'ai parlé de l'arbitrage d' Alexandre VI entre les Espagnols et les Portugais, en Amérique. L'attitude de LÉON X et de Clément VII à l'égard de la
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France et de l'Espagne est encore plus significative. On est loin, certes, des jours de saint Grégoire VII, d' Innocent III et même de Boniface VIII. LÉON X est un dilettante, Clément VII un politique sans dignité. De multiples raisons, les unes bonnes, les autres m.auvaises, les inclinent vers Charles- Quint. Ni comme souverains, ni comme pontifos, ils n'ont à se louer des procédés des rois de France, en particulier de François 1er, allié de Venise, du Sultan et des protestants d'Allemagne. Et cependant, dès qu'ils voient la puissance impériale menacer l'équilibre de l'Europe et la liberté de l'Église, ils n'hésitent pas à favoriser les résistances de François 1er. Ils sauvent l'Europe de l'universelle monarchie austro-espagnole.
Ce n'est pas seulement dans l'ordre des relations internationales que les Papes ont refait l'Europe et la chrétienté; c'est aussi dans l'organisation intérieure de chaque nation.
Défenseurs naturels de l'ordre ecclésiastique, conseillers des rois, protecteurs des peuples, leur intervention bienfaisante et opportune parvint à établir dans chaque pays, graduellement, sans secousse grave, sans violence, un juste équilibre entre le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir civil, entre le roi, les évêques, les grands feudataires»
l'aristocratie terrienne, les communes et la masse du peuple.
C'est par là surtout, c'est par ce lent mais solide ajustement de toutes les cellules de l'organisme social que l'action de la Papauté apparaît féconde, salutaire et durable. Que d'institutions dues à l'initiative des papes ont résisté aux révolutions politiques, durent encore, serviront peut-être à la reconstruction de l'avenir ! Et pourtant l'humanité qui en a profité et s'y raccroche aujourd'hui avec le désespoir du naufragé cramponné à l'épave, l'humanité orgueilleuse et ingrate oublie d'en faire hommage aux papes qui lui ont ménagé ces planches de salut et porte son imbécile reconnaissance aux mauvais pilotes et à l'équipage révolté, à ceux-là mêmes qui l'ont précipitée dans l'abîme !
CE QUE LES PAPES n'onT PAS EMPÊCHÉ
Dans cette oeuvre magnifique de la réfection du monde par la Papauté, il y eut sans doute bien des lacunes. Mais que de fautes reprochées aux papes et dont les véritables causes furent l'orgueil des rois et l'aveuglement des peuples ! Ceux qui se plaisent à dénombrer les guerres que les papes n'ont pas empêchées, les crimes qu'ils ont laissé commettre, les abus qu'ils n'ont pas déracinés, s'arrêtent rarement à se poser cette question :
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Qu'en eût-il été, si la Papauté n'avait pas existé, si les papes étaient restés dans leur palais, si leurs nonces n'avaient pas parcouru l'Europe, si les évêques n'étaient jamais sortis des évêchés, ni les prêtres des sacristies, selon la règle que les Etats laïques tracent aujourd'hui aux hommes d'Eglise ? Il serait arrivé, huit ou dix siècles plus tôt, ce qui est en voie de se consommer : (( le suicide de l'Europe chrétienne )), selon la juste parole de Benoit XV. Ou plutôt l'Europe chrétienne n'aurait pas existé, elle serait tombée au niveau où la chute de l'Empire romain a laissé l'Afrique.
Qu'on s'arrête à cette pensée : la dernière grande guerre, dont assurément personne ne songe à tenir la Papauté responsable, a coûté plus de sang, a produit plus de ravages en cinq ans, que toutes les guerres que les papes n'ont pu empêcher en cinq siècles.
Qu'on s'arrête aussi à cette autre réflexion : les abus et les violences que les papes, arbitres sociaux, n'ont pu empêcher, se sont produits alors que la Papauté reconstruisait la société à l'aide des matériaux informes que la chute de l'Empire romain laissait à sa disposition; les désastres de notre époque se produisent avant que la puissance laïque n'ait encore réussi à démolir l'ordre édifié par la Papauté.
(( ABUS d'autorité )) — LES CROISADES
Mais ce n'est pas le péché d'abstention qu'on a généralement reproché aux Papes; c'est plutôt le contraire, les nombreux « abus d'autorité », soit dans les affaires internationales, soit dans les affaires intérieures des nations. Ici encore, interrogeons l'histoire, l'histoire impartiale.
Dans l'ordre international, les interventions des papes eurent pour objet la paix, le bon ordre ou l'apaisement des conflits — sauf une, celle qui détermina les Croisades. Assurément, personne ne contestera, chrétien ou libre-penseur, que les Croisades furent une entreprise éminemment civilisatrice, qu'elles sauvèrent l'Europe de l'abrutissement islamique. Aucun esprit sérieux ne prétendra que, sans l'autorité morale de la Papauté, les Croisades auraient pu se faire. Si elles n'ont que partiellement réussi, si l'Europe a gardé au flanc le chancre de l'islamisme dont elle mourra peutêtre, c'est parce que les princes chrétiens avaient commencé à rejeter l'autorité morale et sociale du Pape et à se préoccuper de l'agrandissement de leurs Etats plus que du salut de la civilisation.
Si j'en avais le temps et la compétence, je voudrais vous présenter ce que j'appelle l'aspect social des Croisades, trop négligé des historiens. Il serait
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intéressant de rechercher à quel point ce contact prolongé des chefs et des armées confédérées de l'Europe rapprochèrent et complétèrent les institutions de chaque pays, à quel degré ces longues absences des rois et des grands feudataires favorisèrent l'accession des classes moyennes aux fonctions administratives. Mais cela nous entraînerait trop loin de l'action immédiate de la Papauté.
l'inquisition — EXCOMMUNICATION DES PRINCES
Dans la politique intérieure des Etats, les multiples interventions des papes, leurs prétendus abus d'autorité, peuvent se ramener à trois catégories : répression des hérésies, excommunication des princes, arbitrage entre les rois et les peuples.
La répression des schismes et des hérésies, on l'admet généralement, relevait de la prérogative doctrinale et du magistère suprême des Papes. Quant aux répressions à main armée, telle la croisade contre les Albigeois, ou aux sanctions pénales, comme celles des tribunaux de l'Inquisition, on oublie généralement deux faits patents et constants.
Premièrement, tout le droit public et privé des États chrétiens reposait sur le principe de l'unité de foi. L'hérésie était donc, au premier chef, une révolution politique; les hérétiques étaient des rebelles, contempteurs de la loi et de l'autorité.
Toutes les hérésies, au moyen âge, ont été précédées ou accompagnées de révoltes, voire de guerres civiles; elles menaçaient l'ordre public. La croisade contre les Albigeois était pour le moins aussi justifiable, dans l'ordre purement civil, que, de nos jours, en Amérique, la lutte des États du Nord contre la tentative de. sécession des Etats du Sud ; et elle a coûté beaucoup moins de sang. Les Juifs d'Espagne étaient généralement les alliés secrets ou déclarés des Maures. L'Inquisition espagnole — qu'il faut bien se garder de confondre avec les tribunaux du Saint-Office établis par l'Eglise — était, avant tout, un tribunal de salut public. Ses abus, fort exagérés, sont minimes comparés aux services immenses qu'elle a rendus. Elle a sauvé l'Espagne de la conquête étrangère, de la guerre civile et de l'anarchie, qui ont ravagé tour à tour l'Allemagne, l'Italie, la France et l'Angleterre. Mais ce qu'on a trop souvent oublié, c'est qu'en poursuivant son œuvre nécessaire de répression des hérésies, la Papauté a constamment donné l'ordre et l'exemple de la mansuétude envers les pécheurs, dans toute la mesure compatible avec la justice. Si les évêques, dont un grand nombre étaient en même temps princes temporels, ont parfois oublié la maxime : il faut haïr le péché, non le pécheur, les papes ne l'ont jamais oubliée. Ils sont intervenus
dans les affaires des nations pour protéger la personne et les biens des hérétiques aussi souvent que pour sévir contre l'hérésie. Ils ont été les protecteurs constants des Juifs contre les fureurs des rois et des peuples. Ils ont eu maintes disputes avec les rois d'Espagne pour faire suspendre ou adoucir les arrêts des tribunaux d'inquisition.
Passons à une autre catégorie d'abus d'autorité : les excommunications. La plupart des sentences fulminées contre les souverains ont eu pour objet de faire rentrer dans l'ordre les rois adultères ou concubinaires, les princes violateurs des lois fondamentales de l'ordre social. Il est étrange que les précurseurs de la démocratie aient songé à faire aux papes un crime de ces (( abus )), moins violents que les guillotinades, les assassinats et les dépositions en usage de nos jours. Par ces coups salutaires, les chefs de l'Eglise ont forgé l'ordre social chrétien. Ils ont posé une efficace sanction à leurs efforts pour faire respecter les lois du mariage, pour assurer la protection de la femme. Que serait-il advenu des mœurs si les papes avaient toléré de tels scandales donnés par des rois qui tenaient d'eux sinon la couronne, du moins l'autorité morale ? Comment se serait maintenue la confiance des peuples dans la majesté des lois chrétiennes et l'impartiale justice du législateur suprême ?
Dans l'ordre purement politique, on ne voit guère les papes intervenir que pour défendre l'Eglise et les peuples contre le despotisme des rois, et alors les légistes, les docteurs, les évêques courtisans, les traitent de contempteurs des couronnes; ou pour protéger les rois contre la fureur des foules, et les démagogues, les flatteurs de populace, les révolutionnaires de tout poil, les dénoncent comme complices des tyrans !