A LA SORBONNE : DE LA FORCE
La Sorbonne, on ne l'ignore pas, est une grande blessée. Elle a été blessée par l'Allemngne, non dans la guerre, mais dans la paix. L'une des principales opérations d'avant-guerre aura été de s'emparer de l'illustre place forte universitaire et d'y installer un culte insensé de l'esprit germain. Ses principaux maîtres, ceux qui la dirigent encore aujourd'hui M. Groisct, M. Séailles, ont germanisé à l'infini. Sont-ils guéris? Sont-ils seulement en convalescence? Jeunes gens, jeunes gens, nous ne })Ouvons aimer à vous induire en défiance contre des maîtres. Ces maîtres ont été des adversaires ; ils sont vaincus, terriblement vaincus par l'événement; sans parler du respect dû aux chaires où ils siègent, ils méritent un traitement plein de générosité qui doit aller, s'il est possible, jusqu'à l'affeclion. Mais la critique peut être afi'cctueuse, et nous ne saurions laisser passer la leçon d'ouverture prononcée par M. Croisct sans en faire sentir les deux ou trois erreurs profondes persistantes el sans doute voulues. L'éloge qu'en fait M. Séailles dans les journaux établit que l'intervention fera du bien.
Ces messieurs ne prononcent ni n'écrivent plus un mot sans s'élever contre le culte de la force, contre la force cUe-môme, identifiée ou non à la force brutale. Il ne faut i)as laisser courir sur cette pente. 11 n'y a pas à divini.ser la force, il n'y a pas à l'avilir
non plus. La force est bonne en soi. — Oui, d'accord, la force au service du droit. — Non, gas d'accord sur des confusions!... Accordons-nous sur des idées nettes. Le service, bon ou mauvais, auquel on met la force c'est une question; le prix de la force en soi est une autre question. Nous parlons de la force pure. Moralement, la force est une vertu et, physiquement, cest un bien. — Il ne faut pas en abuser. — Il ne faut abuser de rien, ni du vin, ni de leau, ni de la viande, ni du pain, ni même, saint Paul l'a dit, de la sagesse. Mais mettre les jeunes Français en défiance contre la force, c'est les afïaiblir et, en un sens, les trahir à cette heure où ce qui presse, c'est de leift- inspirer le désir d'être forts, à tous les points de vue, et de rechercher les conditions naturelles de la puissance tant pourleurs personnes que pour leurs pays.
Mais, disent les professeurs, c'est ce qu'on enseigne en Allemagne!
Nullement. Ce que l'Allemagne enseigne, consacre et admire, ce n'est pas la force en tant que force, c'est la force en tant qu'allemande. La défiance de la force peut paraître un état d'esprit inoffensif : un peu fouetté et stimulé, ça conduit à siffler le drapeau, à conspuer les « galonnés », à refuser des canons et des munitions à l'armée... On me permettra de dissuader nos professeurs de placer de nouveau la Sorbonne dans ce courant : le plus bel héroïsme du monde pourrait bien ne pas nous sauver cette fois. Vive la France signifie vive notre force française. On invoque la Grèce, Rome? C'étaient des peuples très forts.
On n'a peut-être pas été non plus très heureusement inspiré en Sorbonne quand on a loué presque sans mesure cet esprit de finesse, qui est fait de mesure, et qui, sous peine de languir et de périr, appelle son complémentaire, l'esprit de géométrie. C'est de rigueur, c'est de logique, c'est de ferme clarté rationnelle qu'ont besoin nos jeunes générations combattantes. Si l'on est convaincu que la Révolution est le terme de notre évolution historique et qu'elle a condensé la philosophie traditionnelle de la France, il ne faut pas craindre de le dire, mais il importe d'éviter de prouver faiblement ce hurlant paradoxe. La déclaration des Droits exprime Rousseau et Luther, c'est-à-dire un retour à l'individualisme barbare de source germanique. Et la Terreur exprime une barbarie de même origine. Enfin, mêler, confondre les vainqueurs de Bouvines, qui ont sauvé le Pape, et la Révolution, qui l'a emprisonné, Jeanne d'Arc qui a reconquis le territoire et les Napoléon qui l'ouvrirent trois fois, unifier ces contraires au moyen du terme flottant et vide d' « idéalisme », c'est peut-être une rhétorique ingénieuse, mois je dois dire qu'elle vient tout droit d'im certain Hegel, qui n'élait ni Anglais, ni Belge, ni Russe, ni Serbe, pas même Français.
Et puis, ce n'est pas fort!
12 novembre 1914.