LES AFFAIRES D'ORIENT
L'Allemagne a poussé les Turcs à la révolte dans
le même senlimcnl qui lui a fait bombarder la cathédrale de Reims. C'est un acte de désespoir : — Je ne peux ni vous vaincre, ni vous conquérir, je m'en vais vous faire du mal... Le mal, ce sera, en l'espèce, des massacres de chrétiens en Asie-Mineure. Nous comptons bien, avec les Débats, que d'énergiques démonstrations franco-anglaises, si l'Angleterre et la France ne perdent pas de temps, arrêteront sinon l'idée et le projet, au moins les premiers essais de massacre. A cet espoir, il convient d'ajouter un mot : les crimes qui menacent ne doivent certes pas rester impunis, mais il faudrait désirer surtout qu'ils fussent compris et que leur intelligence donnât un avertissement fructueux.
Nos missions en Syrie et en Asie-Mineure ne sont pas l'effet du simple zèle individuel engagé à ses risques et périls. De puissantes collectivités catholiques françaises y ont implicitement engagé le nom, l'honneur, presque le drapeau de la France. Toute noire histoire les y engageait, au surplus. De.s miracles d'administration généreuse et prévoyante ont été faits là-bas, d'incomparables succès y ont été remportés ; succès prestigieux et qui faisaient pâlir de jalousie haineuse l'elfort de nations plus riches d'or ou, d'États mieux armés du fer. Cependant une chose y a manqué depuis une trentaine d'années, l'autorité armée, la voix et l'appui du canon. L'Orient nous a entendus nous calomnier et il a entendu nos calomniateure renchérir. Bien que les guerres balkaniques où notre Greusot a brillé autant que notre École de guerre, aient relové dans une forte mesure le prestige du « canon
franc », il nous manquait encore quelque chose de ce côte. li n'est pas au pouvoir de l'initiative privée, si vive et si noble soit-elle, de remplacer tout à fait la fonction des gouvernements. Le nôtre a été longtemps distrait et absent. Celte distraction, cette absence pourraient bien être la cause directe de la redoutable effusion d'un sang d'autant plus précieux qu'il sera tiré des veines d'amis, de protégés de clients traditionnels de la France. Les hauts personnages français qui, depuis si longtemps, affectaient de se désintéresser devant nous de ce qu'ils appelaient la « forme du gouvernement » et nous montraient une France du Levant unie et forte sous un autre ciel, par ces œuvres de bienfaisance, d'évangélisation, d'instruction et de civilisation, comprennent-ils maintenant ce que nous voulions dire lorsque nous écrivions ; « politique d'abord »?
Nous ne voulions pas les arracher à leur œuvre ni certes la déprécier. Nous voulions la fortifier, la défendre et la garantir. Des missionnaires le comprenaient. Ils nous l'écrivaient, ils sont venus nous le dire. Ce sont leurs protecteurs de France que nous n'avons pas convaincus. Puisse leur cruelle indifférence à la force ou à la faiblesse des remparts de notre cité ne pas coûter trop cher à nos citoyens! Bien appliquée, notre maxime, trop discutée et trop diffamée, notre politique d'abord eût commencé par constituer en France un État assez vigilant pour empêcher l'Allemagne de tenir une place exorbitante à Constantinople ou plutôt de nous y enlever notre rang... De l'incurie diplomatique, cela vous fait l'effet de simples fautes d'orthographe sur du papier
à tranches d'or... Regardez mieux. De plus près, c'est du sang humain.
8 novembre 1914.