ROMANISME ET GERMANISME
Il y a là des fondations vivantes devenues inhérentes à l'ôlre des peuples : leur importance s'accroît d'autant plus nettement, elles sont d'autant plus dignes d'être considérées que ce qui s'impose aujourd'hui, c'est la comparaison avec les peuples germaniques où, justement, ces éléments de catholicisme historiques sont loin de présenter la môme valeur.
L'Allemand déclare s'être senti devenir lui-môme, il a formulé la définition consciente de son quid propriwn au jour précis où il a prononcé sa séparation d'avec les principes et les éléments de l'Europe
méridionale. Qu'il y ait des catholiques boches, on ne le nie pas plus que la prédication de saint Boniface. Que le catholicisme, l'éducation et le tour d'esprit catholique soient un des traits communs aux Allemands comme il l'est aux Espagnols, aux Italiens et aux Français, voilà ce qu'il est impossible (sinon de dire ou d'écrire, l'air et le papier souiTrent tout) du moins de penser avec loyauté et bon sens. On ne peut qu'errer et tourner dans le labyrinthe des mots tant qu'on ne s'est pas décidé ou résigné à restituer au « latinisme », comme une de ses conditions essentielles, le sentiment, le goût, l'éducation catholique.
Cet hommage au bon sens ne saurait déterminer de limitation bien fâcheuse. Catholique, voulant dire universel, laisse ouvertes toutes les perspectives sur le reste du monde et l'ensemble du genre humain. C'est contre une limitation et un oubli que nous mettons en garde les Français chargés de recevoir les nobles messagers de l'esprit fraternel d'une grande nation amie.
C'est exactement de la même manière que l'on applaudira certaines pages très remarquables du discours de M. Ferrero. Sous couleur de bergsoniser (car il n'est plus possible de prononcer le mot de « qualité » dans une cérémonie officielle sans faire un grand salut à ce juif d'Ecosse qui n'est même pas un bon écolier d'Aristote et de saint Thomas, et qu'il faudra un jour reléguer fort loin dans la suite de Gabriel Tarde), l'historien de la décadence romaine a repris un certain nombre d'idées très justes, il les a exprimées avec un art ingénieux,
dans un ofdre persuasif. Retenons ce beau jugement sur la nature du peuple allemand :
Il n'a jamais senti profondément Tinfluence de la vcnntable latinité. Le sens de la mesure, l'esprit de limitation et la précision, qui sont les qualités essentielles de la latinité, lui ont toujours répugné; il y a en lui un fond de mysticisme qui semble invincilDle et qui le porte à chercher l'infini dans ce qui est vague, confus et indéfini. Il avait remporté des victoires brillantes dans deux guerres heureuses... Bref, il a fini paf se croire le peuple élu, le levain de la terre, le tnodèle du monde, et par employer couramment le mot colossal pour exprimer les suprêmes degrés de la perfection.
Et toute cette sortie sur le colossal, auquel s'opposera la grandeur de qualité, fort bien Venue et parfaite, rappelle en tl'ès beau quelques-uns des accents directeurs 6t des idées maîtresses dont le jeune public de lV'lchon/'m,l^aîseestlèfamiliei". L'ensemble correRpond à certains traits d'une invocation à Minerve, lue quelque part, nullement chez M. Bergson. NôUi avons des maîti^es invoqués par nous à lèUr place, attestés à toute occasion. Nous leur ï'pridons assez de jUstes honneurs poui* avoir toute liberté de pfévênil- \eé éitâûgefé s'ils se trompent de porte et vont chercher des références h l'étage au-dessous. L'amitié est un liéri, mais la vérité, la raison et la justice doivent veiller atlcnlivément sur la forme et sur les nuances du nœud sacrée
14 février 1915.
STO'lCISIVlE ORATOIRE
Pourquoi le golM du stoïcisme oratoire qui est le
plus sot de tous, a-t-il entraîné M. Pichon à envisager l'hypothèse de notre écrasement? « Tu peux m'écraser, tu n'auras pas mon âme ». C'est bien joli dans une composition pour le baccalauréat, mais un ancien ministre, qui a manié de grandes affaires, doit savoir qu'un État moderne qui en écrase un autre a les moyens, — moyens scolaires, moyens fiscaux, moyens moraux, religieux et irreligieux, — de lui ravir son cœur et son âme. L'important, c'est de ne pas être écrasé. Notre revanche du droit serait éminemment vaine en France, en Russie et dans la pauvre Belgique, si nous ne pouvions qu'offrir aux méditations du roi Albert un contre-sens quelconque plus ou moins compilé d'Épictète ou de Sénèque le philosophe. Si l'esprit classique ne consiste qu'à se laisser écraser en vociférant des protestations ampoulées ou des réflexions saugrenues, je me range parmi les adversaires de cette classe de déclamateurs, dussé-je conclure avec Péladan l'Ancien ou M. le docteur Gustave Le Bon à l'irrémédiable décadence du sang latin!
Heureusement, ce stoïcisme travesti tape terriblement sur les nerfs de tous ceux qui connaissent la véritable tradition du monde latin. Ils savent que M. Pichon règle^ son latinisme sur de méchants modèles qui sont de fabrique barbare, c'est-à-dire germanique et ^luthérienne, par Kant et par Rousseau. Nous parler du long sommeil du ^loyen Age quand c'est le Moyen Age, plus encore que l'empire romain, qui latinisa^l'Europe occidentale, ou dater l'influence latine de la Renaissance, c'est témoigner d'une culture un peu^limitée el s'offrir à la risée des Malrh.^s. - Le Pape. 17
Boches ; cela est proprement barbariser, oui, barbarizein, à plaisir! Définir l'idée romaine par l'horreur de la « contrainte », c'est oublier que le nom de Rome signifie Force, et que le plus romain des [)oètes après avoir parlé de pitié pour les vaincus, rappelle au second hémistiche la conquête de l'univers par les fils de la Louve. Enfin, c'est, purement bouffonner que de faire entrer dans cette salade horrible de jurisme et de pacifisme contradictoires la DéclaralÂon des D)'oUs de l'Homme et du Citoyen au nom de laquelle quelques Français ont présenté il tant d'autres Français ce dilemne de « la fraternité ou la mort » que l'on peut rapprocher du proverbe allemand. « Si tu ne veux pas être mon frère, je te défoncerai le crâne ».
Monsieur Pichon, Monsieur Pichon, on fait parfois ici un peu de philosophie et d'histoire, mais du simple point de vue diplomatique auquel vous devriez vous tenir, vous avez tort de diffamer la force : c'est faire croire aux gens que nous ne l'avons pas. Vous avez tort de flatter le défaut des démocraties en donnanl aux mots d'Espril, de Verbe, le triste sens qui les exténue et qui tend à isoler ces forces précieuses du point auquel les appliquer. Ce sont les Latins qui ont dit que lesprit soulèv(> la matière. Mais, pour la soulever, il évite de s'opposer sottement à elle dans la plus creuse des antithèses; pour la dompter, il en découvre et il en observe les lois. C'estàcesconditionsquerespritrayonne et triomphe. Alors, monsieur Pichon, il ne meurt pas pour la patrie, il ne se fait pas écraser pour elle, monsieur Pichon! C'est lui qui écrase, et l'ennemi est écrasé.