ÉTRANGE « UNION SACRÉE
M. le chanoine Collin a été approuvé ici, pour les vérités qu'il a dites dans la Croix. Nous comprenons fort bien qu'il soit désapprouvé ailleurs par des hommes qui ne partagent l'opinion de M. l'abbé Collin ni sur la méthode politique ni sur les doctrines religieuses dont il est pénétré. Ces méthodes de politique intérieure, ces doctrines de vie profonde sont naturellement livrées aujourd'hui aux disputes. On se serait battu pour elles, il y a vingtdeux ou vingt-trois mois: aujourd'Jiui, devant l'ennemi, on se contente d'élever la voix ou d'enfler le ton de sa plume. Cela ne fait de mal à personne, et cela peut éclairer ici ou là l'esprit hésitant. Encore
un coup, nous ne sommes pas inhumains ni injustes, nous comprenons toutes les colères saintes auxquelles un auteur peut se laisser aller en l'honnour des idées qui lui sont chères.
Cependant, n'y a-t-il pas un peu d'excès dans les lignes que l'on va lire de M. Albert Mathiez, professeur d'histoire à la Faculté de Besançon, dans sa réponse à M. Gollin?
M. Collin avait adressé des reproches de tiédeur aux chefs de l'ancien parti catholique français.
De tels reproches, s'écrie aussitôt M. Mathiez,
ne sont pas nouveaux. Ils ont été formulés cent fois par les organes du centre allemand et notamment par ceux qu'inspire le fameux Erzberger.
Ainsi M. Mathiez a vu « les organes du centre allemand » élever le reproche de tiédeur. Il voit d'autre part les mêmes termes chez M. Collin, qui reprenait, à ce sujet, la plus vieille, la plus incontestable tradition française, celle qu'on peut aussi bien saisir, dans Athalie. Cette rencontre aussi innocente et fortuite que possible, suffit à M. Mathiez: le langage de ce protestataire alsacien est lié par ses soins à celui du Centre allemand !
^lais ce n'est pas tout. M. Mathiez continue:
Répétés, avec une opportunité douteuse, par un ecclésiastique messin, qui vient chez nous faire la leçon aux Français, ils revêtent {ces reproches) un caractère étranger.
Cela est proprement odieux. C'est l'odieux même. Ainsi un ecclésiastique messin, qui « vient chez nous », n'y serait plus chez lui? Faisant « la leçon Maurras. — Le Pape. 14
aux Français », il ne serait donc plus un Français lui-même? et le plus arbitraire rapprochement avec les discours du « fameux Erzberg-er » dont personne ne se souciait en France avant la guerre suffirait à donner un « caractère étranger » aux cordiales effusions patriotiques de cet enfant de notre Lorraine?
J'ai dû faire des reproches terribles à M. Clemenceau : je ne l'ai pas traité d'Allemand. Il m'est arrivé d'accuser les chefs socialistes d'une invraisemblable et folle confiance dans la Germanie. Je ne les ai jamais dépossédés de leur qualité de Français.
D'un mol, M. Albert Mathiez aura fait disparaître toutes les distinctions, toutes les différences, tous les ménagements dus entre citoyens. Et il nous reproche de manquer à l'union sacrée!
J'avoue que j'hésile à caractériser de semblables paroles. Non, cela est un peu trop dur. On ne ratifie pas les traités de Francfort par passion anticléricale. M. Mathiez, que je ne crois pas insincère, mais que je plains de l'ôLre ainsi, se figure de bonne foi que les doléances historiques de l'abbé CoUin et de Dimier sur d'anciennes fausses manœuvres de politique intérieure représentent des accrocs aux sentiments intimes qui nous sont commandés devant l'ennemi et M. Mathiez ne voit pas quelle méconnaissance, je ne dirais plus de l'union, mais de l'unité française représentent ses propres paroles I II ne sait plus que Melz fait partie de la France et sa haine des catholiques et des royalistes rend presque saisissable sa triste nostalgie des divisions de 1795 et 1794 en pleine guerre étrangère : comme si ce luxe
permis à la tlorissanle patrie de Danton et de Mirabeau pouvait l'être à la France ratatinée par cent ans de démocratie !
Je n'ajouterai qu'une chose, qu'il faudra redire probablement : M. Albert Mathiez est digne de grande pitié.
12 mai 191G.