EPILOGUE -iCr
Nulle part on n'aura mieux vu l'esprit créer sa matière ou bien s'assujettir, jusqu'à un certain point, la matière ennemie : le Grand Turc se laisse toucher!
A la première Nof'l de guerre, le Pape demandait une nuit de trêve ; mais il a échoué. Il a échoué dans ses prières pour épargner aux peuples les bombardements aériens. C'est qu'à ces points précis les nationalités modernes, condamnées à anéantir pour n'être pas anéanties, opposaient leur cri de nécessité barbare à la voix qui prolonge l'ancien esprit civilisateur de l'Europe, Alors, d"un accent de mélancolie inégalable, cette même voix, cessant de heurter les parois des Ministères et des Chancelleries, a dirigé vers le ti-o;!peau décimé des peuples sa plainte des maux de ]a guerre, sa condamnation des atrocités, son vœu sacré pour la conclusion rapide d'une paix juste et durabb>. La disproportion d'un t='l vœu n'en brisa jamais l'espérance. Le pathétique appel ne sembla point jailli du cœur d'un prêtre désarmé et solitaire, mais des forces unies d'un monde de pensées et de volontés agissantes.
Cette puissance de l'esprit est si réelle qu'il arrive parfois que les belligérants qui ont pour eux, avec le bon droit, le plus solide espoir de vaincre, en sont à craindre que l'appel ne profite aux pires vaincus.
En France, les esprits que ronge l'obscène voluiiii' de trahir notre peuple ou de le diviser en accusôni ce pouvoir pacificateur d'être l'ami de l'ennemi, le complice de l'Allemand. Les réponses à ce faux grici ne sauraient se faire de Rome, qui ne peut ni ne doit changer sa position centrale et supérieure entre les nations; mais, au cours du printemps de 1917, la définition delà paix catholique a été donnée par un prince de l'Église romaine parlant sous la botte allemande, le jour où les catholiques impériaux, désireux de reprendre de «bonnes relations» avec leurs victimes, ont obligé le cardinal Mercier, primat de Belgique, à leur opposer ce mémorandum de sa charge et de sa doctrine:
« Les catholiques d'au delà de la frontière qui ne trouvèrent Mucun mot de désapprobation pour les massacres commis
par les Allemands, lorsque ceux-ci envahirent la Belgique, abattirent les prêtres, incendièrent nos villes ouvertes : ces mêmes catholiques, qui représentaient des criminels comme des innocents, et qui, pendant trois ans, ont assisté les bras croisés aux tortures d'un peuple qui était autrefois un ami, entonnent aujourd'hui des cantiques de louanges au sujet de la fraternité chrétienne et l'oubli du passé... ••.
Telle est la prétention exposée dans la clarté de son hypocrisie et de son injustice. Le cardinal l'a soumise aux mesures de l'ordre et de la raison .
Un « néanmoins » y va suffire.
<■ Notre devoir, néanmoins, est d'insister pour le rétablissement du droit violé, pour le châtiment des coupables et la mise en œuvre des moyens propres à rendre impossiltle le renouvellement de pareils crimes. >■
Dans ces lignes toutes simples, le nom de la justice ne vibre pas, mais le sens est si clair qu'il la lait descendre desnues. Au lieu du mot si souvent vide, l'idée s'incarne parce qu'elle surgit précédée de ses conditions, suivie de ses conséquences. Leur poids, leur volume la l'ont distinguer de toute chimère. Une justice vraie implique la Belgique délivrée, la Germanie châtiée et contenue entre des barrières solides. Puis le nécessaire est écrit pour que le vent des mots contraires ne puisse renverser ces notions gardiennes de l'humanité.
Dans la bergerie révolutionnaire, le vœu do justice ne signifie parfois que soulagement de ce qui souffre. Et, comme les peuples criminels seront appelés à souffrira leur tour, il est facile de prévoir que les brigands qui ont tout dévasté vont se joindre au cortège des postulants de la justice en criant merci et pitié. La réflexion philosophi(iue et religieuse du moraliste catholique a prévu cela. Elle y pourvoit et met bon ordre, en plaçant chaque idée à son rang hiérarchique, en donnant à chaque chose son numéro. Le cardinal Mercier s'exprime en législateur de l'esprit humain :
■' L'heure de montrer de la compassion ne sonnera pas tant que le tort ne sera pas avoué, que la contrition ne sera pas exprimée et que la pénitence imposée ne sera pas acceptée. ■■
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Le prêtre ne peut se refuser à la compassion; mais il se refuse à admettre que le premier misérable ou scélérat venu soit sacré. 11 y a des malheurs maudits. La pitié du malheur est soumise, comme tout, à des conditions. La miséricorde a ses lois d'existence et ses règles d'application ou de l'efus. Notre cœur appartient en première ligne à la patrie violée et à ses martyrs, auxvictimes directes et indirectes de l'invasion. Ensuite, on songera à s'attendrir sur l'envahisseur. Sans ombre d'ironie, du reste, celui-ci est prié de mériter, s'il veut les obtenir, les bons sentiments dont on a le cœur plein. On lui demande seulement l'aveu et le regret du mal, par l'acceptation de la peine qui, une fois infligée par la force extérieure, devra être comprise par les esprits et reçue des âmes. Si, en eiïet, l'Allemand ne regrette rien, il recommencera. S'il recommence, d'autres innocents pâtiront. La justice prescrit de commencer par épargner à ces derniers le coup d'une injure nouvelle : les Allemands n'ont pas à s'en plaindre, du reste; un recours leur est grand ouvert par la voie du repentir qui les changera.
Sublime de simplicité, de clarté, de hardiesse et de raison, ce programme d'une justice positive couvre et détend le sol et le peuple belges martyrs, mais il va plus loin, il atteint les profonds replis criminels de l'àme allemande, éclairéed'en haut et tirée d'elle-même ! Le cardinal romain qui parlait tout à l'heure comme un soldat de Jeanne d'Arc termine comme un moine de saint Boniface. Son patriotisme s'élargit dans cette charité du genre humain qui aboutit à la conversion des Saxons. En vérité, des armes unies et dirigées par de telles paroles, rationnelles, équitables et bienfaisantes, seraient les armes de la vraie paix! 11 n'y a plus qu'à faire ce qu'elles disent. Le discours facilite l'ouvrage en le guidant. De l'idée qui l'anime et de la pensée qui l'ordonne, résulterait l'action parfaite, la plus haute somme de cette action.
Pour repousser ces vérités, on peut gémir que l'esprit public de l'Europe etde l'Amérique estàcentlieues
->m LE I»A1'E. LA GUEHKE ET LA PALX.
delà ferme philosophie du catholicisme. Alors, tant pis pour lui : il n'est pas moins éloigné de toute ferme harmonie du juste et de l'utile, des intérêts et du droit, de l'esprit et de l'action. On n'est pas catholique, soit! mais on n'est rien et l'on ne pense rien que d'absurde dans l'ordre des généralités directrices. Rien, rien, rien. Libéralisme et démocratisme ont passé par là comme des quantités négatives et diviseuses. On s'en est renducomptepar tout ce livre. On le verra tout aussi bien d'après les formules qui courent. Tels illuminés slaves voient naîSre la paix générale dans l'embrassade des coupables et des innocents indiscernés : tous aimés! tous aimables!. ..Tels pratiques Américains qui, en 18C0, nommaient a démocratie» une société de « chevaliers » et d'esclaves noirs, rêvent de détruire la guerre en prohibant à l'avenir les alliances des faibles contre les forts!... Beaucoup de Français parlent « société de nations » sans se mettre en peine de savoir le premier mot de ce que c'est qu'une société. On étonne les gens si l'on fait remarquer qu'une société exige quelque communauté d'intérêt rendue sensible et consistante par ce minimum de- ressemblance d'esprit qui donne aux choses le môme nom et entend par les mêmes signes les mômes idées. Les gens ne sont pas moins étonnés si Ton dit que dans un tribunal international un justiciable éventuel, l'Allemagne, ne doit pas être plus gros que le total des juges, des gendarmes et des huissiers. En pleine assemblée souveraine un élégant orateur ministériel a pu traiter comme extérieure à l'idée de justice l'idée de frapper d'une amende notre agresseur vaincu : c'est ainsi que nos tribunaux et leurs amendes quotidiennes ont été mis à la porte du » Droit », et l'auditoire a applaudi comme s'il comprenait!
Comment un esprit de négligence et de distraction qui ne veille môme plus au sens des paroles ne se retrouverait-il pas dans l'action? Le politique intrigue, l'homme d'affaires joue, il est devenu pratiquement inutile de donner h l'un ni à l'autre, ni au public, leur