‹ Le pape, la guerre et la paixChapitre 66 sur 141 · L'ÉTAT ET LES PUISSANCES RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

L'ÉTAT ET LES PUISSANCES RELIGIEUSES

On déplore l'incapacité prodigieuse des administrations de la démocratie napoléonienne à collaborer avec les forces organiques du pays. Une preuve nouvelle de ce malheur profond nous est donnée dans le conflit qui vient d'éclater à Montauban entre l'évoque et le préfet.

S. G. Mgr Marty est un homme d'action de premier ordre. Peu d'entraîneurs d'hommes sont à lui comparer pour la vivacité de la pensée, la chaleur de cœur, la hardiesse généreuse à prendre en toute chose plus et mieux que les responsabilités de son rang. Un régime sérieux, appliqué avant tout à l'ordre, aurait, vous le devinez bien, commencé par appeler ce prélat dans ses conseils pour lui demander un concours régulier. Il y aurait eu à faire pour lui, autant el plus que pour tout le monde, mais, à l'ouvrage fait, on se serait promplemcnl aperçu de la qualité de l'ouvrier. On a agi tout au rebours. On a demandé à IMgr Marty de se tenir en deçà de son devoir. \'ous pouvez, là aussi, deviner la réponse ! A l'heure actuelle, bien peu accepteraient cette diminution, mais l'évr-quc de Monlauban moins que tout autre.

On sait que la Dopcdie de Toulouse a imprimé

contre le clergé français des calomnies que leur violence seule aurait dû faire supprimer comme diviseuses. Or, elles reposaient sur des rapports faux, et dont la fausseté, reconnue après débat public, a été proclamée par autorité de justice au nom du Peuple français. Mgr Marty a jugé que le journal capable de se tromper ainsi, de se tromper au risque de créer des discordes devant l'ennemi, ne devait pas cire lu par des catholiques. Usant dune autorité spirituelle qui ne saurait dépendre d'aucun pouvoir matériel, l'évèque de ]tlontauban a interdit à ses diocésains la lecture de la Dépêche. Cette décision avait entre autres avantages celui d'ôter aux catholiques une occasion de s'indigner qui, à elle seule, était nuisible à la paix publique. De son trône d'évéque, Mgr Marty collaborait à cette paix. Qu'estil arrivé'.' Le préfet a censuré la décision épiscopale, en « caviardant » par deux fois lordonnance dans le Bulletin caUiolique de Monlauban!

Si on le prenait à la lettre, cet abus de pouvoirs se présenterait à l'esprit comme le simple effet d'une confusion d'idées. Nous dirions familièrement que c'est une bêtise, et nous passerions. En l'espèce, je crois qu'il y a autre chose. Les puissants metteurs en œuvre politiques et industriels qui tiennent le sud-ouest au moyen de la Dépêche ont estimé recevoir dans cette affaire un dommage commercial auquel ils tentent de parer par des moyens politiques. Le préfet de Tarn-et-Garonne, qui n'est pas catholique et n'a sans doute pas l'habitude de certaines distinctions philosophiques élémentaires, a marché dans la voie indiquée par ses protecteurs

toulousains. Sa gaffe, qui est forte, ne s'explique guère autrement. Ce fonctionnaire sera sage de réfléchir que l'inique mesure revient à prendre la défense de l'agresseur, qui est la Dépèche (affaire jugée) contre la victime de l'agresseur, qui est le clergé catholique (même affaire, même jugement). Gela a réussi longtemps. Cola pourrait bien ne pas réussir toujours, surtout dans les cas aussi clairs ! Sans doute les coupables, en ce moment, essayent de montrer les dents. Ils n'effrayent personne. Nul n'est d'humeur à laisser un « péril national » de la catégorie de M. Pelletan crier au « péril clérical ». L'audace même de ces attaques brusquées en diminue souvent la valeur. Il est peutêtre ingénieux d'accuser les catholiques français de nous aliéner méchamment l'Italie : il est moins ingénieux de le dire quand on est Pelletan, c'està-dire l'ancien ministre de Il»04, celui qui, dans le voyage de Bizerte, lançait à la marine italienne de tels défis que son président du Conseil se trouva dans l'obligation absolue d'en faire à la tribune des excuses publiques et d'alléguer « la chaleur communicative des banquets! » Il peut sembler malin de couvrir de caviar une lettre d'évôque pour préserver de toute atteinte le petit commerce d'un grand journal radical; mais il peut être moins malin de seconder ainsi des entreprises de diffamation qui tomberaient à plat, — on l'avoue implicitement— sans une protection administrative acharnée à tromper et à laisser tromper de malheureux lecteurs, acheteurs et payeurs.

8 novembre 1914.

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