LE CARDINAL MERCIER
Tous ceux qui réfléchissent suivront la lutte àvoc passion. Déjà, comme le portrait du cardinal Mercirr est partout, il est facile de saluer le vainqueur. C'est ce visage maigre et fin, aux yeux brillants. C'est ce front inspiré, ces joues creusées d'aâcète, de moine et de penseur.
Nous n'avons jamais été àsèez niais pour négliger comme Bergson le facteur de l'organisation matérielle à la guerre : mais dans cette guêrre-ci, portée par Guillaume II sur le terrain du sentiment et de la pensée, terrain dont il n'est pas le maître, mais où son adversaire règne et gouverne de si haut, le fédérateur est déjà perdu. Il est perdu par sa sottise. Sa perte sera consommée par la qualité de son incomparable adversaire.
Le cardinal Mercier, c'est tout d'abord l'autorité, l'influence, le prestige, l'incalculable et, comme disait Bismarck, l'impondérable du catholicisme universel. Le rôve gibelin s'en trouve fracassé. La vieille idée guelfe, que la France relève une fois de plus, peut s'en accroître encore si nous savons nous y prendre, si nous savons faire notre devoir de peuple auprès de « l'homme blanc » qui succède aux Grégoire, aux Sylvestre, aux Innocent, aux Pie... Première menace «jui accable la folie boche. Il y en a une seconde dont tout lettré au courant des choi^es doit témoigner : c'est la haute valeur per-
sonnelle des travaux et de la pensée du cardinal Mercier. Plusieurs fois ici, louant cette Belgique qui n'est plus seulement la « mère des beffrois x. que Verlaine a chantée et qu'il faut appeler désormais la Mèro des hommes, magna parens, nous avons eu Ihonueur de rendre quelque justice à l'importance philosophique du cardinal. Mais voici qu'aujourd'hui, au Journal des Débats, un spécialiste très estimé des études scolastiques, M. G. Lecharticr, décrit avec une vérité éloquente le cycle parcouru par ce qu'il nomme justement cette « très grande pensée ». Restaurateur des études thomistes à l'Institut qui portait son nom de Louvain, le cardinal Mercier a fondé une école déjà pleine de gloire et dont la pensée allemande a subi « sur le terrain kantien ■» de mémorables coups. Les Boches qui ont brûlé la bibliothèque de l'Institut Mercier ont usé de la réfutation à leur portée.
M. Lechartier note aussi « l'influence magnifique » exercée pendant vingt ans sur les « destinées de son pays », « auprès d'un très grand roi et d'accord avec des ministres admirables », par le cardinal de Malines. Cette action déployée dans les jours "heureux pâlira nécessairement auprès de celle qui se développe dans les jours sombres, brillante et fulgurante comme le feu du ciel, sur la tête du roi des Boches et sur sa prétendue puissance :
d Cette puissance n'a pas d'autorité légitime.... Le seul pouvoir légitime en Belgique est celui de notre roi, de notre gouvernement et des représentants de la nation. »
Il ne suffisait pas à Guillaurne U et à ses lieutc-
nanls de B'êtrc aUiré celle indélébile sentence d'une usurpalion misérable, d'une occupation cruelle et immonde. Ils essaient de parlir en guerre contre elle, ils lui adressent des soldats armés de fusils, de sabres et de canons, ils montent la garde autour d'elle, ils la traitent comme si elle était capable de mourir. Les sauvages de l'Europe cenirale, qui s'appliquent de tout cœur à fédérer jusqu'au monde spirituel contre leur puissance, n'ont pas encore compris qu'ils étaient de toute part vulnérables à cet adversaire et qu'ils ne pouvaient même pas le loucher!
P. -S. — Quelqu'un leur a-l-il fait signe que c'était trop gros? Les Boches démentent. Mais l'on dément leur clémenti, et cette histoire ridicule de traits tirés contre le ciel leur ressemble trop bien pour être inventée tout entière.
10 mai 1015.